DEUXIÈME ENTREVUE
Le samedi 18 février 1871 (cette fois j'ai tenu note de la date), après avoir, comme je le faisais depuis cinq mois que Versailles était occupé par les troupes allemandes, passé seul une triste journée dans mon cabinet, je me disposais à sortir vers l'heure du dîner. Les communications avec Paris avaient été rouvertes dans les derniers jours de janvier, avec beaucoup de difficultés et de restrictions il est vrai ; cependant j'avais déjà reçu la visite de plusieurs amis qui avaient réussi à sortir de la ville assiégée. Il était environ quatre heures; je venais de fermer la porte de mon appartement situé à l'étage au-dessus de mon cabinet et je descendais l'escalier lorsque je me croisai avec un étranger qui le montait et semblait chercher quelqu'un à qui s'adresser. Je l'abordai en lui demandant ce qu'il désirait.
— « Je voudrais, me dit-il, parler au conservateur du musée.
— C'est moi, monsieur, lui répondis-jc et je m'empressai de le faire entrer dans mon cabinet.
— Vous ne me reconnaissez pas? me demanda l'étranger, au moment où il passait devant moi : Régnier, Régnier de chez Favard l
— Ah! pardon, lui dis-jc en lui tendant la main, mais les douloureux événements que nous traversons, l'isolement dans lequel je vis depuis plusieurs mois, m'ont tellement éprouvé que v ous m'excuserez de ne pas vous avoir immédiatement reconnu. Je n'ai pas oublié la visite que vous m'avez faite il y a quelques
EUDORE SOULIÉ
années et l'impression qu'elle m'a laisse'c, bien qu'aucune des circonstances dont vous m'avez entretenu alors ne me soit revenue à la me'moirc.
— Aussi, me répondit-il en s'asseyant avec plus d'aisance que la première fois, aussi n'est-ce pas l'ancien camarade de pension qui vient vous trouver aujourd'hui. Vous ne vous êtes pas souvenu de nos relations d'enfance, mais vous vous en souviendrez un jour. J'irai à votre enterrement, monsieur, je me le suis bien promis, car je sais que ce jour-là vous vous rappellerez ce que je vous ai raconté. Non, monsieur, non, ce n'est plus le petit Régnier qui s'adresse à son ancien ami et camarade Soulié ; vous l'avez oublie', vous vous en souviendrez le jour de votre enterrement; c'est un passant qui vient parler au conservateur du Musée et il me semble que vos fonctions doivent vous obliger à recevoir tous ceux qui se présentent à vous. »
A cette singulière entrée en matière, je dus supposer que la tête de mon ancien camarade ou se disant tel, s'était quelque peu 'dérangée depuis notre dernière entrevue. Rien cependant d'inquiétant dans son attitude, dans sa voix, dans son regard. Il s'exprimait toujours avec calme et douceur. Son extérieur était à peu près le même qu'autrefois : chemise de flanelle, cravate de soie noire, jaquette et pantalon en même étoffe de laine grise ; seulement ses cheveux et sa barbe avaient presque entièrement blanchi. Quelque étrange que pourra paraître la suite de ce récit, j'affirme que, de même que je l'ai fait jusqu'à présent, je chercherai à me rapprocher autant que possible de la vérité des faits et à reproduire aussi fidèlement que ma mémoire me le permettra, le sens, sinon l'exactitude sténographiée des paroles de mon interlocuteur. Si sa première visite m'avait étonné et intrigué, la seconde promettait de n'être pas moins bizarre et je lui répondis qu'en effet je me faisais un devoir de me tenir à la disposition du public, des artistes, de tous ceux enfin qui avaient quelques renseignements à me demander.
— « Je n'ai besoin d'aucun renseignement particulier, reprit mon visiteur; je suis en passage à Versailles, et, n'y connaissant personne, j'ai pensé que pendant mon séjour vous voudriez bien me permettre de passer quelques moments avec vous.
— t Mais certainement, lui répondis-je, et je tiens à vous prouver tout mon désir de réparer mon manque de mémoire en ce qui concerne vos souvenirs d'enfance.
— « N'en parlons plus, me dit-il, vous vous les rappellerez le jour de votre enterrement. Je suis plus jeune que vous et j'y assisterai, je me le suis bien promis. »
Cette dernière phrase revint à plusieurs reprises dans la conversation qui suivit et que je ne reproduirai que sommairement, en me bornant à ce qu'elle a d'essentiel pour caractériser ce singulier personnage. Il me parla d'abord de la
triste situation financière dans laquelle la France allait se trouver par suite des exigences pécuniaires de l'ennemi, de la nécessité d'opérer de grandes économies dans le budget de dépenses et de restreindre de beaucoup le nombre des fonctionnaires. On devrait, disait-il, nommer un inspecteur chargé de vérifier l'utilité de chaque emploi salarié par l'État ; et il paraissait fort disposé à accepter cette mission si on voulait l'en charger. Puis passant assez brusquement à un autre ordre d'idées, il me dit tout à coup : — Mais vous avez dû entendre parler de moi, de Régnier?
— Vous savez, lui répondis-je, croyant que, malgré ses protestations, il allait en revenir à son ancienne histoire, vous savez que j'ai fait de vains efforts pour me rappeler nos relations d'enfance et c'est pour cette raison que je ne vous ai pas écrit à l'adresse que vous m'aviez laissée.
— Non, non, il n'est pas question de cela, reprit-il avec vivacité mais toujours avec une extrême douceur, vous vous en souviendrez le jour de votre enterrement et j'y assisterai. Mais, depuis les derniers événements, vous avez dû entendre parler de moi, de Régnier, de ce que j'ai fait pour essayer d'arrêter la guerre, pour obtenir des conditions de paix plus avantageuses que celles qui nous menacent. »
Pour le coup je crus que mon interlocuteur déraisonnait de plus en plus. Je lui répondis cependant : i — Non, monsieur, je ne sais ce que vous voulez dire. Depuis l'occupation de Versailles par les Prussiens, le 19 septembre dernier, je suis resté absolument sans autres nouvelles que celles que l'ennemi affichait et affiche encore sur nos murs, et vous devez penser avec quelle répugnance on s'arrêtait devant les douloureux renseignements qu'ils mettaient sous nos yeux.
— « Eh bien, me dit-il, en tirant de sa poche une brochure à couverture rose, lisez cette brochure et vous y verrez que j'ai essayé de fonder en opposition au gouvernement de la Défense Nationale, un gouvernement de l'Existence Nationale dont voici le cachet, » et il me montrait en effet un petit papier sur lequel était imprimé un timbre de forme ovale : Gouvernement de l'existence nationale.
Je pris tout en l'écoutant la brochure qui avait pour titre Jacques Bonhomme, et il continua : « Je me suis porté candidat à Nancy aux dernières élections et voici l'affiche de ma profession de foi. J'ai bien encore une autre brochure que je pourrai vous faire lire, mais non vous donner, car il ne m'en reste qu'un exemplaire. Seulement je ne peux vous la laisser maintenant; il faut que je retourn» avant à l'hôtel des Réservoirs où je suis descendu, car je pourrais recevoir l'ordre de quitter Versailles dès ce soir. Je suis ici pour parler à M. de Bismarck et à M. Barthélémy Saint-Hilaire qui doit me faire avoir une audience de M. Thiers. S'il n'y a rien de nouveau à l'hôtel, je vous rapporte la brochure immédiatement.
Il me quitta en effet, le temps d'aller et de revenir, et me remit une autre
EU DORE SOULIÉ
brochure de couleur bleue, en me disant qu'il passerait le lendemain matin pour la reprendre et en avoir mon avis.
Je n'avais que le temps de sortir pour aller dîner, et je laissai les brochures sur la table, me promettant de passer ma soirée à les lire. Le titre de la brochure bleue : Quel est votre nom, N. ou M. ? le portrait de l'auteur qui figurait en tête de la brochure bleue et de la brochure rose, tout confirmait de plus en plus ma conviction que M. Régnier devait avoir la tête légèrement égarée et bien des titres étranges de brochures, composées à diverses époques par de tranquilles extravagants politiques ou littéraires, me revenaient à la mémoire. Mais j'étais loin de m'attendre à la surprise, aux émotions, que devait me causer la lecture des documents imprimés que mon visiteur m'avait laissés.