‹ Souvenirs d'un diplomateChapitre 24 sur 28 · r ^w- M^^^wii ir - ~ - I - ■ j M -Mil T · texte numérisé non relu

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rétablissement de la Pologne par la Russie. Il soupçonna que la neutralité à laquelle se vouait le prince Adam cachait une arrière-pensée, un doute surTinfaillibilité du triompha <ies armes françaises. Nous pensons que ce soupçon était injuste, qu'à l'ouverture de la campagne le prince Adam croyait, corhme toute l'Europe, à un nouveau succès de Napoléon. Mais, après tout, si, entrevoyant dans l'issue de la lutte une incertitude que d'autres n'y trouvaient pas, il avait jugé prudent de se réserver lui-même à sa patrie pour cette hypothèse , tout impossible qu'elle parût alors, faudrait-il lui en faire un crime? Nous ne le pensons pas. Une semblable réserve, eûtelle été préméditée dans ce but, nous semble digne d'excuse dans la personne du prince Adam, mais dans sa personne seule. Cette excuse, nous ne saurions rétendre, du moins dans la même mesure, à des hommes placés dans une situation différente de la sienne, et surtout à deux ministres du duché de Varsovie, qui, aussitôt que la guerre eut pris un cours inattendu, se hâtèrent de profiter de l'intermédiaire queleur offrait la position mixte du prince Adam, longtemps avant que le devoir leur permît de songer à une pareille défection. Ceci nous ramène précisément aux révélations de mon correspondant anonyme du mois de mars 1813, révélations qui me furent pleinement confirmées peu de temps après par les aveux mêmes de Tune des personnes qu'elles inculpaient.

Communications secrètes des deux ministres du duché avec les Russes. — Projet de reconstruction de la Pologne par la Russie, envoyé à Tçmpereur Alexandre par ces deux ministres. — Projet analogue, mais plus libéral, pour la Pologne, émanant du prince Adam. — Belle lettre du prince Adam, jointe à ce projet.— Texte intégral de la réponse d'Alexandre.

J'ai donné précédemment des éloges mérités aux talents de M. Matuszewicz, ministre des finances du duché, à son zèle dans des jours meilleurs. J'ai parlé aussi de ses relations habituelles et intimes avec les Gzartoryski, et de son attitude gênée depuis mon retour. Par suite de sa liaison avec le prince Adam, il avait dû renoncer l'un des derniers à l'espoir du rétablissement de la Pologne par la Russie, espoir qui, je dois le dire, ne fut jamais partagé que par un bien petit nombre de personnes. Il y était revenu Tun des premiers, aussitôt qu'il observa que les

coups portés à la Russie au commencement de la campagne étaient loin d'être décisifs. Dès cette époque, c'est-à-dire dès le mois d'août 1812, il se ménagea, indépendamment du prince Adam, un moyen direct de communicatiori avec l'empereur de Russie par l'intermédiaire du général Gzaplicz, Polonais d'origine, qui commandait une division de cavalerie dans l^armée russe du Danube. Telle était du moins l'allégation de mon correspondant anonyme , que nous allons voir justifiée par les faits. De son côté, après Tincendie de Moscou, le prince Adam crut que les circonstances lui faisaient un devoir do se départir du système de neutralité qu'il avait gardé tant qu'on avait pu espérer que le rétablissement de la Pologne serait l'ouvrage de Napoléon.

M. Matuszewicz s'était fait de bonne heure un prosélyte du ministre de l'intérieur Mostovsrski. Quand on voit dans l'ouvrage de M. de Pradt combien était profond et manifeste son découragement à cette époque, découragement dont il ne craint pas de se vanter, comme d'une preuve de perspicacité, on s'étonne moins que deux ou trois Polonais eussent perdu une confiance dont l'ambassadeur français avait cessé de leur donner l'exemple.

Ce fut dans l'automne de 1812 que les deux ministres , qui siégeaient tous les jours dans un même conseil avec M. de Pradt, rédigèrent ensemble des bases , moyennant l'acceptation desquelles ils se

montraient disposés à reconnaître l'empereur Alexandre comme roi de Pologne. Quand M. Mostowski me fit plus tard sa confession, il soutint qu'il n'avait été fait qu'une communication confidentielle de ces bases au prince Adam, en lui laissant la faculté d'en faire usage suivant les circonstances. Malheureusement, nous allons voir la réponse interceptée de l'empereur Alexandre faire mention de deux projets, l'un venant du prince Adam , l'autre signé Mostowski. Ces deux projets ne parvinrent à destination que dans les derniers jours du mois de décembre (st. r.) et par deux voies différentes. Le prince Adam, après un premier envoi, sur lequel il ne recevait pas de réponse, en fit un second , le 27 décembre , par M. Kluczewski, son secrétaire, qui rejoignit l'empereur Alexandre et lui remit sa dépêche à son quartier général de Mérecz, sur le Niémen. Quelques jours après, ce prince s'étant porté à Leypouny, y reçut, par l'entremise du corps d'armée de Tchitchakof, le projet signé Mostowski. Il y avait donc eu deux envois distincts, et la circonstance de l'acheminement d'un de ces envois par l'armée du Danube venait à l'appui de l'assertion de mon correspondant anonyme, d'une correspondance directe des ministres du duché avec l'un des généraux de cette armée.

Les deux projets, d'ailleurs, n'étaient nullement semblables. Les deux ministres se bornaient à demander la réunion du duché de Varsovie et de la

Lithuanie seulement en un royaume que l'empereur Alexandre gouvernerait comme roi , avec la constitution de 1791 ou celle du duché. Il devait être stipulé de plus qu'il serait formé une armée polonaise de cent mille hommes, et qu'il n'entrerait point dans le royaume ainsi organisé d autres troupes russes que la garde impériale. Le prince Adam se montrait plus exigeant, meilleur Polonais. Il voulait, lui, la réunion de toutes les provinces de l'ancienne Pologne, et, pour souverain du royaume ainsi recomposé, le prince Michel, dernier frère de Tempereur.

Ce projet était accompagné d'une 'lettre, qui fait trop d'honneur au caractère du prince Adam pour que je n'en cite pas avec empressement quelques passages : « Les événements de la guerre, écrivait-il, ayant pris une tournure qui semble décisive, je crains que personne ne veuille à présent plaider auprès de Votre Majesté les intérêts de ma patrie, et je

me suis décidé à expédier M. K avec les papiers

ci-joints. Je redoute, d'une part, les insinuations des puissances continentales, qui voudront vous détourner d'une idée qui leur fera ombrage D'un autre

côté, je crains les conseils des personnes qui vous

entourent Au fond, tout mon espoir n'est que

dans vos sentiments. Sire. Je crois qu'il est de mon devoir de ne pas cacher à Votre Majesté qu'une source continuelle d'inquiétude et de frayeur pour les Polonais, c'est le grand-duc Constantin, qui est votre

successeur apparent Un roi de Pologne qui aura

trois cent mille Russes à ses ordres, dés qu'il voudra ne pas tenir ses promesses ou détruire ce que son prédécesseur aura statué, en sera toujours le maître. C'est cet avenir qui rendra les Polonais si insistants à obtenir une constitution bien réglée ; quoique , après tout, les précautions de ce genre les mieux réglées ne puissent pas garantir d'une violence décidée, ni même d'un changement de principes et de volonté

dans un souverain futur de la Russie » Il suppliait

Alexandre de s'expliquer catégoriquement et sans retard, sans quoi Tarmée polonaise suivrait les Français dans leur retraite, prévision que l'événement justifia. Enfin, il renouvelait , avec une noble insistance, la demande d'un congé absolu, ne voulant plus, dans ces jours d'épreuves, être que Polonais, pour rédiûcation de ses compatriotes et de sa propre conscience. • J'ai adhéré à la confédération de tous mes vœux pour ma patrie, disait-il en finissant. Ce n'est pas quand mes compatriotes voient approcher le moment où leurs intentions les plus droites , leurs sacrifices les plus héroïques, leurs pertes les plus sensibles, ne seront suivis que de malheurs plus grands encore; ce n'est pas quand toutes les espérances de mon pays semblent en péril, que j'irai me rétracter et renier devant Votre Majesté une cause sacrée pour tout Polonais, et qui restera belle et juste, si même elle ne cesse d'être malheureuse. Si

VOUS nous tendez la main, Sire, je veux partager complètement la joie de mes compatriotes; si vous nous rejetez, je partagerai leur afîliction et leur désespoir.» La réponse assez étendue de l'empereur Alexandre à cette communication portait une double date. Commencée à Leypouny le 1" janvier (st. r.), elle fut achevée le 3 à Krasnopol, et confiée à M. Kluczewski. Mais cet agent, en retournant près de son maître^ qui se trbuvait à Léopol, fut arrêté par le soin vigilant des autorités autrichiennes, à Klekotow, auprès de Brody. A cette nouvelle, le prince Adam se hâta de quitter Léopol, mais il n'eut pas plus tôt le pied sur le territoire russe, que, s'armant de sa qualité de conseiller privé au service de la Russie, il adressa au gouvernement autrichien les plus vifs reproches sur la détention de son secrétaire. Ces plaintes n'obtinrent qu'un demi-succès. Le messager captif fut remis en liberté ; ses lettres lui furent rendues, mais après qu'on en eut pris lecture et gardé copie. Kluczewski rejoignit le prince Adam à Bubno. De cette ville, le prince Adam fit passer le récit de cette aventure et la lettre originale de l'empereur Alexandre à Siniawa, en Gallicie, où sa mère demeurait alors. Ces nouvelles causèrent plus d'inquiétude que d'espérance à la princesse Czartoryska, qu'une longue et douloureuse expérience autorisait à voir toutes choses du côté le plus malheureux. Elle craignit que le gouvernement français ne fût instruit de cette

tentative par la cour de Vienne elle-même , qui , peu soucieuse de voir la Pologne rétablie par les Russes, et au profit des Russes, pourrait bien se faire auprès de Napoléon un mérite de cette révélation. M. Matuszewicz, qui était alors à Paris, fut aussitôt prévenu de cet incident. Il en fut également donné avis aux personnes de la famille Czartoryski,.qui se trouvaient avec nous. On voit qu'en effet je n'avais pas tardé à être instruit de tout. Cette révélation était pleinement conforme à l'esprit du cabinet de Vienne, dont le chef parlait à notre ambassadeur, les larmes aux yeux, de ce projet russe de reconstituer la Pologne, et affirmait que l'Autriche périrait plutôt que d'y consentir.

Dans sa première communication, mon moniteur invisible ne m'avait donné que la substance de la lettre d'Alexandre. Il m'en donna la seconde fois le texte complet. L'original de cette lettre avait été apporté à Cracovie, et montré au prince Poniatowski, auquel on avait déjà, même avant que nous eussions quitté Varsovie, fait quelques insinuations qui naturellement avaient été très-infructueuses, mais dont il n'avait pas cru devoir me faire part. Quelque temps après, quand nous arrivâmes à parler librement ensemble de toute cette affaire, il me dit que la lettre d'Alexandre était entièrement autographe, qu'il en avait la certitude, connaissant très-bien l'écriture de ce prince, et il trouva la copie qui

m^avait été adiesée liiîêraîrEieîit cc^zrzi^ à roriginal. La même déclaïaîîon mayant ê:é iâile par l'une des personnes coinprcniiies, et cette pièce, document d'une haute importance pour lliîsîoiTe moderne de la Pologne, ayant ainsi un caractèie incontestable d'authenticité, je puis la produire ici sans crainte de méprise ni d erreur *.

* Leypoany, 1" janTier 1813 ^d'après le calendrier russe).

«: Il y a deux jours que je suis en possession de rotre intéressante lettre du 15 décembre 1812, et de la copie de celle du 6, avec toutes les annexes. C'est à Mérecz que M. Kluczewsld me les a remises, mais jusqu'ici la lettre originale du 6 ne m'est pas parvenue encore.

« Aujourd'hui j'ai reçu par le corps d'armée de Tcliitchakof une pièce signée : le ministre de l'intérieur, Mostowski, dans une enveloppe à mon adresse. J'en joins ici la copie. Je ne perds pas un moment pour vous répondre, et cette réponse servira de même aux papiers de M. Moslnwski.

« Les propositions renfermées dans tous ces papiers, et les sentiments personnels qu'on me témoigne, ont excité en moi la plus vive sensibilité. Les succès par lesquels la Providence a voulu bénir mes efforts et ma persévérance, n'ont nullement changé ni mes sentimefits,

1. Quelques passages de cette lettre ont été cités dans le tome XI de l'Histoire de France sous Napoléon^ de M. Bignon, et reproduits d'après lui par d'autres écrivains, mais nous la publions ici in extenso pour la première fois.

ni mes intentions envers la Pologne, Que vos compatriotes soient donc tranquilles sur les appréhensions qu'ils peuvent avoir. La vengeance est un sentiment qui m'est inconnu, et ma plus douce jouissance est de payer le mal par le bien. Les ordres les plus sévères sont donnés à tous mes généraux d'agir en conséquence, et de traiter les Polonais en amis et en frères.

« Je vais vous parler avec toute franchise : pour faire réussir mes idées favorites sur la Pologne, j'ai à vaincre quelques difficultés, malgré le brillant de "ma position actuelle : d'abord l'opinion en Russie. La manière dont l'armée polonaise s'est conduite chez nous, le sac de Smolensk, de Moscou, la dévastation de tout le pays, a ranimé les anciennes haines. Secondement, dans le moment actuel , une publicité donnée à mes intentions sur la Pologne jetterait complètement V Autriche et la Prusse dans les bras de la France, résultat qu'il est très-essentiel d'empêcher, d'autant plus que ces deux puissances me témoignent déjà les meilleures dispositions.

^]fies difficultés, avec de la sagesse et de la prudence, ■ seraient vaincues, mais pour y parvenir, il faut que vous et vos compatriotes me secondiez. Il faut que vous m'aidiez vous-même à faire goûter mes plans aux Russes, et que vous justifiiez la prédilection qu'on me sait porter aux Polonais, et pour tout ce qui tient à leurs idées favorites. Ayez quelque confiance en moi, dans mon caractère i dans mes principes, et vos espérances ne seront pas trompées. A mesure que les résultats militaires se développeront, vous verrez à quel point les ' intérêts de votre patrie me sont chers, et combien je suis fidèle à mes anciennes idées. Quant aux formes, vous savez que les plus libérales sont celles que j'ai toujours préférées.

« Je dois vous avertir cepen^aut, et cela d'une manière décidée, que l'idée de mon frère Michel ne peut pas être admise; n^oubliez pas que la Lilliuanie,Ja Podolie, la Volhynie se regardent jusqu'ici comme provinces russes, et qu'aucune logique au monde ne pourra persuader à la Russie de les voir -sous la domination d'un autre souverain que celui qui régit toute la Russie. - Quant à la dénomination soils laquelle elles se trouveront en faire partie j cette difficulté est plus facile à vaincre.

« Je demande donc de vous .que vous fassiez connaître de cette lettre ce que vous jugerez convenable, aux personnes de la coopération desquelles vous croirez devoir vous servir, que vous engagiez vos compatriotes à témoigner aux Russes et à la Russie de bons sentiments, pour éteindre le souvenir de cette campagne et pour faciliter par là mon ouvrage. Moi, de mon côté, pour donner aux Polonais la preuve de la sincérité àe mes intentions à leur égard, j'ai donné ordre à mes armées de ne pas occuper Varsovie ; mais, pour cela, il faut qu'aucune troupe étrangère n'y reste, et des vôtres, le moins possible, pour ôter l'inquiétude d'avoir un corps derrière soi.

« Engagez de ma part les membres de la Confédération et du gouvernement à rester tranquillement à Varsovie, leur promettant qu'ils n'auront pas à s'en repentir. « Voici maintenant ce qui a trait aux opérations militaires et âmes forces. Outre les armées actuellement en campagne, chaque régiment de toute Tarmée a déjà formé sur les derrières mille hommes par régiment d'infanterie et deux escadrons par régiment de cavalerie, complètement équipés et montés, et pourvus de compagnies d'artillerie de réserve, pour entrer dans les rangs des armées actives au printemps. Indépendamment de

cette masse de réserve, un recrutement de cent quatrevingt mille hommes s'achève dans ce moment, qui servira à recomposer les réserves des régiments, aussitôt que celles-ci seront incorporées dans les armées actives. £n outre, toutes les milices, tant à pied qu'à cheval, et d'artillerie des différents gouvernements, restent sur pied. Soixante-quinze mille hommes de celles-ci marchent sous les ordres du commandant Pierre Tolstoy, pour se porter en observation en Volhynie. L'énergie de la nation est au-dessus de tout éloge, et je suis fer« mement décidé à pousser la guerre, non-seulement pendant cet hiver, mais jusqu'à une paix générale, stable, et telle qu'il la faut pour la sécurité de la Russie et de l'Europe.

« Quant à vous-même personnellement, j'aurais, sans tarder, rempli vos désirs pour votre démission, mais deux considérations me retiennent : l'une, c'est qu'aux yeux de la multitude chez vous, qu'il est impossible de mettre au fait des choses, cela ne paraisse comme l'effet de ce que mes intentions sur la Pologne ont changé; l'autre que, dégagé de vos rapports envers moi, vous ne preniez des déterminations personnelles qui feraient le plus mauvais effet en Russie, et nuiraient à l'utilité immense dont vous pouvez être pour la réussite de mes plans et pour votre patrie. Je crois absolument comme vous que votre personne, là où vous êtes, est infiniment plus utile que si vous veniez me joindre, malgré le plaisir et l'impatience extrême que j'aurais à vous voir, surtout dans les circonstances actuelles.

« Voici, en résumé, le résultat que j'ai à vous annoncer. La Pologne et les Polonais n'ont à craindre aucune / vengeance de ma part. ^

€ Mes intentions à leur égard sont toujours les

mêmes. Pour en donner des preuTes* toutes les autorités des duchés sont conservées partout. Le gouTernement et la Confédération sont invités à demeurer tranquillement à Varsovie.

« Cette ville ne sera pas occupée par mes troupes, pourvu que toutes les troupes étrangères en sortent, et que le nombre des troupes polonaises qui y restera soit le moindre possible.

€ Tous les généraux russes ont reçu ordre de traiter les Polonais comme des amis et des frères.

« A mesure que les succès des armées russes seront plus grands et plus complets, à mesure aussi la réalisation de mes intentions et de mes plans sur la Pologne sera plus cer^ taine ; des revers seuls pourraient y mettre obstacle. •

« Ainsi, tout ce que les Polonais feront pour aider à ces succès sera fait en même temps pour réaliser leurs espérances.

« Mais ce qui pourrait le plus cimenter un lien indissolubie entre les Polonais et moi serait un traité d'alliance conclu, après Toccupation du pays, entré le gouvernement du daché et moi.

« Dès lors, je me croirais autorisé de la part de Tempire de Russie à prendre un engagement sacré, à ne pas poser les armes tant que les espérances de la Pologne ne seraient pas réalisées, parce que les Polonais auraient prouvé à la face de la Russie et de l'Europe qu'ils ont mis toute leur confiance en moi, et ce n*est jamais en vain qu'on s'en remet à ma loyauté.

« Finalement, vous êtes certainement l'intermédiaire qui, à tous égards, me convient le mieux, par la confiance entière que j'ai mise en vous. Mes sentiments

d'attachement vous sont irrévocablement voués.

« « Krasnopol, 3 janvier 1813. »

Observations sur cette réponse. — Aveux de l'un des ministres compromis. — Encore M. de Pradt. — Circonstances atténuantes en faveur des deux ministres polonais.

Cette lettre pourrait donner lieu à bien des observations. Je me borne à indiquer les principales.

L'empereur Alexandre y revient plusieurs fois sur l'assurance que ses succès n'ont modifié en rien ses sentiments, ses anciennes idées, par rapport à la Pologne. Ces assurances étaient sincères alors , je veux bien le croire, et pourtant on aperçoit dans ces dernières démonstrations qu'il se sent près d'être dominé par d'autres intérêts. Cette fois, ses promesses sont restrictives, conditionnelles ; il parait craindre qu'on ne puisse les regarder comme captieuses, tant il prend soin de faire ressortir les réserves dont l'avenir peut forcer l'application.

L'un des traits les plus significatifs de cette lettre

est la crainte exprimée par Alexandre qu'une publicité trop hâtive donnée à ses intentions sur la Pologne ne jetât T Autriche et même la Prusse dans les bras de la France. Cette phrase suffisait pour dissiper le charme des protestations dont elle était encadrée; car si les plans du czar devaient trouver de la part de ces deux puissances une si violente opposition, comment imaginer qu'il pût triompher jamais de leur résistance, d'abord en ce moment où leur appui pouvait lui être si utile, puis, en cas de réussite, quand il aurait à rémunérer leurs services? Luimême indiquait assez quel prix il mettait à leur complaire, puisqu'il se croyait contraint de dissimuler ses sentiments pour la Pologne, de peur d'altérer TefTet des bonnes intentions qu'elles commençaient à lui témoigner. L'empereur Alexandre affirmait, il est vrai, que le rétablissement de la Pologne était attaché au succès de ses armps. C'était un cercle vicieux, si, par événement, le préalable nécessaire de ces succès se trouvait être le sacrifice de la Pologne. Le mois d'après, ce prince allait oublier, malgré lui peut-être , mais enfin oublier complètement ses rêveries sentimentales et philanthropiques. Elles l'accompagneront encore de la Vistule à l'Oder, mais elles feront naufrage à Kalish. Là se présenteront des puissances très-peu romantiques, qui, pour prix d'une adjonction, immédiate ou prochaine, exigeront des hommes et du territoire. Là, l'empereur Alexan-

dre sacrifiera , trompera sans scrupule ces Polonais auxquels il avait permis de si brillantes illusions. £n promettant à la Prusse , par un article secret , « un territoire qui, sous tous les rapports, tant militaires que géographiques, lie la vieille Prusse à la Silésie, » il réhabilite et consacre cette iniquité du partage contre laquelle son enthousiasme juvénile avait protesté. Désormais, despote complet, « il ne voit plus dans les hommes que des qualités numériques, dans le sol que des milles carrés, que des questions de configuration et d'étendue. Tant pis pour ceux qui, sur son invitation expresse, auront eu confiance dans son caractère^ dans ses principes! Les principes et le caractère des princes ne peuvent en pareille matière maîtriser ni les événements ni même les intérêts. Comme hommes, comme amis, ils ne peuvent répondre de ce qu'ils feront le lendemain comme puissance.

On ne saurait s'étonner qu'Alexandre ait repoussé ridée de placer la couronne de Pologne sur la tête de son jeune frère. Cette proposition très-patriotique fait honneur au prince Adam qui l'avait hasardée; mais elle devait rencontrer un obstacle insurmontable dans ce vieil esprit russe, auquel le czar luimême ne désobéit pas impunément. Enfin, il est impossible de ne pas faire une dernière remarque, si peu flatteuse qu'elle soit pour Içi loyauté russe. L'abandon successif de Varsovie et du territoire 50-

lonais par le corps auxiliaire autrichien avait été, comme on Ta vu précédenmjent, le résu!tat d'un concert politique entre les deux cours, et non d'une nécessité militaire, comme on avait voulu nous le faire croire.

J'ai dit que deux ministres seulement, MM. Matnszewicz et Mostowski, avaient été impliqués dans cette tentative d'arrangement avec les Russes. Les aveux de ce dernier présentèrent des particularités assez curieuses. Parmi les -circonstances atténuantes invoquées par lui, l'une se rapportait à M. de Pradt. Voici ce que j'écrivais à ce sujet, le 19 mars 1813, à M. de Bassano : • Une autre excuse qu'il est délicat pour moi de rapporter , mais que je ne puis cependant passer sous silence, tient à une interprétation sans doute fausse de quelques mots de M. l'archevêque de Malines. — « A l'époque des douloureux événements de la fin de la campagne, m'a dit M. Mostowski , M. l'ambassadeur était affecté de nos malheurs, et, croyant comme nous que tout était perdu, il nous dit que, puisqu'il n'y avait plus rien d'heureux à attendre, si nous avions des moyens particuliers de nous sauver , c'était notre affaire , et qu'on ne pourrait pas le trouver mauvais. Je ne vous cache pas, ajoutait M. Mostowski, que nous avons cru voir dans ce langage une sorte d'autorisation de songer à l'a^venir, pour le cas où notre pays deviendrait entièrement la conquête des Russes. » — En supposant que

M. l'archevêque de Malines, dans un moment de démonstration pour des hommes au désespoir, eût tenu quelques propos à peu près tels que ceux que M. Mostowski lui attribue, il ne serait pas trop généreux de s'excuser à ses dépens, mais il est assurément difficile de croire qu'il n'y ait pas ici un peu d'altération dans les termes »

J'avais beau jeu alors à médire de M. de Pradt, j'entendais sur lui des propos assez étranges et de toute nature. On voit pourtant de quels ménagements, de quelles atténuations j'usais à son égard, et encore dans une correspondance destinée à rester secrète. Il est vrai que j'en ai été bien récompensé. Mais puisque j'ai été entraîné à parler une dernière fois de lui, à ce sujet, je ne puis m'empécher de relever un trait qui fait peu d'honneur à sa pénétration. Suivant son propre récit, l'Empereur, à son passage à Varsovie, lui ayant demandé ce que voudraient certains Polonais, il répondit d'un ton assuré : « Être Prussiens. » Il en avait la certitude, il en exposa les motifs à l'Empereur, qui n'en avait, dit-il, aucune idée, ce que je crois sans peine, La veille encore, chez lui, M. de Pradt avait entendu des ministres s'en expliquer sans nul détour. Or, depuis plusieurs mois, ces hommes qu'il croyait avides de la domination prussienne, étaient en négociation pour se donner aux Russes.

Après tout, leur conduite était peut-être plus digne

d'indulgence qu'elle ne me le paraissait alors à moimême. En thèse générale, tout ministre négociant, sans le consentement du prince qu'il sert, avec une puissance ennemie, et surtout lui offrant le trône de son souverain en guerre avec elle, est coupable de trahison au premier chef. Mais s'il fut jamais un pays pour lequel ime exception à cette règle ait été admissible, c'est bien la Pologne. Depuis bien des années, jouets et victimes de la politique et de l'ambition des grandes puissances, les Polonais n'avaient point connu de stabilité. Le duché de Varsovie avait été une résurrection miraculeuse , mais incomplète. La consolidation" du temps manquait à sa précaire existence ; il y avait nécessité pour lui de s'agrandir ou de disparaître. C'est au moment où cette dernière chance semblait prête à se réaliser qu'a eu lieu la démarche de MM. Matuszewicz et Mostowski. De la part de simples citoyens , un tel acte , sans être irréprochable , aurait eu moins de gravité, que de la part de fonctionnaires publics, liés, par un serment spécial, au prince régnant et à l'organisation existante. Leur position eût été assurément fort délicate, dans l'hypothèse d'une nouvelle campagne heureuse pour la France, et ils le sentaient bien. Le sort en ayant décidé autrement, on est tenté de leur pardonner d'avoir voulu une Pologne à tout prix, de l'avoir voulue même par les Russes, d'avoir été infidèles à leur souverain, pour être fidèles à une patrie qu'il

ne pouvait pas sauver, et qu'ils espéraient faire renaître par un autre concours.

En quittant ce pénible sujet, j'éprouve le besoin de déclarer une dernière fois que, malgré mes devoirs, contradictoires aux démarches du prince Adam, personne ne rendait dès lors plus de justice que moi à la noblesse de son caractère, à la pureté de ses intentions. Je Testimais trop pour ne pas gémir d'avoir à le combattre. On a vu par ses lettres qu'il ne se dissimulait pas les difficultés de la tâche qu'il avait entreprise. Mais son cœur dominait son jugement; malgré lui, il avait foi en l'empereur Alexandre comme en lui-même, et ce tort, si c'en fut im, il l'a assez cruellement, assez courageusement expié pour ôter à la France elle-même le droit de le lui reprocher. Je dirai plus : peut-être était-il bon que la Pologne sût par cette épreuve décisive que son rétablissement par la Russie était impossible. Parmi les Polonais dignes de ce nom, nul n'a failt, en définitive, à son pays des sacrifices plus grands, plus méritoires; nul^'a mieux glorifié l'exil que le prince Adam Czartoryski.

Le prince Eustache Sanguzko. — Lettre touchante de la princesse Clémentine, la femme.

La conduite des deux ministres du duché demeura presque généralement ignorée pendant tout le mois de mars, tandis qu'on censurait impitoyablement un acte assurément moins répréhensible. Le prince Eustache Sanguzko, l'un des grands propriétaires de la Wolhynie, était venu, à Touverturede la campagne, offrir ses services pour concourir à Tafifranchissement de sa patrie. Il était l'un des Polonais qui avaient suivi le quartier général de TEmpereur. Rentré à Varsovie, il avait été, au moment où fut ordonnée (malheureusement trop tard) la levée de la pospolite, nommé vice-grand régimentaire, suivant l'ancienne dénomination. Le grand régimentaire était le prince Poniatow^ski. A la fin du mois de février, le prince Sanguzko envoya sa démission,

33e LA POLOGNE.

alléguant que la levée de la pospolite n'ayant reçu qu'une exécution insignifiante, le grade qui lui avait été conféré n'était qu'un vain titre. Il avait daté sa lettre de Tarnow, petite ville de la Gallicie autrichienne, et l'un des fiefs de sa famille, où il s'était retiré. Le conseil de la Confédération générale n'accepta point cette démission. Il répondit au prince que, dans la crise où se trouvait la patrie, il n'y avait que l'impossibilité physique , c'est-à-dire un dérangement complet de sa santé , qui pût excuser l'abandon de son poste. Comme le prince Sapguzko était le premier Polonais dont la conduite extérieure et connue eût l'air d'une défection , l'opinion publique fut pour lui d'une extrême sévérité. Personne n'osait prendre son parti ; sa sœur même, la comtesse Mockranowska , ne cherchait presque pas à le défendre.

Nous sûmes bientôt qu'avant de quitter la Gallicie autrichienne, le prince Czartoryski avait passé à Tarnow; que c'était à la suite d'une entrevue avec lui que le prince Sanguzko avait résolu de profiter de l'amnistie accordée par le czar, amnistie déjà renouvelée deux fois, et dont le terme approchait. Pour mon compte, je regrettais, sans l'incriminer, cette démarche amiable du prince Czartoryski. Elle n'avait rien que de naturel et même d'honorable dans la position mixte qu'il occupait alors, et dont il profitait pour secourir isolément, faute de pouvoir mieux faire, ses compatriotes malheureux. De plus, bieiï

SOUVENIKS D'UN DIPLOMATE. 337

que je ne pusse pas me faire l'avocat du prince Sanguzko, je me montrais bien moins disposé à le blâmer qu'à le plaindre, étant bien certain qu'il avait dû beaucoup souffrir avant de se séparer d'une cause à laquelle il était franchement attaché. Ayant eu bien sûrement connaissance des relations des deux ministres du duché avec l'empereur Alexandre, n'avait-il pas pu sans crime, lui, Wolhynien, mais sujet russe, ayant sur le territoire russe la plus grande partie de sa fortune et de celle de sa famille, se croire libéré d'un engagement qu'il n'avait contracté que par un excès de zèle devenu inutile? De plus, s'il était des Polonais qui, après avoir secondé la France dans une entreprise dont la recomposition de la Pologne était le but, eussent droit de songer à leurs devoirs de famille quand la cause de la patrie semblait perdue, c'étaient bien les habitants de la Wolhynie. Nous avons expliqué ci-dessus comment cette province, n'ayant vu arriver que des troupes allemandes, était fondée à croire qu'on n'avait rien voulu faire pour elle. Enfin il y avait encore une nuance bien marquée entre cette retraite accomplie à la dernière iieure d'une amnistie, et la conduite de ceux qui nous avaient quittés à Wilna.

Tout se réunissait donc pour disculper le prince Sanguzko, et pourtant il avait résisté longtemps à 1 espèce de nécessité domestique qui le rappelait dans ses foyers. Enfin, au dernier moment, il s était fait

un devoir de faire agréer l'excuse de sa conduite à l'Empereur. Le 3 mars, la princesse Clémentine, sa femme, m'adressa une lettre de lui pour le duc de Bassano, et en même temps m'en écrivit une que j'ai conservée comme un monimieiit précieux du patriotisme des Polonaises. La voici; ce ne sera pas, je crois, la page la moins intéressante de ces souvenirs.

« Tarnow, ce 28 février 1813.

c Vous m'avez témoigné tant d'intérêt, d'amitié même pendant notre séjour à Varsovie, que je suis encouragée à m'adresser à vous, Monsieur le baron. Poserai môme vous parler à cœur ouvert de mes peines, relativement à la triste position où se trouve mon mari. Son amour pour sa patrie lui fit chercher toutes les occasions de la servir. Il accepta, vous savez à quelle époque, la charge de vice-régimentaire, en oubliant l'intérêt de toute sa famille. Il est vrai que cette malheureuse amnistie n'existait pas pour lors. Il n'y a pas quinze jours que des affaires indispensables l'ont attiré dans cette terre-ci. Il y trouva d'anciens amis rassemblés pour lui mettre ses intérêts sous les yeux. On lui apprend que, s'il ne rentre pas, le gouverneur de V^olhynie a déclaré publiquement qu'il confisque ses terres le 24, 4 minuit, et celles de ma mère, et celles de mes sœurs, dont il est tuteur. Voilà donc des personnes dont le sort lui a été confié d'une manière sacrée, réduites par lui à la mendicité. Mon mari perdait tout le même jour, cet endroit-ci, qui est en Gallicie, devant devenir le partage de ma belle-mère et de mes belles-sœurs. Vous

TOUS rappelez, Monsieur le baron, d'avoir vu mes enfants, et de Textrême affection que nous leur portons. Comment se résoudre à les voir manquer du nécessaire et à les réduire à cet état d'abjection qui suit une pauvreté absolue? Avec cela, on l'assurait que cette levée en masse ne s'étant pas effectuée, ses devoirs étaient nuls. Il prit donc le parti de rentrer, plutôt en« traîné que persuadé par ceux qui l'y engageaient. Son âme était navrée, mais aussi Talternative était affreuse, et l'amour de sa famille l'a emporté sur son ambition, son amour-propre, son agrément et son bien-être personnel, car qu'est-ce qui l'attend en Russie ? Des terres ruinées pour le compte de l'ennemi, des persécutions, et peut-être un exil en Sibérie, où il sera perdu avec sa femme et ses enfants. Ceci nous menace au premier succès que la Providence accordera à nos armes. Malgré cela, mon cœur lui demande avec ferveur de protéger la bonne cause.

« Dans le moment où mon mari prit la triste résolution de rentrer, il écrivit à l'instant au duc de Bassano. Il envoya cette lettre par estafette, mais elle nous fut renvoyée, Yeuillez donc. Monsieur le baron, avoir l'extrême bonté de vous en charger et de la faire parvenir, toute vieille qu'elle est. Si votre conviction vous portait à quelques mots d'apologie, que je serais heureuse I Je n'ose vous les demander, mais je vous assure que mon cœur, opprimé de peines, a besoin de consolations. Veuillez, Monsieur le baron, excuser la liberté que j'ai prise, et croire aux sentiments distingués, etc.

« CLBICBNTINB SAWeuZKO. »

Le temps où s'achève ma vie est à Tégoïsme.

Parmi les personnes qui liront ceci , je suis sûr qu'il ne manquera pas de gens auxquels Taffliction patriotique de cette belle âme semblera exagérée, sinon ridicule, et qui trouveront que le prince Sanguzko avait été bien simple de tant hésiter à sauver sa fortune, et même, dans le principe, de se déranger de chez lui. Cette prépondérance, si largement concédée aujourd'hui aux intérêts matériels, me semble un symptôme de décadence morale, qui attriste mes derniers jours. Pourtant, j*espère qu'il restera toujours des caractères d'une trempe plus énergique et plus noble, pour lesquels les mots de patrie et de gloire ne seront jamais de vains mots. Ceux-là seront, à coup sûr, profondément émus des sentiments qu'exprime la lettre que je viens de citer, de ce noble combat entre Famour de la patrie et Tamour maternel. L'hommage que je rends ici à la princesse Sanguzko, toutes ses contemporaines Tout mérité, toutes montraient les mêmes sentiments. Les sœurs même du prince Adam Czartoryski, la princesse de Wurtemberg et la comtesse Zamoyska, tout en appréciant les honorables motifs qui avaient imposé à leur frère une ligne de conduite différente, regrettaient qu'il ne fût pas avec nous, et prévoyaient l'inutilité de ses efforts. En politique, les femmes suivent l'inspiration de leur cœur. Ce guide n'est souvent pas le moins sûr : il n'est pas surtout le moins honorable.

Dispositions de l'Autriche encore favorables à la France. — Ses assertions inexactes, relativement au corps polonais. — Fête du roi de Rome. — Excellent esprit des Polonais. — Visite des salines de Wieliczka. — Tombeaux de Cracus et de Wanda. — Promenade au château de Tyniec. — Eglise de Saint-Stanislas. — Le Vendredi-Saint à Varsovie. — Etablissement, par l^es Russes, d*un gouvernement provisoire dans cette capitale. — Le prince Antoine Radziwill. — Dissolution du conseil de la Confédération générale. — Conduite honorable de la commission lithuanienne.

Malgré le chagrin que nous causait la séparation d'un certain nombre de personnes associées jusqu'à ce moment à nos destinées, le mois de mars fut presque tout entier pour nous un temps d'illusion et d'espérance. Il nous semblait que T Autriche, satisfaite d'avoir fait sentir à Napoléon l'importance de son concours, allait rester quelque temps dans une sorte d'état mixte, afin de laisser à la France le loisir de lui proposer une meilleure part dans le bénéfice des victoires futures. Telle était alors, en effet, laten-

dance de cette cour, et déjà nous en trouvions un signe manifeste dans le langage que nous tenaient ses agents. Ils disaient que mainteoant tout dépendait de l'empereur Napoléon, qu'il ne tenait qu'à lui, non-seulement de conserver le corps auxiliaire, mais de le faire porter à cent mille hommes ; qu'il ne fallait pour cela que s'entendre. D'après ces propos, formellement articulés à Cracovie, et qui ne pouvaient l'être que par ordre, il était sensible que le cabinet autrichien était à l'enchère, mais que, pour le rattacher à nous, il fallait désormais un autre lien que celui du traité conclu en mars 1812. Le grand et terrible changement qui s'était opéré depuis cette époque nous portail à croire que l'Empereur ne négligerait rien pour fortifier par des intérêts puissants l'alliance de l'Autriche, devenue si importante, et cette confiance nous rendit presque indifférents à la déclaration de guerre de la Prusse, prévue d'ailleurs depuis plusieurs semaines. A Cracovie, on crut même que cet événement pourrait fournir à l'Empereur de nouvelles ressources pour satisfaire honorablement à l'ambition de l'Autriche. Il nous semblait que cette puissance, qui n'a jamais renoncé à rien, trouvait là une belle occasion de revenir sur le passé, et que, de son côté, l'empereur Napoléon ferait un marché excellent aux dépens de la Prusse, qu'il n'avait plus de motifs pour ménager, en promettant au cabinet de Vienne, pour prix de sa fidélité, le recouvrement

de la Silésie. Nous ignorions que cette combinaison n'était déjà plus.possible.

Nos rsçports avec les agents autrichiens étaient alors plus agréables qu'ils ne l'avaient été depuis longtemps, Outre M. de Baum, qui ne représentait que le gouvernement de Gallicie, il y avait à Cracovie un M. de Neumann, correspondant particulier de M. de Metternich, et c'était ce dernier agent qui faisait circuler tour à tour, suivant ses instructions, des nouvelles favorables ou fâcheuses pour nous. Le prince Poniatowski était de même momentanément satisfait de ses relations avec le général Frimont. Cet officier supérieur, qui n'était et ne voulait être que militaire, mettait dans sa conduite toute la droiture que comportait la situation de sa cour. Il avait fini par s'expliquer nettement, en disant au prince : « Je veux bien vous couvrir, je ne veux pas vous secourir. Si quelque affaire s'engage pendant que vous êtes en présence des Russes, je vous abandonne à vousmême. Placez-vous derrière ma ligne, je réponds de votre sûreté. » Le prince Poniatowski, pour ne plus perdre de terrain, garda ses positions, mais laissa les Autrichiens prendre poste devant lui. Le consentement du prince à cet arrangement fut de sa part comme un acte de reconnaissance pour les bons procédés du général Frimont; mais, à ce sujet, je dois remarquer combien certaines puissances se font peu de scrupule d'altérer 1^ vérité pour atteindre leur

but. Afin de préparer Napoléon à la retraite forcée de l'armée polonaise, la cour de Vienne ne craignit pas d'accuser cette armée de torts imaginaires. Suivant l'autorité un peu suspecte de M. de Metternich, la position que le corps polonais s'obstinait à conserver sur le territoire du duché ne présentait aucun avantage militaire. Dans une note verbale, remise à Paris le 22 avril, le prince de Schwartzenberg prétendit que" les Polonais n'avaient consenti à se ranger derrière la ligne autrichienne qu'après avoir été harcelés inutilement, et avoir perdu plusieurs milliers d'hommes. Cette assertion était complètement inexacte. Les Polonais assurément n'auraient pas mieux demandé que de se battre, mais la défiance que leur inspiraient les Autrichiens les avait toujours tenus en respect. Les milliers d'hommes que l'ambassadeur autrichien tuait dans ses notes se portaient à merveille. Ils devaient succomber plus tard, dans les plaines de Leipzig, où ils allaient retrouver, parmi leurs adversaires, ce même ambassadeur redevenu général.

La fortune de Napoléon avait tellement séduit toutes les imaginations, que bien des gens, amis ou ennemis, s'attendaient encore à la voir sortir victorieuse du sein des orages. Dans la dernière ville de Pologne qui nous restait, la fête du roi de Rome fut célébrée de la façon non-seulement la plus brillante, mais la plus sympathique. Toutes les autorités polo-

naises, civiles et militaires, vinrent m'exprimer pour l'Empereur et son fils des vœux dont nos désastres n'avaient pas altéré la sincérité.

La situation morale du peu de territoire que nous avions conservé était aussi satisfaisante que possible. Sauf quelques rares exceptions, déjà signalées, l'esprit de la population était demeuré tout français. A travers la ligne autrichienne qui nous bloquait dans Gracovie, il nous arrivait journellement des recrues des départements envahis. Les déserteurs n'emploient pas plus de ruses ailleurs pour s'éloigner de leur régiment, que les conscrits polonais n'en employaient pour y arriver. Le corps du prince Poniatowski aurait pu reprendre promptement des proportions considérables, si l'épuisement des finances du duché, et la lenteur mise à l'expédition des secours français n'eussent retardé l'habillement et l'équipement des hommes qui venaient se présenter. Outre les deux millions de billon piémontais reçus à Varsovie, l'Empereur en avait accordé un troisième, également destiné à la réorganisation des troupes polonaises, mais, par suite de diverses complications trop longues à raconter en détail, la plus grande partie de cette allocation ne fut touchée qu'après la réunion du corps de Poniatowski à Tarmée française.

Malgré les dévastations que la guerre avait entraînées, les Polonais des provinces russes, comme ceux du duché de Varsovie, continuaient à nous montrer

une affection que le malheur n'avait pas re&oidie. Je vis arriver à Gracovie, un à un, près de cinq cents militaires français, ramassés et sauvés en lithuanie pendant la fatale retraite. Quoiqull fût prescrit aux habitants de ce pays, et sous les peines les plus rigoureuses, de remettre tous les Français aux autorités russes, nos malheureux compatriotes avaient trouvé partout les plus généreux secours dans leurs premiers besoins, puis la complicité la plus intrépide pour nous rejoindre. Le jour, on les cachait ; la nuit, on les conduisait de château en château, de cabane en cabane, jusqu'à proximité des troupes polonaises. Puisse la France, dans un avenir plus ou moins éloigné, tenir compte à cette intéressante contrée de tant d'actes de dévouement et d'hospitalité I

Si pénible que fût le fardeau de plus de 50,000 hommes et de 16 à 17,000 chevaux rassemblés dans un si étroit espace % le patriotisme des habitants et des autorités suffisait à tout. Le préfet de Ealish, M. Garzinski, secondait loyalement de tout son pouvoir celui de Cracovie, M. Wodzicki. Les Autrichiens, tout en alléguant le manque de vivres pour justifier leur retraite, expédiaient en Gallicie des bestiaux, des grains et jusqu'à des fourrages empruntés à ce territoire du duché qui, à les en croire, ne pouvait

1. 30,000 Autrichiens, 18»000 Polonaiiiy 9,600 Saxong, 800 Français.

plus les nourrir. Sur les plaintes qu'on ne porta au général Frimont, il répondit que le corps auiiliaire autrichien, lors de son entrée dans le duché au début de la campagne, avait avec lui pour huit jours de subsistances, et que, par contre, il était juste-qu'en retournant sur le territoire autrichien il y reportât un égal approvisionnement. On ne pouvait pousser l'esprit d'ordre plus loin. En réalité, l'administration locale souffrait beaucoup, mais elle faisait des prodiges, et lorsque les Autrichiens alléguaient à Paris, à Vienne et même à Cracovié, la disette des subsistances, les autorités polonaises leur en garantissaient pour des semaines, pour des mois même, au delà du terme qu'ils assignaient à leur départ.

Le caractère des Polonais, et peut-être la longue habitude du malheur, les portent, plus que tout autre peuple, à s'étourdir sur leurs maux. On semblait donc tout à la fois oublier les désastres de la dernière campagne, et s'abuser sur les éventuahtés de celle qui allait s'ouvrir. On se hâtait de jouir du dernier des biens, l'espérance. Les habitants de Cracovié avaient accueilli avec un empressement patriotique les nombreuses familles réfugiées chez eux par suite des derniers événements, et s'efforçaient d'occuper et de distraire leurs hôtes. On organisait des promenades, des excursions aux environs de la ville. Au miUeu de ce tumulte joyeux de voitures, de femmes élégantes et de cavaliers, on tressaillait parfois en se

rappelant tout à coup que Ton était en guerre, que Gracovie était le dernier asile de la Pologne, asile déjà menacé par l'ennemi. Etait-ce un bien grand crime, que cette facilité à se faire illusion sur des dangers trop réels ? Si l'entraînement des femmes, que nous subissions alors, mérite vraiment quelque reproche, on les vit, hélas ! assez tôt rappelées par les événements à de graves et tristes pensées.

Parmi ces excursions, celle qui m'intéressa le plus fut une visite que je fis aux salines de Wieliczka avec le comte Stanislas Potocki et plusieurs autres ministres. Nous descendîmes bravement par le véhicule ordinaire des mineurs, un grand panier dont les montants largement espacés n'étaient garnis que d'un léger filet, seule barrière qui nous séparât d'un abîme dont le regard craignait de sonder la profondeur. Nous finîmes pourtant par atteindre le fond, et nous trouver dans une salle immense, décorée d'un double rang de colonnes. Nous y étions attendus par une brillante sociétp qui, partie longtemps avant nous, était descendue par la voie plus longue de Tescalier. A côté de cette salle était une chapelle décorée de statues, le tout taillé à même dans la masse de sel dont la montagne entière est formée' Les administrateurs des salines avaient fait préparer un grand déjeuner dans la salle principale, et illuminer les parties les plus pittoresques de ce vaste abîme, à l'occasion de notre visite. Les travaux n'en étaient

pas moins en pleine activité, et cet ensemble présentait \m coup d'œil féerique.

Les travaux d'exploitation se faisaient tantôt à la sape, tantôt à la mine, suivant les localités. Dans quelques endroits, on employait la poudre pour faire sauter des quartiers de ces rochers de sel; ailleurs, on. avait recours au travail plus lent, mais plus régulier, de la hache et de la cognée. L'ouvrier faisait dans le mur deux entailles parallèles , hautes de quinze à vingt pieds, sur une largeur de deux pieds à peu près. Il pratiquait ensuite une petite ouverture au point supérieur où les entailles s'arrêtaient, y enfonçait un coin de fer, et détachait ainsi graduellement une sorte de colonne carrée, qui se brisait dans sa chute. Le sel provenant de ces mines se vend, s'exporte et se consomme ainsi, sans aucune espèce de préparation. Il y en a de trois qualités, dont la plus belle et la plus chère est le sel gemme, qui a la limpidité du cristal.

L'intérieur de ces excavations immenses offre les mêmes accidents de relief que la surface de la terre; il a ses plaines, ses sinuosités, ses pentes, ses précipices. Après avoir parcouru diverses galeries, nous voulûmes naturellement pénétrer au plus profond de l'abîme. Une corniche étroite, surplombant un gouffre dont nous n'étions séparés que par une légère balustrade, nous conduisit sur les bords d'un lac que Ton traversait en bateau. Ce monde souterrain avait

aussi son firmament. Qnand nous fûmes -parvenus à cette profondeur, les lumières placées dans les régions supérieures de la mine nous apparaissaient comme des étoiles...

Il était difficile, à l'époque où nous étions, que des idées politiques ne vinssent pas nous relancer jusque dans les entrailles de la terre. En me trouvant là entouré de toutes les autorités polonaises qui avaient pris part à cette excursion, il me semblait voir la Pologne elle-même, cherchant dans ces mystérieuses profondeurs un dernier asile. Depuis 1809, époque où la possession de ces salines avait été acquise au duché, c*était assurément la première fois, comme ce devait être la dernière, que ses ministres s'y trouvaient réunis ; et, pour que cette visite eût lieu ainsi en corps, il avait fallu le triste concours de circonstances qui nous rassemblait à Gracovie. Dans la vie des peuples, comme dans celle des individus, il est de ces moments où toute tentative de distraction est infructueuse ou perfide , où la pensée se trouve in* cessammept ramenée, comme par une pente irrésistible, à la contemplation du malheur qu'elle essayait de fuir.

Nous éprouvâmes néanmoins j dans ce pèlerinage souterrain, une consolation imprévue, en* trouvant cette laborieuse population animée des sentiments les plus patriot'ques. On pourrait croire que des hommes qui vive it presque sans voir le soleil sont

indifiérents aux événemeiits qu'il éclaire. Il semble qu'ils devraient peu s'inquiéter de ce qui se passe au-dessus de leurs têtes, des successions de gouvernements qui pèsent sur une surface à laquelle ils demeurent étrangers. Mais cette population de la Gallicie est de race polonaise, et rien n'a pu ni ne pourra Tempécher de s'en souvenir. Elle aime la France, parce qu'elle croit que la France aime la Pologne. Pour moi, j'avais entendu bien des acclamations enthousiastes saluer au grand jour, dans des temps plus prospères, le nom de TEmpereur, mais j'éprouvai une émotion toute nouvelle et plus saisissante encore, quand j'entendis ce nom retentir en 1813, dans les cavernes de Wieliczka.

Dans une autre excursion, nous visitâmes les deux monticules connus sous le nom de tombeaux de Cracus et de Wanda. Ces deux noms brillent d'un vif éclat dans les traditions primitives de la Pologne. Cracus, chef d'une tribu sarmate, la fit passer de Tétat nomade à celui de résidence fixe, et fut, dit-on, le fondateur de Cracovie. Sa fille Wanda , qui lui succéda, joue un rôle encore plus important dans ces légendes héroïques : elle rappelle à la fois Didon et Jeanne d'Arc. Un chef allemand convoitait la main et les domaines de Théroînç polonaise, et voulut avoir de force ce qu'il n'avait pu obtenir par la prière. Wanda et ses fidèles soutinrent glorieusement contre cette invasion une lutte inégale, début

et présage des grandes luttes de Tavenir. Celle-là fut si disputée , si terrible, que Wanda, pour faire pencher la balance en faveur des siens, voua sa virginité et sa vie aux divinités protectrices de son peuple, et accomplit ce vœu après la victoire, en se précipitant dans les flots de la Vistule. Il doit y avoir quelque fond de vérité dans cette histoire, et dans la tradition immémoriale qui fait des deux monticules de Mogilew les monuments funèbres de la vierge polonaise et de son père , monuments plus durables dans leur sauvage simplicité que tant de fastueux mausolées, en butte aux ravages du temps et à l'avidité des conquérants.

Un sentiment bien naturel me porta à visiter les lieux où des Français, malheureusement trop peu nombreux, avaient vaillamment combattu pour Tindépendance polonaise à Tépoque des partages. La ville même de Cracovie m'ofifrait un souvenir de ce genre, et je ne manquai pas d'aller reconnaître, à la partie extérieure des remparts, Tétroite ouverture destinée à l'écoulement des eaux, par laquelle, en 1772 , une poignée de Français , d'accord avec les habitants, pénétra dans la place et accomplit sa délivrance. Le même sentiment me conduisit à Tyniec, petit fort qui eut sa célébrité dans la guerre de ia confédération de Bar. Là, comme à Czenstochow, c'est Tenceinte fortifiée d'un ancien couvent qui forme la place presque entière. L'origine de ce mo-

nastère, fondation du xi* siècle, est toute française. Elle remonte à Casimir I", qui , éloigné du trône et même de sa patrie par une faction ennemie de sa famille, avait passé sa jeunesse en France et reçu les ordres ecclésiastiques à Cluny . Tous les siècles ont vu de ces revirements inattendus qui confondent la sagesse humaine. Les Polonais redemandèrent pour roi le moine de Cluny ; il fut dégagé de ses vœux par le pape, sous diverses conditions, dont lune était le payement d'un impôt annuel pour l'entretien d'une lampe dans l'église de Saint-Kerre de Rome. Suivant quelques historiens polonais , Casimir fut également astreint à conserver la tonsure monastique en souvenir de son premier état, et ce serait à lui que remonterait l'usage établi en Pologne de porter les cheveux courts et rasés, en forme de couronne, à la façon des moines de ce temps-là. Les religieux de Cluny conservaient encore alors toute la régularité de leur discipline primitive, et cette ferveur d'étude et d'enseignement qui fît de leur ordre Tun des plus beaux ornements de l'Eglise aux x» et xi« siècles. Le nouveau roi de Pologne n'oublia pas dans ses forêts natales. Thospitalité du célèbre monastère français, et voulut faire participer sa patrie à l'influence civilisatrice de Cluny. En 1044, il fit donc venir douze moines de cet ordre, et fonda pour eux deux couvents, dont l'un était Tyniec. Le premier abbé de celui-ci fut un Français, et l'on m'afTirma que, de

tout temps, Fesprit de cette origine s'était conservé dans le monastère, et que la visite d'un Français y était toujours une véritable fête.

Outre ces souvenirs du moyen âge, qui ont bien leur intérêt, Tyniec m*en offrait de plus récents, dont je retrouvai encore la trace vivante. J'y rencontrai un vieillard, Piémontais de naissance, qui avait servi, en 1771 et 1772, dans les corps auxiliaires français de Dumouriez et de Vioménil. Blessé à la défense de Tyniec et recueilli par les moines, il avait quitté rhabit militaire pour le froc, et conservait encore, après quarante ,ans et plus, une grande vigueur morale et physique dans un corps octogénaire.

Parmi ses devoirs de représentation obligée, le conseil des ministres avait la sagesse de ne pas négliger ceux qui se rapportent à la religion. Nous assistâmes en conséquence à Toffice solennel de Pâques dans la cathédrale, et ce fut une nouveauté curieuse pour moi d'entendre le chant ambrosien dans toute sa simplicité. Gracovîe était appelée jadis la Rome de la Pologne, à cause du grand nombre d'églises et de monastères qu'elle renfermait. La cathédrale est dédiée au patron de la Pologne entière, à saint Stanislas, évêque de Gracovie, tué en 1079 par Boleslas l'Intrépide qu'il avait excommunié. Le trésor de cette église contenait autrefois les joyaux de rÉtat, des couronnes, des sceptres et d'autres

richesses , présents des rois dont elle garde encore les tombeaux. Mais les Prussiens, gui depuis ont récriminé si violemment contre les sacrifices que leur a coûtés l'invasion française, s'étaient emparée sans scrupule du trésor de Saint-Stanislas, pendant une courte occupation de Cracovie. L'histoire ne dit pas pourtant que le saint leur fût apparu pour les engager à agir à leur convenance, comme il était arrivé à ce soldat du grand Frédéric, qui prétendait avoir été autorisé par la sainte Vierge elle-même à s'approprier une lampe d'argent dans une église de la Silésie '. C'est ainsi que nous nous efforcions de remplir ces longues journées d'attente, en nous étourdissant à la fois sur le mal consommé et sur les incertitudes menaçantes de l'avenir. Plusieurs d'entre nous croyaient fermement à un revirement complet de fortune; dans certains moments, tous se laissaient entraîner à partager cette conviction. La puissance réelle de Napoléon était.calculable ; sa puissance d'opinion ne l'était pas. On croyait à la possibilité d une revanche aussi gigantesque que l'avaient été ses désastres, car ses désastres n'étaient pas des défaites. Nous suivions des yeux ce qui se passait en France, et, en voyant

1. On «ait que Frédéric consulta des théologiens catholiques sur la possibilité d'une telle apparition, et qu'ayant reçu une réponse affirmative, il saisit ce prétexte pour gracier un bon soldat. Seulement il lui défendit, sous peine de la vie, d'obtempérer dorénavant à des invitations semblable».

les immenses préparatifs qui s'y faisaient avec une rapidité si merveilleuse, il était bien permis, à ceux surtout qui ne voyaient les choses que de loin, de donner libre carrière à leurs espérances.

Après Paris, le point qui attirait le plus constamment nos regards était "Varsovie. Nos communications de ce côté étaient souvent interceptées par le général Frimont, qui empêchait la poste de nous parvenir, mais d'autres moyens de correspondance y suppléaient. Les nouvelles que nous recevions n'avaient rien d'affligeant. Malgré toutes les démarches faites par les Russes, le président du Sénat et d'autres grands fonctionnaires , que leur âge ou d'autres circonstances avaient retenus à Varsovie, n'avaient pu se décider à prendre part à Fadministration du territoire envahi. On se soumettait à la force; on ne la flattait pas. Les Russes, de leur côté, mettaient dans leur conduite une discrétion imposée par les circonstances. On n'avait laissé à la disposition des habitants de Varsovie que la quantité d'armes nécessaire au service de la police municipale, mais au moins ils se gardaient eux-mêmes , et souvent il n'y avait pas de troupes russes dans la place. Le vendredisaint seulement on y fit entrer deux mille hommes. Cette précaution exceptionnelle était justifiée par le souvenir d'un événement dont beaucoup de témoins et même d'acteurs subsistjaient encore. Dix-neuf ans auparavant, le vendredi-saint 16 avril 1794, une

insurrection populaire, conduite par quelques patriotes audacieux, avait délivré momentanément Varsovie de l'occupation des Russes. Dans cette capitale, Tusage de visiter ce jour-là toutes les églises est demeuré universel , et met la population entière en mouvement. Pour la haute société , ces visites sont un véritable Longchamp^ mais plus pittoresque et plus logique aussi que le nôtre, pèlerinage traditionnel dont la mode routinière a maintenu Tusage et le nom, bien que Tabbaye qui en était le but soit depuis longtemps détruite. Au lieu de nos files interminables de voitures acheminées sur une direction unique, la capitale de la Pologne présente une animation à laquelle tous les quartiers prennent part. C'est un croisement perpétuel de toutes les voitures; dix fois on se quitte, et dix fois Ton se retrouve. A rentrée de chaque église, une élégante quêteuse présente une bourse qui reçoit les offrandes les plus riches comme les plus humbles, à Tintention des pauvres, et la galanterie double et triple souvent un tribut charitable. C'était à la faveur de ce tumulte général qu'avait éclaté l'insurrection de 1794. Les temps étaient bien changés. Du côté de l'empereur Alexandre la guerre était loin d'avoir en Pologne le caractère atroce que lui avaient donné sous Catherine II les Bepnin, les Drevicz et les Suworof. On n'avait donc pas à craindre les mêmes ressentiments. Cependant l'anniversaire d'une journée qui avait coûté aux

Russes près de huit mille hommes tués, blessés ou prisonniers , réclamait une surveillance particulière. Cette surveillance fut prudente comme elle devait l'être. Dès la veille, le gouverneur Lanskoï fit venir chez lui, et retint en charte privée le fameux cordonnier Kilinski, Tun des héros populaires de 1794. Les deux mille Russes parcoururent la ville toute la journée, mais leur attitude n'avait rien de provocant, et quelques Cosaques, s'étant pris de querelle avec les gens du peuple, furent immédiatement châtiés par ordre du gouverneur. Varsovie demeura donc parfaitement tranquille, et nous ne pouvions le regretter, car un soulèvement à cette époque n'aurait pu que nuire à quelques individus, sans profit pour la cause commune.

L'établissement d'un conseil suprême du gouvernement à Varsovie était Tincident qui nous donnait le plus à penser. Quoique l'ukase qui créait ce conseil fût du 2/14 mars, l'installation n'eut lieu que le 22 mars(3 avril). Pour tous ceux qui ne voulaient pas être abusés, la composition seule de ce conseil décelait l'avenir de la Pologne. Il était visible que tous les plans, toutes les anciennes idées d'Alexandre avaient fait place à des calculs nouveaux. Le conseil suprême se composait d'un gouverneur, d'un vicegouverneur et de trois conseillers. Les deux fonctionnaires supérieurs étaient Russes de nation, Russes d'esprit encore plus. L'addition des trois

conseillers n'était qu'une formalité calculée pour tromper quelques esprits débonnaires et crédules. Le nom patriotique de Wawerzcki était jeté.là comme un hameçon offert à la simplicité et à Tignorance. Tous les hommes raisonnables savaient que si la Russie pouvait abuser du nom de ce vétéran de l'indépendance, il était hors du pouvoir de toute autorité humaine de dégrader son âme et d'avilir son caractère. Quant au prince Lubecki, c'était un Polonais nourri à Pétersbourg, et devenu plus Russe que les Russes eux-mêmes. Le troisième de ces conseillers était un employé prussien nommé Colomba, que le roi de Saxe avait placé dans l'administration des biens affectés à la dotation de la couronne. Par la mise en scène de cet obscur personnage, l'empereur Alexandre avait voulu sans doute témoigner à la Prusse qu^elle ne serait pas oubliée dans un nouveau partage. Quand cette composition de conseil nous fut connue, les Polonais me firent remarquer avec orgueil qu'on n'avait pas osé y faire figurer un seul habitant du duché.

Une telle organisation n'était pas propre à encourager la confiance que réclamait Alexandre dans sa correspondance avec le prince Adam. D'autres iùcidents n'offraient pas une physionomie plus rassurante. La Prusse se hâtait de reprendre possession de la partie du territoire polonais qu'elle avait possédée avant 1807, et elle n'aurait pas agi ainsi sans

rautorisation de la Russie. A Varsovie, l'un des commissaires anglais auprès de l'armée russe, un homme sincèrement libéral, dont le nom réveille en France de généreux et impérissables souvenirs, sir Robert Wilson, avait porté un toast au rétablissement de la Pologne par la Russie et l'Angleterre. Le gouverneur et le commandant militaire russes, visiblement déconcertés, refusèrent de prendre part à ce toast, alléguant que c'était une anticipation téméraire sur l'avenir. Le prince Adam s'était rendu à Varsovie, où il attendait vainement Tordre de rejoindre Alexandre. Depuis que leur correspondance avait été interceptée, tous les membres de la famille Czartoryski étaient l'objet d'une surveillance aussi étendue que déplaisante de la part des Autrichiens.

Le cabinet prussien, de son côté, cherchait à presser la désorganisation du duché de Varsovie. Il avait sous la main un agent très-propre à une telle entreprise ; c'était le prince Antoine Radziwill, mari de la princesse Louise-Ferdinand de Prusse. Le 21 avril au soir, je fus informé de son arrivée à Cracovie. Mon parti fut pris sur-le-champ : j'adressai au ministre de la police la réquisition formelle de mettre le prince Antoine aux arrêts dans l'hôtel où il était descendu, et Tordre fut aussitôt exécuté. Toutefois, le prince Poniatowrski étant venu m'entrejenir de celte affaire le lendemain matin, avant l'heure à laquelle le conseil devait se réunir pour la juger, je consentis à

ce que tout fut terminé, moyennant le départ immédiat du prince Antoine, ce qui fut exécuté. Tout le monde, du reste, applaudit à la mesure que j'avais prise.

Peu de temps après, il se produisit un incident péiiible, que je ne saurais passer sous silence, bien que la conduite de ceux qui en furent les promoteurs puisse paraître digne d'excuse. Je veux parler de la dissolution du conseil de la Confédération générale. Ainsi qu'on Ta vu précédemment, ce conseil, représentation de la Diète générale si brusquement congédiée par M. de Pradt, était sans action, mais son nom subsistait. Dans le système des Polonais qui reportaient alors leurs espérances du côté de la Russie, il fallait faire disparaître un conseil créé sous les auspices de la France. De dix membres dont se composait le conseil, sept seulement se trouvaient à Gracovie. L'absence des autres était excusée par des considérations fortes et légitimes. Les membres présents étaient : Tévéque de Wengrow; Golaszewski, animé des plus nobles sentiments, mais dont Textrème vieillesse ne pouvait guère s'accommoder des fatigues d'une vie errante en Allemagne; le conseiller d'Etat Badéni, homme également au-dessus de tout soupçon, vieux Polonais, conservant le costume national, ne parlant que la langue nationale \ désirant

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