‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 18 sur 89 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

CHARLES BLANC

Janvier 1882.

Charles Blanc vient de mourir. J’aurais voulu, comme j’ai fait pour les autres directeurs, le crayonner de son vivant. Il était né à Castres le i5 novembre 1 8 1 3 ; il s’est éteint après une longue et pénible agonie. Une tumeur cancéreuse au cou, se compliquant d’une décomposition du sang, nous l’a enlevé en quelques semaines. Pourtant ce travailleur abondant nous paraissait, dans les dernières visites qu’il a faites à l’Académie des Beaux-Arts, aux séances de laquelle il était fort assidu, plutôt un peu fatigué qu’usé, et il semblait encore avoir nombre d’années à vivre. Il laisse la réputation d’un grand écrivain; il la méritait par la correction de sa phrase et son tour grammatical plein de variété, de souplesse et d’agrément. Il était fort académique d’esprit et de talent; il aimait profondément les académies et les académies l’aimaient. Il avait de la mesure dans le goût et dans le style, et à son éclectisme on sentait l’élève de Paul Delaroche et de Calamatta, chez lequel il avait appris à graver. Sa grande amitié, après son frère, a été pour P. Chenavard, mais surtout pour Paul de Saint-Victor, avec qui il a vu Venise et les autres villes fameuses de l’Italie du Nord. Saint-Victor maniait une autre plume que la sienne, et bien qu’il ne soit pas arrivé à l’Académie française, c’était, à mon sens, un écrivain de plus haut vol, l’un des deux ou trois de la seconde fournée de notre siècle. Ce ne fut point d’ailleurs

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la faute de Charles Blanc si son ami ne fut pas son confrère, car il poussa de toutes ses forces sa candidature, mais inutilement. Saint- Victor avait de la morgue, une considération discutée dans le monde des arts, le ton parfois très dur, bref, n’était pas aimé. Charles Blanc était un républicain bourgeois fort autoritaire, et, comme son frère, je le dis à son honneur, il était plus républicain de 48 que de 71. La taille était moyenne, la tenue assez négligée, la figure médiocre, les yeux clairs à fleur de tête, et plutôt la mine d’un professeur de troisième dans un lycée de province que d’un artiste, écrivain célèbre, gouvernant les arts d’un grand pays. Il avait de l’esprit, de la gaieté et savait se faire très bien venir de ses ministres, qu’il amusait par des histoires plaisantes, voire par des salées quand l’homme s’y prêtait. Beaucoup de bonhomie avec ses inférieurs, qui lui étaient très attachés. Passionnément dévoué à ses amis intimes, P. Chenavard, J. Gigoux, etc., dont les intérêts et les œuvres avaient le don de l’émouvoir aux larmes, il parlait bien, aisément, même brillamment, et je l’ai entendu, en 184g, défendre avec une assurance éloquente le budget des beaux-arts, l’école de Rome, les inspecteurs des musées de province, en qualité de commissaire du gouvernement. C’est même ce jour-là que, plein de la lecture de mon premier volume des Peintres provinciaux , qui venait d’être publié et avait trouvé quelque indulgence auprès des dix ou vingt personnes s’occupant alors de l’histoire de l’art français, le nouveau directeur des Beaux-Arts s’aventura jusqu’à dire à la tribune que dans les échanges qui pourraient être négociés avec les musées de province pour compléter les lacunes de notre Musée du Louvre, on ne saurait trop payer le bonheur d’obtenir d’Aix ou de Marseille un tableau de Finsonius, en abandonnant à ces villes notre trop-plein des peintures de ! Giorgione. Je fus, je l’avouerai, quelque peu confus de tant d’honneur pour mon pauvre Finsonius, mais Charles Blanc connaissait mieux son auditoire qu’il ne connaissait Finsonius, et par des arguments de cette sorte, il sauva son budget, et ses inspecteurs des musées de province et tout ce qu’il voulut.

Il avait la conversation passionnée, la discussion vive et parfois violente, et souvent des emportements à froid, qui pouvaient devenir assez embarrassants pour son auditoire. Ce n’est pas qu’il fût difficile à vivre et durant notre voyage d’Égypte, où l’on se voyait de fort près, tout le monde l’a trouvé fort bon compagnon. La politique lui a fait tort, et je ne crois pas pourtant qu’au fond et par nature, il attachât une si grande importance à la politique. Les préoccupations d’écrivain d’art l’ont toujours absorbé de préférence. Mais il avait pour son frère Louis un culte

vraiment touchant, qui l’a très crânement conduit sur le terrain pour la défense de l’honneur de ce frère; tout le monde sait l’histoire de son duel avec Pierre Lacombe en 1848. Durant sa seconde direction des Beaux-Arts, les séances de l'Assemblée nationale Pont trop attiré et lui ont pris le meilleur de ses journées ; il rentrait le soir de Versailles n’ayant plus le temps ni la force de s’occuper du courant des affaires de sa fonction, encore moins de préparer des combinaisons nouvelles qui eussent pu lui faire honneur. Durant les trois années de sa première direction , il avait su demeurer populaire dans le monde des artistes. N’arrivait-il pas juste à point, et dans toute la verdeur de l’âge et de l’esprit, et poussé par ce qu’il y avait de généreux dans le vent révolutionnaire d’alors, pour servir la jeune école et réparer les torts qui lui avaient été causés par les proscriptions de l’ancien jury des salons ? Il put faire des commandes importantes , en vue du musée du Luxembourg, à tous les beaux lutteurs, que favorisait à ce moment l’opinion publique, Meissonier, Th. Rousseau, Decamps, Dupré, Diaz, etc., commandes, dont par les négligences assez habituelles aux artistes, quand il s’agit de satisfaire l’État, bien peu ont été menées à une fin régulière. Quoi qu’il en soit, lorsqu’en i85o, il céda la place à M. de Guizard, son nom n’était nullement usé. En 1870, ce n’était plus tout à fait le même homme: il rentrait tout de go dans sa place, naturellement semblait-il, et sans que personne songeât à s’en étonner; mais il y rentrait p>lus désireux de tranquillité que d’agitation, et plus ingriste et académicien que courbetiste et communard. C’est que les années avaient marché.

Le temps n’était plus en effet, où, chargé d’organiser une fête solennelle à la jeune République de 1848, le directeur des Beaux-Arts, se souvenant des cérémonies à l’antique de David, promenait par les places et les boulevards de Paris des théories de jeunes filles vêtues de blanc, et chantant des hymnes à la gloire de l’ère nouvelle, et des chars mythologiques traînés par des bœufs à cornes dorées. Je me souviens que durant la soirée célèbre de septembre 1870, où Paris, assiégé, fut éclairé et comme enflammé par les lueurs sinistres de l’aurore boréale, après avoir dîné chez Darcel avec Louis et Charles Blanc, je me promenais sur le boulevard de la Madeleine avec le plus jeune des deux frères, et je l’interrogeai sur ce qu’il ferait de la direction qui venait in petto de lui être confiée à nouveau. Je le trouvai bien indécis et bien insouciant de sa tâche, et il est certain que le moment n’invitait guère aux grands projets d’avenir. Quelques semaines ou plutôt quelques mois après, je lui adressai une lettre où je l’engageais à occuper les pauvres artistes désœuvrés à peindre quelques panneaux représentant des vues

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diverses de Paris tel que le siège l’avait fait, panneaux qu’on eût pu utiliser plus tard pour la décoration de certaines galeries de l’Hôtel de Ville.

Voici le billet que je lui écrivais du Luxembourg, le 3 février 1871 : « Mon cher directeur, trouvez donc dans votre budget une somme de trente mille francs, et faites faire, à 5oo francs pièce, par les artistes pleins de talent, mais très gênés, dont Paris fourmille à cette heure, soixante tableaux, ou plutôt soixante panneaux, représentant chacun un coin de Paris assiégé et bombardé. Ce serait déjà, par la honte de cette histoire indélébile, encastrée dans un de nos monuments, le commencement de la revanche, un affront à la Prusse plus cruel pour l’avenir que la colonne Vendôme que notre ami Courbet (1) voulait déboulonner. A vous de tout cœur. — Ph. de Chennevières. »

L’idée apparemment ne sourit pas à Charles Blanc, car il ne fut rien exécuté en ce sens, et on a pu le regretter par la suite, rien ne valant l’impression du moment en fait d’histoire graphique.

Le point de départ de la fortune littéraire et administrative de Ch. Blanc a traîné longtemps sur les quais. C’était un volume in-8°, ayant pour titre : Les Peintres français du xrxe siècle , et où, à la suite d’études sur Poussin et Lesueur, venaient des biographies sur David, Géricault, et Prudhon, etc., livre d’un bon style, dérivant de la manière correcte, sobre, à la fois solide et brillante, qui avait fait, avec un certain ton de sévérité à la Tacite, le succès de Y Histoire de dix ans. On peut dire qu’en dehors des salonniers, les gens qui écrivaient sur les arts étaient fort rares vers 1847, et quand M. Armengaud conçut à cette date l’idée d’une histoire générale des peintres, le volume dont je viens de parler lui désigna suffisamment Ch. Blanc comme l’instrument d’exécution de sa vaste entreprise. On sait quelle popularité ne tarda pas à acquérir cette énorme publication illustrée, popularité à laquelle ne contribua pas peu l’élévation de l’écrivain à la direction des Beaux-Arts par suite des événements de février 1848.

Ce travail, qui n’attendait pas et à la périodicité duquel il fallait faire face, eut l’avantage de forcer Ch. Blanc à triompher de son péché mignon; car ce laborieux avait deux défauts charmants et que je n’aurai garde de -reprocher à l’aimable homme ; il était distrait, à ce point que

(1) Je vois encore, comme si j’étais aux derniers jours de septembre 1870, affiché sur le mur de l’Institut qui commence la rue de Seine, le numéro du Bulletin de la Municipalité de Paris, publié sous le patronage et le contre-seing du maire de Paris , M. Étienne Arago, où se développait la proposition par Courbet du déboulonnement de la colonne Vendôme.

go SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

ses intimes lui avaient donné le sobriquet de La Fontaine; mais surtout, qui le croirait? il était paresseux; il adorait le ne-rien-faire. Et qui cependant se sera attelé à de plus grosses besognes? V Histoire des peintres, la Grammaire des Arts du dessin, celle des Arts décoratifs , l’ Œuvre de Rembrandt, le Trésor de la curiosité, le volume sur Ingres, la Galette des Beaux-Arts, les Artistes de mon temps, son Voyage en Egypte. Je me rappelle, à propos de ce dernier volume et du voyage dont il est le récit, que, tandis que nous tous, ses compagnons de navigation, ne songions qu’à nous rassasier de la beauté des bords du Nil et des merveilleuses grandeurs des monuments détruits, tandis que Fromentin, ne pouvant, durant les trop courtes haltes de ce pèlerinage hâtif, esquisser une ébauche, notait par écrit sur son carnet les tons doux ou éclatants de cette singulière nature, dont il ne devait pas traduire aussi fidèlement l’aspect qu’il avait su le faire pour son Algérie préférée, Ch. Blanc n’avait qu’une idée fixe et qui ne cessa de nous étonner, celle de rencontrer, dans les temples et les tombeaux des Pharaons, le canon des anciens Égyptiens, le canon, toujours le canon, les proportions que les décorateurs des hypogées avaient adoptées pour la mesure de la figure humaine. Voilà ce qu’il cherchait avant tout dans ce prodigieux pays.

C’est qu’en réalité il était né grammairien, et grammairien il resta par passion jusqu’à la fin de sa vie, et dans ses ouvrages les plus amoureusement caressés. A mon sens, c’est le faible de son tempérament et de son œuvre ; mais cela n’a pas nui à son crédit, car notre pays aime les bouches d’or et les dogmatiques ; il les lit quand l’écrivain est aussi séduisant que Ch. Blanc, et en tout cas il les estime. Chacun, après tout, a son goût et sa pente; l’important est d’y mettre sa conscience et le talent que le bon Dieu nous a donné. Ch. Blanc, à force de prendre au sérieux l’esthétique, a inspiré au public un respect profitable pour l’art dans ses généralités les plus nobles. Moi, j’ai toujours tenu l’esthétique pour la plus vaine et la plus vide des spéculations philosophiques. Poussin a dit làdessus le vrai mot du bon sens français : La peinture a pour objet « la délectation », la délectation de l’esprit et des yeux, rien de plus, rien de moins.

Après tout, c’est peut-être moi qui ai tort et qui vois trop à l’étroit, mais j’ai peine à me figurer un artiste recueillant dans ce docte et ingénieux verbiage une note profitable à l’exécution d’une de ses œuvres, et ce sont les œuvres qui nous importent au demeurant. La Grammaire des arts du dessin a concouru pour le grand prix de 20,000 francs et avait réuni beaucoup de suffrages. Bien que le livre soit, comme pensée et

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comme style, le plus éminent qu’ait écrit Ch. Blanc, l’Académie, à mon sens, fit très sagement en décernant le prix à l’opéra de Félicien David, qui était une œuvre créée. Ceux des ouvrages de Ch. Blanc qui resteront utiles et par conséquent feuilletés, sont F Histoire des peintres , où il entre toutefois plus de phraséologie et de compilation que de critique, mais qui peut fournir çà et là un renseignement à l’étude courante; son Ingres et ses Artistes de mon temps, c’est-à-dire ses travaux biographiques, et cependant ce n’était point là — Dieu le sait — qu’étaient son orgueil et ses préférences.

Cette manie de l’esthétique a été pour Ch. Blanc l’occasion d’une faiblesse, qui le diminuait auprès d’un certain groupe, et ce certain groupe 11’est pas méprisable dans le pays des arts ; je veux parler des amateurs. A force d’étudier les théories, il avait négligé d’étudier les œuvres, et il n’en convenait pas. Il se croyait grand expert et n’admettait pas qu’on lui contestât ce titre : « C’est qu’alors je ne m’y connais pas », répliquait-il avec amertume et d’un ton fort tranchant à qui mettait le moins du monde en doute l’autorité de ses jugements dans l’attribution des ouvrages de peintres ou de sculpteurs. Eh ! non, il ne s’y connaissait pas; et il s’est fait, dans ses dernières années surtout, de vilaines affaires avec ses prétentions à l’expertise. Souvenez-vous de ses articles sur les collections de San Donato et d’Albe. Cela s’était vu déjà dans quelques notices de son Histoire des peintres. Et cela n’est pas arrivé qu’à lui ; son ami Paul de Saint-Victor était logé à la même enseigne. On peut être grand écrivain d’art, et expert plus que douteux. Ces jours passés, la vente des tableaux recueillis par Saint-Victor a mis à nu la faiblesse de son discernement personnel, et a montré combien ses articles éloquents devaient aux conseils de M. Lacaze. Les vrais connaisseurs sont rares, fort rares; j’en ai à peine fréquenté deux ou trois dans ma vie : M. Reiset, M. Lacaze, M. de la Salle, qui encore ? et les écrivains d’art sont, vous le savez, beaucoup plus nombreux; mais, comme on dit, ils n’y regardent pas de si près, et il suffit que pour le courant de leur plume ils reçoivent l’inspiration de quelques gens de goût. C’était le cas de Charles Blanc comme ç’avait été le cas de Diderot, comme c’a été le cas d’Edmond About pour ses Salons du temps de l’Empire. Th. Gautier, Baudelaire, voilà les hommes qui s’interrogent eux-mêmes sans besoin des souffleurs. Charles Blanc d’instinct n’avait d’abord aimé que les petits maîtres hollandais, dont les sujets familiers convenaient à merveille aux aimables descriptions de ses phrases ciselées. P. Chenavard, Ricard et Peisse lui ouvrirent peu à peu les yeux aux supériorités idéales des maîtres italiens, L’architecture, avec ses lois

précises, 'mathématiques et doctement combinées, a des charmes particuliers pour les esprits dogmatiques. Charles Blanc y fut pris et en fit volontiers le premier des arts, parce qu’il lui en semblait le plus grave et le moins accessible à l’amateur banal. Il devait à ses amis le meilleur fonds de son savoir et n’avait plus qu’à semer là-dessus les paillettes et la poudre d’or d’un style qui lui appartenait en propre. Il le sentait et paya sa reconnaissance à qui l’avait si bien nourri cTidées et de vues nouvelles par un dévouement de toute heure et de tout cœur. Le lendemain même du jour où il avait été nommé directeur, il arrivait chez moi, au boulevard Saint-Michel, avant huit heures du matin, et me demandait du ton le plus pressant, avec les câlineries les plus irrésistibles, de donner asile au Luxembourg, parmi les toiles du musée que nous mettions à l’abri contre le bombardement, à la grande œuvre de P. Chenavard, qu’il était en train de faire acquérir par le ministre : je parle de cette Divine Tragédie qui est naturellement restée depuis lors au musée, et qui m’avait valu, lorsqu’elle parut au Salon de 1869, une forte querelle de M. de Nieuwerkerke pour la place d’honneur que j’avais essayé tout d’abord de lui donner dans le Salon carré. Il est vrai que Ch. Blanc ne tarda pas à me remercier gracieusement de l’obligeance que je venais d’avoir pour l’œuvre de son ami ; car l’été suivant, un dimanche de 1871, lui ayant, par Chenavard que j’avais rencontré à Saint-Gratien se rendant à l’une des maisons de campagne que Charles Blanc y possédait, fait rappeler ma très vive recommandation en faveur de mon pauvre Fréd. Legrip, qui sollicitait une place de professeur adjoint à l’école de dessin et de mathématiques de la rue de l’Ecole-de- Médecine, la place fut accordée très peu de semaines après à mon malheureux protégé, lequel en jouit à peine durant quelques mois.

En 1859, Edouard Houssaye fonda la Galette des Beaux-Arts . Ch. Blanc se trouvait fort en vue, comme ancien directeur des Beaux-Arts et comme écrivain de YHistoire des Peintres. Houssaye se l’adjoignit comme rédacteur en chef de la luxueuse publication. Le choix était heureux et le groupe se fit vite autour de ce nom. Ch. Blanc a inséré là ses plus gros et ses meilleurs morceaux, sa Grammaire des Arts du dessin , son Ingres , sa Grammaire des Arts décoratifs. Il y a donné le ton de l’élégance, de la dissertation savante, sans pédanterie, et du biendire agréable aux lecteurs mondains. Dès la première livraison, Houssaye et lui avaient bien voulu me demander quelque travail. Je leur remis peu après une page ou deux sur la décoration en carreaux de faïence émaillée d’une chapelle du xvi° siècle, que j’avais notée lors de mon passage par Gênes en 1 8 56, et j’en prenais occasion pour comparer

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la décoration de cette église de Gênes avec une oeuvre analogue du Piémontais J. Devers, VAnge gardien , exposée à notre Salon de 1 853. N’entendant plus parler de cette note, j’en touchai un jour deux mots à Ch. Blanc ; il sembla fort ébahi de ma question : il avait égaré les feuillets, qui ne se retrouvèrent jamais. Et il paraît que j’avais tort de m’en étonner; tousses amis savaient que de n’importe quel papier confié à Ch. Blanc, la distraction et le désordre incarnés, il fallait à tout jamais faire son deuil. La chance de voir de nouveau ma copie disparaître de la sorte dans les fonds de poche de son directeur, ou dans les casiers de sa rédaction, me refroidit longtemps, je l’avoue, pour la Galette des Beaux-Arts , et ce ne fut que bien des années après qu’à la demande de Galichon, j’y collaborai, sous le pseudonyme de M. de Saint-Santin, par une suite d’articles sur les « musées de province », sur « quelques arts qui s’en vont », sur Heim et sur Brascassat.

Charles Blanc m’en a quelque temps voulu d’avoir accepté d’occuper la place qui lui était retirée par M. de Fourtou. La nature n’exige pas qu’un fonctionnaire adore celui qui brusquement lui succède sans qu’il ait demandé ce successeur. Or, Charles Blanc non seulement n’avait pas demandé de successeur, mais il s’était attaché très vivement à la conservation de son titre et de son emploi; et la venue du ministre réactionnaire, M. Batbie, voire celle de M. de Fourtou, ne lui avait inspiré nulle velléité de lâcher prise. En principe, il avait raison : ç’a été l’un des signes de la bêtise étroite des gouvernants de notre temps, on peut presque dire de notre siècle, de ne jamais se résoudre nettement à isoler l’intérêt des arts des variabilités politiques ; et quand un' bon directeur des arts était trouvé et avait fait ses preuves, de ne point savoir le maintenir à travers tout. D’ailleurs, Charles Blanc n’avait pas appris au premier moment, et je crois même qu’il n’a jamais su ce qui s’était passé la veille et le lendemain du coup qui l’avait frappé. Trois jours avant qu’il ne fût appelé dans le cabinet de M. de Fourtou — • c’était, s’il m’en souvient, le 18 décembre 1873 — j’avais reçu chez moi, au n° 64 du boulevard Saint-Michel une visite bien inattendue : un ancien confrère du collège Saint-Louis et des listes civiles de Louis- Philippe et de Napoléon III était venu me trouver de la part du ministre. M. de Fourtou l’envoyait me demander si j’accepterais la direction des Beaux-Arts. J’opposai tout d’abord l’embarras particulier de la situation pour moi; je connaissais Charles Blanc depuis vingt- ans, non pas bien familièrement; mais à cause de la communauté de nos études, nos relations avaient toujours été excellentes, et jene voulais être pour rien dans son départ, de la direction. « Que vousl

acceptiez ou non, il ne sera point conserve', me fut-il répondu; la résolution du ministre est arrêtée et irrévocable; c’est une affaire de quelques heures. Si vous refusez, il n’en sera ni plus ni moins, et le ministre, qui a entendu votre nom prononcé par quelques journaux et par quelques artistes, peut être conduit à faire un choix de hasard. » Mon visiteur me pressa quelques minutes encore, avec sa netteté habituelle, et alors je fixai mes conditions : ne pas être chargé des théâtres, à l’administration desquels j’étais complètement étranger ; laisser une large et d’ailleurs utile autonomie à la direction des musées, à laquelle j’étais attaché depuis 1846 et où il m’était difficile de commander impérieusement à des hommes dont j’étais fier d’avoir été l’élève ; enfin, avant tout, me ménager le droit de rentrer dans mes fonctions de conservateur du Musée du Luxembourg, le jour où j’aurais cessé d’être en conformité de vues avec le ministre ; et plus probablement dès que j’en aurais assez de ce terrible métier dont je prévoyais à l’avance les perpétuelles tribulations. Mon ancien camarade se chargea de reporter ma réponse au ministre, et durant les trois jours qui suivirent je n’entendis plus parler de rien. Le 22 décembre au soir, vers les quatre heures, on vint me prévenir que M. de Fourtou m’attendrait dans une heure dans son cabinet; et quand je me présentai, son chef de cabinet, M. Aylies, me conduisit dans un bureau voisin avec une sorte de mystère, qui tout d’abord ne me plut qu’à demi, me disant qu’en ce moment même Charles Blanc était en explication avec le ministre, et que cette explication durait depuis longtemps déjà. Je sus plus tard qu’elle avait été fort vive, et que Charles Blanc y avait défendu passionnément son maintien à la direction, et qu’une fois sorti, il n’avait peut-être pas mesuré l’expression de sa colère auprès des amis qu’il avait rencontrés. Le ministre lui-même était encore étonné de cette résistance quand il me fit entrer, et notre entrevue ne fut pas longue. Il accepta mes conditions, sauf la première, celle relative aux théâtres, qu’il me demanda de garder dans mes attributions pour ne rien changer au cadre administratif de la direction, se chargeant d’ailleurs de traiter avec les directeurs des théâtres toutes les affaires contentieuses de quelque importance.

Le lendemain du jour où j’avais pris possession de mon bureau, me préoccupant de la situation de fortune de Ch. Blanc, j’allai trouver notre sous-secrétaire d’État, M. Albert Desjardins, et lui expliquai combien il me serait agréable qu'une sorte de compensation fût donnée par le ministre à mon prédécesseur, sous la forme d’une chaire de l’histoire de l’art à l’École des Beaux-Arts. Il y aurait là une utilisation excellente des

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qualités particulières de l’homme, et une satisfaction donnée à ses nombreux amis. M. Desjardins, esprit très fin, très délié, très modéré, comprit fort bien ma pensée, et se chargea d’en parler le jour même au ministre ; il m’engagea toutefois à m’assurer que Ch. Blanc accepterait la combinaison. Me voilà aussitôt à la recherche de Guillaume, le direc* teur de l’Ecole. Celui-ci me représenta avec raison qu’il serait peut-être pénible pour Ch. Blanc de faire partie d’un personnel relevant de son successeur et me conseilla de penser plutôt à une chaire au Collège de France. Si j’avais songé tout d’abord à l’École des Beaux-Arts, c’est qu’il m’était plus facile et plus expéditif de régler directement avec M. de Fourtou une solution dont la proposition ne relevait que de moi. Cependant je ne me rebutai point et me dirigeai sans hésitation vers l’Institut, où Ch. Blanc occupait le logement qui lui avait été accordé jadis sur la recommandation de la princesse Mathilde. Une fois assuré de son consentement, et après m’être entendu avec lui sur l’École des Beaux-Arts ou le Collège de France, sur le cours d’histoire ou d’esthétique, je me voyais déjà maître de l’affaire, grâce à l’aide promise du soussecrétaire d’État. Je grimpai lestement l’escalier et frappai à la porte. Une servante vint m’ouvrir; je demandai à parler à M. Ch. Blanc. « M. Ch. Blanc n’y est pas, » me répondit la fille, d’un air assez grognon, et la porte se referma. Je m’en retournai là-dessus au ministère, un peu déconfit d’avoir manqué d’enlever la réponse de l’intéressé dès la première visite; mais il était écrit que je ne renouvellerais point la tentative, et la brave servante en refermant brusquement la porte m’avait rendu un fier service. M. Desjardins m’apprit, en effet, que, dès les premiers mots qu’il avait dits à M. de Fourtou de mon idée, il avait été arrêté net par le ministre. Celui-ci ne voulait entendre à rien qui ressemblât à une compensation. Il avait su que depuis la veille Ch. Blanc s’en allait déblatérant contre lui avec une extrême violence, et la chance d’être appelé à professer l’esthétique au Collège de France se trouva quatre ans ajournée pour l’auteur de la Grammaire des Arts du dessin. Quand, en 1878, j’appris que M. Bardoux était de lui-même favorable à cette pensée, je m’empressai de lui écrire (à la date du i5 janvier) ce que je viens de raconter ci-dessus, ne voulant point qu’il pût croire que la nomination de Ch. Blanc pût m’être en quoi que ce soit désagréable; et de fait, étant donné l’homme, ses aptitudes, sa tournure d’esprit, le penchant de ses études, sa conversation aisée et familière, jamais il ne s’est trouvé, ni à la Sorbonne ni au Collège de France, professeur plus épris de son cours, ni mieux préparé pour son enseignement. Quinze jours avant sa mort, le malheureux ne songeait qu’à reprendre ses leçons.

Le second grief de Charles Blanc, l’autre cause d’amertume, et celle-là, j’en conviens, pour inévitable qu’elle fut, ne devait pas lui être la moins cruelle, ç’avait été la dispersion ou, pour mieux dire, la translation du Musée des copies. Son Musée des copies. L’idée n’était pas de lui ; elle avait couru durant tout l’Empire, et même par delà, dans les feuilletons d’art des journaux de la démocratie bourgeoise, sous la plume prud’hommesque, médiocrement autorisée, mais toujours grave, des Viardot et des Du Pays. En réalité, l’idée venait de M. Thiers. On sait la manie qu’avait M. Thiers pour les copies ; c’est lui qui avait commandé à Sigalon la copie du Jugement dernier de Michel-Ange ; il avait passé sa vie à faire exécuter par les deux Bellay et par Tourny, de vastes aquarelles d’après les chefs-d’œuvre des grands maîtres italiens, et je n’oublierai jamais le seul entretien que j’aie eu avec lui. C’était vers 1868, il m’avait été amené, aux Champs-Elysées, par Henriquel- Dupont, et désirait, sans demander cette faveur à M. de Nieuwerkerke, voir au Salon, qui n’était pas encore ouvert, l’une de ces aquarelles par lui commandée à Bellay fils, et que celui-ci avait envoyée à l’Exposition. Le petit homme à peau parcheminée, ayant été conduit par moi devant le cadre qui l’intéressait, se mit à me faire de sa petite voix de fausset, toute une théorie sur la reproduction des maîtres, et sur ce genre particulier de traduction par l’aquarelle, et comment il avait dressé lui-même ses trois copistes, et peu s’en fallut qu’il ne me démontrât qu’il leur avait appris le dessin et le mélange des procédés, et leur avait guidé la main.

L’on n’a pas idée de l’aplomb d’infatuation de ce petit homme en matière de goût, comme d’ailleurs en tout le reste; et il avait trouvé dans Charles Blanc le causeur commode et complaisant qu’il fallait au débit infatigable de ses théories banales. Charles Blanc adorait la causerie; il s’y montrait dans son beau jour, et il ne détestait point d’être agréable aux puissants. Les deux personnages devaient se plaire; ils se séduisirent évidemment l’un l’autre; Charles Blanc s’occupa fort, au moment de la Commune, des bronzes et des autres collections compromises de M. Thiers et ne tarda pas à se consacrer à la réalisation de son rêve du Musée des copies.

Par malheur, il se voua à cette entreprise avec une précipitation qui nuisit à sa réussite. L’argent ne fut pas épargné, les artistes de grand talent furent mis en branle et dépêchés à tous les musées étrangers, en Italie, en E;:r r.rr.r,'ea Belgique, 1 Hollande, en Angleterre; mais les copies se f -ent à ble, et n’a bou lent qu’à gâter le beau

noyau d’œuvres- pareilles c\v:.rt avait fait sortir de l’École des Beaux- Arts, des Gobeiins, des églises de Paris, des musées de province.

CHARLES BLANC

M. Antonin Proust, dans le discours qu’il a fait lire, l’autre jour, par P. Mantz, devant le caveau funéraire de Ch. Blanc, a pu dire avec raison : « La copie peinte n’est pas assez souvent une traduction fidèle et expose parfois celui qui la recueille à se rendre coupable d’un outrage involontaire envers les maîtres. » Telle quelle, cette agglomération de copies que son créateur avait appelée le « Musée Européen », et à laquelle l’opinion publique ne s’était point montrée favorable, avait envahi le tiers du palais des Champs-Elysées ; ne fût-ce que pour reconquérir l’espace nécessaire à l’Exposition prochaine des artistes, force me fut, dès le lendemain de mon arrivée à la Direction, de proposer l’épuration immédiate de la collection, et son transport ou plutôt sa restitution à l’Ecole des Beaux-Arts, ou sa place était marquée logiquement à côté des galeries de moulages. Ch. Blanc ne me le pardonna de longtemps et il avait tort, car, en ramenant ses copies à leur logis et à leur milieu naturel, je sauvais sa pensée compromise par une exécution trop hâtive et je lui assurais pour l’avenir un développement plus calme et désormais légitime. Et que l’ombre de M. Thiers se réjouisse, car la série des copies est allée former le plus beau décor de ce Musée des études que lui-même avait fondé à l’Ecole en 1 8 3 3 ; et il savait mieux qu’un autre que, pour avoir été conduit, dans son principe, aussi précipitamment que le Musée des copies, le Musée de Versailles a pris définitivement sa place entre nos institutions les plus populaires et les plus utiles après que les gens de goût ont eu fait mentalement le triage que j’avais cru devoir exécuter en réalité, entre ce qui était médiocre, et ce qui doit demeurer intéressant.

En résumé, on ne saurait trop honorer dans Charles Blanc la tendre affection qu’il a eue pour son frère et la passion exaltée qu’il a toujours manifestée pour l’art. En ce sens sa carrière a été très simple et bien remplie et d’une simplicité vraiment de bel exemple. Charles Blanc, toute sa vie, avait servi son frère avec un attachement canin, et Louis Blanc, sans ménagement et sans générosité, s’est servi de son frère, même par delà la mort. Il a pris son cadavre pour plaire à ses électeurs et il lui a fait un enterrement que les vrais patriotes n’ont pu suivre, car il était un affront et un outrage prémédité à la religion de leur pays. La femme énergique, ancienne actrice du Théâtre-Français, Mlle Maria Lopez, que Charles Blanc avait associée à sa vie, où elle avait mis de l’ordre et de l’économie, vertus qui manquaient par nature à cet aimable esprit insoucieux, avait su, lors de la mort de sa belle-sœur, appeler, bon gré malgré, un prêtre protestant pour lui faire accompagner jusqu’au cimetière le cercueil de Mme Louis Blanc. Cette fois elle n’a pu réussir à

rester maîtresse jusqu’au caveau funéraire de ce pauvre corps dont elle avait veillé les souffrances, et qu’elle avait voulu faire passer par l’église qui avait consacré leur mariage. Il lui a fallu lâcher prise et abandonner à ces fanatiques d’athéisme qui s’en emparaient avec rage, pour leur manifestation impie, les restes de celui qui ne s’était jamais caché de croire à Dieu et à l’âme immortelle.

Triste sort commun des deux frères : doués tous deux d’un esprit brillant et souple, ne manquant l’un ni l’autre de l’ambition des grandes choses, tous deux armés d’une langue ferme et du mot juste, tous deux historiens de valeur, se seront laissé détourner par je ne sais quel amour des nuages, de ce qui pouvait assurer dans l’avenir une renommée et une utilité incontestable à leurs talents : l’un aura consacré le meilleur et le plus délicat de lui-même aux creuses billevesées de l’esthétique; l’autre moins innocent, et pour tenir son fameux « serment d’Annibal contre la société » et pour éterniser une popularité conquise dans les jours mauvais de la patrie par les mots sonores et vagues à’ organisation du travail , de droit au travail et d’ateliers nationaux , n’aura jamais donné le sens loyal de ces logogriphes malsains sur lesquels il a vécu et au nom desquels il a poussé l’ouvrier des grandes villes à l’éternelle révolte et souvent à la bataille mortelle, dont sa prudence savait très bien se garer à l’heure pressante. Il est évident que c’est l’influence de son frère qui fut la meilleure carte dans les grandeurs administratives de notre Charles Blanc. Mais, disons-le à l’honneur de celui-ci, son tempérament n’avait rien qui le poussât à épouser les violences politiques de son aîné ; la politique, quand on ne l’échauffait pas de ce côté, lui était naturellement assez indifférente; c’était, comme on dit, un Athénien, demi Platon, demi Epicure avec un grain de Diogène, et il eût donné toutes les querelles des politiciens de l’Agora, pour une causerie sur l’art, sous le Portique, au milieu d’un cercle d’amis.

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