CHAPITRE VIII
qu’en regard d'elle, les Offices et le sacro-saint Vatican, le temple des chefsd’œuvre, semblaient des maisons de vieille noblesse tombées en pauvreté.
C’a été un jeu facile et point périlleux, pour les jaloux et les mécontents, — et un surintendant n’en saurait manquer, — delardonner M. de Nieuwerkerke. Tout d’abord, et naturellement, on ne s’est point privé de dire qu’il faisait faire sa sculpture : il est certain que, comme tous ses confrères, il usait du praticien; mais ses modèles, que nous avons tous vus dans son atelier, étaient fort bien pétris de sa main, et de sa main aussi il savait fort bien, sur le marbre dégrossi, jouer de la lime et du ciseau; il était même doué, on peut l’assurer sans trop basse flatterie, d’une adresse extrême, témoin ces petits médaillons de cire colorée dont il fit un temps son amusement, et où l’on était bien étonné de voir les forts doigts de ce géant manier et ajuster, avec une légèreté, une sûreté et une finesse inimaginables, les détails minuscules de ces sortes de médailles. On peut de même ajouter que cet homme, dont l’administration grossit le Louvre de tant de richesses admirables, où son devoir était de s’aider des avis spécialement compétents de ses conservateurs, était personnellement d’un goût et d’un conseil très délicats, même aux choses qu’il n’avait pas étudiées par métier; il avait par nature, en dose plus que suffisante à un administrateur des musées, cette qualité si rare, si rare, du discernement du beau dans les manifestations les plus diverses de l’art. Je l’ai souvent accompagné dans les visites qu’il faisait aux ateliers d’artistes, quelques semaines avant les expositions. 11 s’entendait à
débrouillé vite; il fut, pendant dix ans, chargé des « communiqués » de la surintendance à la presse et des rapports de toute sorte du surintendant avec les journaux; les journalistes avaient même fini pardonner son nom aux entrefilets venant de l’administration; on ne les appelait plus qu ’Ernestine communiqué, comme on disait Anastasie de la censure. Le pauvre Chesneau, très courageux à la besogne, et écrasé d’une nombreuse famille, avait su se faire une situation passable, un gagne-pain suffisant de cette charge bizarre. La vie, après 1870, ne lui fut pas toujours facile; il n’en demeura pas moins fidèle à ses bienfaiteurs. — On peut rappeler, à son propos, que même les officiers un peu effacés et de second plan de la surintendance ne furent jamais les premiers venus. Les secrétaires intimes de M. de Nieuwerkerke furent des lettrés de la valeur de Galoppe d’Onquaire, le poète de la Femme de quarante ans, que je retrouvais plus tard en son petit castel faux-gothique (d’Assainvilliers ?), tout bariolé à l’intérieur de décalcomanie, près du bourg de Rollot en Picardie, dont, par les soins du même poète, la place avait été décorée d’un buste tel quel de Galland, le traducteur d es Mille et une Nuits; — et Frédéric Henriet, le très délicat prosateur du Paysagiste aux champs , et des études les mieux renseignées sur Corot, Daubigny, Chintreuil, les Desbrosses, Villain, etc. Henriet fut, quelques années, attaché au service du catalogue des salons annuels ; il se trouvait dans les salles des Champs-Elysées le jour de la singulière visite de l’Empereur, à l’occasion des refusés du jury de 1863 ; et il m’a dit que l’un des deux officiers qui accompagnaient l’Empereur et que j’avais si mal regardés, n’était ne plus ne moins que le général Lebœuf. Henriet empêcha même, par un mot soufflé demi-haut à l’oreille de Clément de Ris, que l’exposition des tableaux écartés par le jury 11e fût obligatoire pour tous les évincés, ce qui eût pu compromettre, malgré eux, les pauvres professeurs de dessin, lesquels n’avaient pas besoin, en effet, que l’on connût, dans leur clientèle, la mésaventure toujours inquiétante d’un refus.
merveille à louer les peintres par le bon endroit, et à leur indiquer la correction possible, s’il était temps encore pour la correction. Quant aux sculpteurs, c’était plaisir de le voir tourner autour de leurs œuvres, et les féliciter en bon et loyal camarade qui lit nettement les difficultés et les réussites de la ligne cherchée, ou mettre le doigt sur le point faible avec une discrétion et une subtilité et l’autorité d’un professeur.
}e vous jure que les beaux messieurs de la critique opposante qui voulaient ne voir en lui qu’un courtisan et un chambellan, eussent été fort étonnés de le voir à ces heures-là le plus clairvoyant et le plus pénétrant des juges et fort empêchés eux-mêmes de rendre aux artistes des services aussi salutaires.
L’œuvre sculpté de M. de Nieuwerkerke n’est pas nombreux. Je ne reparlerai pas de la statue équestre de Guillaume le Taciturne, à la commande de laquelle la reine de Hollande se montra très favorable, ni du petit groupe de Princesse Bourguignonne à cheval, costume du quinzième siècle, dont on vit longtemps des épreuves à la devanture de Susse ; du jour où il eut installé au Louvre, sous le grand escalier du Nord-Est, son atelier de statuaire, on n’en vit jamais sortir que le buste de l’Impératrice, une jolie statuette de Naïade, le buste délicieux de mademoiselle Reiset, son chef-d’œuvre, et les deux autres bustes de Longpérier et du marquis de Lavalette. N’omettons pas, bien entendu, la statue de Descartes pour la ville de Tours, et la figure équestre de Napoléon Ipr pour la ville de Lyon. J’ai assisté, emmené par M.de Nieuwerkerke, à l’inauguration de ces deux ouvrages, et Dieu sait au milieu de quelles fêtes plantureuses. A Tours, le maire, M. Marne, nous avait offert sa gracieuse hospitalité, et je partis de là pour Nantes, chargé par le directeur général d’une négociation bien délicate et où je devais échouer fatalement, quand j’eusse été le diplomate le plus retors que je n’étais pas : il s’agissait d’obtenir pour le musée des Souverains qui venait d’étre décidé, la concession du cœur en or ayant contenu la relique d’Anne de Bretagne. Vous jugez si avec toutes les formes polies qui devaient envelopper un refus à la pensée favorite du souverain, je fus mal reçu par le député maire de Nantes. Il est certain que, s’il m’eût laissé emporter le cœur d’or de leur reine, le pauvre homme eût été lapidé le lendemain par ses Bretons ameutés, et moi-même eusse été un peu honteux pour lui de sa complaisance.
Pour la cérémonie de Lyon, Barbet de Jouy était du voyage. On se souvient dans quelles conditions fut inauguré le Napoléon à cheval prononçant le fameux mot : « Lyonnais, je vous aime. » C’était au commencement de la fameuse tournée politique du Prince Président se rendant à Bordeaux. Qui n’a pas vu de ses yeux les populations des environs de Lyon s’abattant sur les places et les quais de la ville, à travers les tourbillons de poussière, et leurs frénésies d’enthousiasme grotesques à la fois et entraînantes, et les cris furibonds de : Vive l'Empereur! ébranlant le soir les couloirs du théâtre, tandis que dans sa loge,