‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 19 sur 89 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Quand on songe à ce qui a pu s’accomplir jadis dans une période de vingt-cinq à trente ans, aux époques vraiment florissantes de l’art, soit à Rome de 1 49 5 à 020, soit en Belgique de 1600 à i63o, soit à

Fontainebleau de i53oà i56o, soit à Paris de 1640 à 1670, soit, pour les seules églises de ce même Paris, de 1 S 3 5 à 1860, on se sent le cœur tout navré de la torpeur, de l’insouciance actuelle, de la lenteur voulue de nos artistes devant les tâches qui devraient le mieux émoustiller leur courage. On dirait qu’ils subissent l’influence de ce je ne sais quel vent de paresse et d’endormissement qui agit aujourd’hui sur les ouvriers de tous les métiers et paralyse leurs bras, et prolonge par delà toute mesure et toute patience la durée de leurs plus ordinaires travaux- Nulle ardeur à aboutir, nulle ambition pour nos peintres et nos sculpteurs à toucher le terme et à voir leur œuvre accomplie. L’administration n’a nulle autorité pour hâter et stimuler cette langueur de parti pris. Quand on les presse, il semble qu’on les opprime, et ils se retournent par une sorte de taquinerie vers d’autres besognes passagères et de moindre importance et dont à cette heure nos artistes, même les secondaires, ne sont jamais dépourvus. Les Jules II et les Léon X, au beau temps de l’Italie, les Archiducs du temps de Rubens, les François Ier et les Henri II, au temps de notre Renaissance, les Surintendants des bâtiments, au temps de Louis XIII et de Louis XIV (qui obtenait de Mignard en treize mois la peinture de la coupole du Val-de-Grâce, et de Le Brun, en quatre ans, l’immense décoration de la galerie de Versailles), et nos préfets de la Seine durant la première moitié de notre siècle, exerçaient sur les peintres employés par eux une instance supérieure, perpétuelle et personnelle que sont bien impuissants à exercer de nos jours nos pauvres inspecteurs des Beaux-Arts, voire même les administrateurs qu’ils représentent. Ah ! si j’avais eu partout des auxiliaires aussi zélés, aussi impatients du labeur et de l’avancement quotidien de la tâche des artistes, aussi sollicités par l’intérêt de leur propre jouissance, que l’excellent général Vinoy le fut pour les peintures de la Légion d’honneur, les commandes de mes quatre années de direction m’auraient mieux défendu et mieux payé de mes soucis et auraient en même temps fait plus d’honneur à qui les avait reçues.

On n’a peut-être pas encore tout à fait oublié en notre pays, — - mais il ne s’en faut guère, - — les abominables incendies de la Commune, et comment avec les Tuileries, l’Hôtel-de-Ville, la bibliothèque du Louvre, ils détruisirent, sur le quai d’Orsay, le Palais du Conseil d’État, l’Hôtel des dépôts et consignations, la caserne de cavalerie et le Palais de la Légion d’Honneur, sans parler des maisons les plus voisines dans la rue de Lille, et de ce nombre celle qui contenait les précieuses collections du pauvre M. Gatteaux. A peine le général Vinoy, en récompense de ses rudes combats contre les Prussiens et la Commune, venait-il d’être

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nommé Grand Chancelier de la Légion d’Honneur, que, faisant appel aux souscriptions des légionnaires, il entreprenait la restauration du palais à lui confié, et, en moins de trois années, réparait complètement ses dévastations et le montrait plus pimpant qu’il n’eût jamais été. Mais aussi quelle ardeur, frappant à toutes portes, et quelle insatiable activité ! Il lui fallait pour ses salons des vases de Sèvres de toutes tailles ; il lui fallait pour ses paliers les meilleures statues de nos magasins de nie des Cygnes. Dès les premières semaines de ma direction, je voyais arriver au Palais-Royal son insupportable agent, M. Mortier l’architecte, liardeur, chicanier, harassant, mielleux, se faufilant par toutes les serrures, et puis se redressant avec des exigences quasi-impérieuses, et qui sut, au cours des travaux, se faire prendre tour à tour en exécration par les plus honnêtes et les plus patients de nos artistes. Il avait eu d’abord la prétention d’obtenir de nous les sommes nécessaires à la décoration des salles et galeries du Palais, dont il eût lui-même choisi les peintres, et il nous désignait à l’avance ses préférés : Faustin Besson et Yvon. Déjà Faustin Besson avait été chargé par lui de deux plafonds. Mais ces noms ne me convenaient qu’à demi, et je faisais la sourde oreille, et malgré son insistance de chaque jour, je laissais passer les semaines. Cependant, au fond, la tentation était grande pour moi qui cherchais partout l’occasion de commandes d’un intérêt général, pouvant faire honneur au pays et à l’administration des Beaux-Arts, et ou je trouverais à exercer aux travaux décoratifs des artistes que je regrettais de n’avoir pu employer au Panthéon. Il s’agissait d’orner à nouveau ce délicieux palais, merveille de l’architecture coquette de la fin du xvme siècle, bâti en 1786 par l’architecte Pierre Rousseau pour le prince de Salm, et dont M. Destailleur a prêté depuis lors, à notre exposition des dessins d’ornement de maîtres anciens, au Musée des Arts décoratifs, en 1880, le « plan-coupe, projet de décoration, lavé d’encre de Chine et d’aquarelle, indiquant l’usage des diverses pièces: portique, antichambre, antichambre des valets de chambre, premier salon, grand salon. » Le palazzino avait gardé son nom d’Hôtel du prince de Salm jusqu’en 1802, quand à cette date, la Légion d’Honneur ayant été créée par la loi du 19 mai, il fut consacré à l’administration de la chevalerie nouvelle, et son inauguration célébrée le 14 juillet 1804. — - On sait par M. Darcel ( les Musées et les Arts pendant la Commune ) que le pétrole de mai 1 87 1 respecta à peu près, Dieu merci, les façades de ce palais, et, en fait d’œuvres d’art vraiment regrettables, ne détruisit à l’intérieur qu’une charmante cheminée de marbre blanc ornée de bronzes ciselés qu’on attribuait à Gouthière.

Donc le fameux dimanche où sentant s’approcher le départ de M. de

Fourtou, je m’enfermai au Palais-Royal, avec le chef et le sous-chef du bureau des Beaux-Arts, G. Lafenestre et Mayou, pour rédiger d’affilée et soumettre à l’approbation du ministre les rapports relatifs à Y Inventaire des richesses d'art de la France et au Prix du Salon , je fis venir M. Mortier et lui annonçai que j’étais prêt à proposer au Ministre la décoration du Palais de la Légion d’honneur, à condition toutefois de m’en charger complètement, et même à y consacrer une somme supérieure à celle qu’il attendait de nous. En même temps j’envoyais, rue de Grenelle, le rapport suivant :

« Monsieur le Ministre,

« Si nombreux que soient les travaux de peinture monumentale que vous avez bien voulu commander pour l’église Sainte-Geneviève, vous n’avez pu, par la distribution de ces peintures, donner satisfaction à tous les artistes que la nature élevée de leur talent désigne aux encouragements de l’Etat et qu’il serait, plus que jamais, regrettable d’abandonner au milieu des difficultés de l’heure présente.

« Le palais de la Grande Chancellerie de la Légion d’Honneur, ce chef-d’œuvre de l’architecture civile du xviuc siècle, dont la reconstruction est aujourd’hui achevée, m’a paru fournir à l’administration une occasion précieuse d’utiliser immédiatement le concours de quelquesuns de ces artistes. En effet, deux coupoles, quatre plafonds, plusieurs panneaux de dimensions diverses, offrent dans ce palais un champ assez vaste oü se peuvent déployer à l’aise les facultés des peintres doués du sentiment décoratif et de l’amour du grand art.

« C’est dans cette pensée, Monsieur le Ministre, que j’ai l’honneur de soumettre à votre signature les arrêtés ci-joints, confiant à MM. Maillot, Sirouy, Laurens, Bin, Ehrmann, Ranvier et à Mme Escallier les travaux dont il s’agit.

« Si vous voulez bien, Monsieur le Ministre, revêtir de votre approbation le présent rapport, qui n’est à vrai dire que le corollaire du rapport déjà approuvé par vous sur les peintures de Sainte-Geneviève, vous aurez, je le crois, donné au grand art, dans notre pays, une des pdus vigoureuses impulsions qu’il ait reçues depuis longtemps et attaché votre nom à l’accomplissement de deux œuvres d’un caractère éminemment national et patriotique.

« Veuillez agréer, etc.

« Le Directeur des Beaux-Arts,

« Approuvé :

« Ph. de Chknnevières.

« Le Ministre de F Instruction publique , des Cultes et des Beaux-Arts ,

« De Fourtou. »

Dans ce bel ensemble de travaux à exécuter, j’attribuais à Maillot la décoration de la coupole du grand salon; à Sirouy, les importants pendentifs de cette même coupole; à Bin, un grand concert pour le plafond de la salle à manger; à J. -P. Laurens, la petite coupole de la salle des Chanceliers; à Ehrmann, le plafond du salon des Muses; à Ranvier, le plafond de la salle de l’Aurore; à Mmo Escallier, les panneaux de fleurs ou d’attributs pour les dessus de portes de ces deux dernières salles; à Yvon, un tableau d’après la grande esquisse de Gros, conservée au musée de Versailles et représentant la distribution de croix faite aux artistes par Napoléon 1er; à Viger-Duvignau, une copie du tableau de Debret : Première distribution de croix dans l’église des Invalides ; à Fournier, une copie du tableau de Hennequin : Distribution des croix au camp de Boulogne.

Enfin, pour le petit salon d’attente, six panneaux en hauteur, représentant les maisons relevant de la Grande Chancellerie; à P. Flandrin, vue de la maison de Saint-Denis ; à Al. Desgoffe, vue de la maison de la Légion d’honneur aux Loges; à Lansyer, vue du palais du quai d’Orsay; à Navlet, vue- de la maison de la Légion d’honneur à Ecouen ; au même, intérieur de la grande salle du château d’Ecouen; à Chardin, intérieur de la chapelle du château d’Ecouen.

Deux de ces peintres, Th. Maillot et J. -P. Laurens, étaient choisis, quelques mois plus tard, pour remplacer au Panthéon J. -Fr. Millet et Gérome. Le premier, pour décorer la chapelle de sainte Geneviève, m’était désigné par les naïves et délicates peintures de sa chapelle de Notre- Dame ; le second, pour traiter le sujet funèbre des derniers instants de la patronne de Paris, m’était indiqué par la suite de tableaux tragiques où depuis longtemps se complaisait son pinceau vigoureux et srandissait sa popularité.

Il m’a paru que pour bien faire connaître la pensée de chacun des artistes employés à la décoration du palais de la Légion d’honneur, je ne pouvais mieux m’y prendre qu’en demandant à chacun la description de son œuvre personnelle; c’était le parti que j’avais déjà adopté pour mon travail sur le Panthéon, et qui m’avait si fort réussi, il y a trente ans, quand je m’adressai à Eug. Delacroix pour sa description du plafond de la galerie d’Apollon.

Voici tout d’abord la note de Th. Maillot sur sa coupole du grand salon rond, qui donne sur le quai d’Orsay :

« Institution de l'Ordre de la Légion d'honneur. La Victoire (avec des ailes, malheureusement !) passe au cou de Napoléon Ier, fondateur de l’ordre, le collier de grand-maître. Assise sur les marches du trône,

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l’Équité désigne parmi les plus braves les généraux Masséna et Murat. J’ai placé, avec intention, ce dernier, qui fut roi, parmi les soldats qui acclament l’empereur; sur le second plan, Davout à cause de la campagne de Prusse et Lefèbvre. Derrière, à gauche, un blessé soutenu par un aumônier. A droite, les savants, les magistrats, les artistes, Portalis assis, Monge en costume de sénateur, Cuvier, Lacépède, David et son élève Ingres (profil). — Beaucoup d’illustrations françaises manquent dans ma composition. J’étais lié par l’époque et le fait que je devais représenter. Elles ont trouvé naturellement une place dans les autres peintures décoratives du palais de la Légion d’honneur. »

Puis la note de Sirouy sur les pendentifs du même grand salon :

« Quatre tympans et quatre grisailles.

« i° Charlemagne. — Charlemagne, couronné par la Victoire, reçoit la soumission des Saxons. — Les envoyés du pape reconnaissent sa suzeraineté sur les Etats de l’Église. Le calife Haroun-Al-Raschid lui envoie des ambassadeurs avec de riches présents. — Alcuin fonde l’Académie du palais.

« 2° François /or. — Budé, protégé par Marguerite de Valois, reçoit les lettres patentes pour la création du Collège de France. Côté gauche : Pierre Lescot et Jean Goujon travaillent ensemble au plan de la Fontaine des Innocents; près d’eux Jean Cousin et Pierre Bontemps, puis Philibert Delorme avec Germain Pilon et Michel Colomb, Clouet, Palissy. Côté droit : le cardinal du Bellay présente Rabelais (i). G. du Bellay et Malherbe; Bayard et l’amiral Chabot. — Au fond, Ambroise Paré avec Amyot et Ronsard.

« 3° Louis XIV. — La France réunit au domaine de la couronne l’Alsace, la Lorraine et la Franche-Comté. Côté droit : Louvois, Bossuet, Poussin et Lesueur, Puget, Mansard. Derrière le roi, Mazarin et Colbert. — Pierre Corneille causant avec Molière, Mme de Sévigné et La Fontaine. Au second plan, Pascal, Racine et Boileau. Côté gauche : Turenne et Vauban, Condé, Villars. — Duquesne, Tourville et Jean Bart.

« 4° Napoléon /c'r. — Sous son inspiration, la Loi écrit le Code civil. La Force terrasse l’Anarchie. Côté gauche : Jacquart, Philippe de Girard et Oberkampf. Au-dessus, Cuvier avec Monge, Laplace, Berthollet et Thénard. Côté droit : David et Gros, Prudhon, Houdon ; au second plan, Méhul avec Chateaubriand et Mme de Staël; puis le prince Eugène, Murat, Masséna, Larrey.

(i) Rabelais accompagna du Bellay en Italie comme médecin, et il dut à sa constante amitié de n’être pas inquiété pour ses ouvrages.

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« Quatre grisailles : i. Sainte Geneviève. — 2. Jeanne d’Arc. — 3. Duguesclin. — 4. Bayard. » Les esquisses de ces tympans et grisailles ont été exposées au musée des Arts décoratifs, mai 1882. »

Voici la charmante page et très curieuse que je tiens de la plume de J. -P. Laurens ; combien d’écrivains de métier n’auraient pas su lui donner un pareil tour !

« J’ai bien peu de choses à vous dire, cher monsieur et ami, sur le sujet qui vous intéressse relativement au travail de la Légion d’honneur. En me le commandant, vous m’aviez donné le programme vousmême : c’est V Institution de l'ordre. C’était mon premier essai de peinture murale; aussi ai-je passé deux mois bien agréables dans cette jolie salle du Livre d'or , sous la petite coupole plate où la lumière n’arrive malheureusement que par reflets très affaiblis; c’est, du reste, le sort de toutes les coupoles, de tous les plafonds. Cette raison m’a obligé à combiner mes tons et mes colorations en vue de l’éclairage du soir. J’avais demandé au général Vinoy de ne pas m’oublier à la première soirée qu’il donnerait. Mais j’attendrai longtemps avant de voir les effets de ma peinture. Ce palais, qu'on ne peut visiter le jour, semble condamné à rester silencieux et noir la nuit.

« Si on l’éclaire un soir, quel effet produira mon œuvre à la lumière du gaz ? Comment jouera la note rouge de l’habit du premier consul ? Ne regretterai-je pas d’avoir éludé le conseil du brave chancelier, qui désirait tant voir Bonaparte « tout de vert habillé »?

« Ce personnage, assis sur son trône de marbre, dominant la scène, lit le décret de l’Institution de l’ordre. Plus bas, sur des sièges incrustés dans la pierre, j’ai placé les grands chanceliers : Lacépède, Macdonald, Exelmans, Duprat, Mortier... Ce dernier, qui relie le groupé occupant la circonférence de la coupole, me rapipelle un mot du général Vinoy, qui, trouvant singulier d’avoir osé mettre des épaulettes à Mortier, m’en demanda la raison... Comme je restais interdit d’une pareille objection : « 11 faudra donc que je le décore », ajouta-t-il. Le brave guerrier avait pris son ex-collègue pour M. Mortier, l’architecte restaurateur du palais. Simple distraction.

« Au centre, j'ai voulu figurer la renommée par le Génie ailé qui tient le Livre d’or, sur lequel la France, personnifiée dans cette femme à la draperie rose, inscrit des noms, sans doute celui du général Vinoy, qui méritait bien de passer avant son architecte. J’ai voulu asseoir cette représentation de la France sur un épais tourbillon de fumée que vient de donner le canon, dont on voit la gueule encore fumante à gauche du trône, au bas du marchepied.

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« Toute la composition est là. Dans si peu d’espace j’aurais craint d’apporter de la confusion en augmentant le nombre de mes personnages, toujours fidèle à mon principe que l’inutile est invariablement nuisible. »

M. Em. Bin a bien voulu écrire pour nous la description suivante de son plafond de la salle à manger des grands appartements du palais de la Légion d’honneur :

« Harmonie. — Au centre d’un ciel lumineux, Apollon, dieu de l'intelligence et des arts, préside un concert céleste, qu’il dirige avec le plectrum de la main droite; de la gauche il s’appuie sur sa lyre. Il est entouré des divers genres de musique : guerrière, sacrée, pastorale et héroïque; cette dernière représentée par Orphée, fils d’Apollon. A droite du spectateur est l’Abondance, à gauche la Renommée; en haut au centre est la Paix. Toute cette partie est traitée en allégorie et se voit par l’ouverture centrale du plafond réel ou impluvium , qui est formé par une balustrade; on voit une sorte de portique décoratif en perspective curieuse sur un plan un peu en arrière. Sur la balustrade réelle sont groupées des figures grandeur naturelle, vêtues en musiciens florentins, qui jouent de divers instruments : violons, guitares, mandolines, hautbois. Près d’eux sont des personnages qui écoutent le concert. Sur la balustrade divers objets, un tapis oriental pendant en dehors. Une musette de velours et d’ivoire, posée sur ce tapis, est prise par un jeune homme qui se penche en dehors de la balustrade. Toute cette partie, traitée comme chose réelle, fait un contraste violent avec toute la partie allégorique et idéale. »

Dans le catalogue du Salon de 1877, voici sous quels auspices de grand poète François Ehrmann avait présenté son plafond au public : « Les Muses. — Après leur naissance, elles s’avancent vers l’Olympe, en déployant la douce harmonie de leurs chants. Les échos de la terre répètent leurs accents et le bruit cadencé de leurs pas. — Hésiode, Théogonie. »

Un ami lui avait trouvé cette séduisante citation. En réalité, c’était le renversement de l’idée qui avait inspiré son œuvre, et qu’en advint-il? C’est qu’en un feuilleton à propos du Salon, un critique qui ne voulait point de mal à l’artiste décrivit ses figures comme remontant au ciel. Quand je vous disais qu’il n’était rien de tel qu’une sincère explication de sa pensée fournie par le peintre lui-même; nous l’avons demandée à Ehrmann et voici celle que nous tenons de lui : « Apollon sur son char éclaire le monde et pour réjouir le cœur des hommes leur envoie les Muses ; obéissant à leur père, elles descendent lentement de l’Empirée.

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La Danse et la Musique, qui les premières ont touché terre, ouvrent la marche, bientôt suivies de la Poésie lyrique mollement couchée sur un nuage. Le groupe de l’Épopée, de la Tragédie, Comédie et Histoire flotte entre ciel et terre, tandis que l’Éloquence et les Sciences semblent s’attarder encore dans les nuages. »

Ehrmann avait dix fois recommencé son esquisse dont il ne pouvait arriver à se contenter; il a à mainte reprise consulté Galland. C'était à désespérer de le voir se mettre à l’œuvre définitive, tant ces braves cœurs étaient résolus à bien faire. Aussi leur en ai-je gardé à tous une reconnaissance profonde.

Quant à J.-V. Ranvier, le peintre ingénieux et poétique qui avait décoré tant de pièces de céramique de ses inventions charmantes avant de se dépenser tout entier, durant quatre années, à l’exécution très caressée des belles figures rayonnantes de lumière qui remplissaient sa grande toile, il avait confié à son ami Louis Rambaut le soin de décrire son plafond de Y Aurore dans le huitain suivant, que l’on retrouve au catalogue du Salon de 1878 :

L’Aube fraîche se lève, et, fuyant ses clartés,

La Nuit silencieuse emporte dans ses voiles L’indolent souvenir des molles voluptés Et les songes épars dans l’ombre et les étoiles !

Debout! voici le Jeur, pur, ardent et joyeux!

La vie, en s’éveillant, envahit l’air sonore Et ses bruits éclatants se mêlent, dans les cieux,

A l’éclat rayonnant et calme de l’Aurore.

Il m’a été assez amèrement reproché, par des journalistes et des politiques, qui. ce jour-là n’étaient pas dans toute leur bonne foi, d’avoir éparpillé mes commandes sur des artistes de talents les plus divers, au grand préjudice des monuments à décorer (1), pour que j’aie le droit de rappeler ici que mon but, durant toute ma direction, fut surtout de remettre en honneur le principe de la grande décoration monumentale, et d’y préparer ou d’y exercer les peintres de quelque renom, ceux qui me semblaient, par la nature de leurs études précédentes, pouvoir rendre de vrais services à cette noble cause, trop négligée depuis le commencement du siècle. Si l’on excepte Delacroix à la Chambre des députés et

(1) Il est certain que, dans l’affaire du Panthéon, la préoccupation du monument lui-même a été l’un de mes moindres soucis; je né pensais qu’aux peintres et aux sculpteurs et à leur bon emploi, à un concours, je l’ai dit et redit, entre les chefs de l’école. MM. tel et tel en parlent aujourd’hui avec une aisance quelque peu hypocrite ; mais au point où en était alors la renommée de Puvis que son travail au Panthéon a justement tiré de pair, je les aurais défiés, tous les premiers, de confier l’ensemble de la décoration au seul Puvis de Chavannes. Et où en voyaient-ils alors un assez grand pour avaler tout le morceau qui est énorme? On s’est plaint de la lenteur des artistes. C’eût été dans la main d’un seul la besogne d’un demi-siècle.

au Sénat, Chassériau au palais de la Cour des comptes, Lehmann à l’Hôtel de Ville, Baudry à l’Opéra et à l’hôtel Paiva, Puvis de Chavannes aux musées d’Amiens et de Marseille, ce n’étaient point, à vrai dire, des œuvres décoratives qu’avaient accomplies nos peintres, mais des tableaux selon la donnée commune, dont ils avaient rempli les églises de Paris. Ma pensée était de réveiller la peinture murale et de tourner de ce côté les souples aptitudes de notre jeune école. C’est ainsi que pour la Légion d’honneur, sauf Bin, qui avait fait ses preuves dans un monument de Suisse, les artistes désignés, Ehrmann, Ranvier, Maillot, Laurens, Sirouy, MDie Escallier, étaient appelés pour la première fois à des travaux de coupoles, de plafonds, de pendentifs ou de dessus de porte, en un mot à obéir aux lois de l’architecture, qui est le principe même de l’art décoratif (1). Par malheur, en cette occasion, il se trouvèrent avoir affaire à l’homme qui sut leur rendre les relations nécessaires si insupportables, et la confiance mutuelle tellement impossible, que l’œuvre en souffrit, et c’est à quoi il faut s’en prendre du manque de justes proportions entre les figures des plafonds de Ranvier, d’Ehrmann et même de Bin et la dimension et la hauteur des salles auxquelles elles étaient destinées; les peintres refusaient, à bon droit, tout contact avec l’architecfe, quand architecte et peintres auraient dû s’entendre entre eux pour essayer en place, dix fois au besoin, le carton et les ébauches des grandes toiles conçues par les artistes.

Ces trois plafonds exposés successivement, celui de Bin au Salon de 1876, sous le titre Y Harmonie, — celui d’Ebrmann au Salon de 1877, — celui de Ranvier au Salon de 1878, — y obtinrent tour à tour un

(1) Mes quatre années de direction se sont consumées, je le répète, en essais de toute sorte, que je jugeais profitables à l’avenir de l’administration des arts. Mon but n’a cessé d’être d’essayer des peintres, d’essayer des sculpteurs, de les ramener à l’application d’arts oublies, tels, par exemple, pour les paysagistes, que les modèles de cartons pour les verdures en tapisserie, et ce fut l’objet de ce concours ouvert entre ce qui restait de peintres capables de concevoir ce qu’on appelait précédemment un paysage historique, pour les panneaux destinés à décorer les entre-fenêtres du grand escalier du Luxembourg et qui devaient être traduits en tapisserie aux Gobelins et à Beauvais. Qu’on ait ramené depuis ces paysages à une certaine unité de composition, de ligne d’horizon, même de coloration, très bien, et c’était la conséquence naturelle d’une ordonnance générale à adopter avant l’exécution. Mais je n’eusse jamais pense que l’on pût me faire un crime du concours lui-même, car sans lui on serait encore à savoir à qui nos manufactures peuvent s’adresser avec quelque confiance pour inventer et colorier un modèle de ce genre. Un peu plus d’indulgence, messieurs, et de reconnaissance pour qui vous a préparé des hommes, si vous savez vous en servir ; et j’en doute à voir combien peu vous avez, depuis cinq ans, su tirer profit de l’expérience acquise par mes peintres de la Légion d’honneur; car si Ehrmann a enlevé de haute lutte, et non point par votre confiance, mais par le concours, son grand carton pour les Gobelins, vous avez laissé parfaitement inutiles la science et l’expérience acquises par Ranvier dans sa grande peinture de l’Aurore.

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succès très grand et très mérité. Les vastes toiles s’épanouissaient là à Taise et au large, en belle et pleine lumière sur les parois du grand salon central, et personne ne songea alors à leur demander ce qu’elles diraient dans la perspective plus étouffée des salles assez basses du palais de la rue de Lille. Deux des panneaux de Mme Escallier avaient déjà paru au Salon de 1875. Ehrmann et Ranvier, pour justifier leur coup d’essai et montrer que du premier effort ils étaient passés maitres consommés dans le sentiment décoratif, ne s’étaient, je l’ai dit, soustraits à aucune peine ni à aucun patient tâtonnement.

Leurs œuvres leur eussent valu la décoration à tous les trois (Bin et Ranvier furent tous deux chevaliers en 1878), si Ehrmann ne m’avait demandé d’arrêter ma sollicitation auprès du bon grand chancelier; sa croix lui vint plus tard, par un chancelier qui lui convenait mieux apparemment, et pourtant, en vérité, quel homme excellent que celui auquel ils avaient alors affaire, et où en trouvera-t-on jamais un plus pressé de jouir des travaux de ses artistes et d’en faire parade dans sa maison ! Encore un coup, ce triste M. Mortier a tout gâté. Autrement qui n’eût été charmé de la bonhomie du brave général Vinoy ? Celui-là ne cédait à personne le soin de faire les honneurs de ses salons et de ses peintres ; il vous précédait coiffé de sa calotte, et le pied encore leste, et ses petits yeux bleus clignotant, dans les escaliers les plus difficiles du bas en haut de son palais, jusqu’au niveau de l’échafaudage sur lequel Maillot travaillait à sa coupole; il savait par cœur les personnages de Sirouy; il se mirait dans les vues de Saint-Denis et d’Ecouen. C’était la meilleure préoccupation de ses journées. On aurait bien dû le laisser mourir, cet héroïque soldat, dans le brillant logis qui lui devait un si prompt relèvement. Mais notre époque n’a plus de ces générosités de justice nationale; 011 a bien permis à Barbet de Jouy de sortir du Louvre qu’il avait sauvé en mai 1871, et même qui niera qu’on l’ait poussé par les épaules? O temps bas et lâchement sournois, hypocrite ennemi de tout dévouement, ingrat avec bonheur de tout service rendu à la patrie! Je n’ai plus, le vieux général parti, voulu remettre les pieds dans cette maison, dont j’aurais été obligé de solliciter piteusement l’entrée, et ou personne n’aurait connu le nom de celui qui en avait fait décorer tous les panneaux et toutes les voûtes.

Je retrouve dans le journal la Liberté , à la date du ior juillet 1875, l’article suivant, intéressant comme description du tableau d’Yvon, mais qui n’a qu’un tort, celui de ne pas rappeler que la composition de l’œuvre appartient à Gros, dont la grande ébauche se conserve au musée de Versailles.

« La décoration intérieure du palais de la Légion d’honneur avance rapidement. D’ici à deux ou trois jours, on placera dans le grand salon un tableau d’Yvon qui est une des plus belles œuvres du maître qui a peint la Prise de Malakoff. Ce tableau représente Napoléon Ier distribuant la croix d’honneur aux artistes après l’Exposition de 1808.

« D’un tableau officiel, Yvon a su faire une page dramatique, vivante et chaude où revit tout entière une époque qui fut glorieuse dans les arts de la paix autant qu’héroïque sur les champs de bataille. Au milieu du tableau apparaît l’empereur tout puissant, dont les traits déjà plus calmes que ceux du général de l’armée d’Italie, ont encore le juvénile rayonnement qui animait la physionomie du premier consul. Derrière lui se pressent en leurs costumes éclatants les généraux et les dignitaires, parmi lesquels on distingue Denon, Duroc et Murat. A la droite de l’empereur, 011 aperçoit l’impératrice Joséphine et la reine Hortense tenant par la main un jeune enfant, le frère aîné de Napoléon III, qui fut tué, comme on sait, en combattant pour l’indépendance de l’Italie. Sur la gauche, voici les peintres appelés à recevoir les récompenses; celui qui, le premier, s’incline devant le vainqueur d’Austerlitz est David, auquel on remet la croix d’officier; après lui on reconnaît Gros avec sa figure admirable, sa beauté virile; puis, Gérard, Guérin, Carie Vernet, Girodet, le sculpteur Cartelier, et dans le coin, Prudhon, qui semble modestement vouloir se dérober à son triomphe. La scène se passe dans la grande galerie du Louvre. O11 retrouve sur la muraille les deux chefs-d’œuvre du Salon de 1808 : la Justice poursuivant le Crime et le Portrait du général Lasalle , par Gérard. Dans le lointain, la foule qui emplit la salle de l’Exposition acclame l’Empereur et salue de ses bravos les artistes récompensés.

« Encore une fois, cette toile magistrale, d’une composition très grandiose et très simple en même temps, est une des œuvres remarquables du peintre illustre qu’on a nommé l’Horace Vernet du second Empire... »

Alors que je m’inquiétais de trouver pour les derniers lithographes une besogne qui put remettre en honneur leur art quasiment disparu, je pensai que le mieux était d’appliquer leur talent à la reproduction d’œuvres contemporaines, et de même que je projetais de faire graver par les aquafortistes les vastes compositions du Panthéon pour la Chalcographie nationale, je me dis que la traduction sur pierre des coupoles et plafonds du palais de la Légion d’honneur formerait un ensemble d’estampes analogue à ce que le xvmc siècle avait fait pour les peintures

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de Le Sueur et de Le Brun à l’hôtel Lambert. J’en parlai à Sirouy, à la fois peintre et lithographe, qui n’eût certes point été fâché de reproduire ses propres peintures. Il se mit en quête et ne tarda pas à m’apprendre que Lemercier, le fameux imprimeur de lithographie, était disposé à entreprendre sur la palais de la Légion d’honneur une publication complète, à laquelle la direction des Beaux-Arts n’aurait plus eu qu’à souscrire avec quelque largesse, sans charger son budget du fardeau complet. Je reçus à ce propos la visite au Palais-Royal de l’homme de confiance de la maison Lemercier. Ils comptaient, me dit-il, sur l’appui de la grande chancellerie. Mais l’affaire traîna en longueur et finalement n’aboutit point. Je le regrettai, car de même que j’aimais les commandes formant groupe, j’aurais aimé les publications formant un corps d’intérêt solide, et il serait resté par là un livre faisant date et présentant dans son ensemble une entreprise de décoration d’un palais d’espèce historique dans la seconde moitié du xixc siècle.

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