‹ Souvenirs d'un écolier en 1815: ou Vingt ans aprèsChapitre 14 sur 17 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

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les pareats de beaucoup d'élèves. Les uns furent mis en prison, d'autres obligés de s'y soustraire par la fuite; on mit le séquestre sur leurs propriétés, et des garnisaires dans leurs maisons, il y eut ainsi des familles entièrement ruinées , et qui ne purent jamais . obtenir, dans la suite, la moindre indemnité de la perte de leur liberté et de leur position de fortune. Ce qui restait du collègue ne fut pas éparg;né par les colères administratives. On licencia les derniers élèves, et les bâtiments, transformés en caserne, furent occupés militairement. Mars avait vaincu Apollon; les Muses furent chassées parBellone.

Enfin, le samedi 27 mai, les écoliers qui avaient pris part au combat de Saint-Anne purent se réunir au corps principal de leurs condisciples, qui étaient tous arrivés au rendez-vous donné à Keohan , villag^e isolé de la commune de Berric, au milieu des landes et des bois, et séjour fort peu agréable. Cette réunion fut expansive ; chacun av^it à se raconter ses aventures , dépuis la sortie du collège , ses joies , ses terreurs, les difficultés éprouvées et surmontées. Mais s'être battu à Sainte-Anne, avoir assisté à un combat heureux, donnait une telle impoitance à ceux qui arrivaient, que les autres élèves les regardaient presque comme des hommes d'une haute capacité et d'une expérience consommée. Cependant la réunion de Keohan n'avait pas perdu son temps : on avait procédé à la nomination des officiers et sous-officiers; et déjà la compagnie, organisée militairement, s'exerçait à la manoeuvre et au maniement des armes, sous la direction d'un sergent instructeur.

Voici quelle fut celle première orgaoisalion de la ciiuipagnie Jes écoliers. Malheureusement elle fut modifiée quelques jours après; la mort devait &tre di promptes victimes dans nos rangs.

OFFICIERS ET SOLS-OFFICIERS ÉLÈVES Dl) COLLÈGE

t*Os;tt(aMe, Nicolas (J.-M.), lue le 10 julu; 2°/{eukaant, Bainvel (P. -M.], deveuu capitaine le 10 juin; 3* sous-lieutenant , Le Quellec (J.-L.), devenu lieutenant le 10 juin.

Il y a eu trois sergents-majors : 1° Redeau du Mal, ijDÎ, quelques jours après sa nomination, fut appelé par son oncle, M. de Sécilloit, pour remplir les fonctions d'aide de camp; 2° Rio (François-Alexis), qui devint sou^Iieulenant le 10 juin; 3' Germain, de Tannes, mort offîcier dans les douanes.

Sergents : 1° Le Thiec (Jactiues), tué le 10 juin; î" Le Corre (Joachim), mort prêtre; 3° Laurent de Goeminé, mort notaire; 4° Lomenecli, curé de Plu- >igner, digne pasteur qui est aujourd'hui une providence pour ses paroissiens; 5" La Glllardaie (J.-M), nujourd'hui notaire.

Sergent-fourrier : Le Diffon, mort Jeune prêtre.

Caporaux: I''INicolas(yves), luéleôjuillel, frèredu premier capitaine;2° Rio (Colomban), tué le 21 juin; a-AJIio (Pierre), mort prétie en 1830; i° GuiUûme ;Joacliim), curé de Kerjjrist; 5' Le Goallec, vicaire de Croix; 6° Malié (Julien), mort sous-officier à la légion du Morbihan; 7° Le Drogo (Jean), mortvicaire

à Kelveu ; 8* Dagorn , mort adjoint à la commune d e

Séné ; 9* Dréau , mort prêtre; 10* Bainvel, frère du

Il y eut, de plus, un porte-drapeau qui avait rang

de sous-lieutenant, ce fut Le Qiiestel, sous-lieutenant porte-drapeau, tué le 21 juin.

Sergent instructeur ; Sertaud , qui avait son jeune frère dans la compagnie des écoliers. Ce sous-offieier sortait de la jeune garde et était un très-bon instructeur, hardi , entreprenant, fougueux dans le combat. Lorsqu'il s'animait , en nous enseignant l'école de

peloton, quelquefois lesb et les f. voltigeaient

sur son 6ec;niais, loin de nouseffrayerdecelangagfe, que les bonnes Soeurs de Vert-Vert prenaient pour du grec, cela ne nous déplaisait pas trop ei semblait, pensions-nous , nous donner un air troupier.

Officiers et soldats , nous avions bien besoin des leçons et des enseignements de notre instructeur. Toute notre science ne consistait qu'à savoir tirer un coup de fusil; mais notre intelligence nous faisait assez comprendre la nécessité d'une prompte instruction militaire; aussi étions-nous des élèves patients et avides d'apprendre, et à la moindre balte et toutes les fbis qu'il y avait possibilité, nous donnions de l'exercice au sergent Bertaud : du reste, nous avions pour lui une grande estime, et il la méritait bien. Après la bataille de Leipzig, il avait été porté pour la croix. La Restauration la lui devait aussi; cependant le brave Bertaud n'ajaiiiiiis été décoré!

Ge fut au scrutin que se fit la nomination des ofiiciers et sous-officiers de la compagnie. Dans cette cir-

D'DN ÉCnr.IER EN 1815 Hl

constance apparurent dans fout leur Mat 1g noble désinléressetiient cl lo généreiiît di^voueuienl do ces jeunes gens, qui avaient fait, sans arrière- pensée, le sacrifice de leur vie. Il y eut rivalité pour ne pas accepter de grades; un grand nombre les refusèrent absolumenl , non-seulement pour la compagnie des écoliers, mais encore pour les compagnies de leurs paraisses respectives, où on les désirait et où on les demandait pour officiers. Chacun voulait rester simple »l<tat, et, suivant l'expression adoptée, simple cliréàen comme un mitm. C'est là que se révèle, je crois, dans toute sa beauté la noble et généreuse conduite des écoliers! Je voudrais qu'il me fût possible do citer les noms de tous ces jeunes gens, aujourd'hui l'honaenr du sacerdoce et de la magistrature dans le Morbihan, et qui alors se montraient si éloignés des distinctions et des grades. Je ne puis résister au besoin de nommer MM. Le Gludic, curé de Pontsoorf; Le Visage, curé de Quiberon, et Lavenan, curé de Plouay ; destinés à tenir un jour le premier rang dans le clergé, rien ne put les décider alors à prendre celui qui leur %it si bien dû parmi leurs camarades. Bien d'autres encore imitèrent leur modeste désintéressement. Le bon, le sageValy,curédePluiiiere-at,le3eul qui ait mrvéca des nombreux écoliers de Lauvodan qui firent partie de la compagnie. A la fin de la campagne, aux acclamations de tout le collège, on voulut qu'un hommage pubi ic fût décerné aux élèves les plus braves et les plus distingués : leurs condisciples se montrèrent justes appréciateurs du mérite, lorsqu'ils désignèrent, pour partager cet honneur avec Valy, Le

f I Goire (Toussaint) , de Sarreau ; Le Corre (Joachim), de

Lauvodan; Allio, de Lauvodan; Guillôme, aujourd'hui dig^ne curé de Kergrist, et Le Diffon, tous bien chers au souvenir de leurs compagnons.

Il y avait encore un jeune et aimable enfant , à peine' âgé de quinze ans; il s'appelait Leflohy, et est aujourd'hui chanoine de la cathédrale de Vannes. Ses condisciples remarquèrent dès lors le mérite naissant de ce jeune élève, que Mgr l'évêque de Vannes a bien su apprécier plus tard.

Je pourrais rappeler ici les noms et le mérite de beaucoup de ces anciens élèves qui ont aujourd'hui de hauts grades dans l'armée , qui sont des magistrats et des administrateurs de grande distinction, mais qui ne voulurent, en 1815, accepter aucun grade, alors que tant de belles et solides qualités les faisaient si justement remarquer. Il y en eut aussi beaucoup que recommandent encore, aujourd'hui le souvenir, non-seulement de leur bravoure, mais la bonté de leur cœur, et la douceur de leur caractère : MM..Morio, curé de Plandren; Rio, curé de Berric; Lothodé, curé d'Erdeveu, qui se montra si bien à la bataille d' Auray ; Le Beaumain , curé d'Inguiniel , qui donnait de si sages avis ; Le Guellaut , curé de Treffléant ; Ëhanno , curé de Locmaria , tous deux si actifs et si bons camarades ; Benoit, Le Pelvé, Faucheux La Gillarday, etc., etc.

Les écoliers, ainsi organisés militairement, formèrent le premier bataillon de la légion commandée par le chevalier de Margadel , sous les ordres duquel ils avaient demandé à servir par reconnaissance et par attachement. Dès qu'ils furent réunis, ils reçurent

D'UN ECOLIER EN 1815 dre de rejoindre l'armée à Plandrea,

vêrent le malin du 28 mai, premier dimanche de li Fêle-Dieu; le soir, i'urnu'e se renilt en marche avei les écoliers, bien fiers d'être enfin regardés comme di vrais soldats. JIs ne tardèrent pas à apprendre que n'est pas rose dans le métier des armes.

C'était une bien belle nuit que cette nuit du 28 au 29 mai 1815. Nous venions de traverser une petite rivière, pour entrer dans une charmante vallée que laluneéclairaitd'uncôlé, tandis que l'autre côté, couvert de (frauda bois, était plongé dans une profonde obscurité ; le passage du défilé avait démesurément allongé la colonne, qui cependant, d'après les ordres les plus sévères, continuait de s'avancer sans bruit. L,a marche était, en effet, calme et silencieuse ainsi que la nuit, quand tout à coup des cris étouffés de Halle ! silence! en avant! aux armes! se font entendre de tous les côtés ; les échos se réveillent pour répéter ces cris alarmants; les officiers courent de tous côtés pour s'enquérir des causes inconnues de ce désordre et de ces alarnies, el ordonnent, d'une voix peu rassurante, de

serrer les rangs et de se tenir prêts à faire feu

Heureusement, ce n'était qu'une terreur panique: un cheval qui s'était échappé du côté des bois avait, dit-on, causé tout ce vacarme; mais pour nous, qui n'étions pas aguerris encore , ce danger inconnu, cet ennemi invisible nous firent prendre une bonne part de l'émotion causée par cet accident ; tout cela, cependant, ne dura qu'un instant, et la sécurité revint aux écoliers comme à tout le monde. C'est, d'ailleurs, l'unique incideiil de ce genre pendant toute la campagne.

mmmmmmmmmmmmmmfi^^^m^^

Le 30, la ville de Ploërmel fiit prise après une faible résistance. Ces petites affaires nous préparaient , peu à peu^ à de plus g[rands combats. Le soir^ l'armée se porta sur Josselin, ville si dévouée, que toute la population reçut les royalistes en triomphe. Josselin est une petite ville tout à fait pittoresque. La rivière d'Out baigne les tours gothiques du magnifique château d'Olivier de Glisson. Le manoir du connétable, très-bien conservé, a été plus heureux que son tombeau à moitié brisé, que l'on voit dans l'église paroissiale. Ce fut à Josselin que les officiers et sous -officiers de la compagnie furent reconnus officiellement. Cette ville , si hospitalière pour l'armée royale , ne le fut pas également pour un bon nombre d'écoliers.

Ceux-ci , au départ de Ploërmel , étaient d'arrièregarde; c'est à une distance égale de ces deux villes qu'eut lieu, en 1351 , la fameuse bataille des Trente y livrée entre trente Bretons et trente Anglais. Pouvions-nous fouler aux pieds ce théâtre d'un si glorieux triomphe de nos ancêtres, sans rendre hommage à la mémoire des héros bretons? Arrivés donc à Mi-Voie , nous nous mettons en bataille devant les débris d'un monument jadis élevé en souvenir de ce mémorable combat, et on présenta les armes, non sans une vive

émotion.

Mais tout cela avait demandé un certain temps ; la nuit était déjà avancée , et lorsque novis arrivâmes à Josselin, tous les logements avaient été distribués. La mairie envoya un assez fort détachement d'écoliers dans une auberge située dans un faubourg éloigné. L'aubergiste, en bonnet de nuit, se présente à une

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icarne élevée et demande ne qu'on lui vciil, à unn eare si avancée. Quand on le lui eut expliqué, il éclare qu'i! n'ouvrira pas, envoie tout le monde au

iabic , ajoutant qu'il se f. du maire, comme des

■coliers , fussent-ils sortis du collège d'Enfer. Force 'at donc à ces malheureux élèves, quoique bien fali- ^és', de coucher dans les champs voisins, et à la belle étoile.

Mais la gent écolière, comme on sait , n'est pas très-patîente, et ceux de Vannes, qui venaient tout siinplomem de déclarer la jfuerre ù Napoléon, ne se trouvèrent pas d'humeur k supporter une telle insulte Mins en tirer une petite vengeance; il y avait plus (l'un malin dans le détachement, et l'aubergiste l'appril à ses dépens.

En effet, le lendemain ma[in , les njémcs écoliers , si grossièrement évincés la veille, se présentent dans cette même auborjje , d'un air patelin , et commandent un bon déjeuner, assurant à l'hôle qu'ils lui ont donné la préférence à cause de l'excellente renommée de sa maison.

L'aubergiste, qui les avait envoyés au diable, se trouve, /u/, auA' an^c^s d'une si bonne aubaine et s'empresse de les satisfaire. Le déjeuner terminé, il présente le montant de la dépense, en payement de laquelle on lui présente gravement tous les billets de logement refusés la veille : dire la stupéfaction de l'aobergiste serait impossible. Enfin il Rt des excuses, jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus. On paya le déjeuner et on rit beaucoup de cette plaisanterie.

Après avoir occupé successivement les villes de Questembert , de Rochefort et de Malestroit , l'armée se présenta devant Redon le 4 juin. Redon est une ville importante par son port, sa position au confluent de deux rivières et à distance égale de Rennes, de Nantes et de Vannes; il y avait sans doute grand avantage à s'en emparer; mais comment se fitil qu'on attaqua cette ville au moment même de la procession de la Fête-Dieu, qui parcourait les rues pavoisées? Il faut croire que le jour et l'heure de cette solennité n'étaient pas entrés dans les calculs et les prévisions des généraux ; mais cette circonstance produisit un mauvais effet et attrista les écoliers. Leur ardeur de combattre n'en fut cependant pas ralentie, tant ils désiraient faire leurs preuves. M. de Margadel eut de la peine à modérer leur élan et à les empêcher de se jeter sur l'ennemi sans aucune précaution. Une terrible fusillade s'engagea dans les rues , et l'ennemi, repoussé de toutes parts, se retira, au bout d'une heure de combat , dans une tour crénelée , attenante à la mairie, qui était également fortifiée. La garnison s'y défendit avec opiniâtreté. Les collégiens , placés sous les halles , à une petite distance de l'ennemi, tiraillèrent toute la nuit pour le tenir en échec. Plusieurs écoliers furent blessés^ et aussi un de nos braves cantiniers qui eut la main gauche fracassée par une balle. Tout en nous battant de bon cœur , nous étions épuisés de fatigue et de sommeil , n'ayant ni dormi , ni mangé depuis deux jours ; de bons habitants eurent pitié de nous, et dans les maisons voisines, chacun, sans s'éloigner du poste,

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jHil aller se reslaiii^r ii son Unir l'I pi'endrc ensuite un )..'H de sommeil , à notre bivouac sous les halles.

Le 5 au matin, l'arint^e évacua Redon, menacé par des forcés supérieures s"avançant conlie noua par )^ routes de Rennes, de Nantes et de Vannes. Elle passa , à Peillac, la rivière d'Out, et arriva dans la nuil à Rochefort, où elle prit deux jours de repos devenu indispensable. Le 8, elle se porta sur Queslembert; lii , nous viines arriver au quartier général le comte de Kloirac, commissaire du roi près l'armée et préfet royal du Morbihan. Lecomtede Floiracnous dit qu'il Était heureux de revoir les écoliers et qu'il informerait le Koi de notre bonne conduite.

Le 9 juin , les royalistes se portèrent sur Musillac, petite ville près de la mer, elà huit lieuesde Vannes. Là allaient se décider le sort et l'avenir de l'armée royale. Manquant d'armes, de souliers, ayant déjà épuisé, dans les premières rencontres, presque toutes ses munitions , elle était presque compromise, si elle ne réussissait pas à recevoir , dans un bref délai , les armes et les munitions que lui apportait une flotte déjà, depuis quelques jours en vue des cotes. C'était la vie et le salut pour les royalistes. De leur côté, les bonapartistes comprirent toute l'importance d'empêcberle débarquement. Les blancs sont à Sfusillac pour la recevoir; les bleus y arrivent pour s'y opposer, MUS les ordres du général Rousseau, venant de Vannes.

Àqualre heures du malin, le 10 juin, les premiers coups de fusil se font entendre : le général Rousseau avait voulu surprendre les royalistes, et peu s'en fal-

lut qu'il ne réussît. Heureusement, au premier moment de l'attaque, Gadoudal s'était porté en avant, avec sa légion d'Auray , pour défendre le pont , et arrêta l'ennemi dans sa marche.

Les écoliers se sont rendus au moulin dePenesclus, poste important, à l'extrême droite, qu'ils ont l'ordre de protég^er. Placés sur une éminencé , ils dominent le champ de bataille. Mais aussi l'ennemi les a reconnus. Le général Rousseau ordonne de les mitrailler. Le bruit du canon et le sifflement de la mitraille , chose inconnue pour nous, se fait entendre en même temps. Dès la première décharge, le sergent Le Thiec tombe, la tête fracassée par un biscaïen. Cette journée devait être glorieuse, mais aussi bien funeste pour les collégiens. Nous aurions bien voulu pleurer un peu la mort de notre bon camarade .: le sergent Bertaud , que l'odeur de la poudre a électrisé , déclare positivement que cela ne s'était jamais vu , et se sert de Toccasion pour nous reprocher ironiquement de baisser la tête à chaque coup de canon ; mais l'ennemi ne nous laissa ni le temps de nous attendrir , ni de discuter les théories sentimentales de notre intrépide sergent.

Repoussé sur le pont de Musillac , le général Rousseau espère enfoncer les royalistes en les attaquant sur le coteau occupé par les écoliers. Une colonne d'attaque, protégée par la mitraille et de nombreux tirailleurs, traverse, en conséquence , la chaussée du moulin. Les collégiens comprennent la gravité de leur position ; ils décident qu'ils se serreront en masse et que les plus petits , dans le centre , devront seule-

méat recharger les fusils de ceux qui sont au premier rang; mais au moment même où ils se préparent ainsi à la résistance, une ballo vient frapper au cœur le capitaine Nicolas. Dans cet iuslanl critique , les colté- §ieaa se rappellent qu'ils doivent vaincre ou périr

jusqu'au dernier Un bataillon du 75' fait feu,

presque à bout portant; les écoliers repondent par un eri de : Vive le roi, et une décharge générale. La méHée est terrible, mais l'ennemi est repoussé! Enbardis par ce premier succès, les écoliers se précipitent a leur tour contre lui, lelbrcenl à repasser la rivière et à regagner le corps principal.

A la vue du danger que nous venions de de surmonter , le chevalier de Margadel était accouru pour nous encourager. Voyant bien que laji n'est pas finie, il nous ordonne de conserver précieusement les quelques cartouches qui nous restent. Celte recommandation ayant été générale, le feu, faute de poudre, cesse sur toute la ligne. Cependant l'i se prépare à une seconde attaque décisive. Mais qu< ne doit-on pas attendre des efforts d'une popub dévouée?

Les femmes de Musillac, sachant que les royalistes manquent de munitions , se hâtent de fondre leur vaisselle d'élaîn et de confeclionner des cartouches ; elles ont le courage de venir elles-mêmes les dislrihuer dans nos langs, tout en prodiguant des soins à nos blessés. Admirable et généreux dévoui que partagea, qu'inspira peut-être une noble Femme, la comtesiie du Botderu, alors présente à Mu.Ul.c! r^g^

Pour la seconde fois, une colonne de g^renadiers se précipite sur le pont de Musillac > et est encore repoussée avec perte par Joseph Gadoudal. Pendant cette sérieuse attaque, de nombreux tirailleurs sont de nouveau lancés contre les collég^iens. Ceux-ci, fiers de leur premier succès, décidés à faire payer cher à l'ennemi la mort de leur capitaine, et soutenus maintenant par la lég^ion Marçadel , se précipitent en tirailleurs au-devant de Tennemi, qu'ils oblig;entà se replier de nouveau et à repasser la chaussée du moulin de Penesclus , avec une perte considérable. Il était dix heures; c'est alors que Gambert, dont l'absence avait été si regrettable pendant le combat , se présente avec son terrible bataillon sur les derrières de l'ennemi, et que, par cette manœuvre, soutenue par un feu meurtrier, il le force à une retraite précipitée. Le comte de Francheville , avec ses marins de Sarzeau, ne la laissera pas s'opérer sans faire éprouver à l'ennemi de nouvelles pertes. C'est ainsi que tout l'avantage de cette importante journée resta aux royalistes. i

Les écoliers veulent aussi se mettre à la poursuite de l'ennemi. Pourquoi donc s'arrêtent-ils ainsi tout à coup? L'ennemi n'a pu emporter tous ses blessés, beaucoup sont restés abandonnés sur le champ de bataille. À cette vue les collégiens oublient la guerre et ses fureurs, ils se débarrassent à la hâte de leurs armes pour venir secourir ces pauvres soldats blessés. Sur ce nouveau champ de bataille, ils vont se montrer aussi humains, aussi compatissants que tout à l'heure ils se sont montrés hardis et intrépides.

Tous à l'envi déchirent leurs mouchoirs , leurs

D'UN ECOLIER E.\ 1815 121 chemises, leurs cravates, pour bander les plaies et ■tanchei' le sauf; ; de leurs plus douces voix, de leurs )lus {jracieuscs paroles , ils cousoleut ces pauvres blessés ; des eafants portent dans leurs bras de vieux, soldats qu'ils vont déposer, avec une tendre et respectueuse sollicitude, dans une maison voisine, à l'ombre de quelques arbres. Il s'échangea des paroles iiagulières et mémorables, entre ces soldats blessés et ces jeunes collégiens. On a entendu un vieux grcoadier mourant dire à un jeune enfant qui lui témoignait un intérêt Blial : Tu es un bon petit b de

caloti n .

Un caporal de voltigeurs avait eu la cuisse brisée; i\ fiit porté dans une grange voisine par quelques écoliers qui se mirent à panser sa blessure. Lorsque le jeune militaire eut repris ses sens, il reconnut, parmi ceux qui lui donnaient des soins, le fils de la famille où il avait son logement depuis trois mois, et auquel il avait souvent donné des cartouches , sans se douter de l'usage qui en serait fait plus tard.

La reconnaissance fut dramatique. Le militaire donna à l'écolier des nouvelles de ses parents; il les avait quittés la veille au soir, et, au moment de partir, sa mère, en pleurant, lui avait parlé de son

fils et celui-ci, dans un billet écrit à sa mère, lui

recoinmanda' vivement le pauvre caporal de voltigeurs .

Toutes ces émotions nous préparèrent assez mal à I}» supporter une plus grande qui nous attendait encore. L'armée est dans la joie , car la journée a été bonne pour les royalistes qui sont rentrés victorieux

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à Musillac. Mais les écoliers reviennent attristés sur le lieu de lear triomphe , ils se préparent à rendre les derniers honneurs à leur capitaine, les derniers devoirs auserg^entLe Thiec. C'est au cimetière de Bourgs- Paul , dont ils sont peu éloigpriés , que vont être inhumés leurs camarades. Les prêtres ont chanté la prière des morts , au milieu de nbs sang^lots et de nos larmes , qui coulèrent encore en leur rendant les honneurs militaires , en leur adressant les derniers adieux et en voyant la tombe se refermer sur leurs cadavres.

Le capitaine Nicolas fut reg^retté sincèrement y et il méritait de Fêtre. C'était un dig^ne, bon et beau jeune homme , aux nobles sentiments , aux manières simples, maisdisting^uées. Ils étaient deux frères jumeaux dans la compagnie; leur union, leur attachement étaient aussi remarquables que leur ressemblance était frappante ; leur mère s'y était souvent trompée elle-même. Le frère du capitaine avait été aussi blessé à Musillac ; quelques jours après, il fut à son tour frappé au cœur d'une balle mortelle. Pourquoi le même tombeau n*a-t-il pu réunir ces deux frères qui s'étaient tant aimés, et qui devaient tous deux, presque en même temps , périr de la même mort !

Le sergent Le Thiec avait un de ces cœurs généreux qu'on peut appeler un cœur d'or; d'un caractère toujours gai, toujours égal, il aimait à chanter des vers qu'il improvisait. Son bonheur était d'obliger ses camarades et de leur rendre service. On l'a vu porter trois et quatre fusils , pour soulager les petits écoliers trop fatigués ; on Ta vu , au passage de rivières ou de ruisseaux, prendre sur ses épaules les écoliers de

D'UN ÉCOIJEB EN 1815 1*3

faible coraplexion, en leurdisaal, avec une ingénieuse et adnnirable bonlé, qu'on ne devait pas s'enrhumer ijuand on ne pouvait pas se soigner.

Le sergent Le Thiec me fait souvenir d'un autre élèvequi s'appelait Laurent ; nous l'avions surnommé fe Noir , pour le distinguer de plusieurs autres Laurent, dont un, son cousin germain, s'appelait le Saint. Laurent le Noir, qui est mort notaire à Malesiroît , avait beaucoup d'esprit, mais un peu causti^lue ; ce qui ne l'empêcha pas d'êlre beaucoup aimé. 11 <Stait barde et poëte comme Le Thiec, et faisait fort beureasement des vers. C'est lui qui avait composé ce que nous appelions notre chanson de mort.

La nuit était arrivée quand Tes collégiens rentré- , rent à Musillac : l'intérêt général dont ils furent l'ob- \et , l'accueil qui leur fut fait par l'armée et les habitants, furent une consolation pour leur douleur et une approbation de lenr conduite pendant cette joarnëe.

Disons, avant de terminer le chapitre de Musillac, que la mort du brave Nicolas opéra un changement pour les officiers. Le lieutenant liainvel, qui eut l'honneur de commander au combat de Musillac, fut proclamé capitaine. Le Quellec, devint lieulenantj Le Quellec, par sa sagessse et sa prudence, était le Nestor et le Mentor du collège : d'une santé tàible, il avait rame forte et énergique.

Le sergent-major Rio fut promu au grade do sotislieutenant. Rio était alors à peine un adolescent, mais déjà il faisait pressentir qu'il obtiendrait unjour un rang dislingué dans les sciences et les belles-lettres.

Encore un mot sur mes camarades blessés à Musî)lac. Ceux qui reçurent les plus {jraves blessures furent Le Roy et Àllio. Le Roy était un enfant de quinze à seize ans, d'une douceur remarquable; blessé gravement à la jambe, il fut déposé, pendant l'affaire, à côté du capitaine Nicolas , pour lequel il ne cessa de prier : u Puisque je ne puis plus me battre n , disait-il, «je prierai du moins pour lui et pour les autres. »

Le caporal Àllio était aussi brave que modeste; t>n eut toutes les peines du monde à le décider à accepter les fonctions de caporal : blessé d'abord à la tête , il l'enveloppa de sa cravate noire, et continua de se # battre; un moment après, blessé au bras, il ne voulut pas quitter encore le champ de bataille, et de la seule main dont il pouvait se servir, il distribuait des cartouches à ses camarades. Allio, devenu prêtre, est mort en 1830. J'ignore si le bon petit Le Roy, comme nous l'appelions , vit encore. Hélas ! la liste de ceux qui n'existent plus est bien longue depuis 1815!

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