‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 50 sur 89 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

pendance de M. de Clarac et, se défiant de l’influence en cour de M. de Laborde, il voulait avoir un homme à sa dévotion qui lui lit contrepoids ; il s’était donc empressé de patronner le quasi modeste employé du cabinet des médailles. Ce jour-là commença l’effrayante et implacable rivalité de ces deux hommes fins renards tous deux, rivalité enragée qui dura vingt ans, sans trêve ni merci, avec mines et contre-mines, jusqu’au jour où le marquis de Laborde fut investi de la Direction générale des archives de l'Empire. Leurs armes et leurs ressources de guerre étaient presque égales. M. de Laborde avait a cette première heure tous les atouts dans son jeu : il était député, il avait fait dans le Levant des voyages d’archéologie, ses publications étaient déjà nombreuses et luxueuses; son propre salon était décoré d’une belle tête de Phidias; joignez à cela le bagage savant de son père, et le crédit de toute sa famille. Mais, à cause de cela même, il effrayait ses directeurs qu’il semblait toujours prêt à écraser de son prestige et ses allures ambitieuses. Ce fut là, avant comme après 1848, la meilleure défense de Longpérier. Il s’appuya successivement sur tous les directeurs des musées, sur M. de Cailleux, sur Jeanron, sur M. de Nieuwerkerke, qu’il eut l’art de mettre en garde contre l’importance de son rival, dont eux-mêmes semblaient un peu menacés; et, outre les directeurs, il sut railler à sa cause et grouper autour de lui ses confrères les conservateurs; i! faut avouer d’ailleurs que Laborde ne prêtait que trop bien à cette défiance qu’il traita toujours d’un peu haut et qu’il semblait braver dans ses propositions au Conservatoire.

Il prenait ostensiblement ses appuis en dehors de la maison, sur Mérimée, puis sur l'Impératrice; son ennemi les prenait au dedans, dans le cœur de la place et en avivant à chaque heure les jalousies, et avec des alliés aussi peu scrupuleux que Vielcastel. Longpérier en joua si bien, qu’il fut successivement le favori et la coqueluche de Jeanron et de M. de Nieuwerkerke. Celui-ci en a sculpté un buste qui, après celui de mademoiselle Reiset, fut le meilleur de son œuvre. Ajoutons toutefois que son classement des terres-cuites de la collection Campana dans la salle consacrée depuis à la galerie Lacaze, et son arrangement de la salle des Empereurs au rez-de-chaussée du Louvre, furent des merveilles de goût. — Même alors qu’ayant quitté le Louvre, il fut chargé en 1877-78 de l’organisation des galeries de l’art rétrospectif au Trocadero, après avoir charmé de ses saillies M. Krantz qui d’abord ne jurait que par lui et auquel il finit par tourner le dos, il dirigea cette prodigieuse exposition d’antiquités avec un choix, une habileté et une harmonie incomparables, avec une légèreté' de main qui n’appartenait qu’à lui dans ses rapports si délicats avec les amateurs; mais quand il s’agit de rédiger et de publier le catalogue, les fiches devinrent introuvables et jamais on ne put obtenir l’impression de ce livre qui eût été d’un si haut prix pour l’histoire de la curiosité. C’est par cette sorte particulière de paresse invincible qu’a péri Longpérier. Il savait cent fois plus qu’il ne fallait pour livrer sur les antiques du

Louvre une série de notices qui eût facilement dépassé les volumes de plus de bonne volonté que de profonde science à nous laissés parM. de Clarac; et je ne crois pas qu’il fut arreté par la crainte seule de la critique. Personne en France n’en savait vraiment plus que lui, et quant aux Allemands, il connaissait au jour le jour leurs publications, et il était détaillé à se défendre. Mais il ne put jamais se résoudre à coudre l’un au bout de l’autre trois ou quatre cents fiches de catalogue sur les marbres les plus fameux rassemblés par nos rois; tout au plus nous a-t-il donné une plaquette sur partie des « bronzes antiques », objet préféré de ses capricieuses études. — J’allais dire qu’il perdit beaucoup en perdant l’hostilité de M. de Laborde, lors du passage de celui-ci aux archives. Il avait bien eu la joie de s’en débarrasser pour quelque temps en 1848 ; mais il avait fallu le reprendre, et le reprendre plus puissant lors de l’avènement de l’Impératrice, intime amie de la famille Delessert. Quand M. de Laborde, par son départ, eut fait rentrer entre les mains de son rival le département tout entier, il fallut bien s’apercevoir, au bout d’un temps du gouvernement de Longpérier, que le meilleur ordre ne régnait pas dans les livres d’entrée et les inventaires de cette conservation immense, que l’administrateur nouveau avait grossi par nombre d’acquisitions, excellentes d’ailleurs, par l’adjonction de collections entières, entassées désormais dans son cabinet sans l’ombre de notes, sans détail aucun. Et depuis le lendemain de la constitution de l’Empire, les ministres des finances exigeaient de la conservation des antiques les mêmes inventaires qu’ils avaient réclamés et obtenus, à heure dite, des autres conservations.

Le surintendant, harcelé parla loi et par tous les ministres tour à tour, y mit d’abord une patience d’ange. Cependant la résistance inerte de Longpérier prolongée systématiquement durant quinze ans, l’agaça peu à peu, puis le mit hors des gonds et il en vint, malgré sa vieille amitié, à des lettres d’une vivacité telle que le plus sourd s’en fût ému. Longpérier impassible se boucha quelque temps encore les oreilles; mais enfin il fallut quitter la place. Et le plus embarrassé ce jour-là, ce fut le surintendant. Il s’agissait de trouver un successeur à ce véritable érudit, à cet incontestable homme de goût; et voilà que l’espèce er> était perdue. On avait beau fouiller dans l’Académie des inscriptions et dans le monde des savants, on n’y rencontrait plus que des doctes épigraphistes comme L. Renier, par-ci, par-la quelques numismates ; mais des connaisseurs autorisés du beau antique, comme la génération précédente en avait fourni même aux collections privées et aux musées de province, à Lyon, à Aix, un peu partout, et comme l’Allemagne et l’Italie en produisaient, dit-on, encore, des arrière-descendants de Winckelmann, la France en semblait à jamais dépourvue. — Son archéologie était désormais condamnée à l'envahissement de l’érudition minutieuse, aux dépens desdélicatesses plus relevées du goût. — Le catalogue des antiques fut confié, provisoirement, au Badois Frohner, introduit là depuis quelque temps déjà, par

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