CHAPITRE IX
provinces, et aux amateurs de bibelots sur les plus humbles faïenciers de nos plus obscures fabriques. Son point de départ avait été le cabinet des médailles, où il était entré à l’âge de vingt ans ; et Dieu sait comme il a bien joué de cette numismatique, à côté des Dumersan (i), et des Lenormant, et des Saulcy, et des La Saussaye, et des de Witte, s’établissant là un vrai crédit, non par l’épaisseur de ses volumes, car il n’a jamais écrit que de minces catalogues et de plus minces plaquettes, — - jamais on n’a vu à un savant plus léger bagage imprimé, — mais par l’ingéniosité de ses aperçus, et la finesse de ses déductions. Et quand, et comment eùt-il trouvé le temps d’écrire? son cabinet était perpétuellement assiégé de gais bavards ou de confrères en archéologie attirés par sa bonne grâce.
Vers 1850, la Société des antiquaires de France le choisit pour président. Elle battait de l’aile à ce moment et nul directeur par la variété infinie de son savoir et de ses relations ne lui a jamais mieux convenu. 11 enrôla sous la bannière des antiquaires sans perdre de temps, et, pour bien dire, sans les prévenir, tous ceux de ses Collègues, petits et grands, qui lui tombèrent sous la main : Villot, Reiset, Montaiglon, je ne sais qui encore, et votre serviteur; la compagnie était fort honorable et j’y suis resté vingt ans, membre indigne, sans zèle, et tout à fait inutile, ayant en horreur les petits rapports exigés par le règlement et que je rejetais traîtreusement sur le pauvre Montaiglon. Les sociétés savantes, je les adore en principe, et je les ai encouragées de toutes mes forces, mais je n’ai jamais su me mêler personnellement à leurs exercices, et je me suis retiré de celle-là, comme des autres, quand j’ai pu en rencontrer l’occasion décente. Longpérier, lui, s’y dilatait et s’y grandissait, et c’est là qu’il a planté les meilleures racines de sa fortune scientifique et de sa renommée. Elles l’ont, lui et tant d’autres, conduit à l’Institut, par le chemin fieu ri des causeries familières et des communications de courte haleine. 11 joua, pour sa candidature à l’Institut, en 1854, d’une autre rubrique qui lui a réussi plus d’une fois, la rubrique de Sixte-Quint au concile : avec on grand corps, maigre et voûté àsouhait, et sa mine aux traits secs et allongés, il excellait à se faire passer pour demi-mourant; les membres de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, qui savaient d’ailleurs son incontestable valeur, n’eurent rien à refuser à un pauvre diable qui n’avait que quelques mois à vivre ; et Dieu sait combien de confrères il a enterrés depuis lors. Cette santé éternellement chancelante, nous l’avons vue à l’épreuve pendant les deux hivers qu’il consacra à l’étude et au classement du musée Campana, dans les rez-de-chaussée humides du palais des Champs-Elysées, aux brouillards desquels personne 11’eût pu résister huit jours, et où il travaillait du matin au soir en vêtement de demi-saison,
(1) Le père de Longpérier avait été maire de Meaux, et c’est lui que Dumersan, qui avait le fils comme attaché au cabinet des médailles, a mis en scène dans les Saltimbanques :
« Monsieur et Madame le maire est-il content? — Très bien, très bien. »
Il a gâté les admirables dons qui étaient en lui par le manque le plus absolu et comment dirai-je? le plus naturel de franchise et de sincérité. Sa parole constamment gouailleuse et insaisissable, il était impossible de la prendre au sérieux . Le hâbleur se jouait de tous par pur plaisir de scapinerie machiavélique. Il n’est guère de ses camarades du cabinet des médailles et du musée du Louvre qui n’aient gardé souvenir de quelque mauvais tour de son sac ; on ne pouvait lui défendre de se plaire à ses lazzi et ne pas à la fois se tenir en défiance ; d’autant que ce n’était pas un ennemi peu dangereux, toujours prêt à renier ses malices, si machinées de loin qu’elles fussent. Et quel dommage, en vérité! N’était-il pas assez bien doué ? une activité de corps et de tête si infatigable, une intelligence si déliée, un goût si fin, servis par une érudition si bien classée et toujours présente, et toujours en parade; un œil incomparable pour discerner par matière le faux du vrai dans les objets proposés à ses acquisitions ; l’instinct des plus nobles et des plus heureux arrangements dans l’organisation de ses salles et de ses vitrines. Rien ne lui manquait pour être tout bonnement un conservateur modèle dans le département qu’il s’était choisi, rien si ce n’est d’appliquer au bon ordre des inventaires et à la publication des catalogues de ses antiques l’esprit de suite qu’il mit, vingt ans durant, à se dérober à de telles besognes essentielles, qui mettaient le surintendant dans une situation des plus embarrassantes devant ses ministres.
La garde des antiques de notre collection nationale a toujours exigé chez le Conservateur une aptitude et une éducation spéciales. Et cela se sent si bien, que, même dans les jours de révolution, où les affamés croient le moment venu de renouveler à leur profit le personnel scientifique des musées, vingt candidats se présenteront pour la conservation de la peinture, contre un pour la garde des sculptures antiques. Il faut même, pour concourir à ce poste, une parfaite innocence ou un imperturbable aplomb. C’est ainsi qu’en 1848, je n’ai vu que cet honnête Hipp. Lazerges, le peintre, qui, désireux inconsciemment de se caser n’importe en quel coin du Louvre, se soit proposé à Jeanron, sans grande insistance du reste, comme conservateur des antiques. Il est vrai que, quelques jours après, un autre non moins galant homme, le paysagiste Jules André acceptait, avec la plus tranquille assurance, la garde des dessins du Louvre, à laquelle il n’était guère mieux préparé, et que son honnêteté foncière ne lui permit pas de garder longtemps. Mais aux heures révolutionnaires, les artistes ne se rendent guère compte des études qui leur manquent pour échapper au ridicule de leur impuissance en de telles situations, et les politiques qui les y appellent s’en doutent encore moins. — Longpérier, lui, était arrivé là dans les conditions les plus normales. Le lendemain de la mort de M. de Clarac, au commencement de 1847, son héritage du Louvre fut partagé entre deux candidats : l’un était Adrien de Longpérier, l’autre Léon de Laborde. M. de Cailleux se souvenait de l’indé-