LE MARÉCHAL ET LA MARÉCHALE
d’Ingres et d’Ary Scheffer, la Vierge à l'hostie et la Sainte Monique; plus une charmante Vierge en marbre de Le Harivel-Durocher, Ecce ancillci Domini , jadis acquise pour l’oratoire de l’impératrice ; — deux excellents tableaux, Y Ascension de Jouvenet et le Saint Luc peignant la Vierge de Mignard, avaient été envoyés du Louvre à Versailles pour la chapelle dé la présidence. C’est de cette époque que datent les commandes à Mazerolie et à Galland, pour le môme palais de l'Élysée, d’une série de panneaux à exécuter aux Gobelins. Mais la maréchale ne connaissait notre direction des Beaux-Arts que par les porcelaines de Sèvres que nous fournissions incessamment à ses loteries de bienfaisance ; tout ce que je pus, ce fut de l’intéresser à l’école gratuite de dessin pour les jeunes filles que gouvernait Mlle Marandon de Montyel. J’eus l’honneur d’y conduire un jour Mme la maréchale, qui parut charmée de sa visite et montra là toute sa gracieuse bienveillance. Quelques mois après, l’école de Mlle Marandon envoyait à la duchesse de Magenta un album composé de ses plus habiles dessins et eaux-fortes, qui fut le premier produit de ce concours de fin d’année que j’avais eu la pensée d’y instituer. — Aux Salons, la maréchale n’était attirée que par les peintures douces et léchées; c’est dire que quand elle se résolut à faire exécuter son portrait pour l'Exposition universelle de 1878, son choix tomba naturellement sur le pauvre Cot, qui vient de mourir dernièrement, et qui jouissait de la plus honnête clientèle du faubourg Saint-Germain, vrai pays de la duchesse. Cot ne manquait pas dans ses portraits d’une certaine fermeté, mais sa peinture n’était pas claire et ne trouvait pas en elle-même sa lumière. Aussi quand, au Champ de Mars, je lui choisis sa place, qui, sans égard pour la valeur de l’œuvre, devait être, avant tout, étant donnée la qualité du personnage, une place d’honneur, je fixai le portrait au milieu ’de la salle principale, vis-à-vis du grand triptyque de saint Louis par Cabanel. Cette place était superbe, le cœur même de l’Exposition, mais regardait le Nord. Le peintre, furieux, et qui ne connaissait que sa toile, s’en alla trouver Mme de Mac-Mahon, laquelle me dépêcha le marquis d’Abzac. Je courus à l’Élysée, et fis entendre à la maréchale que son portrait, excellent comme modelé et comme arrangement, serait noir partout et que le peintre n’y gagnerait rien, et que nous en serions pour notre manque de convenance. Elle accepta pleinement mes raisons et je me crus tranquille. Mais point, nouvelle insistance m’arrivait le lendemain par M. d’Abzac, au nom de la maréchale, qui, cédant au peintre, consentait à être placée dans un mauvais coin de la salle voisine, pourvu que la peinture regardât le Midi. Ma foi ! je tins bon et le portrait resta à sa place d’honneur; mais je ne tardai pas à comprendre, par la mine des aides de camp, que la présidente me gardait rancune de cette résistance aux exigences égoïstes et inconsidérées de son peintre et aux dernières démarches de ses officiers, et l’heure de ma retraite étant
venue à sonner vers ce moment, je sentis que nul regret de l’Élysée n’accompagnait mon départ et que qui me succéderait y serait mieux accueilli. En quoi vraiment ils avaient tort, car je les avais servis de mon mieux, et j’avais pour eux une sincère et secrète sympathie. On m’avait bien assuré que celui que nous appelions tous le bon maréchal n’était pas né très sensible, ni attaché indissolublement à ses amis les plus dévoués ; mais la sensibilité n’a jamais passé pour vertu obligatoire chez un soldat ni chez un politique ; et, au demeurant, l’on peut dire que son gouvernement, tout du moins durant ses cinq premières années, sut garder, comme sa propre personne, une très digne et honnête tenue; gouvernement de gentleman; qu’on n’y parla de rien de bas; que le pays, tout harcelé qu’il fût déjà par. les misérables piailleries du dedans et par les pièges du dehors, y fit constamment bonne figure, intègre, sans arrogance ni platitude; et qu’enfin rien ne ressemble plus que cette difficile période, par sa probité et sa bonne volonté, à cette autre époque admirable et à jamais regrettable de la Restauration, dont le maréchal et la maréchale, par leurs habitudes, vraiment nobles et généreuses, de l’Élysée, leurs mœurs droites, polies et hautement désintéressées, et jusque dans le menu de leur mobilier et de leur simplicité de bonne aristocratie, ont pu rappeler à la France les saines et dernières traditions.