Le carnaval
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entre les Français et les villes vénitiennes que j'ai plusieurs fois nommées dans ce journal, tout, je le répète, changea pour moi. Je ressentais, comme mes compagnons d'exil, le contre-coup des vexations exercées par l'armée de Buonaparte ; les hommes du pays oubliaient que, longtemps auparavant, nous avions été les premières victimes de la révolution qui leur donnait tant d'humeur, et il semblait que nous dussions porter la peine de tout ce qu'ils avaient nouvellement à souffrir. Ce n'était pourtant que l'effet, la suite du grand bouleversement commencé en France en 1789 et sans lequel nous n'aurions jamais été exilés, nous n'aurions jamais habité, nous-mêmes , si longtemps au milieu de ceux qui voulaient nous rendre en ce moment responsables de ce que le fléau révolutionnaire les atteignait à leur tour. Les reproches que je leur adresse ici ne m'empêcheront pas de reconnaître que , pendant bien des années, les émigrés n'avaient
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eu qu'à se louer des particuliers comme du gouvernement.
Ce fut donc depuis le mois de mai 1796 , époque de la première entrée de Buonaparte à Milan 9 que je cessai de bénir mon sort en Italie. 11 devint véritablement triste au printemps de 1797, et alors le besoin que j'avais toujours éprouvé bien vivement de me rapprocher des miens, me pressa tous les jours davantage.
Ce besoin ne pouvait, à la vérité, qu'être alimenté par l'impression que laissait dans mon âme la chute d'une république qui avait compté autant de siècles que la monarchie française, et marqué sa durée par des faits glorieux. Cette chute entraînait avec elle la prospérité dont j'avais été témoin et admirateur; deux mois avaient suffi pour cela; j'en faisais la triste réflexion et je me demandais si, lorsqu'au printemps de 1792 je quittais la France et jetais ma cocarde nationale dans un port du roi de Sardaigne (Yillefran-
che près Nice) j'aurais pu croire qu'elle reviendrait^ cinq ou six ans après^ se rattacher forcément à mon chapeau ^ et cela tout à l'extrémité du golfe Adriatique. Qui m'eût dit , en effet, dans ce temps-là, que je me trouverais enfermé dans Venise, lorsque les Français, qui , depuis Pépin , n'avaient pas même pensé à attaquer cette ville , viendraient en faire la conquête, y étant, qui plus est, appelés par les gens du pays !
Je partis, le 15 juillet au soir, par la barque publique : il y en a deux qui, le jour et la nuit, parcourent en sens contraire les vingt-huit milles de distance entre Padoue et Venise. Dès que le soleil parut à l'horizon, je sortis d'une chambre où l'on était entassé fort incommodément , et je m'afQigeai, comme j'avais fait cinq jours auparavant , en voyant les belles maisons de campagne vénitiennes qui bordent la Brenta , et jusqu'au superbe palais Pisani , envahies et par conséquent endommagées par des troupes françaises.
Ne m'étant arrêté à Padoue que pour y prendre une voiture, j'étais rendu dans la soirée du 16 à Vicence. Là, j'avais mieux à faire que d'écouter les détails de la fête du 14 juillet, qu'on me raconta fort longuement. On avait, de même qu'à Venise, élevé une pyramide, mais au lieu de choisir une des places de la ville, on avait préféré le Champ-de-Mars , local délicieux , qui se présente à la sortie de la porte de Vérone^ au milieu d'une belle et vaste prairie couronnée par de charmantes collines et nommément par le monte Berico. Cette position était vraiment favorable à une fête ; je me rappellerai toujours en avoir vu, là, de 1793 à I7d6, plusieurs qui n'étaient pas patriotiques, et n'en valaient que plus à mes yeux.
Le même jour où celle-ci avait été célébrée , plusieurs des Français faisant partie de la division de Joubert s'étaient réunis pour jouer la Mort de César^ tragédie de Voltaire. Ils avaient d'abord été tentés de donner cette représentation sur le théâtre Olympique ; mais, pour le mettre
en état de servir et pour l'éclairer convenablement, il leur aurait fallu des frais considérables : ils s'étaient donc contentés de la salle de spectacle ordinaire de la ville, qui est fort jolie. Je noterai, en passant, que ce beau théâtre Olympique n'est plus qu'un monument de curiosité, un modèle pour les amateurs d'architecture. Depuis la Sophonisbe de Trissino et quelques tragédies qu'on y joua à l'époque de sa fondation , il n'a jamais été occupé que comme salle de bal : on doit le regretter; car une représentation soignée et exécutée avec toute la pompe convenable y donnerait la seule idée juste que les modernes puissent avoir des spectacles grecs et romains.
Ayant pris congé de quelques véritables* amis, et de l'hôte vicentin qui m'avait longtemps logé dans sa maison (celle-là même qui fut bâtie et occupée par l'architecte Palladio) , je continuai, le 17, ma route pour gagner Vérone qui est à trente milles de Vicence. Dans toute l'Italie où les villes sont beaucoup plus rappro-
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chées qu'en France, quelque courte que soit la distance d'une ville à l'autre, on ne la franchit que lentement quand on emploie les Tyettu-- Tint
Mou cœur se serrait en trouvant , à chaque pas , les traces funestes de la guerre qui , l'automne précédent, avait dévasté les belles campagnes que je traversais ; je ne voyais qu'arbres abattus, et ils laissaient un grand vide dans ces espèces de quinconces que forment partout des peupliers et des érables , autour desquels la vigne se groupe si pittoresquement et quelquefois fait guirlande d'un arbre à l'autre. Les villages surtout se ressentaient des excès commis par les troupes et des ravages du canon.
J'arrivais à Vérone avec un ex-oratorien , nommé Perrin ', que le hasard m'avait fait rencontrer dans une société de Venise. Il était venu assez nouvellement de France en Italie ,
1. Je n'ai appris quejongtemps après mon associatioa temporaire avec Perrin le rôle qu'il avait joué à Lyon, pendant le siège, comme secrétaire d'un des représentants du peuple.
pour y tenter fortune, comme tant d'autres, sous les auspices de l'armée française; mais, commençant à désespérer d'atteindre son but , il m'avait proposé de regagner avec lui Milan , peut-être même Paris. Son association ne tarda pas à me présenter des avantages réels : d'abord elle diminua, pour moi, l'inconvénient d'être en contact avec l'armée comme émigré, ce qui était auprès d'elle une fort mauvaise recommandation. Ce titre m'eût nui principalement à Vérone; mais, grâces à mon compagnon de voyage, je m'y trouvai, une première nuit, logé chez un employé supérieur nommé Rochejean; il avait pour secrétaire Berger, ex-cordelier, natif de Blois, que je ne connaissais pas plus que son chef actuel. Berger m'étonna beaucoup en me parlant , tout de suite, de mes parents, bien plus en me comblant de soins et de prévenances. N'était-ce point un hasard des plus singuliers que de me voir ainsi avoir affaire à deux bons terroristes dont le nom même m'avait été jusque-là étranger? Rochejean, autre ex-ora-
torien , était devenu , depuis la révolution , grand vicaire de Grégoire à Blois. Je l'apprenais à Venise seulement, mais j'étais loin de soupçonner qu'il eût été aussi membre du département de Loir-et-Cher, et que, comme tel, il eût eu des relations très-particulières avec mon père, en 1793 et 1794. Je crus d'abord que si Berger et lui me traitaient avec autant d'égards, moi émigré, c'était surtout par considération pour leur ami Perrin ; mais plus tard, je pus juger qu'ils y avaient été portés, soit par les remords de la conduite qu'ils avaient tenue à Blois, pendant le règne de Robespierre , soit par la crainte que leur parti ne continuât d'avoir le dessous en France. L'élan républicain avait, en effet, toujours décliné chez nous, depuis le 9 thermidor, et il était de plus ea plus comprimé depuis le commencement de l'an Y, dans lequel nous étions encore. Au surplus, Rochejean ne fut pas dans le cas d'avoir à exercer pour moi l'hospitalité plus d'une nuit, attendu que j'avais
accepté un logement dans la ville , chez un jeune Véronais de ma connaissance; notre homme me pressa , du moins , de revenir quelquefois disposer de sa table. Quant à Berger, comme il désirait revenir en France , où était restée sa femme % il me proposa ^ ainsi qu'à Perrin, de prendre place dans la voiture qui devait le conduire à Milan. Berger n'avait pas personnellement pour m'être utile, les mêmes moyens que Rochejean. Ce dernier, agent des contributions publiques à Vérone , eût pu me faire continuer, avec pleine sûreté, mon voyage jusqu'à la frontière et au delà; un mot de lui à quelque officier en chef ou commissaire, m'aurait bien, en outre, procuré un passe-port d'employé ; mais , malgré le patelinage qui lui semble naturel, il ne poussa pas jusqu'à ce point la bienveillance qu'il me témoignait. Berger, plutôt immoral que méchant, aimait la république en proportion de l'impunité
I. Il était prêtre et avait quelque temps , comme cordelier, servi d'aumônier au grand-duc Léopold en Toscane.
et de la protection qu'elle assurait à ses fautes passées. Ses opinions ne l'empêchèrent pas de me rendre mille petits services, comme voyageur; il me fut même fort commode pendant huit jours que nous habitâmes la même auberge à Milan, mangeant et allant nous promener ensemble comme deux vieilles connaissances ; il finit par offrir de m'avancer une petite somme d'argent que j'acceptai , étant bien sûr qu'elle lui serait promptement remboursée à Blois; et, en me quittant, il se chargea d'une lettre pour mes parents , devant se rapprocher avant moi du pays qu'ils habitaient.
Revenons aux circonstances particulières de mon séjour à Vérone. Cette ville est, dans les temps ordinaires, une des plus agréables de l'Italie : assez de livres ont parlé de sa situation et des édifices qui la décorent ; ils auraient pu vanter sa société que j'avais eu, dans les années précédentes, tout le temps de connaître et même d'aimer. Ses habitants forment, dans l'état vénitien, un peuple à part, plus aràmi
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dans ses goûts, dans ses jugements , dans ses émotions, plus naturellement exalté que ne le sont ses voisins : il est même reçu de taxer les Véronais d'une espèce de folie , et d'en attribuer la cause à l'air assez vif du monte Baldo qui est très-peu éloigné. La noblesse du pays s'était fortement prononcée contre la révolution française dès son origine, et, dans la position politique où elle se trouvait comme sujette de la république de Venise, entre le Tyrol etMantoue, elle manifestait souvent jusqu'à l'imprudence le regret de ne pas vivre sous la domination autrichienne.
Lorsque les Français étaient entrés pour la première fois à Vérone, en 1796, poursuivant, après la bataille de Lodi , le général Beaulieu , ils y avaient été mal accueillis, et tous, générauxy officiers et soldats, en gardaient rancune. Les Véronais , aussitôt que l'insurrection eut éclaté à Bergame et à Brescia , s'empressèrent de demander l'autorisation du gouvernement vénitien pour former un rassemblement armé.
Mais ils avaient beau déclarer n'avoir en vue que les sujets rebelles à Saint-Marc et protester qu'ils n'avaient jamais pensé à combattre les Français j leurs assurances étaient quelquefois démenties par les faits. Les Français , de leur côté; désavouaient l'insurrection qui devait être à leur profit ; mais, soit qu'ils la protégeassent sous main ou bien à découvert, il était fou de croire que de simples nobles ou bourgeois italiens, ne sachant qu'à peine manier un fusil , pourraient tenir tète à des troupes qui avaient vaincu les meilleurs généraux et les plus braves soldats de l'Europe.
Dans cet état de choses , la politique timide et inactive du gouvernement vénitien, bien déchue de son antique énergie, l'aveugla entièrement, et il prépara sa propre ruine par la perte de Vérone , sa principale ville de terre ferme. Des ordres supérieurs mal donnés entraînèrent les habitants à faire bien des fautes, et ces fautes fournirent le prétexte qu'on cherchait probablement. Bref, à la suite d'upe dispute qui avait eu
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lieu entre quelques Véronais armés et une patrouille française , on fit feu tout à coup sur la ville, des trois châteaux qui la dominent. L'effet de cette hostilité, disons mieux, de cette trahison d'un commandant français qui agissait sans instruction de ses chefs , fut de porter aussitôt le peuple à tous les excès. Plusieurs soldats ou employés de l'armée furent massacrés dans les rues, on dit même dans les hôpitaux. Les insurgés en vinrent à lancer des boulets qui n'étaient pas tous pour leurs ennemis, car bien des mai*sons voisines du château vieux (Castel Vecchio) s'en ressentirent cruellement.
A la suite de cette espèce de siège livré à la garnison, le général Kilmaine entra dans Vérone avec une troupe considérable et en prit possession. Je ne détaillerai pas les châtiments infligés aux Véronais par les différents chefs qui se succédèrent dans le commandement de la place; je ne dirai pas jusqu'où s'étendirent les réquisitions, les contributions, les sommes d'argent ou les bijoux enlevés au Mont-de-Piété ; mais
comment dissimuler une autre vérité fâcheuse ? c'est qu'on vit plusieurs propriétés particulières Jivrées à la discrétion des vainqueurs. Lorsque j'arrivai dans cette ville, elle était encore sous le joug de la terreur que dirigeait Augereau. Là, plus que partout, on avait volé et on volait sans nulle pudeur. Je me trouvai pendant trois ou quatre jours avec plusieure employés dont Rochejean était un des moins scrupuleux. Je n'ou blierai de longtemps à quel point des hommes, probablement nés honnêtes, se montraient familiarisés avec l'esprit de spoliation et l'immoralité. « Ce que ces malheureux sont condamnés «à donner, qu'importe, disait-on, qu'il en « entre un peu plus, un peu moins , dans les Kcofifres du pays! » Je n'entendais parler que d'escroqueries, et encore je ne compte pas pour telles les galeries des tableaux mises en réquisition , quoiqu'elles ne fussent nullement des propriétés publiques. On avait commencé par prendre la belle collection de poissons pétrifiés du comte Gazzola.
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Je noterai ici que ces pétrifications viennent de Bolca, mont volcanique du voisinage de Vérone : on y a trouvé , par suite des révolutions du globe et probablement de l'irruption de l'Océan dans ce qui est devenu la Méditerranée (irruption qui a pu faire écouler les eaux d'une partie de la Lombardie appartenant alors peutêtre à la mer), bien des espèces de poissons qui n'existent plus dans la Méditerranée ni dans le golfe Adriatique. La collection du comte Gazzola est aujourd'hui au cabinet d'histoire naturelle de Paris, et il s'est consolé, dit-on, de l'avoir perdue en se faisant donner , par le gouvernement français, un bien national dans la république Cisalpine.
Des anciennes et agréables connaissances que j'avais pu faire dans mes autres voyages, à Vérone où, l'une des années précédentes, j'avais été présenté à Louis XVIII, je ne vis qu'an jeune noble, le comte Montanari : il me reçut pendant quatre jours avec la plus grande cordialité et ce fut de sa maison que je partis pour Milan.
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Nous voulions nous y rendre promptement , MM. Berger, Perrin et moi; en conséquence, nous prîmes la poste , le 21 après dîner. Élant entré, en 1793, dans Tétat vénitien , par Bergame et Brescia , je ne connaissais pas la route qui passe par Mantoue et Crémone, et conduit, comme l'autre, de Milan à Vérone. Je dirai encore que de loin comme de près, cette dernière ville que je quittais ofifre un coup d'œil charmant, appuyée qu'elle est contre un beau rideau de collines et arrosée par TÂdige dont les bords sont toujours riants.
J'avais vu Mantoue dans le cours de mon voyage d'Italie; en s'acheminant pour s'y rendre, on trouve, pour premier relais, Roverbella où Ton arrive après avoir traversé Villa Franca, gros bourg dont fait partie un ancien château délabré. Aux approches du lac qui environne Mantoue, j'observai que beaucoup de maisons avaient été abattues; c'était par les ordres de Wurmser , lorsqu'il avait été forcé de venir s'enfermer dans cette place de guerre.
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On se souvient que , poursuivi par Buonaparte qui avait débouché inopinément du Tyrol et avait ainsi surpris l'armée de l'empereur à peine descendue du côté du Frioul, dans les plaines de Bassano , le vieux général autrichien n'avait eu que le temps de se réfugier à Mantoue. C'était saisir le vrai moyen qui s'offrait à lui en Lombardie, pour arrêter son vainqueur. Je dirai, encore en passant, que je l'avais vu , lui et une partie de son armée, traverser en déroute Vicence à l'époque signalée ici , c'est-à-dire pendant l'été de 1796. Un peu plus tard, je manquai de bien peu , en raison d'une course que j'avais faite à la campagne , l'occasion d'assister dans Vicence à la marche triomphale des Français qui suivaient leurs adversaires de bien près , marche qui procura à cette ville un spectacle vraiment curieux. Wurmser fut, comme on sait , assez longtemps bloqué dans Mantoue et il en sortit par une capitulation honorable.
La position de Mantoue, au milieu d'un lac formé parleMincio, rend cette place très-forte;
mais il en résulte que l'air est des plus malsains. Les vapeurs fétides que je voyais s'exhaler de ce lac , me faisaient concevoir pourquoi beaucoup d'habitants désertent régulièrement à l'approche de chaque été. Nous entrâmes au moment où l'on allait fermer la porte dite de Vérone^ et nous descendîmes à la grande et belle auberge de la poste. Le lendemain matin, 22, je ne fis qu'admirer, en repartant, les façades de quelques édifices, et des rues, en général bien bâties, bien percées.
Rien à signaler dans tout le commencement
de la route qui mène de là à Crémone : on parcourt un pays beau et riche, mais monotone ; du reste, presque tous les bourgs où l'on passe ont une belle apparence. Bozzolo, nommément, pourrait le disputer à plusieurs des villes les plus considérables de France. Crémone est absolument dépeuplée, mais offre des rues très-larges, des maisons d'une architecture noble et assez imposante, k deux postes de là, on trouve la forteresse de Pizzighitone , à
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travei*s laquelle ou suit la route de Milao.
Arrivés de bonne heure à Lodi, nous fûmes obligés de nous y arrêter, la route étant, disaiton, infestée de voleurs qui ne se montraient que la nuit; d'ailleurs, la distance de notre but, la capitale de la Lombardie, était encore trop grande, pour que nous pussions la franchir tout d'un trait.
Nous étions rendus à Milan le 23, avant deux heures de l'après-dînée ; ce fut par la Potta Romana que nous arrivâmes. Une inscription placée au haut de l'arc qui la couronne parlait de la reconnaissance du peuple milanais pour Buonaparte, libérateur de V Italie qui avait fait son entrée de ce côté en 1796.
L'état où je vis Milan n'avait rien qui, au premier coup d'œil, dût frapper désagréablement celui qui y serait venu pour la première fois. Outre la beauté matérielle de la ville, il y aurait trouvé avec satisfaction beaucoup de mouvement, un grand nombre de chevaux et de Voitures et un concours très-considérable
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dans les rues. Le dimanche surtout ^ la promenade du rempart était extrêmement fré^ quentée ; mais la difiTérence était sensible pour qui avait, comme moi, connu cette grande cité avant qu'elle eût changé de maître. Je n'apercevais guère que des Français dans des voitures beaucoup moins belles que les équipages qui avaient, quatre ou cinq ans auparavant, fixé mon attention sur ce même rempart. La plupart de ces voitures avaient été enlevées à des nobles Milanais, retirés pour la plupart à la campagne; nulle réunion de société pour ceux qui restaient à la ville ; ils allaient rarement au spectacle où eux seuls se faisaient remarquer ordinairement; en un mot, l'absence des uns, le mécontentement des autres, avaient produit un changement général : il n'y avait plus que tristesse dans les lieux où brillaient autrefois la gaieté et un luxe mieux entendu que celui des autres villes d'Italie.
Les Français peuplaient les cafés , ainsi que la promenade publique et le théâtre; ils dé-
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pensaient beaucoup d'argent et procuraient, de cette manière, une légère indemnité aux particuliers écrasés d'impôts et de réquisitions de toute espèce. Les employés civils de l'armée principalement se divertissaient extrêmement à Milan et dans les environs. Ils donnaient souvent à la campagne de grands diners suivis de bals et de feux d'artifice, toutes dépenses qui n'annonçaient pas le désir de cacher l'énormité de leurs gains, ou, si l'on veut trancher le mot, de leurs rapines.
Buonaparte habitait le palais Serbelloni dont le propriétaire , riche et marquant dans la noblesse du pays, a été le premier membre nommé du directoire cisalpin. On voyait à la porte du général en chef une garde particulière fort belle, qu'on appelait ses ^/J^^ .--cette garde était composée de quatre cents hommes, tant à cheval qu'à pied. Rien de remarquable dans le train de Buonaparte ni dans son genre de vie : il n'avait pas beaucoup de domestiques et sa plus grande magnificence était en chevaux. Il
sortait peu lorsqu'il était établi à Milan, déjeunait à onze heures et demie , avec sa femme, sa mère, ses trois sœurs, et les principaux officiers ou généraux de sa suite. À cinq heures et demie , grand dîner où habituellement il invitait les étrangers et surtout les députés que les différentes villes avaient envoyés près de lui; quant à la société milanaise, il ne la voyait pas. Vers la nuit, il faisait, tout seul, ou bien avec madame Buonaparte, une promenade en voiture , et il finissait sa journée par une courte apparition au grand théâtre où Ton jouait l'opéra buffa. Quant aux opéras sérieux, ils étaient difficiles à monter à Milan, les rôles principaux ayant été composés pour des soprani (castrati ) ^ Or , les Italiens avaient eu grand soin, depuis l'invasion , de prévenir
le dégoût que les Français ont presque toujours
1. Madame de Longueviiie, ne voulant pas prononcer le mot de ch6>\H , s'avisa la première de dire : cet iwcommode, pour désigner un chanteur de cette espèce qui vînt à la cour, du temps du cardinal de Richelieu.
montré pour ces chanteurs, êtres dégradés, que Ton charge, exclusivement, au-delà des Alpes , de représenter les héros ou les amoureux dans les pièces qui ne sont pas du genre bouffon.
Puisque j'ai nommé madame Buonaparte, je dois dire que , dans l'intérêt de ma rentrée en France , je demandai à la voir, et que je la trouvai d'un accueil non-seulement poli , mais aimable et gracieux ; sa conversation était loin d'avoir quelque chose d'officiel , et il était clair que recevoir un émigré ne la gênait nullement. Nous causâmes ensemble de la société de Paris, comme si nous n'en avions pas été alors fort éloignés. Il n'y avait que son enthousiasme pour le vainqueur de l'Italie à la hauteur duquel je ne me trouvasse pas tout à fait. Du reste, je n'avais à lui demander que des facihtés pour mon retour en France : elle ne fit rien pour moi ; mais elle mit de la grâce à me prouver qu'elle n'avait à cet égard que de la bonne
volonté à m'offrir. Tout excellente qu'elle fût, n'a-t-elle pas souvent rendu service dans ce genre-là seulement ?
La république Cisalpine n'existait que fictivement , et peut-être n'existera-t-elle pendant longtemps que de cette manière. Buonaparte lui parlait en maître , la gouvernait, et n'admettait aucun partage d'autorité. Il avait créé , à la vérité ; un directoire exécutif, calqué sur celui de France; mais il ne lui avait pas plus confié qu'à un autre corps un pouvoir réel, effectif. A chaque instant je lisais sur les murs : Le général en
chef a fait déposer la loi sui\fanle :
IVouSy directeurs ^ en ordonnons V exécution. — Ou bien , au bas des simples lois réglementaires et de police , on voyait : Jpprouvé , Buonaparte,
Les Milanais ont énormément payé et souffert depuis l'invasion ; mais leur pays est si riche et si fertile , que , rendus à un système quelconque d'ordre et de véritable liberté ,
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ils répareraient leurs pertes en fort peu de temps. Au surplus , ils attendaient avec résignation ce qu'on déciderait pour leur existence politique ; 'mais je n'en voyais aucun qui ne fût persuadé que tout serait mieux pour eux que leur étal présent.
M, d'Antraigues , dont j'ai parlé à l'époque de son départ de Venise, était à Milan en même temps que moi, mais prisonnier. C'est le cas de donner ici son histoire ^ et de dire que malgré son passe-port qui, lors de sa sortie de Venise, l'établissait membre de la légation russe, il fut arrêté à Trieste comme étant Français et conduit en conséquence au quartier général de Buonaparte. On l'enferma d'abord dans le château de Milan, mais il obtint bientôt après pour prison un palais particulier qu'il occupait pendant que j'étais dans cette ville. Je [rencontrai
1. Elle est très-bien racontée dans un mémoire qu'il a écrit lui-même étant au fort de Milan , sous la date du 4 juin 1797. Je n'en eus connaissance qu'à mon retour en France. Je joins ici copie de ce mémoire, imprimé à Paris. (Voyez Pièces Jwiificaiives.)
plusieurs fois madame Saint-Huberti qu'il avait reconnue pour sa femme et qui sollicitait alors pour lui.' M. d'Antraigues n'était gardé que par un seul factionnaire, ce qui lui a donné, depuis mon départ de Milan, la faculté de s'enfuir, et vraisemblablement de l'aveu du nouveau maître de la Lombardie; en effet, il importait peu de le retenir en prison après qu'on avait saisi son portefeuille.
Les papiers qui en avaient été soustraits^ ont fourni au directoire français le texte de la conjuration, ou coup d'état, du 18 fructidor an V (4 septembre 1797). Ils sont assez connus par les proclamations publiées ce jour-là et par tous les journaux du temps.
J'avais passé plusieurs semaines à Milan , en 1792 ; j'en connaissais donc tous les monuments , et , entre autres , l'observatoire , qui est un des plus beaux d'Italie. Il est abondamment fourni de machines, de superbes instruments , et n'a rien perdu depuis la prise de possession des Français, parce que
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Buoaaparte , très-zélé pour tout ce qui tient aux hautes sciences, l'a spécialement protégé. Mais j'appris, avec regret, d'un des astronomes, dont j'ai oublié le nom, que le gouvernement autrichien , avant d'abandonner la Lombardie , avait fait emporter d'excellentes cartes du pays, qui étaient l'ouvrage de ce savant et de son collègue , et que, par suite de la guerre civile, ou de toute autre cause, on désespérait de les retrouver. Leur travail, dont j'avais pu juger à mon premier voyage , était mieux fini peut-être que ne l'est celui de nos cartes de Gassini et avait coûté beaucoup de temps, de peines et de dépenses.
Les deux astronomes qui président actuellement à l'observatoire , n'ayant conservé ni dessins, ni planches, ni épreuves, comptent cependant recommencer leur ouvrage , en ayant reçu l'ordre du nouveau gouverne-ment.
Le 1 août, je fus réveillé de bonne heure
par le canon. Les Français, qui occupaient le château sans avoir voulu y admettre la garde nationale cisalpine, y célébraient la commémoration d'une journée trop fameuse en France.
Plusieurs d'entre eux , officiers ou employés , donnèrent, le soir, dans l'une des deux salles de spectacle de la ville , une représentation gratis de la Mort de César. J'y assistai, et je fus étonné de voir qu'au lieu du beau discours que Voltaire a mis dans la bouche d'Antoine , à la dernière scène, cette tragédie finissait brusquement par deux ou trois vers que débitait le républicain Cassius. On donna ensuite une petite pièce de circonstance, toute patriotique, c'està-dire pleine d'imprécations contre le conseil des Cinq-Cents , et surtout contre le royalisme qui, ainsi que le disait sur la scène un des personnages, relevait y en ce moment, la tête en France j surtout à Paris. Le dialogue était entremêlé de louanges pour Buonaparte, présent à la représentation. Cette pièce était en vaudevilles,
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chantés ou plutôt estropiés par des amateurs, militaires ou employés français. Je sortis avant la fin du spectacle, ainsi qu'une famille italienne avec laquelle j'étais venu, et dont les oreilles étaient déchirées par la mauvaise exécution musicale. Je me plaignais surtout, moi, d'avoir entendu de véritables horreurs révolutionnaires.
Je reviens au cordelier Berger qui m'avait laissé dans mon auberge,'au bout de huit jours. Rien ne l'empêchait de regagner la France, tandis que moi, j'avais encore personnellement plus d'un obstacle à écarter. Mon autre compagnon de voyage , le citoyen Perrin,^llicitait une place à Milan , dont le séjour lui avait présenté quelque attrait. N'ayant pas besoin de lui, ni lui de moi, je cherchai à bien employer le temps qu'il me fallait attendre encore pour mieux combiner mon passage aux frontières.
Ce passage n'était pas aussi hasardeux qu*il me le paraissait ; mais pendant que j'étudiais ' les meilleurs moyens , j'eus beaucoup d'obli-
lliil. SOUVENIRS
gâtions à un jeune Français (Dum***) qui, après avoir été mon compagnon d'infortune à Venise, était entré dansVarméed'Italieoù ilavaitfaitd'excellentes affaires. Il commença par me procurer à Milan d'assez bonnes connaissances, d'agréables dtners, et même des parties où il me menait en voiture ; enfin, par son crédit, j'obtins un passeport d'employé, qui, s'il n'était pas parfaitement en règle , valait mieux que celui que m'avait donné le ministre Lallement, à Venise, comme Français prévenu d'émigration. Une fois muni de cette nouvelle pièce, je dirigeai' mes pas, le 1 1 , vers le lac Majeur, d'où je devais prendre la route d||Simplon, traverser le Valais, et me rendre en France par le pays de Vaud.
J'avais fait marché avec un voiturin, pour me conduire à Sesto qui est à l'entrée du lac. Je mis presque toute la journée du 12 à le traverser. Il y a de Sesto à Margozzo vingt-quatre milles : en les parcourant dans une petite barque couverte qu'on appelait burchiello ^ mais qui ne ressemblait guère aux burchielli de la Brenta,
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je ne quittais pas un livre que m'avait donné à Milan M. Amoretti, savant distingué. C'était son rojrage aux trois lacs Majeur, de Corne et 4 Lugano , ouvrage qui ne laisse rien à désirer, pas une seule question à faire.
En continuant ma navigation, je côtoyai la petite ville d'Arona , et je passai au-dessous de la statue colossale de saint Charles; en6n, je vis ou plutôt je reconnus les délici IWiîûm^<>-».^B=r^rTï7zrprnepôqî^^ voyageais
en Italie avec mon ami Guermantes et deux autres Français, ces deux îles avaient été Toï)jet d'une course que nous avions entreprise exprès de Milan. Je ne m'y arrêtai pas cette fois, n'ayant plus ni le loisir ni l'envie de recommencer ma visite.
De V Isola bella, on gagne, en ligne droite, l'embouchure de la Tosa, qui fournit au lac Majeur le tribut de ses eaux , de même que le Tesin en sort à l'extrémité opposée. Aprè^ un demi-mille environ , on trouve le petij canal dans lequel se décharge un autre lac
jjg SOUVENIRS
peu considérable , mais bien plus élevé , qu'il faut traverser avant d'arriver à Margozzo.
C'est là que commence la route du Simplon.
Je partis de ce bourg le 13 , après minuit, m'étant reposé quelques beures. H me fallut prendre deux cbevaux : l'un pour me porter, et l'autre pour porter ma malle. Ils me coûtèrent douze francs , et , en outre , le pour-
Knirp. du conducteur. — La vallée d'Ossola , dans laquelle j'entrais, esi irest?wuiio d'^^bord 5
puis , en s'avançant, elle devient belle et
large, très-abondante en vins et en fourrages.
Je faisais route , de distance en distance ,
sous des berceaux de vigne jcharmants.
Les habitants de cette vallée forment un
petit état qui prétend être allié et non sujet
du roi de Sardaigne , ne lui payant aucune
contribution. J'arrivai vers huit heures du
matin au chef-lieu , Domo-d'Ossola, qui n'est
qu'un bourg. N'ayant plus , comme à la sortie
de Mai^ozzo , de terrains inondés à passer ,
je me décidai sans peine à traverser le Simplon
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à pied. 11 nie suftisait que ma malle me suivît. Je pris y en conséquence , un seul mulet et un guide qni devaient me mener jusqu'à Brigg, dans le Valais.
Dès qu'on quitte Domo-d'Ossola , on voit une plaine ravagée par un torrent , puis vous êtes consolé du tableau de destruction qu'il a mis sous vos yeux , en retrouvant les berceaux de vigne dont j'ai parlé , et qui , même en plein midi , grâce à l'ombrage qu'ils procurent, rendent aussi frais qu'agréable le chemin à parcourir pendant assez longtemps.
Après avoir passé la Tosa , on entre dans la vallée d'Indiveder ; c'est ici que les montagnes commencent à s'élever. En approchant d'un bourg nommé f^arse , je fis attention à la forme assez remarquable des habits des femmes. Elles portent des chemises d'homme , des corsets ronds à taille très- courte, et des jupons bleu et rouge. La plupart de ces femmes sont fraîches et ont de l'embonpoint.
Ce fut à Varse qu'un valet de ville m'arrêta, alléguant qu'il n'était pas permis de voyager le dimanche dans ce pays. La défense ne portait que sur le transport des marchandises ; or, ma malle ne contenait que des habits et des effets à mon usage. Je fus obligé de me rendre chez le magistrat du lieu, qu'on Appelait le consul. Après quelques mots d'explication , il me laissa continuer ma route , et je donnai pour boire à ce valet de ville qui, probablement, n'avait eu en vue , en cherchant à me retenir , que le petit intérêt de me faire payer une couchée d'auberge.
Presque tous les habitants parlent français.
La plupart des hommes sont allés en France exercer les métiers de fumiste, de stucca^ tew\ etc. Longtemps après les avoir quittés, j'ai lu , dans un auteur moderne % quelques réflexions que je vais transcrire ici , et qui m'ont fait souvenir de ces montagnards. Ainsi que tant d'autres Italiens, surtout ceux qui