‹ Souvenirs d'un écolier en 1815: ou Vingt ans aprèsChapitre 10 sur 17 · HO SOUVENIRS · texte numérisé non relu

HO SOUVENIRS

La manifestât ion faîte par le collège, qui avait demandé d'aller combattre Napoléon, le plaça nécessairement vis-à-vis du jjouvernenienl en élat d'hostilité, et auprès des nouvelles aulorîtés, en élat tJe suspicion. Des imprudences que nous ne sûmes pas éviter, contribuèrent à attirer sur nous une grande surveillance et le mauvais vouloir de toute l'administration. Il fut dès lors question de dissoudre le collège, mais on recula devant cette mesure, dans la crainte de donner, en renvoyant les élèves, des chefs k l'insurrection des campagnes.

Il faut bien que nous donnions ici une idée, aussi juste que possible, des opinions et des sentiments qui nous dominaient à celte époque du 20 mars. En nous laissant entraîner à nos souvenirs , nous ne voulons pas soulever des questions politiques, nous racontons des faits.

Napoléon, en revenant de l'tle d'Elbe pour renverser les Bourbons, n'était plus pour nous qu'un ambitieux, qu'un usurpateur. Tout l'éclat de ses triomphes el de ses victoires s'était effacé à nos yeux : tout ce qui avait été dit contre lui nous apparaissait comme une vérité incontestable. Il avait rétabli la religion; mais n'était-ce pas comme un moyen de gouvernement, puisque, depuis, il avait déchiré le pacte religieux en portant ses mains sur l'oint du Seigneur? N'avait-il pas arraché de Rome, troinéde prison en prison le chef de l'Église? L'excommunication dont le Souverain Pontife l'avait frappé nous le faisait regarder comme un second Julien t Apostat. Pour satisfaire son ambition, il ne craignait pas de

compromettre l'avenir de la France, d'appeler de nouveau les armées coalisées; il nous rapportait la guerre et nous replaçait de nouveau sous les coups de la conscription et le ré^me du sabre : il venait enfin renverser un roi que nous aimions, parce qu'il était le petit-fils de saint Louis et de Henri IV , le légitime snccessenr de soixante-dix rois ! Nous ne nous occupions pas de savoir si le gouvernement royal avait on n'avait pas bit des butes ; nous prenions à la lettre la fameuse proclamation que le maréchal Soult arait, quelques jours auparavant, lancée au milieu des Bretons, et dans laquelle Louis XVIII était appelé le Père de la patrie, et Napoléon an aventurier.

Voilà comme nous pensions, et voici comme nous avons agi. Chaque jour, nous marchâmes d'imprudences en imprudences. Sept à huit cents jeunes tètes exaltées pouvaient-elles avoir sagesse et prudence ? On décida d'abord que personne ne chanterait le lalvum foc imperatorem. Cette défense fut si rigounnisement maintenue, que le petit nombre d'élèves <]ui ne partageaient pas les convictions générales pensèrent qu'il était très-prudent de se taire , après avoir acqnis la certitude qu'ils ne violeraient pas impunément le silence imposé à tous (page 141).

Quand l'ordre arriva de supprimer les fleurs de lis qui ornaient les décorations des di^rentes classes, il s'éleva une rumeur générale, et les nouvelles décorations, aux armes impériales, furent refusées et repoussées avec dédain.

Dans le même temps , quelques-uns des professeurs laïques s'éiant présentés devant les (ilèves avec In

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cocarde tricolore, furent accueillis par des huées « des moqueries générales. Un d'eux, surtout, quiavaï cru devoir persister, malgré toutes nos démonstrations, à porler cette cocarde, ayant eu la maladre de laisser tomber son chapeau , vit en un moment sa malheureuse coiffure mise en pièces et disparaître en lambeaux. C'est ainsi que , par notre conduite inconsidérée, nous donnions à l'autorité , non-seulement des prétestes, mais le droit de nous surveillera sévérité. Cependant les avis de nos maîlres ne nom manquaient pas. Ce fut, sans doute, pour notts punir de ces imprudentes résistances, que l'on fit peindre, sur la grande porte du collège, un aigle plus do quatre fois grand comme nature. Au point de vue de l'art, ce n'étail pas merveillcui , maïs comme emblème politique, c'était à inspirer de la

terreur l'auvre aigle! lesjoursdeta gloire et d»

ta splendeur étaient passés ! Comme celui dont tu fiia autrefois le glorieux symbole, aujourd'hui tu es impuissant à lancer le tonnerre , et comme lui destiné & une fin tragique.

Cette œuvre avait été terminée en vingt-quatre heures, pendant un jour de congé. Le jour suivant, ù la vue de ce fantastique oiseau , donl à l'instant nous comprimes toute la signification , un sentiment de stupeur et d'indignation s'empara de tous les écoliers. On se mit à le maudire en toutes les langues : en grec, en bas breton, en latin, en français, en prose et en vers. Les uns disaient ces vers de l'Enéide-:

r ulh

D'UN BCOLIEB EN iSI5 d'antres, ces beaux ven de Riciiie :

Sa croupe se l eco uf be cb replis tuiiatm&, eCc»,

OU ceux de Boilean, dans le Luirin :

La yoilà d<iiic cxtte kydre épooTantable

Que in*a Sût Toir un songe, liélas! trop

Je le Toû œ dragoo toat prêt à m' égiwgu, etc., elc.

L'indig;nation ne s'en tint pas aux paroles et la veng^eance ne se fit pas attendre. La consigne est donnée : aussitôt, chaque élève, en passant sons la porte, adresse une poignée de boue, ramassée à la hâte de tous côtés , an malheureux oiseau qui disparut bientôt à tous les yeux , non pas dans son vol audacieux vers les nuages , mais piteusement enseveli sous un monceau d'ordures.

Le lendemain , il reparut nettoyé et dégagé de sa honteuse enveloppe, mais gardé, maintenant, par deux actionnaires , et protégé par un poste de soldats. Malgré ces précautions, Taigle ne put cependant échapper encore, tant était grande notre exaspération, à des immersions d'encre, lancée audacieusement par de malins et adroits écoliers, et l'aigle, quoi qu'on fit, resta maculée et barbouillée en partie. L'Acte additionnel eut le même sort , on le déchira ou on le barbouilla d'encre partout où il fut placardé dans le collège.

C'était jouer gros jeu ! Aussi tant d'imprudentes étourderiês firent^ éclater enfin un terrible orage, qui se termina par une sanglante catastrophe.

Quelques écoliers commirent l'imprudence de porter

84 SOUVENTIlS des (leurs blanches à la boutonnière de leur habit, et de traverser ainsi la grande place au moment on un régiment y était réuni pour l'appel du soir. Les malheureux jeunes gens sont remarqués, sans doute par ceux qui, quelques jours auparavant, avaient porté des violettes en signe de ralliement : ils sont aussitùt assaillis, et l'un d'eux ne peut s'échupper. On le saisit, on le conduit à la prison de l'Hôtel de ville. Là, un officier de gendarmerie et un agent de police se jettent avec fureur sur lui, le renversent, le foulent à leurs pieds, en l'accablant d'injures et en lui donnant sur la figure , sur la poitrine , des coups de talons de botie L'infortuné est mourant; il vomil

des flots do sang, il est sans connaissance et presque privé de la vie : le principal du collège arrive enfin pour réclamer ce malheureux élève ; on l'arrache avec peine à ses bourreaux, pour le transporter dans une autre prison ou on le jette, sans secours, sans consolation, sans protection , au milieu de voleurs et de bandits.

Huit mortels jours se passent ainsi pour notre malheureux condisciple, dans une affreuse agonie; pour les élèves du collège dans une affreuse consternation , car nous n'entendions autour de nous que les mots de cour d'assises , de galères , de conseils de guerre, et d'ordres Irès-sévères transmis par le télégraphe...

Si on avait voulu terrifier et humilier le collège, on n'avait que trop bien réussi , et la fin du drame sera digne du commencement. Tout à coup, l'ordre est donné aux élèves de se réunir dans la grande cour;

D'OH ÉCOLIBR ET* 1B15 S5

qne Ta-t-îl se passer? A la triste physionomie de aos professeurs , à leur air inquiet et coostemé, on devine qu'il va arriver quelque chose de terrible. On voit apparattjre , en effet , escorté par un fort détachement de soldats et de gendarnies, notre malfaeareux condisciple ^ Le Henech, à peine reconnaissable, tant il avait souffert. On lui avait pn>mis la liberté , à la condition de crier Vive l'Empereur! en présence de tout le collège : le brave jeune homme avait répondu qu'il préférait la mort! Enfin , par une dernière décision , il avait été arrêté que Le Henech serait chassé ignominieusement du collège, et à tout jamais exclu de tous les établissements de l'Université; qu'il serait soldat de droit, et reconduit de brigade en brigade dans le sein de sa &mille, pour y attendre sa feuille de route et rejoindre son corps.

Ce fut pour être témoins de l'exécution de ce jugement ^ qu'on nous avait réunis : tout ce protocole fîit lu au milieu d'un silence de mort. Mais Le Menech , épuisé et presque défaillant, veut dire un dernier adieu à ses camarades ; il se précipite au milieu d'eux;tous pleurent avec lui;onIui presse les mains ; ses amis les plus chers peuvent l'embrasser On redoute l'effet d'une scène si dramatique, on se hflle de l'arracher aux caresses de ses amis, pour l'exiler dans sa Ëunille , où !a haîne et la vengeance le poursuivront

encore Aujourd'hui ce courageux écolier de 1815

prêche l'oubli et le pardon des injures aux lieux même de son injuste persécution !

Cette justice à la turque, y compris la bastonnade, fut une terrible mais salutaire leçon pour les collé-

giens. Les yeux s'ouvrirent enfin pour apercevoir le précipice enlr'ouvcrt, pour apprécier la {jravilé de la position que nous nous étions faite en nous jouant avec le danger, et en nous exposant ainsi à toutes les rigueurs d'un gouverncmeul militaire. On commença enfin à donner de l'importance aux représentatioDS , jusqu'alors dédaignées, du principal et des professeurs, que nous avions rendus si malheureux par nos manindiscrëles.

Dans ces circons lances, devenues si graves et si dangereuses, notre dévouement à la cause royale ne fit qu'accroître et prendre de nouvelles forces dans tous Mais, tout naturellement, on veut consulter les élèves qui exercent de l'influence sur leurs condisciples. Les conseils, les décisions qu'ils donnent font autorité. Immédiatement on exige la plus grande prudence, toute manifestation compromet tante est interdite , et ces défenses sont accueillies avec emdéférence , et toutes les mesures qu'ils prescrivent complètement adoptées. C'est ainsi que se trouva formé et constitué le comité directeur d'une conspiration qui ne demandait qu'à être organisée et régularisée , et qu'un calme apparent trompa l'autorité.

té fut composé de deux élèves qui venaient leur théologie, de deux philosophes, de deux rhéloriciens et de deux ou trois autres élèves choisis dans les classes inférieures. Après s'être liés entre eux par un serment d'iionneur, ils acceptent igeusement la responsabilité d'une position qui faisait peser sur leur télé une sentence de mort , et qui

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