GH APURE VIII
Nieuwerkerke arriva au Louvre, ce corps vraiment étonnant de conservateurs, tels que notre musée national n’en avait jamais vu, et tels que peut-être il n’en verra jamais plus, étaient entrés avant lui dans la maison : Longpérier et Laborde en 1847, Villot en 48, Rougé et Reiset en 49. Le branle général était donné par la Révolution de 48, et déjà, en 47, M. de Cailleux se sentant la main forcée par les travaux et les critiques du dehors, je ne cite que ceux d’O. Mundler et de CL Tarral, avait chargé E. Soulié de préparer les premiers éléments d’un catalogue érudit des tableaux du Louvre (on en trouverait les épreuves, bien rares il est vrai, soit dans mon exemplaire relié que doit posséder la bibliothèque de l’Ecole des beaux-arts, soit dans l’exemplaire qu’aura certainement conservé la famille de Soulié). A peine en possession de la charge de conservateur, Villot . reprit activement la besogne interrompue de ce catalogue, cette fois avec l’aide si précieuse et si sûre d’Eug. Daudet; le livret de la partie italienne était complet quand Jeanron s’avisa de vouloir escamoter à son profit l’œuvre très laborieuse de Villot, en la publiant sans nom d’auteur, et préalablement en la faisant éplucher et commenter par Kollof, le bibliothécaire des musées ; et la querelle en était là, quand survint, fort à point pour Villot, la nomination de M. de Nieuwerkerke. — Le classement chronologique des tableaux dans la grande galerie avait suivi la même marche, et non, je m’en souviens, sans résistance comique de la part des gardiens, de ce pauvre vieux Tubœuf notamment, qui ne voulait pas admettre que l’on touchât au Déluge de Girodet. Il était accoutumé à voir le Déluge depuis son entrée au Louvre, sous la Restauration, dans le même place, vis-à-vis la porte d’entrée du grand salon ; il aimait mieux quitter le musée et ses galons que de décrocher M. Girodet de son clou traditionnel. Et dans les autres départements du Louvre, les conservateurs ne perdaient point leur temps, tout en se faisant, Longpérier et Laborde, une guerre cachée et enragée ; mais les dessins, mais la chalcographie, mais les antiquités assyriennes et égyptiennes commençaient à se remuer fort sous leur vieille poussière; M. de Nieuwerkerke profita de cette première généreuse poussée, qui était toute, il faut le dire, dans le bon sens des choses, et mit l'ordre et le bel ordre, comme il l’entendait, dans les développements de la maison : c’est par son approbation que le Louvre montre aujourd’hui les salles et galeries françaises, la galerie des sept-mètres, la galerie d’Apollon, la galerie Lacaze, la salle des bronzes, toutes les salles des dessins et des pastels, le musée Sauvageot, les grandes galeries basses d’Assyrie et d’Egypte, et des sculptures modernes, et le remaniement complet des antiques, et durant quinze ans le musée des souverains.
Ceux qui voudront se rendre compte de ce qu’en son temps, en vingt années bien remplies, de 1850 à 1870, il est entré au Louvre de merveilleuses richesses, s’ajoutant à ce que nos rois avaient accumulé là de prodigieux trésors, n’ont qu’à lire les deux rapports que le surintendant adressa au ministre de la maison de
l’Empereur « sur la situation des musées impériaux pendant le règne de Sa Majesté Napoléon III », — l’un énumérant « les travaux de remaniement et d’accroissement réalisés depuis 1849 dans les musées », et indiquant « les objets d’art entrés dans les collections de 1849 à 1863 ». — l’autre la suite de ces acquisitions, jusqu’en 1868 (1).
Il ne faut pas croire que l’art de montrer en bon ordre et en belle harmonie les œuvres d’art au public, soit un talent secondaire pour un directeur de musée ou un conservateur de collection. Le meilleur du souvenir que l’administration de M. de Nieuwerkerke aura laissé d’elle-même au Louvre aura tenu à son mérite d’arrangeur et à la savante distribution à laquelle il aura présidé, des merveilles de l’art entre les salles et galeries de son palais. Mais aussi comme il a été admirablement secondé par Villot, dans le grand salon et la salle des septcheminées, — par Reiset, dans la grande galerie, et la galerie des sept-mètres, et les grandes salles françaises, et dans la salle Lacaze, et dans la série impeccable des salles de dessins, — par Longpérier dans les galeries des antiques, et particulièrement la salle des Empereurs, et les galeries des antiquités égyptiennes et assyriennes et, les salles Campana, et l’ancien musée Charles X, — et par Emm.de Rougé dans les salles à lui dévolues de cemêmemusée CharlesX, — et parBarbet dejouy dans la galerie d’Apollon et le musée de sculpture moderne, et le musée des Souverains, — par Morel Fatio dans son musée de marine. Le Louvre vivra longtemps encore sur ces magnifiques ordonnances de nos collections diverses ; on pourra, par relâchement inévitable, les gâter peu à peu; mais l’arrangement premier fut d’un goût prodigieux, et on peut dire que, vers la fin de l’Empire, cette maison, la plus splendide d’Europe, si bien tenue, si proprement luxueuse, où tout jusqu’au choix et à la mine des gardiens avait si grand air, et où l’on sentait que l’œil du maître veillait à tout, n’avait point sa pareille au monde, et
(1) Rien que dans son premier rapport, dans la seule période de janvier 1850 à 1863, le surintendant pouvait s’enorgueillir à bon droit d’avoir vu notre collection nationale « augmentée d’environ vingt mille objets d’art, sans tenir compte des collections dont se composait le musée Napoléon III, — de l’ouverture de salles nouvelles en très grand nombre, — du classement méthodique des peintures et des dessins dans les galeries du Louvre, toutes désormais largement éclairées, — de la réorganisation de la chalcographie et des plâtres moulés, — de la rédaction de catalogues et d’inventaires descriptifs et critiques, et de la fondation, particulière à son temps, du musée des Souverains, du musée américain, du musée ethnographique, du musée Napoléon 111 et du musée de Saint-Germain. » Et sous ce titre de 20,000 objets, il faut deviner l’inestimable collection Sauvageot, les collections Vattier de Bourville, Clôt Bey, les envois de Mariette et du comte de Vogiié, les acquisitions aux ventes du roi de Hollande, de L. Fould, du maréchal Soult, du duc de Morny, d’Ary Sheffer ; viendra plus tard la magnifique donation Lacaze.
Pour l’un de ces rapports de M. de Nieuwerkerke au ministre, Ernest Chesneau avait, s’il m’en souvient, tenu la plume; pour l’autre, Fréd. Villot. Chesneau, recommandé au directeur général par Sainte-Beuve, qui s’intéressait à lui, était venu de Rouen, au sortir d’un régiment de cavalerie. C’était un laborieux, de bonne volonté, point agressif, et qui s’était