Les vieux Polonais, qui ne parlaient d'autre langue
pour cette raison ne pas aller plus loin que la Gallicie, mais bien disp'osé, comme Tévêque, à ne pas rentrer sur le territoire occupé par les Russes. Venaient ensuite trois généreux citoyens dont les sentiments ne pouvaient être plus purs que ceux des deux respectables vieillards que je viens de citer, mais plus jeunes et par conséquent mieux disposés à lutter contre les rigueurs de la fortune : c'étaient le comte Antoine Ostrowski, fils du président du Sénat ; Tabbé Skorckowski, et le célèbre poëte Wenzyk. Enfin, les deux derniers membres du conseil, que je préfère ne pas nommer, sans cependant vouloii- qualifier trop sévèrement leur conduite, étaient de ceux qui comptaient alors sur le czar pour rétablir la Pologne. Le secrétaire de la confédération était M. Kozmian, appelé à ce poste par la protection de la famill? Czartoryski. C'était un jeune homme d'un mérite réel, qui aurait pu rendre de grands services, sans Tespèce de nullité à laquelle le conseil avait été voué dés Torigine.
Au moment où les troupes polonaises furent obligées de quitter la rive gauche de la Vistule,'le conseil de la confédération fut brusquement convoqué.
moderne que la leur, étaient en revanche très-familiers avec la langue latine. A l'aide de quelques réminiscences du mauvais latin que de mon temps on parlait à l'Université de Paris, dans l'année de logique, je parvenais à m'entretenir avec eui.
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On y mit en délibération itne sorte de proclamation ou d'avis, portant seulement la suspension d'activité du conseil, et Tautorlsation pour ses membres d'aller provisoirement où les appelaient leurs convenances personnelles. L'évêque de Wengrow et M. Badéni votèrent pour cet acte avec les deux membres appartenant à ce qu'on nommait alors le parti russe. Ils ne partageaient pas néanmoins les illusions de ceux qui espéraient la reconstitution d'une vraie Pologne par la Russie, et n'avaient vu, dans la mesure soumise à leur approbation, queTavantage de pouvoir se retirer à peu de distance de Gracovie, et d'y attendre en paix les événements. La proclamation passa donc, malgré l'énergique opposition de MM. Ostrow^ski, Skorkowski et Wenzyk, qui en comprenaient mieux la portée. Tout cela fut conduit ou plutôt enlevé avec une telle vivacité, qu'on n'en fut pas informé assez à temps pour y mettre obstacle. Tandis que je faisais aux promoteurs de cette mesure des objections qu'ils écoutaient avec une apparente docilité, la proclamation était imprimée et affichée, si bien qu'il n'y avait plus moyen d'y revenir sans un éclat plus fâcheux encore. Il m'a été pénible de rappeler cet incident ; mais je tenais à constater que, dans ces circonstances difficiles, le seul acte émanant d'une autorité polonaise qui pût mériter quelque blâme, du moins au point de vue français, avait été le résultat d'un malentendu et d'une espèce de surprise. En réalité.
cet événement désagréable, parce qu'il semblait indiquer une sorte d'attiédissement de Tesprit public, n'était pas même un thermomètre exact sous ce rapport. Jamais peut-être les dispositions de l'immense majorité de la population dans toutes les classes n'avaient été plus favorables à la France. Cette question, d'ailleurs, était sans intérêt réel pour la Pologne : quelles que fussent les chances de l'avenir, ce n'était pas d'un conseil frappé de nullité dès sa naissance qu'ils pouvaient jamais attendre de véritables secours. Quant à nous, sa suppression était peut-être un embarras de moins. L'idée du rétablissement du duché de Varsovie par la France seule était tout ce que la froide raison pouvait ne paa interdire. Une seule combinaison eût autorisé d'autres espérances, en rattachant l'Autriche au système français par l'appât de grands avantages, et cette combinaison, nous commencions à croire que Napoléon ne la recherchait pas. Tandis que le conseil de la Confédération s'ajournait ainsi à des temps meilleurs, la commission lithuanienne montrait plus de fermeté. Elle nous suivit dans le rayon de Podgorze, et prit la résolution de ne pas se séparer, sauf à se réfugier dans une localité en dehors de la domination autrichienne, si l'on était contraint de se retirer tout à fait du territoire polonais, éventualité que les circonstances militaires rendaient chaque jour plus inévitable et plus prochaine.
Événements militaires. — Prise de Thorn et de Modlin. — Belle défense de Zamosc. — Notification du commandant autrichien au prince Poniatowski.— Envoi à Paris de Tun des secrétaires d'ambassade. — Instances des Autrichiens pour la retraite du corps polonais. — Entrée dans le rayon de Podgorze.-— Nouvelles instances des Autrichiens; résistance du prince Poniatowski.»— Les dames polonaises en deuil. — Langage démagogique de quelques officiers autrichiens. — Courrier russe intercepté. — Ordres de Napoléon éludés par les Autrichiens. — Lutzen' et M. de Senft.— Départ de Podgorze. — Le corps polonais va rejoindre la Grande Armée .
Depuis notre départ de Cracovie, deux forteresses polonaises, Thorn et Czenstochow, étaient tombées au pouvoir des Russes. La prise de Thora était un événement prévu et inévitable ; celle de Czenstochow, qui suivit de près, nous affligea davantage, moins pour la place elle-même, qui était peu de chose, que pour la faiblesse de la défense. Le commandant militaire, très-brave d'ailleurs, avait manqué d'énergie
pour réprimer Tindiscipline de la garnison, composée presque entièrement de conscrits. Cet événement, pénible pour nous, n'avait donc rien de glorieux pour nos adversaires.
En revanche, Zamosc opposait aux Russes la plus brillante résistance. Le général Rauch, qui y commandait, ne se bornait pas à s'y défendre, il faisait des sorties fréquentes et souvent heureuses. Il dut l'un de ses principaux succès à une ruse de guerre qui, en même temps, le vengea de quelques misérables dont il avait découvert la perfidie. Deux juifs, qui étaient dans la place, entretenaient des intelligences avec Tennemi. Le général, qui ne l'ignorait pas, affectait de leur témoigner une confiance particulière. Un jour, il les fait mystérieusement appeler et leur avoue confidentiellement que ses magasins sont presque épuisés. Les munitions de guerre surtout vont bientôt lui manquer, et il payerait au poids de Tor celles qu'on pourrait lui fournir. Il ne serait pas bien difiîcile d'en introduire dans la place, grâce aux accidents du terrain, qui permettent d'échapper à la surveillance des assiégeants. Il compte sur le zèle des deux juifs, et leur paye d'avance un à-compte sur le prix dont il convient avec eux. Ils partent, et vont, comme Rauch s'y attendait, communiquer tous ces détails au général russe, qui fait ses dispositions en conséquence. Celui-ci remarque, en effet, que de jour en jour la place répond plus faiblement à son
feu, preuve que les assiégés sont réduits effectivement à ménager leur poudre. Il s'approche par degrés du corps de la place, toujours confirmé dans sa croyance par le petit nombre de boulets qu'on lui envoie comme à regret. Enfin, presque assuré du succès, il hasarde une attaque décisive. Rauch laisse arriver jusqu'au pied du rempart la colonne d*assaut, et lui envoie presque à bout portant une tempête d'obus et de mitraille, qui la refoule au loin avec une perte de près de trois mille hommes tués ou blessés. Le général russe, furieux de cet échec, ne voulut pas même entendre la justification des deux israélites. Il les fit pendre à la vue de la place, et son adversaire put jouir ainsi en même temps de la défaite de l'ennemi et du châtiment de deux traîtres, punis par ceux-là mêmes qu'ils avaient voulu servir.
La nouvelle de ce brillant fait d'armes ne nous donna qu'une satisfaction passagère, et nos angoisses, sous le rapport militaire, redevinrent bientôt plus vives que jamais. Dès la fin du mois de mars, les officiers autrichiens recommencèrent à parler d'un abandon complet, prochain, du territoire polonais. Ils ajoutaient avec une joie insultante que, pour traverser le territoire autrichien, les Polonais seraient obligés de mettre bas les armes. Ces bruits ne tardèrent pas à prendre une consistance sérieuse et bientôt officielle. Le 2 avril, le général Stutterheim, chef d'état-major du corps auxiliaire, vint informer le
le prince Poniatowski qu'un ordre du conseil aulique de guerre chargeait le général Frimont de demander au commandant du corps polonais où et comment il entendait marcher; puis il arriva, par voie d'insinuation, au point délicat et capital de sa mission, celui du désarmement. Le commandant polonais eut besoin de toute sa force de caractère pour discuter froidement cette prétention, injustifiable dans la situatioD où se trouvaient alors respectivement et la France et TAutriche. En effet, s'il est d'usage qu'un corps de troupes étrangères, passant sur un territoire neutre^ mette ses armes sur des chariots, à l'exception d'une compagnie par bataillon qui reste armée, il n'en est pas de même quand on traverse le territoire d'un Etat alUé. La conversation ayant pris à la fin une allure plus libre, le prince Poniatowski dit que les Autrichiens, ayant avec les Russes un armistice qui devait être dénoncé quinze jours d'avance, mettraient sans doute ensuite huit ou dix jours pouT se retirer, à moins de vouloir s'échapper comme des lâches-ou des traîtres, ce qu'il ne voulait pas supposer un seul instant. Il aurait donc, dans cet intervalle la possibilité de recevoir des ordres, qu'il allait demander immédiatement.
Le prince Poniatowski croyant trouver le général Frimont lui-même un peu plus accommodant que son chef d'état-major, se rendit le 4 avril à Miechow, où était le quartier général autrichien. Les explica-
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tiens qu'il y obtint forent, sinon plus satisfaisantes, au moins catégoriques. Ge général avait ordre de tout faire pour ne point se battre. Comme, d'après la convention existant entre lui et les Russes, on s'^était engagé de part et d^autre à ne pas recommencer les hostilités sans s'être prévenu quinze jours d'avance, il lui était recommandé de régler ses mouvements de manière que son corps se trouvât derrière la Vistule avant l'expiration du dernier jour du délai dénoncé. Le conseil aulique de guerre, supposant que cette dénonciation serait faite très-prochainement par les Russes, désirait être immédiatement et complètement renseigné sur les intentions du prince Poniatowski. Celui-ci ne pouvait que disputer le terrain pied à pied. Puisque le corps autrichien devait se retirer derrière la Vistule, c'est que sans doute son Intention était d'en défendre le passage. £n conséquence, il proposait de placer les troupes polonaises dans le rayon de Podgorze, qui, bien que situé sur la rive droite, faisait encore partie du territoire du duché. Cet expédient ne convenait pas non plus au général Frimont. H déclara qu'il se tiendrait au delà de ce rayon ; que si les troupes polonaises y étaient attaquées, il ne les soutiendrait pas. Il nous-était démontré que la présence du prince Poniatowski sur le sol polonais ne gênait pas moins les Autrichiens que les Russes, qu'il y avait pour nous en déloger ou concert précis, ou concordance tacite entre ces deux
puissances, et que si Napoléon tenait à nous y faire rester, il fallait qu'il employât à Vienne, et sans retard, tout Tascendant qu'il pouvait y conserver encore. Pour instruire l'Empereur de notre position, et recevoir promptement ses ordres , j'expédiai à Paris M. de Rumigny, l'un des secrétaires de l'ambassade. Dans le même temps , pour donner à
Napoléon le loisir d'intervenir auprès de cette cour, j'écrivis à M. de Narbonne, ambassadeur de France à Vienne , pour l'engager à solliciter du moins une prolongation provisoire, de manière que les chefs des deux empires pussent s'entendre sur la question qui nous intéressait. M. Victor de Broglie, depuis duc de Broglie, attaché jusqu'alors à l'ambassade de Varsovie, venait d'être nommé pour se rendre en la même qualité à notre ambassade en Autriche. Il fut le porteur des lettres du prince Poniatowski et des miennes. Afin de rassurer un peu les Polonais que l'imminence de notre retraite désespérait, le prince Poniatowski déclara qu'il ne partirait point, à moins qu'il n'en reçût l'ordre. Cette déclaration avait aussi pour but d'imposer aux Autrichiens, qui présentaient notre départ comme irrévocable. Dès le 11 , la cessation de l'armistice fut dénoncée parles Russes. Le 13 au matin, M. de Neumann vint m'en faire part, en même temps que le général Stutterheim était allé en informer le prince Poniatowski. On craignait que le prince ne voulût faire quelque
coup de tête. On désirait que je cherchasse à l'en détourner par des conseils de prudence. Je jugeai que celte crainte des Autrichiens pourrait êlre un moyen de nous faire gagner quelques jours, et des jours en ce moment étaient pour nous des siècles. Je ne crus donc pas devoir la leur ôter. Les sommations du général Stutterheim auprès du prince Poniatowski avaient été vives et pressantes. Le langage des Russes était clair, et celui des Autrichiens ne l'était pas moins. En dénonçant l'armistice, Sacken disait en termes positifs que c'était le voisinage seul des Polonais qui lui donnait de l'ombrage, et que s'il menaçait de recommencer les hostilités, c'était uniquement pour obliger les troupes polonaises à quitter le terrain qu'elles occupaient encore. Pour délivrer les Russes de leurs inquiétudes, le général Stutterheim pressait le prince de lui faire connaître
la date de son voyage par les Etats autrichiens, l'ordre de sa marche et la force de ses colonnes. Tous les moyens évasifs étant inutiles, le prince avait fini par répondre que la situation était assez délicate pour exiger vingt-quatre heures de réflexion. Après cette conférence, il vint me voir, et nous débattîmes ensemble les chances des divers partis qui se présentaient à nous. Quitter le dernier pouce de terrain polonais, peut-être huit jours avant que le premier coup de canon d'une nouvelle campagne fût tiré sur l'Elbe, nous paraissait une extrémité horrible. D'un
aulre côté, tout mettre en jeu, tout compromettre, risquer de perdre ce fonds d'armée qui était la seule représentation subsistante de la nation polonaise, n'était pas non plus une détermination moins difficile à prendre. « L'essentiel, avait "dit l'Empereur en certaines circonstances, est de conserver les hommes; le territoire se retrouve toujours. » Ce mot eut une grande influence sur nos esprits. Le prince, sans se lier par des engagements précis, se contenta de pro- . mettre au général Frimont qu'à l'expiration de l'armistice il aurait passé la Vistule. Nous comptions que, dans l'intervalle, nous aurions des réponses, soit de Paris, soit de Vienne ; et de peur qu'à Vienne on ne fît attendre trop longtemps une décision à M. de Narbonne, nous jugeâmes utile de lui expédier un officier polonais pour lui faire connaître que l'armistice étant dénoncé, iL fallait emporter cette décision à l'instant même. L'activité autrichienne était prodigieuse dans un sens contraire. Déjà le prince Hohenlohe, qui devait servir de conducteur au corps polonais, était venu se présenter chez le prince Poniatow^ski. Le général Frimont voulait que le mouvement des troupes polonaises commençât le 19 avril. Dans une lettre adressée au prince, ce général ayant laissé échapper l'aveu que l'armée russe, ayant quitté Kalish et ses environs pour se porter sur rOder, le reste de cette armée, c'est-à-dire les troupes qui étaient devant nous, attendait TefFet de
la dénonciation de Tarmistice pour suivre la même direction, le prince Poniatowski ne manqua pas de tirer de cet aveu la conséquence que c'était une raison de plus pour ne pas se retirer, puisqu'on gardant les positions actuelles on obligerait l'ennemi à diviser ses forces. Rien n'était plus évident, mais ce n'était pas ainsi que raisonnait le commandant du corps auxiliaire. Ce commandant ayant également fait connaître qu'il avait ordre de garder trois points sur la Vistule, Gracovie, Opatowice et Sandomir, le prince s'était empressé de lui offrir son concours pour la défense de cette ligne. Telle n'était point non plus la manière dont on entendait les choses à Vienne. Tout en prescrivant au général Frimont de s'assurer des trois points désignés, on ne lui permettait pas de brûler une amorce à cette occasion. Tout acte qui pourrait amener les hostilités dans le voisinage de cette frontière lui était interdit. Il lui était prescrit d'occuper les points dont il s'agit; mais l'ordre de les occuper : besitzen, n'était pas l'ordre de les défendre : vertheidiyen. La lutte était malaisée avec un homme qui, après avoir avoué l'existence d'un ordre dont nous pouvions nous prévaloir, détruisait par une chicane grammaticale l'effet de son aveu. Vaincu par cette merveilleuse distinction, le prince Poniatowski s'étant réduit à dire que, comme les Autrichiens étaient du moins résolus à défendre la Vistule, il se trouverait en ligne avec eux, en pla-
çant son corps dans le rayon de Podgorze, appartenant au duché sur la rive droite de ce fleuve , on lui répondait que la ligne autrichienne ne comprendrait point ce rayon, que le corps polonais pouvait s'y faire attaquer, écraser s'il le voulait : on le laisserait libre, on ne l'aiderait pas. Ces débats du prince Poniatowski avec le général Frimont avaient lieu le 17 avril, et cependant nous venions de recevoir une première réponse de M. de Narbonne, auquel M. de Metternich avait déclaré que le général Frimont ne se retirerait quà toute extrémité et devant des forces évidemment supérieures* Notre confiance paraissait d'autant plus fondée que, daus le même temps, l'empereur d'Autriche avait fait assurer au roi de Saxe qu'au ,besoin il serait envoyé de la Gallicie des subsistances au corps auxiliaire. Nous étions chez le général Frimont, le prince Poniatowski et moi, le 17, lorsqu'on apporta au prince le rescrit du roi de Saxe qui lui donnait cet avis. Les déclarations de M. de Metternich, le rescrit du roi de Saxe arrivant par nous, étaient sans valeur pour le général Frimont. Il n'avait, de son côté, reçu aucune information qiii s'accordât avec les nôtres. Il y avait donc à Vienne mauvaise foi quelque part. Etait-ce dans le cabinet politique? Était-ce dans le cabinet militaire ? Ce doute était également fâcheux dans Tune et l'autre hypothèse; mais si elle n'était que dans le cabinet miUtaire, le remède n'était pas impossible. Nous expé-
diâmes donc un second officier en courrier à M. de Narbonne. En attendant, le prince Poniatowski persistant à ne point vouloir se retirer sans avoir reçu des ordres de Tempereur Napoléon, le général Frimont fut forcé à un peu de condescendance. Il fut convenu que ce ne serait que le 29 ou le 30 que le prince Poniatowski ferait entrer ses troupes dans le rayon sur la rive droite de la Vistule, et que, le 3 mai, il commencerait sa retraite, à moins qu'il ne fût arrivé alors des décisions supérieures qui donnassent un autre cours aux événements. Ayant ainsi gagné quinze jours, nous comptions recevoir, dans cet intervalle, des décisions qui nous sauveraient. Notre attente fut trompée.
Chacun de nos jours était alors un passage de Tespérance à la crainte, et réciproquement. Une seconde lettre de M. de Narbonne, datée du 16 avril, et qui me fut remise le 20 par M. de Broglie, ranima lin moment nos esprits abattus. Nous trouvions dans cette lettre trois incidents qui nous paraissaient être autant de moyens de salut : 1° M. de Metternich venait d'assurer que Ton recommandait de nouveau au général Frimont de tenir le plus longtemps qu'il serait possible ; 2° Le cabinet autrichien envoyait uu courrier à M. de Lebzeltern pour le charger de demander à Tempereur Alexandre la prolongation de Tarmistice, et M. de Lebzeltern devait informer le général Frimont du résultat de cette démarche, d'où
37f) LA POLOGNE.
nous tirions la conséquence que ce général devrait suspendre tout mouvement nouveau jusqu'à ce qu'il eût reçu cette information ; 3° enfin, M. de Metternich et M. de Narbonne ayant tous deux expédié des courriers à Paris le 16, nous avions lieu de compter aussi que Tétat des choses existant devait être provisoirement maintenu. Mais toute cette rhétorique d'incidents échouait contre la froideur négative du général Frimont. Les négociations qui se suivaient à Paris, les démarches de M. de Lebzeltern, les protestations de M. de Metternich, tous ces motifs, d'un grand poids à nos yeux, étaient sans influence sur lui. Aucune connaissance ne lui en avait été donnée, ni par suite aucune instruction qui modifiât ses premiers ordres. Que dire en pareil cas à un militaire qui n'est et ne veut être que Tinstrument docile des volontés de sa cour? Cependant M. de Narbonne n'était pas encore tout à fait éclairé sur le parti qu'allait prendre le cabinet autrichien. « Il serait trop long, m'écrivait-il, de vous expliquer par quelles raisons je ne désespère pas absolument de la prolongation de Tarmistice. » On verra plus tard pourquoi je signale cette manière de voir, que conservait encore le 16 avril notre ambassadeur à Vienne. Sous peu de jours, la question allait s'éclaircir. Le secrétaire d'ambassade que j'avais expédié sur Paris le 6 avril avait dans sa route rencontré l'Empereur qui se rendait à Mayence. L'Empereur, après avoir pris connaissance de nos dépêches,
avait ordonné au duc de Bassano de demander au prince de Schwarlzenberg des explications sur les dispositions ordonnées par son cabinet dont je rendais compte. Sur ces questions, le prince de Schwartzenberg n'allégua que de vagues et insignifiantes conjectures. En conséquence, le duc de Bassano écrivit à M. de Narbonne de prévenir le cabinet autrichien que l'empereur Napoléon était dans Tin ten lion de faire incessamment dénoncer l'armistice, et chargea en même temps cet ambassadeur d'insister pour que le corps auxiliaire se maintînt en position de marcher en avant aussitôt qu'il en recevrait Tordre. Pour toute réponse aux instances de M. de Narbonne, M. de Metternich dit que Tordre de TEmpereur arriverait trop tard, le mouvement de retraite étant déjà commencé.\ Cette réponse, qui me fut transmise par une lettre de M. de Narbonne en date du 20 avril, et que je reçus le 24, ne nous parut pas alors trèsdéfavorable. Les calculs de M. de Metternich étaient pour le moment en défaut. Le mouvement de retraite n^ était pas commencé^ comme ce ministre le supposait, la fermeté du prince Poniatowski à refuser de se porter sur la rive droite de la Vistule avant le 29 ou 30, ayant de même obligé le général Frimont à suspendre sa retraite jusqu'à cette époque.
Le retour de M. de Rumigny contribua également à nous rendre un moment de confiance. Il apportait deux lettres du major général de la Grande Armée,
Tune pour le prince Poniatowski, l'autre pour le général Frimont. Le prince de Neufchâtel les prévenait tous deux qu'incessamment un oiGûcier leur apporte* rait l'ordre de dénoncer l'armistice existant avec les Russes. M. de Rumigny ayant remis au général Frimont la lettre qui lui était adressée, ce général, après en avoir pris lecture, déclara qu'il obéirait aux ordres de V empereur Napoléon, lorsqu'il les recevrait; mais, malgré cet avis, ou plutôt à cause de cet avis, il redoubla ses instances auprès du prince Poniatowski pour que le mouvement convenu s'exécutât au jour fixé. Il se mettait ainsi en mesure de répondre à l'intention de M. de Metternich en faisant prendre à son corps une position telle que, Tordre arrivant de dénoncer l'armistice, il pût se dispenser d'y obéir, alors, sous le prétexte que ses troupes, étant rentrées sur le territoire autrichien, n'existaient plus comme corps auxiliaire. C'est là en effet la réponse que nous reçûmes plus tard. Le 30 avril, le corps autrichien se porta donc sur la rive droite de la Vistule ; le prince Poniatowski se plaça dans le rayon de Podgorze, où je me retirai également aveô le conseil des ministres. Quoique le prince Poniatowski cédât à la nécessité, le général Frimont ne le trouvait pas encore assez complaisant, en sorte que leurs discussions devinrent très-vives. Il insistait pour que les troupes polonaises se missent en marche le 3, pour que les armes fussent en traversant le territoire autrichien, déposées sur
des chariots. Toutes ces exigences irritact le prince Poniatowski, celui-ci avait répliqué qu'il ne savait pas encore quelle route il prendrait, qu il se ferait jour soit à travers l'Au triche, soit à travers les Russes, selon que la chance lui paraîtrait le plus iavorable. Le général Friniont se hâla de le prévenir que si les Russes étaient attirés sur la frontière autrichienne par les Polonais, et que les Polonais en se battant voulussent entrer sur le territoire autrichien, on leur en fermerait l'entrée ou qu'ils n'y seraient admis qu'en posant les armes. Âiusi, nous nous trouvions entre deux feux, et le danger ne nous paraissait pas moins grand du côté des Autrichiens que du côté des Russes. La prise du fort de Czensîochow,'et surtout celle de Thom, avaient redoublé la hauteur des Autrichiens dans leurs manières et dans leur langage. Alliés, ils se réjouissaient de nos pertes autant ou plus que nos ennemis. Cependant, embarrassé par la résistance du prince Poniatowski et craignant qu'il ne se portât à quelque extrémité, le général Frimont promit de faire avec le général Sacken un arrangement moyennant lequel le corps polonais pût rester dans le rayon jusqu'au 10 mai ; mais le lendemain il prétendit que le général russe s'y était refusé, que celui-ci montrait une violente impatience de l'obstination qui le retenait devant Cracovie, et qu'il voulait sortir de cette incertitude soit par la retraite volontaire, soit par la retraite forcée du prince Po-
niatowski. Le général Friment notifia au prince que, jusqu'au 3 mai, un bataillon d'infanterie et un régiment de cavalerie autrichiens resteraient seuls dans Cracovie, et qu'alors ce serait au prince à juger s'il voulait relever les avant-postes autrichiens ou laisser les Russes entrer dans la ville. L'opinion populaire voulait qu'on se battît ; même dans le conseil des ministres, cette opinion dominait; mais le devoir du prince Poniatowski, avant de risquer une telle aventure, était d'en considérer les suites, et ces suites probables étaient effrayantes. D'abord il y avait une grande disproportion de forces entre le corps polonais et celui du général Sacken. Le corps russe pourrait en outre être grossi bientôt par des troupes détachées du siège de Zamosc ou de celui de Modlin, ou même de la grande armée russe dont une partie était encore sur J'Oder. Nul point d appui n'existait plus pour le prince Poniatowski dans les places fortes du duché, attendu que depuis la prise de Thorn les troupes russes qui avaient assiégé cette place avaient dû se porter sur Modlin. Sur dix-sept ou dix-huit mille hommes dont se composait le corps I^olonais, à peine quatre ou cinq mille avaient fait la guerre. Le reste ne se formait que de recrues. Enfin, quelle triste perspective, si les Polonais étaient en combattant repoussés sur le territoire autrichien, que de s'y voir contraints par les Autrichiens euxmêmes à déposer les armes !
A ces considérations militaires se joignaient des considérations morales qui n'avaient pas moins de gravité. L'esprit du soldat était excellent, mais tous les chefs auraient-ils la même fermeté ? Qui sait si des manœuvres ennemies, si même des proclamations de quelques Polonais attachés à la Russie, jetées au milieu d'un corps mal équipé, mal habillé et depuis plusieurs mois sans paye, ne viendraient pas pervertir les faibles et refroidir les fidèles ? Ces inquiétudes étaient excitées dans l'esprit du prince précisément par Tardeur guerrière que montraient spécialement trois ou quatre personnes dont nous étions fondés à soupçonner les sentiments. C'était avec une ardeur tout à fait généreuse que les simples oflûciers et les soldats demandaient qu'on les menât à l'ennemi ; mais quelques hommes aussi poussaient le cri de guerre parce qu'ils étaient fatigués, incertains, pressés de voir leur sort se décider soit par le retour prompt de chances heureuses, soit par une dé • faite qui, du moins, ne se fit pas longtemps attendre.
Plus que personne, le prince Poniatowski eût désiré pouvoir rentrer dans l'arène des combats ; mais, dans l'état où nous étions, il ne voyait rien de plus utile que de gagner du temps. Il continuait, en conséquence, à presser le général Frimont de garder les positions actuelles jusqu'au 10, parce que dans l'intervalle nous aurions nécessairement deç réponses décisives de Paris ou de Vienne. Une seconde fois, le
général Frimont fit ou parut faire la demande de ce délai au général Sacken. M. le colonel autrichien de la Tout, chargé de cette mission, ne rapporta qu'un nouveau refus; mais en échange, le général russe envoya avec lui son chef d'état-major, M. de Rochechouart^ pour faire au prince Poniatowski une contre-proposition, qui lui fut transmise par l'intermédiaire de M. de la Tour. C'était, à la suite de vives démonstrations d'intérêt pour les troupes du duché de Varsovie, une invitation formelle de les faire rentrer dans le duché, où elles pourraient rester tranquillement, pourvu qu'elles y fussent réparties en détache- * ments séparés. Le fond de ces ouvertures tendait à la dissolution volontaire du corps polonais ; ces outrageantes propositions furent rejetées par le prince avec tout le mépris qu'elles méritaient. En cet état de choses, le général Frimont consentit à donner encore un répit de quatre jours, qu'il nous fit valoir comme le dernier acte de condescendance personnelle auquel il pût se prêter, et il se rendit auprès du général Sacken pour lui faire agréer ce nouvel arrangement. Suivant ce que me dit le lendemain le général Blanchi, depuis duc de Gasalanzà, le général russe avait montré beaucoup d'humeur de cette concession, qui l'empêchait de se porter sur l'Elbe, où il avait ordre de se rendre en toute hâte. La condition mise par le général Frimont au nouveau délai convenu était que, i nul ordre supérieur n'arrivait avant le 7, terme
des quatre jours, la première colonne polonaise se mettrait en marche. En même temps, on adoucissait beaucoup la formalité du désarmement. La cavalerie entière devait en être exempte ; elle conserverait sabres, pistolets et lances. Le prince doublerait numériquement ses bataillons, ce qui donnerait un grand nombre d'officiers et de sous-officiers avec deux compagnies par bataillon réel, qui conserveraient leurs armes. Nous avons su depuis, mais, nous l'ignorions alors, que le motif de l'insistance du gouvernement autrichien à cet égard était de constater, par ce mode usité sur terrain neutre, la nouvelle position qu'il prenait comme médiateur.
Tout affligeante que fût notre situation, le mal réel était moins grand encore que le mal d'imagination. Nous apercevions à peu de distance de nous une réunion considérable de troupes autrichiennes. Les divisions stationnées dans la Gallicie se mettaient en mouvement vers la Bohême. A notre entrée sur le territoire de l'Autriche, nous allions être de toutes parts enveloppés par les troupes de cette puissance. Une effrayante pensée poursuivait le prince Poniatowski. Des avis secrets, dictés peut-être par l'affection, peut-être par la perfidie, lui faisaient craindre de voir son corps cerné par des forces supérieures, et réduit aux plus horribles extrémités. Depuis trente ans, la politique des ennemis de la France s'est permis contre elle des actes d*une telle nature, que la
supposition des plus sinistres projets pouvait u'êlre pas trop invraisemblable. Pour mon compte, je n'ai jamais pensé que, dans la circonstance dont il s'agit, il y ait eu aucun plan formé contre nous par le cabinet autrichien; mais si, tandis que nous étions sur son territoire, les événements eussent pris un cours différent de celui qu'ils prirent en effet, l'occasion était belle et la tentation dangereuse. Au lieu d'être vainqueur à Ltitzen, de renouveler ses triomphes à Bautzen et à Wurschen, si l'empereur Napoléon eût été repoussé , qui aurait pu répondre du sort réservé dans ce cas aux troupes polonaises? Tout dépendait, et nous le sentions bien, de Tissue de la première bataille entre les grandes armées des deux partis. Mais ce qui n'était au pouvoir d'aucun événeiment ni d'aucune puissance, c'était de forcer le prince Poniatowski à une lâcheté. Il était bien entendu que jamais il n'entendrait à aucune capitulation, et qull pourrait tout perdre hors Thonneur. Il me disait en riant : « Monsieur Bignon, vous pourriez bien dans quelques jours être prisonnier à Olmutz, et moi tué à la tête d'un de mes régiments de lanciers. » Je lui protestai qu'en pareille aventure je ne me séparerais pas de lui, et eh effet, sans faire parade d'une ardeur guerrière que mon état n'exigeait pas, mon attachement pour le prince , l'intérêt personnel que je portais à sa nation auraient suffi pour ^ me décider à vouloir partager en tout leur destinée ; mais j'avoue-
rai encore que, plus jeune, lors de mes études diplomatiques, j'avais toujours envié le rôle du comte de Monti , ministre de France en Pologne , défendant Dantzig, où le roi Stanislas Leczynski s'était réfugié; et celui du comte Plélo , ministre en Danemark, venant avec une petite troupe de quinze cents hommes se faire tuer pour délivrer cette place, ^occasion d'un ooup d'éclat de ce genre me semblait être pour un agent diplomatique une bonne fortune. Mon dévouement n'avait donc que peu de mérite, soutenu, comme il l'était, par tant de motifs à la fois ; mais le temps des derniers revers de l'empereur Napoléon était encore ajourné. Nous ne devions pas être mis à l'épreuve que cependant il avait été permis de prévoir. Les quatre jours de délai que nous avait accordés le général Frimont étaient occupés tour à tour par de tristes présages et par de petits incidents qui nous donnaient des lueurs fugitives d'espoir. Le corps russe serrait Cracovie de plus près que ne l'eussent voulu les Autrichiens, et ceux-ci n'en cachaient pas lem' mécontentement. Ils auraient désiré concilier deux choses, garder Cracovie et faire partir le corps polonais. L'obstination du prince Poniatowski avait dérangé ce calcul. Pour le déloger, ils étaient, à leur grand regret, obligés de se retirer eux-mêmes, le plus impérieux de leurs ordres étant d'éviter de tirer un seul coup de fusil. Pour le moment, Cracovie était comme une ville neutre. Un jour, je faillis rencon-
trer M. de Rpchechouart, chef d'état-major du général Sacken,. chez la comtesse Mokarnowska qu'il était venu remercier d'avoir fait précédemment une collecte pour les prisonniers russes. Le pont par lequel communique Gracovie avec le faubourg de Podgorze était sans cesse encombré de voitures et de piétons. Les personnes les plus distinguées de la ville venaient visiter les troupes polonaises, embrasser leurs maris, leurs parents, leurs frères. Par un sentiment qui ne se rapportait qu'à une séparation temporaire, mais que pour la plupart d'entre nous le sort des armes allait rendre étemelle, les femmes avaient pris des vêtements de deuil. Pourtant, dans leur heureuse ignorance de l'avenir, elles croyaient n'avoir à gémir que sur une absence, tandis que déjà en réalité elles portaient le deuil de la patrie, le deuil de cette troupe de héros qui devait périr presque tout entière avec son illustre chef dans les fatales journées de Leipzig.
Malgré nos griefs contre les Autrichiens comme corps d'armée, comme gouvernement, il n'en existait pas moins entre plusieurs d'entre eux et nous des relations intimes où régnait une grande liberté de langage, et où Ton s'expliquait sans réserve de part et d'autre sur les plus hautes questions d'Ëtat. Dans ces communications, nous ne pûmes que remarquer avec étonnement jusqu'où allait l'exagération de certaines idées , fort extraordinaires particulièrement
chez des officiers supérieurs revêtus de runiforme autrichien. Ce fut surtout à la suite d'un dîner chez moi, à Podgorze, que nous eûmes à subir d'étranges propos que je notai comme méritant d'être conservés : « Lé siècle où nous sommes, disait Tun de ces officiers, n'est pas le siècle des dynasties. Qu'importent aux Allemands les races abâtardies qui les gouvernent ! La chute de ces familles serait le plus petit des malheurs. » Quand nous n'aurions pas reconnu là l'esprit des sociétés secrètes de la Prusse qui avaient, comme on le voit, des affidés même en Autriche, un autre mot plus hardi encore ne nous aurait laissé aucun doute sur cette confratçrnité. Pour clore cette conversation devenue un peu vive, le prince Poniatowski s'étant mis à dire : « Laissons tout cela, les baïonnettes décideront. — Non , avait répondu Tun des interlocuteurs, ce ne seront peut-être pas les baïonnettes; ce seront les poignards. » Il n'est pas hors de propos d'observer que les événements subséquents ont dil beaucoup modifier les opinions de cet officier, lequel n'était autre que le colonel Blanchi, depuis général. C'est lui qui commanda en 1815 l'armée autrichienne qui envahit le royaume de Naples et détrôna Murât , et il dut à ce succès le titre de. duc de Gasalanza, qui lui aura sans doute fait prendre en patience le maintien de ces races abâtardies dont il s'indignait si fort en 1813.
Enfin parut le jour fatal où devait commencer la
retraite. Aucun ordre ne nous était arrivé de Tempereur Napoléon. Le 6, j'avais reçu des nouvelles de M. de Narbonne, mais elles ne nous apportaient aucun secours. Ce ne fut pas cependant sans une grave hésitation que le prince Poniatowrski se décida à faire partir sa première colonne. La veille , il examina encore avec moi la question sous ses divers aspects, Téclat qu'aurait un coup d'audace, puis ses chances, ses dangers, ses résultats trop vraisemblables. Le raisonnement de Tesprit remporta sur le sentiment de Tâme. La première colonne partit donc le 7.
Je placerai ici un fait peu important, mais qui montre Tardeur dont était animée la jeunesse polonaise. Deux jeunes gens, dont le plus âgé n'avait pas atteint sa vingtième année, me remirent le 8 mai une correspondance qu'ils venaient d'intercepter. Ayant eu connaissance du départ d'un militaire russe que M. de Rochechouart envoyait de Cracovie au général Sacken, ils étaient parvenus à^s'emparer des papiers dont ce messager était porteur. Ils m'assurèrent n'avoir employé que les moyens d'une ruse permise envers un ennemi. Les papiers consistaient en deux lettres, Tune du général Frimont du 6. mai, l'autre de M. de Rochechouart, de même date en effet, mais portant celle du 25 avril (style russe). La lettre du général Frimont avait pour objet de prier le général Sacken de lui renvoyer plusieurs chirurgiens mili-
taires que les Autrichiens avaient laissés pour leurs malades dans les hôpitaux établis à Bialy stock et à Pultusk. Celle de M. de Rochechouart, sans avoir non plus beaucoup d*intérét, était plus curieuse. Il disait que Fautorité polonaise avait arrêté des prisonniers russes qui se disposaient à partir, mai s" qu'il les avait fait mettre en liberté. « L'audace de ces gens, ajoutait-il, est vraiment extraordinaire. » Cette humeur de M. de Rochechouart contre les gens dont Taudace le blessait était un éloge du bon esprit des autorités et des habitants de Cracovie. Il envoyait au général Sacken la véritable marche-route des Polonais, « telle qu'il Tavait reçue de La*Tour. » Nous n'avions pas besoin de ces détails pour juger de la bonne harmonie qui régnait entre les Autrichiens et les Russes. Sa lettre se terminait ainsi : « Poniatowski et Bignon sortiront les derniers. J'attends, mon général, pour quitter Cracovie, le départ de la première colonne ; jusqu'à cette heure il n'a été question d'aucun subterfuge. » On voit que l'impatience des Russes était extrême , et que sur ce point les Autrichiens ne nous trompaient pas.
Ce même jour 8, un courrier qui m'était adressé par M. de Serra, mon collègue, retiré à Prague avec le roi de Saxe , m'apporta des ordres de l'Empereur qui ne s'accordaient guère avec la position où Retrouvaient les troupes polonaises. M. de Serra me mandait que l'Empereur avait fait commander au
général Frimont et au prince Poniatowski de marcher en avant. Ce commandement impérial n'était encore parvenu à aucun de ces deux chefs, et, en ce qui concernait le général Frimont, nous savions déjà qu'il ne serait pas exécuté. La dépêche de M. de Serra portait en outre que, si le prince Poniatowski était réduit à ses seules forces , l'intention de l'Empereur était qu'il fît une guerre de partisan. De loin, l'Empereur jugeait facile ce qui, examiné sur les lieux, se présentait sous un autre aspeet. Deux colonnes étaient déjà parties. Si le prince les eût fait rétrograder, les Russes à l'instant en auraient été avertis, et en un jour, en un seul coup de dé, il eût joué l'existence de ce reste d'armée auquel se rattachait l'avenir de la Pologne. Nous ignorions que la campagne fût commencée sur l'Elbe et qu'une grande victoire en eût signalé l'ouverture. Le 10 mai, un officier des lanciers polonais de la garde impériale m'apporta le premier avis de la bataille de Lùtzen, mais les intrigues de nos ennemis, qui s'agitaient partout et même autour du roi de Saxe, avaient pris soin d'empoisonner notre joie et de nous rendre la vérité suspecte. Entraîné dans la défection qui plus tard devait faire tant de progrès, M. de Senft écrivait, de Prague, à M. Mostowski par l'occasion de mon courrier, que, le 3 et le 4 mai, la chance ayant tourné contre l'empereur Napoléon, l'armée française était en pleine retraite sut Weissenfels et Naum-
bourg. La même incertitude se renouvela le lendemain. En même temps que la victoire nous était confirmée par le général Sokolnicki , envoyé aussi en courrier du quartier général, le prince Poniatowski recevait à son tour de M. de Senft une lettre d'une date plus récente, renfermant des nouvelles toutes contraires. Après avoir annoncé comme certain que l'empereur Napoléon s'était replié sur Auerstsedt, M. de Senft ajoutait : • Ces notions feront le supplément de celles qu'on aura reçues par le général Sokolnicki. » Un tel persiflage, qui devait nous paraître si étrange, d'après la conduite antérieure de ce ministre , nous fit supposer, au prince Poniatowski et à moi, que le monarque saxon , trompé ou séduit par la cour de Vienne , avait déjà rompu ou du moins était sur le point de rompre son alliance avec l'empereur Napoléon ; mais tous deux nous eûmes aussi la pensée que, même dans le cas où il se serait séparé de la France, comme roi de Saxe, il aurait plutôt abdiqué son titre de duc de Varsovie que de comprendre la nation polonaise dans ses nouveaux engagements. Il n'y avait pas eu lieu à une telle distinction. Le roi, dont la loyauté devait être un jour si cruellement punie, avait résisté à toutes les insinuations de- nos adversaires. On n'avait séduit que son ministre. Aussi, peu de jours après, l'intriguç fut démasquée, et M. de Senft, fait pour une destinée plus honorable, alla se perdre dans cette lie
de transfuges qui entourait les souverains alliés, réduit à y jouer un personnage dont il ne tarda pas il rougir. Je le plaignis dès lors, parce que j'avais apprécié en lui les plus louables sentiments; mais je le plaignis bien plus encore deux ans après. Combien son âme dut être tourmentée en voyant le vénérable roi de Saxe dépouillé de la moitié de ses États par ces mêmes monarques pour lesquels il l'avait abandonné !
Les bulletins prussiens et russes, d'accord avec les lettres de M. de Senft, annonçaient aussi de grands succès obtenus sur les Français dans les journées des 3 et 4. Des Te Demm étaient chantés dans la Silésie. Des fêtes, des illuminations célébraient les triomphes des alliés, et Ton voit par là que, si on a pu imputer à l'empereur Napoléon quelque inexactitude dans ses rapports sur les événements militaires, ce n'était ni la Russie ni la Prusse qui avaient le droit de lui faire un pareil reproche.
La mission du général Sokolnicki avait encore un autre objet. Il apportait enfin l'ordre si longtemps attendu de marcher en avant, et cet ordre arrivait quand l'exécution en était devenue impraticable. Malgré les difficultés que nous devions prévoir de la part du général Frimont, le prince Poniatowski expédia sur-le-champ des ofiiciers pour faire arrêter la marche des colonnes polonaises, et, de mon cabinet, il écrivit au général Frimont pour lui proposer
de régler ensemble ropération prescrite par TEmpereur. Dans le même moment, le général Sokolnicki se rendait auprès du commandant autrichien, et s'acquittait de sa commission. La réponse de celui-ci fut telle que nous Tavions supposée d'avance. Sans méconnaître les ordres de TEmpereur, il déclara que, malgré sa volonté d'agir, la chose était devenue matériellement impossible ; que la dislocation de son corps, déjà effectuée en grande partie, ne lui permettait plus de le réunir; que, s'il voulait mettre en jeu le peu de troupes qui lui restaient, ce serait compromettre la frontière autrichienne, ce qui' lui était défendu sous la plus sérieuse responsabilité ; qu'en définitive il n'était que commandant provisoire, et qu'il ne pouvait qu'en référer au prince Schwartzenberg et à son gouvernement. Dans sa lettre au prince Poniatowski, il allégua les mêmes raisons, déclarant de plus qu'il ne pouvait rien changer aux déterminations précédentes, et que, s'il restait une seule brigade polonaise dans le rayon de Podgorze, elle y serait aussitôt abandonnée à elle-même. Le prince était donc encore condamné à poursuivre sa retraite, puisqu a l'instant où il aurait voulu faire rétrograder ses colonnes, les Russes seraient entrés dans le rayon et auraient écrasé ou enlevé tout ce qui n'était pas évacué encore. Ainsi s'était réalisée la prédiction de M. de Metternich qui, comme je l'ai rapporté, avait, dès le 20 avril, dit à M. de Narbonne
que « Tordre de l'Empereur arriverait trop tard, » le mouvement de retraite devant être déjà commencé. Quoiqu'il n'y eût pas pour ce ministre un grand mérite dans une prophétie dont il avait disposé Taccomplissement, elle eût pu être démentie par la persévérante temporisation du prince Poniatowski, pour peu que l'Empereur eût été plus expéditif; mais, dans ce cas, il n'y aurait eu probablement de différence que dans les motifs allégués par l'Autriche. Le résultat eût été le même.
Le général Frimont ayant précédemment assuré que, si les troupes polonaises se retiraient, les Autrichiens garderaient le rayon de Podgorze, où même il pourrait rester un administrateur et un commandant polonais, le conseil des ministres avait paru mettre quelque amour-propre à ne point partir tant qu'il y aurait un pouce de territoire national sur lequel il pût prolonger son séjour. D'après ce vœu, j'avais demandé au général Frimont si, dans le cas où il viendrait à quitter ce territoire, il consentirait à nous en prévenir vingt-quatre heures d'avance. Ce général, que notre présence importunait, me répondit (10 mai) qut peut-être ne pourrait-il pas nous avertir en pareil cas deux heures avant Tévénement, attendu que si les Russes insistaient pour occuper ce dernier coin du territoire, il se retirerait au moment où il leur prendrait fantaisie d'y entrer.
Cependant les idées de ce général n'étaient pas
encore elles-mêmes invariablement fixées. Le 12 mai fut une journée d'agitation pour les Autrichiens comme pour nous : « Des régiments autrichiens partaient de Cracovie, d'autres y rentraient. C'était un mouvement inexplicable. Tantôt il me revenait de l'état-major autrichien que Ton tiendrait encore quatre à cinq jours à Cracovie; et comme il était inévitable que Sacken serait obligé de partir pour aller renforcer V armée russe, on aurait sauvé à Cracovie le désagrément d'une occupation même passagère.
Tantôt on me faisait dire que le général Sacken menaçait d'entrer de force, et qu'on serait obligé à la retraite. • J'ai rapporté ces détails tels que je les transmis dans le temps au ministère, parce que j'ai reconnu depuis, ainsi qu'on le verra bientôt, qu'ils avaient un fondement réel que je ne leur supposais pas alors. Ce même jour, le général Frimont, prenant enfin son parti, après une conférence avec le général Sacken, qu'il avait été voir à son quartier général, dit à son retour au préfet de Cracovie d'envoyer une députation au général russe. Il ajouta, comme ayant l'air de plaindre les habitants, qu'ils devaient s'en prendre à l'obstination du prince Poniatowski et du ministre de France, que si les troupes polonaises s'étaient retirées plus tôt, les Autrichiens auraient conservé non-seulement Cracovie, mais tout le département. Enfin, le 12 mai au soir, un officier autrichien vint m'informer que le général Frimont
évacuerait Cracovie le lendemain à six heures du matin, et qu'à dix heures les Russes y entreraient. Il eût été ridicule de se laisser enlever par l'ennemi sans aucune utilité. Nous quittâmes donc, le 13 au matin, non sans espoir de retour, ce sol polonais que * je ne devais jamais revoir.
Cependant le prince Poniatow^ski prévoyant que, si les succès de l'armée, française, encore équivoques suivant les bulletins de nos ennemis, prenaient un caractère plus décisif, il pourrait bien recevoir Tordre de retourner à Cracovie, désirait s'éloigner le moins possible de la frontière polonaise, et il montra la volonté de s'arrêter dans ses premières stations, afin d'avoir moins de chemin à faire pour le retour. Cette volonté échoua encore contre d'invincibles obstacles. Le prince continua donc sa marche, sauf à s'arrêter quelques jours plus tard. Au reste, le désarmement n'eut qu'une ombre d'exécution. Les honmies fatigués mettaient seuls leurs fusils sur les chariots; les autres gardaient leurs armes.
Le 15 mai, le prince Poniatowski décida que, pour avoir le Jemps de recevoir de nouveaux ordres de l'empereur Napoléon, les troupes polonaises resteraient stationnaires dans les cantonnements où elles se trouveraient le 19, d'autant plus qu'elles seraient alors à la hauteur où elles commenceraient à s'éloiguer de la grande armée française, si elles suivaient le premier itinéraire qui leur avait été tracé. Vaine-
ment les commissaires autrichiens se débattirent contre cette résolution ; vainement ils refusèrent des vivres. Le prince Ponialowski employa, pour s'en procurer, les derniers écus qui restaient dans la caisse militaire. Le parti qu'avait pris le prince était en réalité le meilleur. Deux jours après, le 18, il reçut du prince de Neufchatel ordre de rejoindre la Grande Armée, à moins que, sur le bruit des victoires de l'Empereur, il n'eût déjà repris la route de Gracovie. Cette dernière direction aurait été indubitablement préférée par l'Empereur. Comme nous ne pouvions changer l'itinéraire précédemment convenu qui conduisait les troupes polonaises en Bavière, nous expédiâmes de nouveaux courriers à Vienne pour demander que la route de Cracovie ne nous fût pas fermée ; mais après tous les efforts faits pour nous arracher du sol de la Pologne, le cabinet autrichien n'était pas disposé à nous en rouvrir le chemin. Il fallut absolument renoncer à cette idée. En revanche, ce cabinet consentit que le corps polonais, au lieu de faire un long détour par la Bavière, se rendît directement en Saxe par la Bohême. Le 25 mai, le prince Poniatowski remit ses colonnes en mouvement et les dirigea sur Zittau.
Explication du système suivi par l'Autriche, relativement au corps polonais. — Situation politique de l'Autriche après la guerre de Russie. — M. de Metternicli et les deux ambassadeurs de France à Vienne, MM. Otto et de Narbonne.— MM. de Bubna et de Schwartzenberg à Paris. — Dédain impolitique de Napoléon pour l'Autriche, qui s'offrait à lui. — Convention secrète du 29 mars, pour l'évacuation de Cracovie. — M. de Narbonne et le prince Poniatowski.
Je viens de raconter sans interruption les incidents qui avaient marqué notre sortie du grand-duché , sous leur forme en quelque sorte immédiate et palpable ; tels, en un mot, qu'ils se présentaient à nous. Mais nous n'avions vu marcher que Taiguille de la montre , le moteur secret ne nous était qu'imparfaitement connu. La conduite de l'Autriche relativement au corps polonais n'est devenue complètement intelligible pour moi-même que par la connaissance exacte des communications diplomatiques échangées
entre Vienne et Paris depuis la fin de la retraite de Moscou jusqu'à l'ouverture de la campagne suivante, communications dont l'analyse va former Je complément indispensable de mon récit.
Comme je l'ai déjà dit, dès le commencement de la guerre, l'opinion publique, à Vienne, faisait des vœux plus que modérés pour notre succès. Les nouvelles de nos désastres avaient été accueillies avec une joie mal dissimulée. Aux yeux même de ceux qui avaient fait l'alliance française , ce ne pouvait être un malheur de voir décroître un ascendant auquel l'Autriche avait obéi, mais qui avait durement pesé sur elle. Un moment (en décembre 1812), on crut que Napoléon lui-même allait périr ou demeurer prisonnier avec les débris de son armée , et M. de Metternich, qui, depuis le commencement de la retraite, ne dissimulait plus à notre ambassadeur , M. Otto, combien cette guerre lui était désagréable, crut pouvoir impunément donner à son mécontentement un caractère plus explicite et presque menaçant. Dans ses conversations avec M. Otto, vers la fin de décembre 1812, alors qu'on ignorait encore le retour de Napoléon, le ministre autrichien semblait se faire un mérite de ne pas déclarer tout de suite la guerre à la France. « En prenant ce parti, disait-il, l'Autriche aurait en peu de temps pour elle toute l'Allemagne et toute ritaUe : cinquante millions d'hommes. » Il y avait visiblement corrélation entre ce
langage inquiétant et rattitude plus qu'équivoque du corps auxiliaire autrichien. Il va sans dire que, dès qu'on sut Napoléon à Paris, les protestations les plus vives de fidélité succédèrent à ces insinuations. Les propos un peu vifs de la période précédente ne furent plus, suivant M. de Metternich lui même, t qu'une de ces légères querelles qui s'élèvent dans les meilleurs ménages, et y rendent les raccommodements si doux. » Toutefois, il demeurait évident que le cabinet autrichien conservait la pensée de se prévaloir, dans une certaine mesure, des derniers événements, pour modifier à son avantage ce rôle d'humble satellite de la France , auquel il s'était résigné au début de la guerre. « Dites-nous franchement ce que vous voulez faire , disait, le 3 janvier, M. de Metternich à notre ambassadeur, et mettez-nous à même d'agir avec vous comme un bon allié, et envers les autres comme une puissance indépendante. • En ce moment, le cabinet autrichien, malgré les obsessions de tout genre auxquelles il était en butte de la part des ennemis de Napoléon , voyait leurs chances déjà fortement amoindries par le seul retour de celui-ci en France. Mais en même temps il comptait sur des ouvertures franches, et même sur des sacrifices de notre côté , comme par exemple la restitution des provinces illyriennes sans indemnité, pour retenir et confirmer TAutriche dans notre alliance.
Dans cet état de choses , il se présentait une occa-
sion d'entrer en explications intimes, et M. de Metternich n'eut garde de la négliger. L'un des rares et sincères partisans de l'alliance française , M. de Bubna, fut chargé de porter à Paiis une réponse de l'empereur d'Autriche à la lettre que Napoléon lui avait écrite de Dresde en regagnant la France, lettre dans laquelle il. avouait ses perles, et réclamait le doublement du contingent auxiliaire autrichien. M. de Bubna avait la délicate mission de faire agréer à Napoléon l'entremise autrichienne pour la paix, et de négocier avec lui une alliance intime sur de nouvelles bases, si Napoléon y semblait disposé. Aussi était-il autorisé à exercer au besoin des fonctions diplomatiques. « Jusqu'ici, disait M. de Metternich à notre ambassadeur, la guferre n'est pas autrichienne. Si elle le devient jamais, ce n'est pas avec trente mille hommes, c'est avec toutes les forces de la monarchie que nous attaquerons les Russes. » C'est pendant que le cabinet autrichien était engagé dans ce courant d'idées, que les agents de M. de Melternich nous disaient qu'il dépendait de Napoléon d'avoir à ses côtés toutes les forces de la monarchie autrichienne, qu'il ne s'agissait que de s'entendre. Toutefois, il importe de rappeler que ce langage rassurant ne nous fut tenu qu'à Gracovie, alors qu'en conséquence d'une série d'engagements secrets , les Autrichiens avaient abandonné aux Russes sans nécessité la majeure partie du territoire du duché.
C'est que rexécution de ces engagements, pris sous l'impression du désastre de Tarmée française, avait suivi son cours, tandis qu'un revirement en sens contraire s'était produit momentanément à Vienne. Napoléon accepta l'entremise de TAutriche pour la paix, mais ne fit pas les ouvertures qu'attendait cette puissance. Il se contenta de réclamer une augmentation du contingent auxiliaire, qu'il offrait de solder, et d'insister sur les nouveaux préparatifs et sur les ressources de la France, ressources telles que toute défection de la part de ses alliés ne serait un péril et un malheur que pour eux. Tel est le système développé dans la lettre qu'il adressa à Tempereur d'Autriche, le 7 janvier 1812, et dans lequel il persista immuablement pendant tout l'hiver. Ce refus de s'entendre en temps utile avec l'Autriche fut une de SCS grandes fautes, et il l'a chèrement expiée. Il eut l'air de ne pas comprendre les ouvertures qui lui étaient faites : en affectant de ne demander à l'Autriche que le maintien de son corps auxiliaire, il mit une fierté impolitique à la laisser en dehors des grandes questions qui allaient se résoudre, questions dans lesquelles elle témoignait vouloir entrer avec nous, et dans lesquelles, sur notre refus, elle finit par entrer contre nous. Il fallait, comme disait M. de , Metternich, rendre autrichienne cette guerre où l'Autriche n'avait figuré jusque-là que dans un rang secondaire, qui ne pouvait plus lui convenir. Il fal-
SOUVENIRS D'UN DIPLOMATt. 403
lait la rendre autrichienne par une association franche de vues et d'intérêts. C'était là le point à saisir, le point décisif, qui pouvait rendre les deux cours maîtresses par leur union du destin de TEurope. C'est ce que ne voulut pas Napoléon. Il voulait rester seul maître ; il n'acceptait le cabinet autrichien que comme un esclave, non comme un égal, et ce fut, on ne saurait trop le dire, une des grandes causes de sa perte. Cette entente complète avec l'Autriche aurait été surtout facile à réaliser pendant le mois de janvier. A cette époque, il était possible encore d'obtenir, la résignation de cette puissance au maintien du grandduché de Varsovie. Malgré son peu de sympathie pour les Polonais, elle aurait assurément préféré cette solution au rétablissement d'un royaume de Pologne par la Russie, combinaison dont la correspondance interceptée d'Alexandre avec le prince Adam avait révélé le danger, et dont l'appréhension arrachait des larmes à M. de Metternich, qui affirmait alors et sincèrement, je crois, que l'Autriche périrait plutôt que de subir un tel arrangement. . D'un autre côté, nonobstant l'échange fréquent de communications secrètes qui existait alors entre Vienne et Berlin, il n'y avait encore, entre ces deux cabinets, aucun engagement positif qui pût empêcher l'Autriche de convoiter la Silésie et d'en accepter la reprise dans certaines éventualités. Napoléon n'y songea qu'alors qu'il était trop tard.
La réserve orgueilleuse du cabinet des Tuileries produisit à Vienne un mécontentement dont on retrouve la trace visible dans une lettre importante de Terapereur d'Autriche à Napoléon, en date du 23 janvier. En voici les passages les plus significatifs . « Dans un moment où les destinées de TAutriche, de la France et de l'Europe réclament à la fois l'accord des souverains, j'ai cru entrevoir avec peine que Votre Majesté ne me voue pas toute la confiance qui peut seule consolider les rapports entre deux puissances de premier ordre Je connais les vœux de
mes peuples, la nature des sacrifices que je puis leur imposer; ils peuvent être grands et nombreux, dès qu'ils auront pour objet la tranquillité générale. Il existe deux moyens pour atteindre ce but : celui de la persuasion , celui d'une attitude imposante de la puissance intervenante.. J'ai, d'après les désirs mêmes
de Votre Majesté, donné Tordre de mobiliser des
forces sufîisantes pour élever la totalité des armées
autrichiennes à cent mille hommes Je vais, sous
ce rapport, et sans réclamer de Votre Majesté le moindre sacrifice au delà des désirs qu'exprime la
dernière lettre de Votre Majesté • Dans cette
lettre toute politique , le ressentiment du silence gardé par Napoléon se trahissait à chaque mot. Le mot iHntervention y paraissait pour la première fois, substitué à celui d'entremise. L'Autriche témoignait sa volonté d'aller bien au delà des désirs de Napoléon,
en fait de préparatifs militaires, mais en refusant les subsides français, incompatibles avec la position indépendante qu elle entendait désormais s'attribuer. Elle prétendait ainsi donner à penser à Napoléon lui-même, aussi bien qu'à ses ennemis.
En coordounant attentivement les faits et les dates, on peut même remarquer que l'abandon de Varsovie par le prince de Schwartzenberg est postérieur de plus de huit jours à ce témoignage officiel du mécontentement autrichien; de sorte qu'à la rigueur cet abandon aurait pu être contremandé, si Ton avait eu lieu d'être plus content à Vienne des dispositions de Tempereur Napoléon. Ce fut, en effet, le 25 janvier seulement, qu'une dépêche adressée de Vienne au comte de Bubna annonça que le corps autrichien avait défaire sa retraite sur la Gallicie, tandis qu'en réalité ce mouvement ne commença que huit jours * après. Nous avons rapporté précédemment, comme témoin oculaire, l'exécution de ce mouvement , conséquence d'un accord secret entre les trois puissances; nous l'avons vu ensuite subir un temps d'arrêt à Gracovie. Ce temps d'arrêt, présenté aux deux autres puissances par T Autriche, comme un ménagement transitoire qu'elle ne pouvait se dispenser de garder vis-à-vis de la France, était, d'autre part, un nouvel atermoiement tacite pour donner à Napoléon le temps de faire des propositions, qui n'arrivèrent pas. La correspondance diplomatique de M. Otto, notre
ambassadeur, atteste que, pendant tout le mois de février, TAutriche demanda à diverses reprises et toujours vainement, de la confiance et des explications. Assurément, on ne saurait nier que l'abandon du grand-duché ne pût être envisagé par la France comme un commencement de défection qu'il était pénible de récompenser; mais, comme récrivait M. de Metternich lui-même au duc de Bassano, les moments étaient trop forts, trop décisifs, pour que les cabinets sacrifiassent d'immenses intérêts à des conditions secondaires. L'empereur Napoléon a paru croire à Sainte-Hélène que TAutriche avait été en état d'hostilité contre lui, dans les premiers jours de ses revers. Ce système , qui serait, sans contredit, le plus commode pour justifier sa conduite vis-à-vis de cette puissance, repose, comme on le voit, sur une • base fausse. Il a dit aussi « que nous avions été trompés par TAutriche jusqu'à l'ambassade de M. de Narbonne, qui en quinze jours eut tout pénétré. » Cette appréciation est injuste pour l'habile négociateur de la paix d'Amiens, M. Otto, diplomate des plus clairvoyants, et que Napoléon lui-même a jugé digne de missions importantes, même postérieurement à 1813. Toute sa correspondance fait foi que, dès les premiers temps du retour de Napoléon à Paris, il lui avait transmis des renseignements exacts, et dont on aurait pu tirer un meilleur parti. Il n'avait omis aucune des variantes de M. de Metternich; il avait
insisté avec force sur les disposilionsinquiétantes de la nation et de l'armée. En admettant même qu'il se fût laissé un moment abuser par le ministre autrichien, quand celui-ci assurait que TAutriche, en travaillant à la pacification du continent, ue voulait rien pour elle, il n'avait pu croire ni laisser croire longtemps à ce désintéressement, quand le même ministre lui eut déclaré que TAutriche n'attaquerait les Russes qu'avec toutes ses forces, et seulement si la guerre devenait autrichienne.
Pour s'assurer de la part de TAutriche un dévouement platonique. Napoléon comptait beaucoup sur les séductions de son nouvel ambassadeur, véritable et parfait gentilhomme de l'ancienne cour, qu'un honorable sentiment de patriotisme avait rattaché à la France impériale. Quoique l'arrivée de M. de Narbonne eût été annoncée dès la fin de janvier, M. Otto était encore à Vienne au commencement de mars, époque où le cabinet autrichien reçut la première réponse de la Russie à ses démarches d'entremise pour la paix. Cette première réponse, non oflBcielle, était antérieure à la signature du traité avec la Prusse. L'empereur Alexandre acceptait alors personnellement l'entremise, « tout en regrettant que l'Autriche n'eût pas voulu profiter de cette circonstance pour réparer ses pertes. » En rapportant ces expressions à notre ambassadeur, M. de Metteriiich lui avoua que la Russie s'était en eff'et donné, et se
donnait encore beaucoup de mouvement pour attirer l'Autriche dans son alliance. Il ajoutait, il est vrai, qu'elle ne réussirait pas ; mais cette assurance devait-elle balancer la présomption si naturelle que TAutriche finirait par céder à la séduction des avantages qui lui étaient offerts, si, de notre côté, nous ne faisions quelques efforts pour la retenir? Tandis que la France persistait dans cette immobilité politique, le cabinet prussien, entraîné par l'exaltation populaire, se joignait ouvertement à la Russie. Les premiers mouvements rétrogrades du corps auxiliaire autrichien avaient facilité le contact de ces deux puissances, et l'empereur Alexandre, fort de l'adhésion prussienne obtenue à Kalish, prenait avec l'Autriche elle-même des allures plus tranchantes. Il revenait sur sa première acceptation d'entremise, en déclarant, le 1 1 mars , « que désormais il ne pouvait plus agréer l'entremise autrichienne qu'avec l'assentiment de tous ses alliés, l'Angleterre, la Prusse et la Suède. »
^ Dominé par les événements et par l'opinion, le cabinet prussien s'était déclaré plus promptement qu'il n'eût voulu. Tout atteste qu'au mois de février, il ne souhaitait que de prendre une attitude de médiation armée, et que cette transformation avait obtenu l'assentiment de l'Autriche, qui , fatiguée du silence de Napoléon , méditait dès lors et prit en effet deux mois plus tard ime attitude semblable. Cet
encouragement formel de TAutriche fût même mentionné officiellement plus tard au congrès de Vienne, en octobre 1814, par une note de M. de Metternich, et il résulte des termes de cette note que ce fut Tempereur François lui-même qui engagea le roi de Prusse à ne plus réprimer le noble élan de ses sujets. Cette démarche avait probablement été obtenue par les sollicitations du comte Zichy, ambassadeur d'Autriche à Berlin, personnage très-hostile à la France, et qui avait une grande influence sur l'esprit de l'empereur François. Ce qu'il y avait de plus fâcheux pour nous dans cette complication, c'est que du moment où TAutriche eut donné un encouragement positif aux armements de la Prusse, et bien que la .rapidité des événements eût dépassé ses prévisions, elle dut se considérer comme liée vis-à-vis de cette puissance par une sorte d'engagement moral, qui ne lui permettait plus de s'enrichir à ses dépens. Dés lors, il ne fut plus temps d'intéresser TAutriche au triomphe de la France par la promesse d'une province prussienne, et nos moyens d'influence pour retenir le cabinet de Vienne dans notre alliance se trouvèrent fatalement restreints.
Le nouvel ambassadeur français, si agréable qu'il fût personnellement au cabinet de Vienne , ne put exercer l'influence qu'on espérait sur les déterminations de ce cabinet, n'ayant pas reçu en temps utile
l'autorisation de lui offrir une rémunération sufii-
santé. Ce ne fut que le 7 avril , près d'un mois après la défection ouverte de la Prusse, qu'il remit une note proposant à l'Autriche de recevoir la Silésie dans le démembrement éventuel de la monarchie prussienne , mais sous la condition de prendre part immédiatement à la guerre avec 100,000 hommes. Faite au mois de janvier, cette offre aurait pu amener un revirement complet dans la politique autrichienne. Au mois d'avril, elle venait trop tard, l'Autriche ayant contracté dans l'intervalle une sorte d'engagement secret avec la Prusse , en approuvant d'une façon catégorique, sinon une rupture complète avec la France, au moins une attitude de médiation armée. Dès le 24 mars, tout en s'indignant avec notre ambassadeur de la défection ouverte de cette puis-, sance, M. de Metternich insinuait déjà qu'il pourrait néanmoins demeurer nécessaire de lui rendre une consistance politique assez grande pour qu'elle put servir de défense commune contre la Russie. Cette offre de démembrement fut même plus nuisible qu'utile. En manifestant toute l'imminence dû danger que courait la Prusse, elle hâta le développement d'une nouvelle phase de la politique autrichienne.
Il était naturel, inévitable, que la persistance de Napoléon dans son système d'orgueilleuse réticence eût pour résultat un refroidissement plus marqué du côté de l'Autriche. Les plus sombres présages frap-
paient les regards de notre nouvel ambassadeur, et chaque jour la situation lui semblait plus difficile. Le 1 *' avril, il croyait encore M. de Metternich de bonne foi dans le système français, « mais seulement en tant que cela nous conduirait à la paix. » Dix jours plus tard, il se croyait sûr que cette puissance avait déjà avec nos ennemis des engagements qui lui rendaient tout retour à peu près impossible. Il est facile de comprendre, en effet, que l'arrivée de M. de Narbonne n'avait pu produire qu'une impression défavorable, en raison même de ce qu'il n'apportait aucune concession. Dès le lendemain de sa première conférence avec M. de Metternich, celui-ci avait expédié de nouveaux ordres au commandant du corps auxiliaire. Il lui recommandait de couvrir plus que jamais les Polonais pour éviter toute collision. Vis-àvis de M. de Narbonne, il alléguait, pour justifier cette mesure , la possibilité d'une attaque de forces supérieures, par -suite de la défection prussienne. En réalité, ce fut à cette date, et sous l'impression du silence persévérant de Napoléon, que F Au triche fit un pas de plus dans une voie hostile, en concertant avec la Russie l'expulsion du corps polonais, par une convention longtemps restée inconnue, et qui va nous expliquer, d'une façon parfaitement catégorique, tout ce qui a pu paraître obscur dans les derniers incidents de Cracovie. C'est précisément de la conclusion de cet acte que date un système régulier
de politique éventuelle, adopté par rAutriche, système dont le développement, subordonné à la conduite des deux parties belligérantes envers elle, devait la jeter avec tout le poids de ses forces dans les rangs de Tune ou de l'autre, tandis que Napoléon persistait à la maintenir à Tétat d'auxiliaire subalterne. Cet acte diplomatique est le moins solennel par sa forme qu'il soit possible de concevoir, mais il n'en était pas moins grave dans ses conséquences hypothétiques. Le voici, avec le titre qui lui fut donné par les puissances contractantes.
NOTE ECHANGEE ENTRE M. LE COMTE DE NBSSELRODE ET M. LB CHEVALIER DE LEBZBTTERN, A KALISH, LE 17/29 MARS 1813, ET TENANT LIEU DE CONVENTION.
« L'armée de S. M. l'empereur de Russie poussera des corps vers les flancs droit et gauche du corps autrichien qui occupe aujourd'hui sur la rive gauche de la Vistule la ligne que lui a assignée le dernier armistice.
« Le général russe commandant les corps ci-dessus exprimés dénoncera l'armistice au général commandant autrichien et motivera explicitement cette dénonciation par l'impossibilité dans laquelle se trouvent les alliés de laisser dans lT5ur flanc et à leur dos un foyer de mouvement * et d'insurrection, tel que Toffre l'armée polonaise sous M. le prince Poniatowski.
1 . On a vu que le général Sacken eut soin de tenir ce langage, et le général Friment de nous le répéter.
« Cette dénonciation aura lieu vers les premiers jours d'avril *.
« Les deux corps russes s'avanceront avec une force, sinon moyenne, du moins égale * à celle du corps autrichien, fort de 30,000 hommes.
M. le lieutenant général, baron de Frimont, recevra l'ordre de préparer et d'effectuer sa retraite sur la rive droite de la Vistule. Il consejpvera des postes à Cracovie, à Opatowice et à Sandomir.
« La retraite à peu près consommée, les généraux autrichien et russe conviendront de nouveau d'une suspension d'armes sans terme fixe et à quinze jours de dénonciation, qui portera que les Autrichiens conserveront les villes de Cracovie ^ et de Sandomir et le poste d'Opatowice. avec un rayon convenable comme tête de pont sur la rive gauche du fleuve^ devant ces trois points,
• La présente transaction restera à jamais secrète entre les deux Cours impériales et ne pourra, de part et d'autre, être communiquée qu'à S. M. le roi de Prusse uniquement. »
Cette pièce est la clef de plus d'un énigme. Par elle on comprend que tout ce qui se passa à Cracovie de-