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51^ On le voit par ces quelques aperçus , la religion
0^ s'infiltrait peu à peu dans la paroisse de Sèvres; mais 'à pour qu'elle y prit définitivement racine et qu'elle de, exerçât sur Tesprit de la population ime sérieuse in- ;i« fluence, il fallait que le doigt de Dieu s'y montrât % d'une manière visible. La Providence ne tarda pas à iir faire naître l'occasion qui devait attirer à la foi pra- Q!i tique . une multitude d'âmes déjà sollicitées par la If grâce divine.
I Tout le monde sait que sous la Restauration le Saint-
t Sacrement était porté en triomphe dans les rues de nos villes , au jour de la solennité de la Fête-Dieu : les autorités civiles et militaires s'honoraient de servir d'escorte à Notre-Seigneur Jésus-Ghrist, caché sous les espèces eucharistiques , tandis que le canon saluait de ses nobles éclats la marche pacifique du Roi des rois à travers les populations agenouillées sur son passage. Sous le gouvernement de Louis-Philippe,
cette solennité n'avait pas cessé d'exister, il est vrai , dans nos villes de proviace; mais dans les environs de la capitale, la prudence cxi(;eait que l'on évitât toute démonstration religieuse; on craignait des scène* regrettables de la part des impies, et par conséquent la procession de la Fête-Dieu ne se faisait plus qu'à l'intérieur de nos églises. Et il fallait bien que les choses se fissent ainsi , puisqu'on inaugurait un règne de liberté!
La première pensée de M. Bainvel fiit de rétablir, malgré tout, une solennité si touchante et si populaire. Comment s'y prendrait-il? Il n'en savait rien, car les difficultés ne manquaient pas autour de lui, et la bonne volonté des représentants de l'autorité civile était loin de correspondre parfaitement à la bonne volonté du pasteur. Enfin, après des réflexions si>rieuses, M. Bainvel se résout à faire sortir la procession et à montrer Notre-Seifjneur Jésus-Christ à un peuple qui s'obstinait à le méconnaître et à se tenir loin de lui. La Fête-Dieu allait se célébrer dans quelques semaines dans l'Eglise catholique, il fallaitdonc songer à prendre dès maintenant les précautions exigées par la prudence afin qu'une cérémonie si touchante se passât dans le calme le plus complet. M. Bainvel avertit le maire de sa résolution et le prie de vouloir bien donner les ordres nécessaires pour qne le culte put être protégé et respecté. Le maire, étonné de celle demande , répond à M. le curé qu'il ne s'opposera pas à ce que la procession sorte de l'église; «i mais, ajoutet-il, je vous déclare que je ne vous fournirai aucune escorte. Vous sortirez à vos risques et périls. >• La ré-
VIE DE M. LABfiÉ BAINVEL Î9
ponse était catégorique : cependant il n'y avait pas à reculer, il fallait payer d'audace et mettre à exécution la fameuse maxime : Audaces fortuna juvat, A cette époque, il y avait, à la tête de la brigade de gendarmerie de Sèvres, un excellent sous-officier qui avait autrefois servi sous les ordres de M. Bainvel et s'efforçait de lui donner en toute circonstance des marques non équivoques de son respect et de son affection. C'est à lui que M. le curé va confier son chagrin et son inquiétude. D'abord, il lui fait part de la dé* marche infructueuse qu'il vient de faire auprès de l'autorité municipale, et finit par lui dire qu'il compte sur son dévouement pour réaliser son dessein. Le brave sous-officier accepte, et aussitôt il recherche les moyens de tirer d'embarras un prêtre pour lequel il professait la plus sincère estime. Le jour de la Fête-Dieu arrive : presque personne à l'église... Quelques enfants, quel»que dames d'un certain âge, deux chantres, deux enfants de chœur, devaient former le cortège du Saint- Sacrement. La procession , si toutefois on peut donner ce nom à une troupe de dix ou quinze personnes, la procession sort de l'église et s'engage sur le chemin que M. le curé avait particulièrement recommandé à la surveillance de la gendarmerie. Sur le passage du Saint-Sacrement, indifférence complète : les rues sont désertes et les maisons sans le moindre ornement. M. l'abbé Bainvel pleure à la vue de tant d'indifférence. Cependant le cortège arrive sans encombre jusqu'à l'église : personne n'avait proféré d'insulte, mais personne ne s'était agenouillé devant le prisonnier du tabernacle. On entre dans le lieu saint. Tout à coup
sont dans V sorte (i'effroi; ni parlé se préïenti sulteureileeor
SO VIE DE M. L'ABBÉ fiAJHTBL
un homme se présente, c'est on jeune tambour de I) garde nationale : il se porte eflrontéineiit devant It daU qui abrite le Sa! nl-Sacrement et laiste tomber de ses lèvres le plus affreux blaaphëme. Les assïstaDt 1 et se regardent avec an^ s le brave militaire dont nous avoii!
ircnchtnlement, saisit I'îdocbot de la ville. Sans perdre de tempe, il dresse un procës-verbal dans lequel il relate un si révoltant cvnisme. Le maire veut i^le^ venir; mais le maréchal des logis, fort de son droit et de sa conscience, lui déclare que cette affaire est en dehors de son autorité; qu'il y a eu scandale public, insulte directe à la religion, et qu'en cooséqnena son procés-verbal sera expi-dié à Versailles, « à moins, ajoute-t-il, que M. le cure ne vienne demander luimême la grâce du coupable. »
Informé de ce qui vient de se passer et du résultai qne peut avoir une pareille afEsire , la faimille du jeune homme se rend chez M. l'abbé Bainvel,seconfoad en excuses, et le supplie d'agir auprès du maréchal dît logis pour arrêter un procès dont l' issue serait inévitablement une condamnation infamante. M. Baiuvel, I put l'accuser d'avoir mis dant ndrc aigrenr personnelle, fit ren liberté, après lui avoir iaSigé inde sévère. Le prêtre avait usé miséricorde; Dieu allait montrer sa justice. Le dimanche dans l'octave da Très-Saint- Sacrement, et pendant que la procession avait lieu dans l'intérieur de l'église, une troupe de libertins jouaient dans un
ne voulant pas qu'or cette poursuite la moi mettre le prisonnier e toutefois une répri;
VIE DE M. L'ÂBBÉ BAINVEL 31
cabaret de la ville, et parmi eux se trouvait le jeune homme qui , huit jours auparavant , avait proféré un épouvantable blasphème. Naturellement on parlait de religion et on n'en parlait que pour la salir et la dénigrer. Ce pauvre jeune homme, excité sans doute par le vin et le mauvais exemple, oublie la promesse qu'il avait faite à M. Bainvel d'être plus circonspect à l'avenir; il veut se mêler à la conversation et proférer de nouvelles insultes. Mais Dieu l'attendait là; car à peine a«t-il ouvert la bouche, qu'il se trouble, chancelle, tombe, et meurt frappé d'une apoplexie foudroyante. Ses funérailles eurent lieu le lendemain, et à Tattitude générale on. vit bien que ce coup de la Providence allait produire les fruits les plus salutaires. Ce fait est maintenant connu de tout le monde catholique; nous le rapportons ici tel que M. Bainvel nous Va. raconté pendant l'occupation étrangère, et nous ne. le citons que pour préciser le moment où la religion commença à acquérir une sérieuse influence dans la paroisse de Sèvres.
L'existence d'un prêtre dans le poste que lui a confié la Providence n'est pas sujette à des variations nombreuses ; elle s'écoule ordinairement dans le calme de la prière et de l'étude, et voilà pourquoi sa vie n'est pas toujours facile à décrire. Sans doute, les douleurs ne l'épargnent pas; mais ces épreuves, il les dévore en silence; il les garde pour lui, ou plutôt il ne les laisse tomber que dans le cœur de son Dieu ou dans le sein d'un ami. Nous ne parlerons donc pas des peines intérieures doni M. Bainvel eut à souffrir : dans un écrit de ce genre , nous ne devons parler que
ton)
n VIK DE M. L'ABBÉ BAINTEL
des chagrine que tout le monde peut compreadn
apprécier.
Déjà, nous l'avons vu en liilte avec l'esprit du mal déjà nous t'avons vu disputer pied à pieU le lerraii spirituel k l'ennemi de Dieu et de l'humanité ton) entière; voyons-le maintenant aux prise» avec i~ diiricultéa d'un autre genre.
Naguère, ta religion était retenue captive au milÎM d'une indifférence universelle; aujourd'hui, elle peni accentuer son allure; les fimes sont dociles à la voix du pas1eur;régliseest fréquentée par de pieux fidèle* mais l'église est dans un élat d'insalubrité dont il H im[>ossible de se faire une idée. De toutes part* D voit, on sent une humidité qui pénètre; les murs ( l'édifice sont dans le plus déplorable état; le sol lu même n'est pas de niveau ; en hiver, l'eau se monti partout, et des exhalaisons putrides marquent que I lieu a servi autrefois de sépulture. 11 faut évidemmM remédier à un tel état de choses; mais la fabriquée! dans un profond dénùment, et elle est bien loin A'éti en mesure de faire fece aux travaux exigés parla circoiisiances. M. l'abbé Bainvel fora appel à la coni mune, et suppliera le conseil municipal d'assainir afl tant que possible un édifice dont on affecte de se pat scr quelquefois, mais dans lequel on est bien obligl de revenir à certaines époques de la vie. Longtemp le conseil hésiie, et si l'on accueille la demandée M. le curé, on ne s'empresse guère d'y faire droit oi d'ydonner la moindre suite. Il faut toutefois en finir ei c'est ici que commencent les réclamations énergi ques de M. l'abbé Bainvel au conseil de la communs
VIE DE M. L'ÂBBÉ 6AINVEL 3a
Nous allons les faire connaître, car elles sont vrai* ment curieuses à tous les points de vue. L'ég;lise, avons-nous dit, était inhabitable, tout le monde le sait, on l'a répété souvent, et en voyant aujourd'hui la propreté irréprochable qui règ;ne dans Pintérieur de cet édifice , construit sous le règne de Dag[obert II , la génération actuelle ne peut pas se foire une idée de la misôre qui le dévorait il y a trente ou quarante ans. Il fallait donc prendre les mesures nécessaires pour en assurer la restauration, car il était alors inutile de songer à autre chose.
M. Bainvel réunit autour de lui son conseil de fabrique et en exhorte les membres à adresser aux administrateurs de la ville de Sèvres un exposé des souffrances de l'église paroissiale. Ceci se passait en 1847. Une lettre est envoyée aussitôt au conseil municipal. Cette lettre est accueillie avec bonté, mais nous allons voir qu'elle dormira longtemps dans les cartons du secrétariat. Son sommeil fut en effet de quatre ans. M. Bainvel n'avait plus parlé depuis cette époque, il croyait qu'un jour ou l'autre les travaux commenceraient enfin. Il n'en fut rien, et les désordres matériels de l'église n'apparaissaient de jour en jour qu'avec plus d'évidence. Enfin, le 1*' mai 1851, il adressa à M. le maire et à MM. les conseillers municipaux la lettre suivante. Nous la transcrivons avec la plus scrupuleuse exactitude. Peut-être cette pièce n'existe-t-elle plus dans les archives de la ville depuis les événements d'une guerre désastreuse. Quoi qu'il en soit, nous sommes heureux de mettre cette protestation , toute sacerdotale , sous les yeux du public.
VIE DE M. L'ABBE BAINVEL Monsieur le Maire,
MeSSIELRS les CONSEILI.EKJ,
voire réiiDÎon de mai, je vie ppeler voire attention et votre sollicita' sur l'église paroissiale de Sèvres.
" Dans sa séance du 15 avril 18-41, le conseil i fabrique vous adressait une réclamation sur les besoii de l'église et s'exprimait en ces termes :
" Il devient nécessaire de rouvrir, dans le plus br Il délai, l'ancienne porle qui existait sous le clochei n aiin de pouvoir donner de l'air à celte partie I Il plus humide deTédifice, et de ci
incessante qui désole et ravag glise paroissiale dans toutes s de fabrique, plein de conlianc rées et bienveillantes du Cons< velle à l'aduiiiiistralion coiiimi 'occupe eafin de n
}mbattre l'hnmidîl : de plus en pins Vi s parties. Le consei I dans les vues éclai I municipal, reooii nunale l'inslante prièri idre réélise moins in-sa ■■ lubre. Le conseil de fabrique pense qu'il y a là iim question jjrave de santé, de moralité et de convc' nance publique qui mérite toute Tattention et touti la sollicitude du conseil de la commune. Cette ré' clamation fut accueillie et les travaux ordonnés, mais rien n'a été fait. C'est l'bisloire ancienne el moderne des voles concernant l'église paroissiale. Or, depuis celte époque, l'élat de l'église n'a fail qu'empirer, et les dernières pluies viennent de manifesler une nouvelle cause de ruine et de dégradation pour l'édifice : l'encombrement du côté du presbytère faisait obstacle à l'écoulement des ei
VIE DE M. L'ÂBBE fiAINVEL 35
» pluviales, et il en est résulté que le caveau qui est » sous le chœur a été inondé.
» Permettez-moi donc^ Messieurs, de vous retra-
» cer en quelques lignes et avec toute la respectueuse
» déférence que j'ai pour vos honorables personnes et
» la confiance que vous m'inspirez, la situation ac*
» tuelle de Féglise , afin que vous puissiez apprécier.
» 1» A l'extérieur, du côté du midi, la façade n'est
» plus qu'une ruine; les ouvertures, sous les voûtes,
n sont béantes et laissent le plus désastreux passage à
n la pluie et aux vents. A la vue de ces pierres crou*
» lantes , de ces murs délabrés , on se demande à quel
n misérable culte est consacré un édifice condamné à
)) une ruine prochaine? De tous les côtés de l'église
» les éperons et les contre-forts manquent par les fon-
n dations et tombent de vétusté ;
u 2<» A l'intérieur, l'église est dévorée par pne hu- )) midîté destructive de tout ornement et de tout n ameublement : le sol n'est plus qu'un détritus des » corps qui y ont été inhumés et des briques qui » Pont autrefois recouvert ; les exhalaisons qui s'en n échappent sont si pernicieuses que l'on n'y respire n plus qu^un air vicié et fétide : en toute saison , on y » ressent un froid sépulcral.
» A cet état de choses il faut de prompts et ptUs' n sants remèdes.
» Considérez, en effet, Messieurs, que votre resn ponsabilité est bien grave aux points de vue reli* n gieux, moral, administratif et hygiénique. Elle est )) effrayante à l'idée des catastrophes qui peuvent » arriver.
" Conaidcrez que , depuis 1740 , cet édifice si vii Il n'a eu aucune réparalion majeure; que le n>au% H état des (bndalions et de tous les conlre-lbrts p Il amener subitement l'écroulement des voûtes; qi 'I plusieurs fois, il s'en est détaché des plâtras; qi " existe des fissures dans les arceaux , une surtout
e M. l'arrhilecie l'ootaine, daus l'il a levé de IV'gUsc, l'a signalé< et que récemment vous avez i d'urgence le pkfond de la d t la charpente du clocher, '1\
" Considéreï, Messieurs, que plus vous tarderez " plus les charges el les dépenses deviendrotit forii Il et onéreuses. Et vous ne voudriez pas que l'on n 1 prochât à votre administration d'avoir manqué d I prévoyance, d'énergie el de bonne volonté. Dar
m portante,
•I obligés à réparc " pelle des fonts e
I lamps de malaise si
de bien do:
assurément, la ret
Il laiiration de votre église dans ') luelles serait de votre part ur " protestation.
'1 Considérer, Messieurs, que Sèvres est unegraildi Il couimune, la sixième ou la septième du déparle >i metit, regardée à la préfecture comme une de: ij moins obérées et offrant de grandes ressources; qui Il dans tout le canton toutes les églises ontété réparées. » agrandies, embellies, et que de nouvelles même ) " ont été construites. Et vous ne feriez rieu pour la >' vôtre, si compromise dans sa solidité, dans sasalu- " brilé, et dénuée jusqu'à la pauvrelé des choses nécessairesà l'exercice du culte catholique dans une
" .r- .li^s. car USB ^Q„g
daté dn 4| ce ii'ert^
" Ckemîn des Charbonniers. Eh bien, Messieurs, Il main sur la conscience, diies-inoi si , comme qtu " tion d'utilité publique, d'intérêt général et comn " mesure de sécurité, de dignité etde justice, i'assa >i nissement et la consolidation de Téglise paroissia " "ne sont pas plus urjjiînls et phis nécessaires? I " question ainsi posée, pouvez-vous hésiter et ajoa n ner? Consultez le rapport de la cominissioa di Il (ravaux de la ville de Sèvres, rapport daté dn » vrier 1834, et vous serez assurés ijue ce i I) seulement d'aujourd'hui qne vous avez été solticif " sur la question de votre église de Suite et avant lou >' Je prie Monsieur le maire et Messieurs l 1' conseillers municipaux, d'agréer, etc. ■
u Signé : Bainveu, curé de Sèvrea.^
Cette lettre, où se manifeste d'une manièrfl franche et si énergique la douleur de M. l'abbé BM vel, sera lue, nous l'espi-rons, avec un intérêt d'aotq pins vif qu'elle est un magnifique plaidoyer en &v«i de la restauration de l'église. Il semble qu'une pi reille protestation aurait dû triompher de toutes li résistances. Eh bien, il n'en fut pas ainsi. M. Bail vel parlait à un conseil municipal dont la majorii était décidée à ne pas le i:onipreudre. Le digne pa tenr ne put que gémir en silence d'un état dechosi qui blessait profondément son âme sacerdotale, nia il ne se découragea point. Dans toutes les cîrcoi stances, il éleva la voix pour se faire le fidèle échodi accents indignés jetés dans les airs par les pîern
Et pnis, il Pavait dit : plus les réparations seront retardées et plus elles' deviendront onéreuses, et sa parole se réalisa à la lettre. Chaque jour apportait avec lui une nouvelle cause de dégradation et de ruine, en sorte qu'après avoir pensé à une simple restauration il fallait penser à la construction d'une église nouvelle. Ce dessein , M. l'abbé Bainvel l'étudia longtemps dans le calme de sa pensée, et ce ne fut qu'après l'avoir étudié sous toutes ses faces qu'il en fit part à l'autorité municipale. Mais, comme toutes les choses qui tiennent au catholicisme , le projet de construire à Sèvres une église nouvelle et plus en rapport avec les besoins d'une population toujours croissante , rencontra des oppositions phis ou moins avouées. On ne se déclara franchement ni pour l'affirmative, ni pour la négative; on se plut à nager dans le vague, et, pour ne pas se compromettre à réaliser une action essentiellement chrétienne, on préféra garder le silence.
Dès lors, et pour un esprit observateur, il devenait évident que l'affaire en question devait s'attendre à des longueurs désespérantes qui finiraient parla paralyser complètement.
M. l'abbé Bainvel le prévoyait, mais il voulait avant tout mettre sa conscience et sa dignité à Pabri de toute attaque; et, pour démontrer qu'il ne voulait pas l'impossible , il établit des chiffres et donna quelques explications sur les ressources possibles du budget communal. Il parait que ses réflexions ne furent pas du goût de tout le monde, puisque M. Bainvel se vit forcé de répondre et d'adresser de nouveau à M. le
maire de Sèvres, comme président du conseil munila lettre suivanle. Malgré sa longueur ei ses points de ressemblance avec la première, nous ne craignons pas de la ciler en entier; elle renferme des choses que l'on ne peut passer sous siieuce.
Il Monsieur le Maire, Lorsque j'ai pris la liberté de i
soumettre
quelques appréciations sur les ressources possibles
du budget communal, je n'ai eu qu'un but, celui de
la question de l'église , question qui me pa-
béedans l'oubli. (Lettre du li) Kvrier 1858.1
prie d'être bien convaincu que je n'ai
l'intention de blesser ou de critiquer qui
soit, ni celle île vouloir m'iuimiscer dans
l'administration financière de lacomuiuae.
11 Là n'est pas ma mission.
H Mais personne ne pourrait me contester qu'en appelant l'attention de l'administration sur la dépit rable situation de l'église, je ne remplissetiQ deviHr< de ma charge.
sais mieux que n'importe qui combien i triste état de choses est préjudiciable et nuisible l'honneurde la religion, à la dignité de cette vil et à la santé de nos chers et si nombreux enfants. » J'ajouterai , et ceci est de notoriéié publique , que l'insalubrité de l'église éloigne les étrangers Sèvres, et devient ainsi une des causes de la paui vreté et de la misère de la fabrique ; d'antres pouSi ront vous faire apprécier le tort qui en résulte la propriété e
n Permettez-moi, Monsieur ]e maire, de vous soun mettre une observation dans l'intérêt de la question. » Je pense que la première chose serait de nommer n une commission spéciale et permanente pour l'af- }) faire si g;rave de l'église : une fois autorisée par n M. le Préfet, cette commission pourrait étudier et » rechercher les voies et moyens et s'occuper de faire n arriver le projet à bonne fin. Et maintenant, à un n autre point de vue et comme en désespoir de cause, » permettez-moi une dernière réflexion.
n Si, par impossible, il arrivait que nos honorables n conseillers ne se sentissent pas la force et le courage de n décider cette question vitale de construire une noun velle église , ce serait encore mon devoir de réclamer )} une restauration immédiate de l'église actuelle. Pour )f ne pas assumer une immense responsabilité devant » Dieu et devant les hommes , ceux qui sont chargés » des intérêts de la commune devront entreprendre n cette restauration dès aujourd'hui , à l'instant même. n Ici , on ne saurait alléguer l'insuffisance des resn sources. Faudrait-il 40,000 francs pour cette restaun ration (le devis de M. Blondel en demande 86,000), » n'avez-vous pas en réserve l'argent provenant de la n vente des terrains, à M. Tamburini?
» Veuillez agréer, etc.
n Signé : Bainvel, curé de Sèvres. »
Il est bien entendu que nous n'avons fait que donner dans ces dernières lignes un léger aperçu des débats soulevés par la question de l'église : nous aurions
pu nous étendre davantage inr cet intéressant sujet, mais un pareil récit nous éloignerait infailliblement du but que nous voulons atteindre. Ce que nous avons voulu prouver, c'est que M. l'abbé Bainvel s'est occupé sérieusement de la construction d'une église nouvelle. Sans doute il n*a pas réussi dans cette œuvre , malgré la protection que lui a constamment accordée Mgr l'évêque de Versailles, et la bienveillance toute particulière dont l'entourait le chef de rËtat; mais ce qui était au-dessus de toute contestation, c'est qu'il a donné i cette afïaire une impulsion énergique dont tous les cœurs chrétiens lui ont tenu et lui tiendront toujours compte.
Cependant les réparations demandées parM. le curé de Sèvres , dans ses lettres du 1" mai 1851 et du 19 février 1858, fiirent enfin entreprises : le sol fut nivelé et bitumé, et l'humidité se trouva ainsi un peu combattue. Mais là durent se borner les sacrifices. Aujourd'hui l'église de Sèvres est dans une situation que l'on ne saurait comparer à celle d'autrefois; mais quelle responsabilité n'ont pasdû assumer swenz une fabrique déjà épuisée par des charges énormes et un pasteur plein de zèle !
Jusqu'ici nous n'avons parlé de M. Bainvel que pour dire son dévouement et ses déboires dans l'administration de la paroisse de Sèvres; nous pourrions maintenant le faire contempler sous un point de vue plus brillant.
Pour cela nous n'aurions qu'à compulser les pièces parfois bien curieuses de sa volumineuse correspondance.
Et tout d^abord nous nous trouvons en présence d'un fait sur lequel on nous permetlra de passer rapidement : nous craindrions, en lui donnant trop d'importance , de troubler dans son repos divin une âme qui fut toujours si humble. M. Bainvel avait environ quarante-cinq ans lorsqu'il fut proposé pour le siège de Luçon; on connaissait son mérite, et l'on pouvait compter que le curé de Sèvres apporterait dans l'administration d'un diocèse le dévouement qu'il avait toujours montré dans la direction d'une simple paroisse. Mais on avait compté sans l'opposition inconcevable d'un ministre dont le nom est bien connu du clerg^é. M. Bainvel ne vit dans ce contre-temps que la manifestation de la volonté divine à son égard. Il n'avait exprimé aucun désir; il n'éprouva aucun regret : il resta curé de Sèvres.
Quelques années plus tard, une nouvelle proposition lui fut adressée pour un autre siège. Il refusa. 11 avait alors soixante ans. Il répondit que, se trouvant indigne d'un tel honneur et au-dessous d'une si redoutable charge , il ne demandait qu'à vivre et à mourir au milieu de son troupeau. Mais beaucoup de membres de l'épiscopat tinrent à lui témoigner leur affectueuse estime. Mgr Thibault, évêque de Montpellier, le nomma chanoine de sa cathédrale et vicaire général de son diocèse.
Nous avons lu la lettre par laquelle Sa Grandeur lui faisait part des titres qu'elle tenait à lui conférer. M. Bainvel en référa à son évêque, MgrBlanquart de Bailleul , qui dans sa réponse lui faisait déjà pressentir que bientôt il serait heureux de le nommer char
noîne honoraire de Venaîlles. Le 31 aoûl 1841 , Hod-
■eignenrexànitait sa promesse.
Plus tard, Mgr Dnbrenil, évéqnede Vannes, écrivail i M. Bainvel pour l*informer qu'il le nonuDait chanoine de sa cathédrale el sou grand vicaire honoraire. Lorsqu'il Alt appelé sur le siège archiépiscopal d'Avignon, l'illustre prélat se souvint encore de sod ami de Sèvres et lui décerna , de la façon la plus charmante, deux titres nouveaux. H. Bainvel avait l'estime de son évëque; d'autres membres de l'épiscopat le regardaient comme un ami plein de dévouement; il n'avait donc plus rien à attendre du côté de la terre, et la mort, -il pouvait la r^;arder avec le calme d'un homme, d'un prêtre qui a toujours accompli sod devoir.
La mort ne larda pas, en eflet, i lui fermer les paupières.
La guerre de 1870 éclata. Quelques jours après, les journaux nous apprenaient un premier désastre qui devait, hélas! être suivi de désastres plus épouvantables encore. M. Bainvel les avait prévus, et nos dissensions politiques lui disaient contempler, dans le lointain et avec une lucidité remarquable, les événements qui ont feilli amener la ruine complète de notre pays.
Bientôt on dit que les armées allemandes marchent sur la capitale. Elles y marchaient en effet et avec nne rapidité telle, que le 19 septembre, à sept heures du matin , les éclaireurs ennemis pénétraient à Sèvres, en attendant que des troupes nombreuses vinssent en prendre possession. Tous les habitants étaient dans
l'effroi; ce n'était de toutes parts que des en&nls qui fuyaient , des femmes hors d'elles-mêmes, ne sachant où dirig^er leurs pas, des hommes effrayés de ce qui allait se produire et des soldats égarés se précipitant, sans le savoir, au milieu des troupes ennemies. Pendant ce temps, M. l'abbé Bainvel était sur le seuil de son presbytère et consolait tout le monde, lorsqu'une balle perdue vint effleurer ses vêtements et faillit lui donner la mort.
Il rentre chez lui, en proie aux émotions les plus douloureuses. Le danger, il ne le redoutait pas, car il • le connaissait depuis longtemps ; il ne redoutait qu'une chose, c'était de se voir contraint d'abandonner son presbytère et de s'en aller vers l'inconnu. Or, ses craintes ne furent pas vaines ; quelques jours après, un officier allemand lui signifiait de quitter sa demeure et de transporter ailleurs ce qui pouvait lui être utile. L'ordre était formel; il fallait obéir; et c'est alors qu'il se décida à accepter l'hospitalité que lui offraient les religieuses dominicaines de Sèvres. Mais ce malheureux vieillard avait été obligé de rompre avec ses anciennes habitudes ; aussi , à partir de cette époque , sa gaieté disparut; il n'avait plus de ces reparties brillantes qui avaient fait jusqu'ici le charme de ceux qui l'entouraient, et volontiers il se renfermait dans un silence qui était loin d'être de bon augure.
Enfin, la catastrophe que l'on redoutait comme une calamité publique arriva au moment où l'on s'y attendait le moins.
Le 14 décembre, M. l'abbé Bainvel se met à table vers midi pour prendre un modeste et léger repas. Il
M VIE DR M. L'ABBE BAINVEl
ne se sentait alors aucun malaise et esprimait asse4 vivement le désird'aller faire quelques visites, lorsque lout à coup il ordoune d'ouvrir les Fenêtres, parca qu'il ne peut plus distin^er les objets qu'il a sous \ett yeux. Un jeune ecclésiastique' qui ne le quittait jamaû^ de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident fâcheux» lui demande avec anxiété s'il se trouve indisposé et s'il a besoin de quelque secours. M. le curé veut répondre ; mais il ne laisse tomber de ses lèvres que des sons inarticulés , et bientôt il s'affaisse sur son siège , sans aucune espèce de mouvement. D'abord on le croit mort : mais, le premier instant de surprise passé, on constate qu'il respire encore : on lui prend la main; mais cette main est sans chaleur et se prête avec une facilité désespérante au mouvement qu'on lui imprime. C'en est fait, M. Bainvel vient d'être la victime d'une attaque de paralysie.
Auljefois, dans ses causeries intimes, il nous avait dit souvent qu'il suppliait la Providence de ne pas permettre qu'il devint paralytique : sa prière n'était pas exaucée; mais Dieu se proposait d'abréger ses souffrances. Un ami de trente ans, M. le docteur Les- . seré, prévenu de l'accident qui vient de se produire presque à ses côtés, accourt auprès du vénérable malade : il le touche, il le palpe, il imprime à ses membres des mouvements divers, et finit par déclarer que M. Bainvel est paralyséd'uncôté. Ou nous faitaverlir immédiatement, et, sans tarder, nous nous rendons
' M. l'abhé Meakes, aujourd'hui prèlie du diocèse de Me;
VIE DE M. L*ÂBBÉ BAINVEL 47
auprès de lui. En ce moment, il venait de recouvrer r usagée de ses facultés mentales. Cependant la nouvelle de l'accident dont M. Bainvel vient d'être victime , se répand dans le pays avec la rapidité de l'éclair; tout le monde est dans la consternation; la douleur est peinte sur tous les visages , et le couvent est aussitôt assiégé par une foule de personnes de tout âge et de toute condition. On veut avoir heure par heure, minute par minute, des nouvelles du pauvre malade ; de toutes parts on se présente pour le soigner et le veiller pendant la nuit.
Plusieurs jours se passent dans des inquiétudes inexprimables, car on sait que l'on est, peut-être, à la veille d'une catastrophe , et, toutefois, on ne désespère pas encore de sauver le vénérable malade. Sans doute , aucune puissance humaine ne pourra lui rendre jamais Tusage de ses membres ; mais , enfin , s'il né surgit pas de complications nouvelles, M. Bainvel vivra quelque temps encore. Hélas! cette espérance fiit de courte durée.
Le '21 décembre, à six heures du matin, les forts et les remparts de la capitale ouvrent sur notre pauvre paroisse un feu épouvantable : quelques jours auparavant, un journal, que nous avions reçu de Paris, nous apprenait que l'opinion publique évaluait à 60,000 le nombre des soldats allem^^nds en position à Sèvres ; c'était là évidemment une exagération dont nous devenions les victimes. Les projectiles français éclatent sur le sol de minute en minute : on eût dit une scène avant-coureur de la fin du monde. Le bombardement dura jusqu'à quatre heures du soir avec
M VIS DB M. L'ABBE BllHVEL
une înietitil^ loa)onn éjple. Pendaiil ce temps, let penonne* qui «'étaient dévouées à la garde de M. la i7uré >e hàteni de le descendre dans une salle îol Heure. En entendant le grondement du canoi M. Baiiivei l'efforcé de rassurer tons ceux qui l'e lourent, et, pour parera toutes les éyenlnalïtés: ble», n'écoulant quel'ardeurde sa (bi, il tes laii ag nouiller au pied de son lit et prononce sur enx 1 parolet de l'absolution. Au même instant, un pt jeclile vient éclater dans une maison voisine et caus de» désordres affreux dans une cbambre contiguë celle ou, quelques minutes auparavant, se trouvai M. l'abbé Bainvel. Celait trop d'émotions pour un pauvre malade. La Providence venait de happer la dernier coup; il bltail donc qu'il succombât. En elfet^ lo lendemain de ce jour si plein d'alarmes, son élat prit des caractères tout à fait désolants. La faiblesse s'accentua de plus en plus, et enfin l'agonie se présenta avuc loules ses horreurs ei toutes ses épouvantes. Le vénérable prêtre constTvail toujours sa lucidilé d'esprit; il demanda lui-même à recevoir les dernîerssacre* itients. Lorsque celte nouvelle eut transpiré, la plupart des personnes notables de Sèvres se rendirent au couvent, afin de recueillir les suprêmes paroles de leur bien-aimé pasteur, et en quelques inslanis la chambre du malade devint trop élroilc pour contenir toiii le< assistants. Bientôt apparurent le clergé et les religieuse^ (»coriant le Dieu qui vient à nous lorsque le mal ' nous accable. A peine le Saint-Sacrement eul-il été \i\iic6 sur une petite lable, ornée avec le plu» fjnoA soin, que M. l'abbé Bainvel prononça ces parole», qui
émurent profondément l'assistance : u Seigneur, je crois que vous êtes réellement présent dans le Saint- Sacrement de l'autel. » Alors, il parut se recueillir, mais il avait encore quelque chose à dire; malg;ré les douleurs les plus aiguës et une extrême faiblesse , il tenait à faire publiquement une dernière profession de foi capable de produire sur ses ouailles une impression salutaire : u Je crois à l'in^siillibilité du Pape
d'ailleurs, c'est rationnel. » Telles furent ses dernières paroles; son Dieu, il le reçut avec la plus ardente charité et la foi la plus inébranlable; nous pouvions donc nous écrier en son propre nom : Nunc dimiltis servum tuum. Domine; Seigneur, vous pouvez maintenant laisser partir en paix l'âme de votre serviteur.
Le 1* janvier 1871, M. l'abbé Bainvel reçut la visite de M. le maire, de MM. les conseillers municipaux et des membres des ambulances. Et ici, nous nous reprocherions de ne pas exprimer à ces messieurs notre vive reconnaissance, car en rendant hommage au pasteur, ils l'ont en même temps rendu à la religion, dont il était le digne et vénéré ministre. Le lendemain, le mal empira, et le 3 janvier, à une heure de l'après-midi, M. Bainvel rendait sa belle âme à Dieu. Il mourait, comme mouraient autrefois les Pères de l'Église, en confessant sa foi et en bénissant son troupeau. Ses funérailles furent fixées au 5 janvier. La messe fut célébrée par M. l'abbé Metcaf, ancien vicaire et ami de M. l'abbé Bainvel, au milieu d'une foule de paroissiens en larmes. M. l'abbé Bainvel avait toujours manifesté ledésir d'être inhumé au pied de la croix qui s'élève au milieu du cimetière de Sèvres. Ce désir ne
put être réalisé , car ce jour-là le canon tonnait d'une manière formidable et les projectiles venaient éclater jusque dans le champ du repos. Il fallut donc lui choisir un autre lieu de sépulture, et c'est alors que les dames dominicaines nous offrirent une chapelle de leur égalise. C'est dans cette chapelle que M. rabl>é Bainvel repose encore aujourd'hui , en attendant que .soit résolue la question du cimetière.
Et maintenant que la terre recouvre les cendres de l'estimable prêtre dont nous retraçons à g;rands traits l'existence , déposons sur sa tombe une dernière fleur, c'est-à-dire, racontons un dernier trait qui grave à jamais son souvenir dans toutes les âmes et dans tous les cœurs.
Vers l'année 1845, M. l'abbé Bainvel désira faire un voyage en Bretagne, pour y revoir se» amis et les lieux qui lui rappelaient le souvenir de son enfance. Il alla donc passer quelques jours à Vannes, sa ville natale , et de là il se rendit à Brest. Un matin, comme il sortait de l'église Saint-Louis où il venait de célébrer la sainte messe, il se dirigeait tout pensif vers l'hôtel qu'il habitait, lorsque, levant les yeux, il aperçut au loin un monument dont l'aspect le fit tressaillir. Il se dirige donc de ce côté. Or, ce monument n'était autre que le conseil de guerre. Il s'adresse alors à un brave sous-officier qui en gardait l'entrée, et lui demande s'il ne pourrait pas visiter la salle des séances. Le militaire lui répond qu'il esta ses ordres, mais? qu'il doit tout d'abord l'avertir que l'ameublement d'un conseil de guerre n'a vraiment rien de bien curieux.
a C'est égal » , répond M. Bainvel, « je voudrais bien réaliser mon désir. » Le sous-officier se met aussitôt à précéder le voyageur. On arrive dans la salle des séances. M. le curé de Sèvres regarde autour de lui et des larmes viennent mouiller ses paupières. Étonné, le brave militaire lui demande ce qui peut l'émouvoir 40 la sorte, u Ah ! mon cher ami , ce lieu me rap* pelle un souvenir bien touchant, car j'ai moi*même paru autrefois dans cette enceinte.
— Gomment, Monsieur le curé, vous, dans cette salle^ au conseil de guerre!
— Oui, mon ami, et il ne faut pas que cela vous étonne ; car il y a vingt-cinq ans , j'étais capitaine de voltigeurs. >» '
Alors, M. l'abbé Bainvel raconte à son interlocu*teur le trait que nous allons faire connattre en quelques lignes.
Pendant qi;ie M. Bainvel était en garnison à Brest , il avait dans sa compagnie un jeune soldat plein de religion et de piété : ses chefs le regardaient comme un sujet excellent sous tous les rapports, et ses camarades l'avaient en profonde estime.
Un soir, ce jeune homme est placé en faction à l'une des extrémités de la ville; lorsque vint le moment de le remplacer par un autre militaire, 11 avait disparu en laissant son fusil appuyé contre un mur. Le chef du poste, averti de cet accident, se transporte sur les lieux et ordonne de faire des recherches à une certaine distance ; mais tout est inutile. Immédiatement, on court avertir le capitaine : celui-ci se lève à la hâte, se rend au poste indiqué et trouve tous les
soldats dans la plus profonde inquiétude. De nouveau, il fait rechercher le malheureux jeune homme; on ne le trouve mille part. Alors le chagrin s'empare de M. Bainvel , qui déjà prévoit pour le déserteur une horrible catastrophe. D'après les rèjflemeats militaires, il doit faire son rapport ; pour le rédiger, il veut attendre jusqu'à la dernière minute réglementaire. Minuit sonne, et le rapport est envoyé au colonel pour être de là expédié à la place. Des ordres sont donnés à la gendarmerie, et trois jours après, le pauvre militaire est arrêté et conduit à la prison de Brest. Pas une parole déplacée ne sortit de sa bouche; mais il était triste, abattu, et tellement plongé dans le désespoir, que lorsqu'on lui demandait s'il voulait prendre tin défenseur, il se contentait de répondre : Je n'ai besoin de personne, je veux mourir.
Plusieurs fois on revient à la charge et toujours oti obtient la même réponse : Je n'ai pas besoin de défenseur, je veux mourir. Enfin, un officier du régiment obtient l'autorisation de voir le prisonnier ; il l'encourage et le supplie de se choisir un défenseur. Eh bien ! répond alors le malheureux jeune homme, je le veux bien; mais je demande que mon défenseur ne soil autre que mon capitaine. Informé de cette résolution, M. Bainvel se met en devoir d'obtenir l'autorisation nécessaire pour l'accomplissement d'une pareille mis- i sion. Cependanlle jour de l'audience arrive : on amène l'accusé, toujours abattu, toujours sous l'influence d'une nostalgie mortelle. Après la lecture de l'acte d'accusation et les conclusions du commîssairedu gouil , M. Bainvel se lève et prend la parole, i)
parle de la conduite irréprochable de ce jeune homme; il le réprésente montant la g^arde au milieu de la nuit ; il est seul et aux prises avec les plus tristes souvenirs. Il pense à son père mort depuis quelques mois; il pense à sa pauvre mère malade; il pense à ses trois jeunes frères, à ses deux jeunes sœurs bientôt réduits à la plus profonde misère et lui sous les drapeaux !
tt Messieurs , s'écrie alors Pénerg^ique et charitable capitaine, la conduite de ce malheureux jeune homme, vous ne pouvez pas l'excuser, mais vous devez la comprendre : vous êtes hommes, vous êtes soldats. L'âme de cet enfant a été saturée d'amertume , et les sentiments qui l'ont fait agir sont assez nobles pour que tous les fronts s'inclinent devant eux, et vous l'acquitterez. »
Le pauvre jeune homme fut en effet acquitté, mais la nostalgie ne l'épargna pas ; il mourut quelques mois après, avec toute la piété qui avait toujours inspiré sa conduite.
Voilà ce. que nous avions à dire sur M. Bainvel , et assurément on nous tiendra compte d'avoir mis à découvert une existence remplie de tant d'actions vertueuses. Dieu l'en aura sans doute récompensé en l'appelant dans sa gloire. Pour nous , ne cessons jamais de méditer sur de pareils exemples ; et , si nous ne sommes pas appelés à les imiter un jour, ne leur refusons pas toute l'admiration qu'ils méritent.
Nous avons encore quelques mots à ajouter.
M. l'abbé Bainvel n'a pas été seulement un héroïque soldat et un prêtre dévoué corps et âme à la cause du
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sanctuaire, il est, de plus, UDécrivaînpIein de charme et de distinction. Nous rééditons son livre, le public jugera. Mais nous avons la ferme confiance que notre opinion ne sera pas trouvée en début. D'ailleurs, nous avons pour nous leiugementéprouvédes hommes qui ont acquis dans le monde des lettres une réputation incontestable et incontestée. M. Crétineau-Joly, l'illustre historien de la Vendée militaire, était mieux placé que tout autre pour j uger un on\ rage de ce genre, et nous savons combien est honorable poar l'écrit de M. Bainvel le jugement qu'il en a porté.
M. Hippolyte Violean [lettre du 1- août 1853 ') avait lu une partie de ce charmant petit ouvrage, et il écrit à l'auteur une lettre de félicitation. M. l'abbé Bainvel lui répond en lui annonçant qu'il lient à sa disposition un des derniers exemplaires de ses Souvenirs, ei c'est alors que M. Vtoleau (lettre du 12 août 1853] lui adresse la lettre que l'on trouvera à. la page 58, n> 2. Le 1" mars 1847, M. Billault, qui fui plus tard ministre d'État sous l'Empire, félicite M. Bainvel au sujet de son opuscule. Ses anciens compagnons d'armes n'ont pas voulu rester en arrière, et les chefs les plus illustres de l'armée royale de Bretagne, ea 1815, MH. Joseph Gadoudal et de Coislin, lui témoignèrent par des lettres que nous avons sous les yeux le charme qu'ils avaient goôté en lisant un écrit où se révèlent tout à la fois l'esprit, le cœur, lejugement, la délicatesse et le courage d'un véritable écrivain. Ces pages ravissantes, que nous rééditons aujourd'hui, n'ont rien
r ï la fin de c.
aperçus
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de politique ; elles renferment simplement un trait de notre histoire contemporaine. Sans doute on y aperçoit distinctement l'opinion qui toujours a inspiré la conduite de M. Bainvel; mais cette opinion , il avait bien le droit de la produire, puisque c'est pour ]a défendre qu'il a risqué sa vie sur les champs de bataille.
À. DOLLA,
Premier Ticaire de Sèvres.
Sèvres, 10 janyier 1874.