‹ Souvenirs d'un émigré de 1797 à 1800Chapitre 11 sur 26 · I. Lemontey^ livre intitulé : Raison-Folie · texte numérisé non relu

I. Lemontey^ livre intitulé : Raison-Folie

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sont nés sur les bords du lac de Côme, ils ont l'habitude de s'éloigner de leur pays presque au sortir de l'enfance, pour exercer au loin leur état , leurs talents.

« Ces classes d'ouvriers , en qui l'emploi « des forces musculaires se réunit à quelques c( notions de dessin , de calcul ou de chi- « mie , forment une espèce d'hommes trèsce remarquable. Le trait le plus saillant àe a leur caractère est l'amour de l'indépen- « dance , ce goût d'une vie errante qui pro- « mène leur industrie dans les grandes villes « de la France et de l'Europe. Ces longs « voyages, ce mélange de bonne et de maU- « vaise fortune, leur donnent une sorte de « philosophie expérimentale , de fierté de « sentiments, et d'instruction sans lecture, « qui rendent leur conversation aussi piquante « qu'originale. »

En continuant à gravir, j'observais les jeux delà nature , et principalement les ravages de l'eau , qui détruit au moins aussi vite que le

feu. Je pensais aux volcans, aux traces qu'ils laissent pendant tant de siècles et qu'on retrouve partout en Italie. C'est dans les montagnes que la main qui se joue des éléments, qui crée , détruit et reproduit sans cesse , semble exercer plus en grand son action.

Là le naturaliste jouit ; le simple curieux est frappé d'étonnement : il s'instruit en ouvrant les yeux. La scène change à chaque instant et multiplie les sujets d'admiration.

Depuis Margozzo, on ne compte plus par milles, mais par heures; il y en a neuf de Domo d'Ossola au Simplon. Dans la soirée du 13, je fus obligé de m'arrêter à Intgoun, auberge isolée qui est située en face d'une belle cascade naturelle ; un bon lit et un souper passable s'y trouvèrent fort à propos pour moi. Ce fut le lendemain matin que j'atteignis le sommet de la montagne par un chemin qui , dans la belle saison , est facile et commode. Un peu avant d'y être arrivé, on trouve dans une plaine YOspiiale:ce nom semblerait désigner

un hospice, mais il n'en existe pas pour les voyageurs, comme au Mont Saint-Bernard.

Ici, VOspitale est un hameau.

En redescendant du côté du Valais, on arrive dans un vallon étroit et rempli presque en entier par des sapins. La nature semble y être restée plus paisible, avoir éprouvé moins de bouleversements, moins de grands mouvements que dans la partie qui regarde l'Italie. A mesure qu'on avance, on aperçoit Brigg. Le premier aspect de la vallée où est situé ce bourg est assez beau , et gagne successivement à être détaillé.

La domination de la république du Valais a commencé dès Intgoun et même un peu avant. On remarque alors que l'allemand devient la langue la plus générale du pays :

c'est chose assez commune, cependant, d'y rencontrer des gens qui savent le français et l'italien. — Je dinai , à Brigg , à table d'hôte, et je me couchai de bonne heure; car la marche de toute une journée ne me lais-

sait guère l'en vie ou le courage de chercher si le pays présentait quelque objet de curiosité. En descendant le Simplon , j'avais vu , pour la première fois, le Rhône sorti, un peu plus haut que ce bourg, des montagnes qui confinent le Valais. Le voyageur anglais Coxe dit qu'audessus de Brigg « la vallée se transforme en un « étroit et inabordable précipice dont ce fleuve « occupe et ravage le fond. La route s'élève « sur les montagnes septentrionales , et l'on « s'enfonce dans la plus sauvage des solitudes : « les Alpes n'offrent rien de plus lugubre. » ( Voyez Lettres sur la Suisse , tome n. )

Je quittai Brigg le 1 5 au matin , et je suivis bien longtemps le Rhône sur la route qui conduit à Sion. Je ne trouvais pas, là, matière à enchantement : on est placé constamment entre deux chaînes de montagnes qui, à la distance où on les voit, paraissent en grande partie arides. Rien de vraiment digne d'être observé jusqu'à l'approche du village deLeuck, qui est situé de l'autre côté du fleuve. Je regrettais de n'avoir

pas plus de temps pour aller visiter les bains fameux qui y attirent, de toute l'Europe, beaucoup d'étrangers.

Cette fois, je voyageais en char-à-banc; l'homme qui me conduisait voulut s'arrêter à Sierre, ce qui me valut d'être prévenu de la manière la plus obligeante par deux officiers natifs de l'endroit. Ils se disaient employés , l'un au service du Piémont , et l'autre dans les troupes du roi d'Espagne. Je cédai à l'invitation qu'ils me firent de boire avec eux d'assez bon vin blanc , qu'ils appelaient muscat. A ce sujet, je noterai ici que l'on commence à remarquer des vignes cultivées à la manière de France. Le vin , les fourrages, et, par suite, les bestiaux , les fromages , sont la principale richesse du Valais.

La nuit était déjà noire avant que je fusse rendu à Sion , et je ne me trouvai plus à temps de faire connaissance avec la ville.

C'est le chef-lieu d'une république d'environ 60,000 habitants , qui est alliée des Suisses,

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Sion sépare le haut et le bas Valais. Je n'y vis rien que mon auberge : je ne rencontrai pas même un seul crétin. Uniquement occupé des moyens de repartir le lendemain dès la pointe du jour , je conclus un marché pour être conduit jusqu'à Lausanne, comme je l'avais été depuis Brigg. Il m'en aurait coûté bien moins cher si j'avais pu partager les frais avec un compagnon de route.

Je fus frappé, dans tout le Valais, d'un ajustement très-peu avantageux aux femmes. Elles portent une petite coiffe blanche , et pardessus un chapeau singulièrement étriqué^ dont un ruban fait le tour ; mais ce ruban est arrangé de manière à dessiner , sur le devant , à peu près la forme d'un cœur. Du reste , quoiqu'à la moitié du mois d'août , hommes et femmes avaient des habits de velours. Il ne faisait pas , à la vérité , bien chaud : l'été des pays de montagne est toujours extrêmement tempéré ; mais le climat du Valais cesse d'être froid, une fois qu'on a

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passé Brigg. Dans ce bourg , le voisinage du Simplon , toujours couronné de neiges battues par les vents , doit empêcher , presque toute l'année , qu'on y éprouve de véritables chaleurs.

Dès qu'on est sorti du haut Valais , on n'entend plus guère parler que le français ; les habillements se rapprochent aussi de ceux que portent nos paysans. Le pays est beau de Sion à Martigny, qui fait partie du bas Valais; il y a une ville et un bourg de ce nom à un quart de lieue l'un de l'autre. J'appris que c'était là ce qu'on peut appeler l'issue , l'entrepôt, tant du Simplon que du grand Saint-Bernard.

J'avais, en quittant l'ItaliC; mis dans mes arrangements, de me rendre de Milan à Lausanne :

mais si, mieux informé, j'avais su qu'on pouvait également aboutir à cette dernière ville et au pays de Vaud par le Saint-Bernard, je n'aurais pas donné la préférence au Simplon , qui est bien moins curieux pour un voyageur. Enfin, je n'aurais pas laissé de côté Turin , qui , avec

Bologne, était la seule des grandes villes d'Italie que je n'eusse pas visitée.

Martigny a dans son voisinage des buts de promenade intéressants. Chamounix n'en est qu'à huit lieues, et il y a des glaciers plus rapprochés encore. Je n'ai trouvé, comme dans tout le pays que je venais de parcourir depuis le Simplon , que des hommes bons , affables , polis, respectueux même, sans affectation : ils ne parlent jamais qu'à la troisième personne : Monsieur veut-il ? ... Si monsieur désire...

Après avoir dîné je continuai mon voyage, et à une lieue de Martigny je vis la fameuse cascade du Pisse^^ache. On vante surtout son effet au lever du soleil; aucun rayon ne l'éclairait au moment où je passais, mais il y avait bien encore de quoi exciter l'admiration. Le Rhône est très-large après cettç cascade.

Saint-Maurice est un bourg à peu près de la même étendue que Martigny. A sa sortie, après avoir passé un pont étroit, mais solide, qui est un ouvrage des Romains, et qui, occu-

pant toute la largeur praticable de la vallée, fait la séparation du Valais et du pays de Vaud , je mis le pied avec grand plaisir dans cette portion de la Suisse. On me demanda en cet endroit mon passe-port au nom du gouvernement de Berne : c'était la première fois et ce fut la dernière, dans tout le cours de mon voyage de Milan à Paris.

En changeant de domination, on change aussi de site ; ici, dès l'entrée, la nature paratt plus riante, plus gracieuse. Je couchai à Bex, lieu sur lequel je n'ai rien à dire. Le 17, au matin, je traversai Villeneuve et je commençai à côtoyer le délicieux lac de Léman. Quel est le voyageur qui n'en a pas parlé ainsi que de tout le pays incomparable, dont il est bordé? Certes, la réputation de ses belles eaux, de ses belles collines, n'est pas usurpée. Mais Clarens ne mérite guère la célébrité que lui a donnée J.-J. Rousseau; ce séjour n'a de charme particulier que dans la Nouvelle-Héloîse.

En suivant des rivages toujours plus enchan-

leurs, j'arrivai à Yevay, ou il n'était question que d'une fête qui avait eu lieu peu de temps auparavant et qui se renouvelle tous les six ans, c'est la fête des Vignerons. Les préparatifs en sont longs et dispendieux , mais il parait que cette fois ils avaient fait le plus grand honneur à l'habileté des ordonnateurs. D'après l'idée qui m'en fut donnée , c'est une scène d'opéra transportée dans les rues ; le chant, la danse, les décorations, les costumes, tout concourt à signaler le goût et la magniflcence des habitants en cette occasion. Ne m'arrôtant que peu d'heures, je m'en tins à aller visiter une promenade publique appelée assez ridiculement den-ière Vaile; elle touche au lac ; et sur le côté opposé on voit les sombres rochers de Meillerie qui disent tant de choses à ceux qui , à cet âge où l'imagination joue un si grand rôle, se sont épris de Rousseau, et passionnés pour les amours de Saint-Preux et de Julie.

Depuis Vevay, on monte presque toujours j usqu'à Lausanne. Arrivé dans cette ville , ce

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qui m'occupait avant tout, c'était d'y trouver des nouvelles de mes parents, et en effet, plucsieurs lettres d'eux m'attendaient ; elles achevèrent de décider ma marche, et je ne pensai que secondairement à jouir d'une position justement vantée. J'admirai cependant la vue charmante qu'offre, à toutes les heures du jour, la promenade publique qui est située à la sortie de la ville; le coup d'œil du lac et l'aspect des montagnes opposées par lesquelles il est borné du côté de la Savoie, se varient de la manière la plus piquante, selon les différents effets qu'y produit la lumière à plusieurs époques de la journée.

Mes visites se bornèrent à aller voir , d'abord^ un docteur SchoU, homme d'esprit, assez aimable, mais inclinant vers l'opinion démocratique : je lui avais été recommandé par la spirituelle et piquante madame de Castellane, née Saumery. J'allai ensuite chez M. Grasset, trèshonnète libraire, qui avait depuis quelque temps protégé ma correspondance avec la France. A

ce propos, je noterai que le commerce de librairie est ici un objet considérable. En tout, la littérature est fort en crédit à Lausanne/ et parmi les personnes qui lui font honneur, on cite surtout madame de Montolieu, auteur ou traducteur du joli roman Caroline de Lichtfield^ dont la simplicité est si attachante.

Je restai toute la journée du 1 8 pour attendre le départ d'une diligence venant de Berne et qui devait me conduire à Genève.Un séjour de trentesix heures à Lausanne m'aurait bien donné le temps d'y consacrer quelques moments à une ancienne connaissance, madame Tronchin, femme devenue presque fameuse (pendant le séjour qu'elle a fait en France jusqu'en 1792), par des ridicules qui n'ont jamais fait tort à ses bonnes qualités, et qui, à Paris, n'éloignaient pas de sa maison un grand nombre d'habitués et même d'amis '. Je n'avais pu deviner qu'au lieu d'habiter Genève , sa patrie , c'était à Lausanne

1. Son mari était le représentant de la république de Genève auprès du roi de France.

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qu'elle demeurait, et précisément en face de mon auberge. Je ne l'appris que dans la voiture publique, et lorsque j'avais déjà fait six ou sept lieues sur la route qui me faisait précisément aller du côté opposé.

Le temps fut si mauvais, dans la nuit du 18 où je me trouvais en voyage , et pendant toute la matinée du 19, que les beautés que devaient continuer à m' offrir la route et la vue du lac furent entièrement perdues pour moi. Je ne fis que saluer, ou, pour mieux dire, regarder en passant, Copet de M. Necker. Il y avait déjà un an ou deux que cet homme , beaucoup trop fameux, était veuf, vivait très-retiré, et presque oublié.

Le cœur me battit lorsqu'à Versoix je mis le pied sur le territoire français. On ne me dit rien à la barrière *, et les passe-ports des voyageurs , confiés au conducteur de la diligence pour être livrés aux commis , ne subirent qu'à peine un léger examen. Passer par Genève ne devait pas être mon chemin, puisque, d'avance,

j*avais formé le projet de me rendre directement de Lausanne à Paris , sans m'inquiéter de Lyon où je n'avais aucune affaire et que j'avais visité en partant pour Tltalie ; mais je ne voyais aucun inconvénient à m'acheminer encore une fois par la seconde ville du royaume ; et auparavant, c'était bien le cas de me détourner un peu de la direction la plus courte, afin de faire connaissance avec le chef-lieu de la fameuse petite république où, comme l'on sait, il y a eu bien des tempêtes dans un verre d'eau.

Je ne dirai rien du matériel de Genève ni de ses environs , ne voulant pas copier ou répéter les auteurs qui en ont parlé. Son gouvernement actuel a les formes démocratiques françaises et seulement quelques noms différents pour l'organisation des autorités. La situation politique où se trouve cette miniature républicaine est précaire et la rend nécessairement dépendante de la France. Depuis 1794 , époque où les Genevois se ressentirent beaucoup trop de notre voisinage, et eurent

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aussi lôurs excès révolutionnaires , très-peu de gens peuvent se déterminer à fréquenter, même à traverser, une promenade délicieuse appelée la Treille^ se souvenant de l'insurrection à là suite de laquelle plusieurs magistrats y ont été fusillés. Les successeurs de ces magistrats y ont élevé un assez vilain monument à J.-J. Rousseau , el ce lieu de rendez-vous, autrefois si agréable, est devenu une solitude.

J'eus inQniment à me louer de M. Pasteur, banquier, et de MM. Ferrier et Darrier, auxquels j'avais été recommandé par une maison de Lausanne. Pour abréger les récits, je dirai que, d'après de bons conseils pris à Genève , sur le moyen le plus sûr d'arriver à mon but, je gagnai à pied Carouge , première ville française, c'est-à-dire qui l'est devenue par l'invasion de la Savoie. Là , je montai dans la voiture du courrier de Chambéry; un des premiers objets qui frappèrent ma vue, ce fut cette inscription placée à la perle de l'église : Le peuple fran^

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çais reconnatt t existence de F Être Suprême et r immortalité de F âme '*

Dans la capitale de l'ancienne Savoie, les destructions révolutionnaires d'églises et de couvents étaient multipliées, de manière à augmenter beaucoup ma disposition à la tristesse. Je pris à Chambéry un autre courrier, celui de Grenoble , qui devait suivre la route de Lyon jusqu'à Bourgoin. Je couchai, le 21, dans cette ville ou bourg, et j'y remarquai une fontaine élevée pendant que mon grand-père était intendant du Dauphiné ^ ; le fait était attesté par une inscription altérée dont un patriotisme scrupuleux avait efiTacé les de. Par exemple, au lieu de ces mots : sous l'intendance de M. de Laporte, il y avait : sous /'mtendance Laporte. Quelle puérilité!

1. « D'une main ils dressaient des échafauds : de Tautre, sur le frontispice de nos temples, ils garantissaient à Dieu Véierniié^ à Fhomme la mort. »

{Génie du ChrUHanisme, (oin. 1er, p. ire, ch. IT.) 3. 111e fut de 1744 à 1761.

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J'arrêtai ma place à Bourgoiu dans une espèce de diligence ou guinguette du pays, avec un compagnon de voyage très-aimable et que j'avais suivi depuis Genève (M. Dufraisse-Duché, ancien député de Riom à l'assemblée constituante). J'arrivai à Lyon, le 22, après dîner, sans avoir éprouvé aucune difficulté ni inquisition. Le commerce est à peu près anéanti dans cette ville infortunée où tant de souvenirs douloureux semblent fixés d'une manière ineffaçable; la vue seule de ses ruines m'aurait donné envie de m'enfuir, quand toutes les raisons ne se seraient pas réunies pour me faire accélérer mon départ. On me dit qu'un quart environ des maisons abattues par ordre de la convention, à la suite du siège, était rebâti; mais combien de temps ne faudra-t-il pas avant que les traces de destruction et de cruauté aient entièrement disparu ! Obligé d'attendre un bon moyen de prendre mon vol vers Paris, et n'ayant que très-peu de visites à faire , j'allai , trois jours de suite, au spectacle. On y dounait

des opéras-comiques, et si j'avais du plaisir à les retrouver après une longue interruption, l'effet du chant français sur mon oreille ne fit pas tort aux impressions favorables que m'avaient laissées les bons chanteurs d'Italie.

Le 26 , je pris la route du Bourbonnais ; on me l'avait conseillée de préférence à celle de Bourgogne, que j'avais suivie en 1792. J'y conservai le sentiment de la tristesse dont je parlais plus haut ; car les vestiges de temples ou de châteaux détruits, qui sans cesse s'offraient à mes regards , suspendaient forcément la joie que je devais ressentir en me rapprochant par degrés de mes parents. N'y a-t-il donc en France, me demandais-je , aucun endroit où l'on puisse perdre de vue les traces matérielles de la révolution, en oublier les crimes? etc., etc.

Je ne trouve rien de particulier à consigner ici sur Nevers, sur Moulins, la montagne de Tarare, Montargis, Fontainebleau. Je connaissais la dernière partie de cette route: quant aux deux premières villes que j'ai nommées , c'était fort

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mal les connaître que de les traverser sans sortir de la diligence.

Il est temps d'arriver au terme de mon voyage ; mais auparavant je veux noter que mes frais de route, depuis Venise, se montèrent, tout compris, à une vingtaine de louis. Il m'en aurait moins coûté si j'avais eu un compagnon de Milan à Lausanne, et si je n'avais pas gardé ma malle, dont je me séparai à Lyon, par une vue d'économie qui me porta malheur : je dirai plus tard comment.

Le 31 août 1797 fut ma dernière journée de route. Villejuif est, après avoir passé Fontainebleau , le relai de poste le plus rapproché de Paris. En sortant de ce bourg, j'aperçus un cabriolet élégant mené par un jeune homme qui ne l'était pas moins. Mon cœur me disait que ce pouvait être mon ami Guermantes auquel je m'étais annoncé, Guermantes avec lequel j'avais séjourné quinze mois en Italie , sans que nous nous quittassions un seul instant. J'avais quelque peine pourtant è le reconnaître ; sa

taille ayant presque doublé depuis les quatre ou cinq années de notre séparation. Inquiet, honteux même, de l'avoir laissé passer, je fis arrêter la diligence et je descendis. Alors^ bien heureusement pour moi, je le vis revenir sur ses pas ; nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre, et bientôt je montai dans sa voiture, à côté de lui.

La voix de Guermantes me paraissait aussi changée que sa tournure ; mais son amitié était toujours la môme. Nous entrâmes dans la capitale par le côté du jardin des Plantes, et nous descendîmes à son logement, rue de Gaillon. Là, tout me présentait le tableau de l'aisance : je jouissais pour le compagnon d'exil que j'avais vu beaucoup moins bien traité par la fortune. Après ^voir fait chez lui un diner excellent, je me laissai conduire à Bagatelle.

Je n'avais absolument aucune idée de ces jardins de princes ou de particuliers, devenus promenades publiques, soit dans Paris, soit dans ses environs. Aujourd'hui , beaucoup de maisons de plaisance , dévolues à la nation par

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TefiFet de la révolution , sont des rendez-vous de plaisir , des cafés, où abondent les ofsifs et les heureux du jour. Parmi les changements de mœurs et les habitudes nouvelles , ce n'est pas là un des moindres objets de curiosité ou d'étonnement pour quelqu'un qui a perdu de vue la France depuis 1792.

Je n'oublierai jamais cette époque du 31 août 1797, mémorable en effet pour moi , comme vient de l'être, en sens contraire, le 2 décembre de l'année 1798, qui est celle où j'écris ce journal. Dans peu de jours, je devais revoir ma famille à Meslay : tout me présageait une conclusion prochaine et honorable pour la grande affaire de ma radiation. Je m'endormis, paisible et content , près de mon ami , dans cette grande ville qui depuis si longtemps avait été l'objet de mes regrets. Le lendemain, je m'éveillai pour de nouvelles jouissances. A chaque pas j'embrassais des parents ou des amis ; je trouvais de quoi satisfaire mon cœur ou de quoi exercer mon esprit auquel ne cessaient de s'offrir mille

observations intéressantes. Du reste, c'était sans les chercher que je trouvais des occasions d'amusements divers. Je ne me hâtais pas pour voir les monuments nouveaux , les pompes publiques, enfin tout ce dont un rei^enani peut être pressé de jouir. N'avais-je pas assez de temps devant moi?

Si rOpéra, par où Ton me fit commencer mon cours, me laissait une impression contraire (sans exagération pourtant) à Texécution de notre musique vocale, bien plus encore qu'au genre de cette musique même, j'admirais l'ensemble du spectacle, les chœurs auxquels ceux d'Italie ressemblent si peu, la perfection de l'orchestre, autre avantage que nous avons sur l'opéra italien , enfin , le fini , l'élégance et la fraîcheur , soit des costumes , soit des décorations. Quant à la danse, il est presque inutile de dire que je n'établissais pas de comparaison entre les ballets délicieux de Paris et ceux que je venais, pendant plusieurs années , d'applaudir , faute de mieux.

Le lendemaiD ou le surlendemain , j'allai, le soir^ à Tivoli, l'ancien jardin de M. Boutin. On y donnait une fête , dont il m'est resté l'impression d'un songe qui m'aurait transporté dans le pays des fées. Une illumination en couleur doublait la magie et le charme ordinaire du lieu; le feu d'artiGce, les danses, la réunion de tant de jolies femmes mises avec goût et élégance, tout concourut à mon enchantement. Peut-être ai-je été heureux de m'en tenir au premier effet produit sur moi par cette soirée : plus tard je n'aurais pas tout admiré au même degré.

Il y avait quatre jours que j'étais avec Guermantes, lorsqu'il me quitta pour faire une course à la campagne. Avant de partir, il avait recueilli dans différentes sociétés et m'avait rapporté que des mouvements très-prochains se préparaient, mais je ne m'en inquiétais pas plus que la plupart des habitants de Paris. La lutte commencée depuis plusieurs mois entre le Conseil des Cinq-Cents et le Directoire,

paraissait presque entièrement décidée contre celui-ci ; et c'était un motif de sécurité pour les personnes qui se trouvaient dans la même position que moi, je dirais presque pour tous les Français.

Le cinquième jour depuis mon arrivée était le 18 fructidor (4 septembre), de douloureuse mémoire. Tandis que j'étais paisiblement occupé à écrire à ma mère et à lui peindre ma joie, mon impatience, on vint m'apprendre que le canon d'alarme avait été tiré dès la pointe du jour. Loin qu'il eût troublé mon sommeil, je ne m'en étais pas douté. On ajouta que deux directeurs, Barthélémy et Camot, étaient arrêtés (le fait était faux pour celui-ci); que Pichegru, Yillot et tous les inspecteurs de la salle des Cinq-Cents avaient subi le môme sort; il est nécessaire de rappeler que ces derniers avaient joué un rôle assez important dans la lutte dont je parlais tout à l'heure. Enfin, on me dit qu'un appareil mihtaîre des plus imposants était déployé dans tout Paris.

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Je sors, et bientôt l'air morne de tous les visages m'instruit presque autant que d'énormes affiches placardées aux coins de rues.

C'étaient les proclamations du directoire signées de trois membres seulement, Rewbell, La Revellière-Lepaux et Barras, un d'eux servant de secrétaire. Je poursuis ma marche et je ne vois que canons, troupes à pied et à cheval. En traversant le Pont-Neuf, encombré de tout cet attirail de guerre , j'arrive jusqu'au Luxembourg, la demeure des directeurs. J'avais, sur ma route , aperçu bien des rues fermées, à leur entrée ; bien des maisons cernées par ces muets habillés de bleu qu'on avait chargés d'arrêter tous ceux des députés ou des journalistes qui avaient eu le malheur de déplaire au triumvirat victorieux. Un coup d'œil et quelques pas que je fis dans la cour du Petit-Luxembourg (les directeurs y logaient) furent plus que suffisants pour ma curiosité.

Je ne dirai rien de neuf sur les causes et les principales circonstances de cette fatale

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journée. On blâmait généralement le parti royaliste de n'avoir pas profité de ses avantages, et pourtant de s'être trop avancé, ne pouvant, ou ne sachant pas soutenir de fort bons discours par des faits, par des actions plus efficaces encore. Les crimes du 18 fructidor et leur suite couvriront à jamais d'opprobre et d'exécration les trois directeurs que j'ai nommés. On prétend que quelques blessures faites à l'amour -propre du bossu La Revellière, fondateur et pontife des théophilanthropes , entrèrent pour beaucoup dans des mesures de vengeance si peu proportionnées avec les offenses; mais je crois que l'ambition du léger et immoral Barras, la cupidité ainsi que l'entêtement du brutal Rewbell, n'y eurent pas moins de part. Enfin , il est constant qu'Âugereau pressa et dirigea l'expédition , et qu'en faisant tirer le canon d'alarme , il acheva de décider le moment sur lequel les directeurs n'étaient pas d'accord entre eux.

La conduite des troupes qui leur servaient

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d'instruments excitait en moi une indignation profonde. Je me rappelais les officiers et les soldats qui ^ en 1789 et 1790, désobéissant aux ordres du roi y avaient déposé les armes devant le peuple de Paris insurgé. Comment, me disais-je , les mêmes hommes qui alors sacrifiaient tout à des opinions individuelles ou à un esprit de corps mal entendu , peuvent-ils , sept ou huit ans après , en être venus au point de s'isoler entièrement de la masse de leurs concitoyens ? Eh quoi ! ils consentent , contre leur propre intérêt , à servir les passions de trois usurpateurs obscurs et détestés , dont il est aisé de prévoh* la chute plus ou moins prochaine ! Je n'en fis pas moins , malgré mes émotions, une visite au duc de Nivernais dont la maison (rue de Tournon) était toute voisine du Luxembourg. Père de la duchesse de Brissac , avec laquelle j'avais habité longtemps le pays de Yicence, il me reçut avec la grâce la plus aimable, et ce sera longtemps pour moi un doux souvenir. Il n'était pas destiné à revoir cette

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fille chérie et si distinguée, dont le séjour se prolongea un peu trop en Italie : le duc de Nivernais est mort le 25 février 1798, à l'âge de 82 ans.

Sans parler plus au long des faits et des malheurs publics d'une époque qui appartient aujourd'hui à ITiistoire , je reviens à ce qui me r^arde personnellement comme émigré, — Je vis paraître la loi du 19 fructidor. Les débris du Conseil des Cinq-Cents s'étaient réunis />ar ordre dans le théâtre de TOdéon, et les fidèles que comptait le Directoire parmi les Anciens étaient assemblés en mèine temps à l'école de chirurgie. C'était de là qu'était sortie la loi désastreuse que je viens d'indiquer.

Je lisais , dans cette loi , f article contre les émigrés rentrés, ou simplement inscrits sur la liste/ loi qui me soumettait^ comme tant de milliers d'autres, à la peine de mort, si je ne quittais pas , sous quinzaine , le territoire français. Mais pouvais-je obéir à une mesure aussi barbare avant d'être allé embrasser mes parents, à Meslay, avant d'avoir reçu leurs ordres. Je me mis

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donc en route, le 6 septembre, pour les retrouver. Arrivé le soir à Chartres , je n'eus rien de plus pressé que de chercher à y faire connaissance avec une excellente femme à laquelle mon père, ma mère, et moi par conséquent, nous avons eu une bien grande obligation , en 1794. Prisonnière avec eux à l'abbaye de Vendôme , dans les derniers temps du règne de Robespierre, madame de Flosseville, femme d'un médecin vendômois, leur avait facilité les moyens de s'évader de cette maison d'arrêt, par une fenêtre à trente pieds de haut, et cela dans le moment où ils devaient être «nvoyés au tribunal révolutionnaire de Paris. Elle avait affronté tous les dangers pour sauver ces deux compagnons de son infortune qui étaient plus menacés que tous les autres. La crainte de se compromettre n'avait pas eu plus d'effet sur un artiste de Vend6nr)e, nommé Rivière, qui partageait la même détention, et qui seconda bien utilement la libératrice de mes parents. Retirée depuis un an à Chartres, madame de Flosseville m'accueillit presque

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comme un fils, et, par ses conseils, je me déterminai à me rendre le lendemain , avec tout le secret possible, à Meslay.

Ayant pris la voiture publique jusqu'à Gbâteaudun, qui est à dix lieues de Vendôme, je Qs le reste du voyage à pied, en me détournant du grand chemin un peu après Pezou, relais de poste très-rapprocbé de l'habitation de mon père. La nuit était déjà noire ^ et, obligé d'appeler tout le secours de ma mémoire pour me diriger dans des sentiers que j'avais assez mal connus six ans auparavant, j'arrivai, harassé de fatigue, à la porte du château tant désiré. Il était dix heures du soir; le jardinier, qui ne me connaissait pas , ouvrit pourtant sans difficulté. J'entrai dans l'ofBce, et, respectant le sommeil de ma mère qui était seule à la maison , je cherchai moi-même le repos dont j'avais besoin ; mais , en m'étendant dans un fort bon lit , et en savourant le bonheur de me sentir sous le toit paternel , je me disais à moi-même que je n'en pouvais jouir qu'à la dérobée.

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Le lendemain , ma mère vint me trouver à peine éveillé. Je n'essaierai pas de peindre la multitude de sentiments et de sensations que nous éprouvâmes. Mon père , ma sœur et son mari arrivèrent de Blois dans la soirée ; ils y avaient appris les événements de Paris, ainsi que la loi de proscription dans laquelle j'étais compris. Je ne m'étendrai pas ici sur ce qui regarde ma sœur avec qui je renouvelais en quelque sorte connaissance , l'ayant laissée presque enfant, ou du moins que l'on traitait comme telle, ni sur mon beau-frère, que je voyais pour la première fois. Les tableaux de famille , toujours si intéressants pour celui qui les compose, ne sont guère permis qu'aux hommes célèbres et aux romanciers.

Je dirai seulement que tout fut ivresse dans les premiers, jours et que j'oubliais jusqu'aux risques que je courais pour peu que l'on vînt à connaître ma présence dans le pays. Ce fut après avoir comparé nos légitimes motifs de crainte avec les espérances permises, que nous

prononçâmes à T unanimité qu'il me fallait, au lieu d'obéir à la loi du bannissement, attendre à Meslay une décision présumée très-prochaine sur mon sort comme prévenu d'émigration.

François de Nenfchâteau venait d'être nommé directeur, à la place de Carnot proscrit et fugitif. En môme temps, Merlin succédait à Barthélémy , déporté à la Guyane. Le premier avait été attaché très-particulièrement à mon père , en Lorraine , d'abord comme seia*étaire intime, et ensuite comme subdélégué de l'intendance. Mon père conserve encore trente ou quarante lettres de lui :

toutes contiennent les expressions les plus vives de sa reconnaissance; et certes il ne devait jamais croire que d'aussi grands moyens de la prouver seraient un jour à sa disposition. Il fut convenu que ma mère irait à Paris, tout exprès pour solliciter son intérêt, son crédit; nous voulions savoir au juste où en était mon affaire de radiation. Ma mère partit en effet

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vers le 20 septembre : on lui faisait espérer depuis six semaines que, moyennant une somme assez considérable déboursée dans les bureaux de la police, le rapport favorable avait passé dans les bureaux du Directoire \ pour eu finir, il ne fallait plus, répétait-on toujours, qu'une signature du président. Le fait est que, depuis deux ans, le rapport n'était pas sorti des cartons d'un commis de la police qui l'avait rédigé par les ordres du ministre Cochon y et nous en étions pour nos frais, et pour nos illusions.

Quoi qu'il en soit , le nouveau directeur fut charmant en paroles pour ma mère : « Je vous ferai retrouver, lui dit-il , plus que votre fortune; je vous rendrai votre enfant. » Mais, pour tenir cette promesse, il lui aurait fallu une volonté bien déterminée, du caractère surtout, et c'est là précisément sa partie faible.

Dans le courant de novembre , Sotin ' qui

1. Sotin , de Ifaates, giroadin, que Carrier avait autrefoii eniroyéàParis comme brigand ûe\a Vendée, c*eiM-diri

était devenu ministre de la police à la fin de juQlet 1797, après Lenoir-Laroche , présenta, d'après la demande de François de Neufchatéau, son rapport sur mon affaire. Ses conclusions étaient à mou avantage : mais proba- ^ blement elles ne furent pas appuyées avec assez de chaleur par mon protecteur , car, aulieii d'être rajré, je fus ajourné: ce n'était encore qu'un demi-revers; mais ma mère, qui avait eu tant de raisons de compter sur une décision entièrement conforme à ses désirs, perdit ainsi le fruit de deux mois de démarches actives, de patience, de courage, et qui plus est de souffrances tenant à sa mauvaise santé habituelle. Elle reprit le chemin de Meslay : heureusement les pronostics funestes pour la prolongation de son existence qu'elle nous rapportait alors, d'après plusieurs médecins ou chirui^iens de Paris, ne se sont pas réalisés.

qu'il avait enveloppe dans la proscription des cent trentedeux Nantais expédiés au tribunal révolutionnaire, est mort en 1810.

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La peinture de la vie retirée que je menai à Meslay pendant sept mois ^ serait aussi monotone que Tétait et que devait l'être la réalité , aux jouissances de sentiment près. J'étais forcé de prendre dans la maison toutes les précautions possibles pour n'être pas surpris par les survenants étrangers. Bien souvent on croyait voir arriver quelqu'un à la moitié du dtner et il me fallait .quitter la table aussitôt. Quand mes parents attendaient du monde, je mangeais dans ma chambre*; les domestiques étaient sans cesse aux aguets; je ne sortais guère que vers la nuit pour faire dans les jardins un tour de promenade très-abrégé. L'inquiétude ^t les précautions redoublaient quelquefois par l'annonce secrète de visites domicilaires dont aucune cependant n'eut lieu.

Si j'avais des moments cruels , j'avais aussi bien des dédommagements en famille; du coucher au lever du soleil , temps pendant lequel le domicile des particuliers est généralement respecté par les autorités depuis la

ibï «oqvENias

coustitutioD de l'an m, mon esprit était en repos, quant à ce qui regardait ma sûreté personnelle. Lorsque je n'étais pas avec mes parentS; je trouvais des distractions puissantes dans la lecture y dans l'écriture ; ensuite, j'avais fini par communiquer de temps en temps, à la dérobée, avec trois ou quatre personnes de Vendôme, qu'on avait pu, sans inconvénients, mettre dans la confidence de ma retraite.

Le temps ne m'aurait pas manqué pour compléter mon journal d'Italie et pour en retoucher beaucoup de parties , si j'avais eu la satisfaction de l'apporter avec moi ; mais les voleurs semblaient avoir attendu à Paris cçtte malle dont j'ai parlé plusieurs fois, et qui, m'ayant suivi du golfe Adriatique jusqu'à Lyon, partait de là sans moi, par un roulier, le 22 ou 24 fructidor, à l'adresse de M. de Guermantes, rue de Gaillon. Renvoyée au bureau par la négligence ou par un malentendu du portier qui, en mon absence et en l'absence de mon ami, du mattre de la maison, n'avait pas> disaitril^ tout préjt,

d'un émigré. 153

le prix assez élevé du port, elle fut volée, à bien peu de distance de là , dans la rue Vivienne, sur la voiture qui la portait. C'était trèspeu de jours après mon départ de Paris pour Meslay : on proflta vraisemblablement de Tinstant où le conducteur était entré dans un cabaret : quoi qu'il en soit, je perdis par là le véritable fruit de mon voyage, un petit trésor plus précieux pour moi que tous les effets , estampes et collections curieuses que renfermait aussi ma malle. Je veux parler de mon journal rempli de récits, de descriptions et d'observations, toutes sortant de l'ordinaire, et attachantes^ sinon en elles-mêmes, du moins pour ceux auxquels j'aurais été si heureux d'en faire hommage ^ Lorsque j'appris ce petit malheur, ma position d'émigré caché ne me permettait pas de faire toutes les démarches nécessaires pour retrouver le contenant

1. J'ai seulement retrouvé une copie de la relation de mon Voya^fê dans les sept communes^ espèce de petite république appartenant au Vicentin, et j'ai fait insérer ce morceau d'une assez grande étendue dans les Annales de la /it(éra- Utre #t des arts, que publiait M. Trouvé.

et le contenu ; il aurait fallu intenter un procès à certain marchand étalagiste qui^ un peu plus tard y avait été reconnu possesseur de quelquesuns de mes livres et estampes. Mes parents se bornèrent à faire demander une indemnité à l'entrepreneur du roulage : il ne la donna pas après l'avoir promise; en un mot, je n'eus rien, absolument rien, pour adoucir mes regrets.

Dans le courant de mars 1798, ma sœur, délivrée de quelques obstacles qui l'avaient retenue à Meslay pendant tout l'hiver, voulut à son tour aller reprendre, dans la capitale , la poursuite de mon affaire. Il y avait une semaine, environ,qu'elle était partie, lorsque, sur un simple caquet ou malentendu de notre village , il prit à tout le monde, autour de moi, un redoublement d'inquiétude. Aussitôt il fut décidé que je me mettrais en route pour Paris, comme devant y être plus en sûreté. Je sortis à pied de l'enceinte du château, le 19, à la nuit, ayant le cœur cruellement serré de quitter mes parents et aussi leurs excellents domestiques qui sem-*

blaient pour moi une seconde famille. Je gémissais de fuir un lieu de tout temps chéri et que je ne pouvais pas dire avoir retrouvé ; mes regards^ en efiet, pendant sept mois^ ne s'étaient guère étendus plus loin que l'espace qu'embrassait la vue de mes fenêtres.

Le directeur de la messagerie, père de M. Moulnier, notre homme d'affaires, devenu notre ami, m'attendait à Vendôme. De sa chambre je ne fis qu'un saut dans la voiture du courrier ^ sous la sauve-garde de mon beau-frère qui avait voulu m'accompagner dans ma route. Notre voyage fut heureux, mais il ne pouvait être gai. Tandis que je m'éloignais, mon père, qui avait bien aussi sa part de tristesse , se voyait , par surcroît, obligé de paraître, comme vieillard de sa petite commune , dans une cérémonie ridicule , officiellement ordonnée, à jour fixe, par toute la France.

Ma sœur était loin de nous attendre à Paris.

A peine étions-nous entrés dans la maison où elle logeait, rue Neuve-Saint-Augustin, que le

bruit de Tarrivée de M. de Sal , du mari de

la jeune dame, se répandit parmi les nombreux locataires ayant tous vue sur la cour. Gomme il avait été dit à la porte que l'un des nouveaux venus comptait ne séjourner qu'une nuit et reprendre le lendemain matin la route de Vendôme , les probabilités devinrent des certitudes pour tous les voisins. Il était clair que celui des deux débarqués qui restait devait être l'époux. Nous fûmes enchantés de le laisser croire, et au portier surtout, homme dont les opinions politiques étaient suspectes. Je soutins mon rôle pendant deux mois, avec assez de succès, résolu d'abord de ne pas sortir de jour, prenant toutefois par degrés plus d'essor, sans jamais accepter une de ces réunions de société où j'aurais été connu pour émigré. J'allais quelquefois dtner chez mes amis. La maison de Guermantes, qui venait de se marier avec mademoiselle de Brisay, et qui tenait un assez bon état , me fut de la plus grande ressource. Ge fut là que je connus Armand de Bartillat ^ et que je me

d'un émigré. 159

liai avec lui. Il demeurait dans mon voisinage et vint me voir, d'abord de temps en temps, puis bientôt jusqu'à six fois par jour.L'amitié s'établit tout bonnement avec ma sœur comme avec moi, et nous valut à tous trois les agréments et les avantages attachés à ce sentiment. Je me liai aussi avec un autre ami de Guermantes , Achille de Dampierre , fils aîné du général de ce nom et cousin-germain , de madame de Guermantes :

il est presque impossible de le connaître, ce bon Achille, sans l'aimer. Â dater de cette époque , je pus fôire plus ou moins commodément mes observations sur Paris, Je vais en consigner quelques-unes ici.

Lorsque j'étais arrivé dans cette ville,à la fin du mois d'août précédent , de bien grands changements m'avaient frappé dès le premier coup d'œil, et tout, ou presque tout, me paraissait étrange, sous quelque rapport que s'offrissent à moi les objets que j'avais perdus de vue depuis 1792. Je me retrouvais placé d'une manière toute différente dans la capitale de la France : je ne pou-

vais donc guère établir un peu solidement mes jugements sur les personnes et sur les choses qu'au spectacle où j'allais souvent, espérant m'y perdre dans la foule. Mais je faisais aussi mes remarques dans les promenades publiques et dans les rues , tout en les traversant ; car je m'arrêtais peu, en plein jour, aux Tuileries, au Palais-Royal , etc. Combien j'étais choqué à la vue des figures inconnues et souvent ridicules qui remplissaient soit les premières loges, soit des voitures brillantes ! Au surplus, les récits de ceux que je fréquentais particulièrement, les journaux, les brochures du jour et les comédies où le public applaudissait et commentait sa propre satire débitée sur la scène , me mettaient encore plus au courant. Je recueillais , ou bien je m'assurais par moi-même, qu'il n'y avait guère dans l'aisance que les modernes enrichis, tandis qu'une foule d'êtres respectables était vouée à la misère , et qu'on voyait partout l'inquiétude et le mécontentement. G^ pendant, tout compensé , j'en venais à me dire

d'un ÉnGRÉ. 161

qu'il valait mieux , pour un Français , être en France, et à Paris surtout, qu'en pays étranger. Sans parler des liens ou intérêts de cœur, cbers et précieux pour chacun , la comparaison des mœurs de famille, de ce qu'on pourrait appeler les vertus domestiques , opposées aux habitudes assez générales de l'Italie , me parait être à l'avantage de mon pays. Nous l'emportons pour la plupart des commodités de la vie et pour les ressources soit utiles, soit agréables ; en un mot, bien des raisons concourent à motiver la préférence que nous donnons à notre patrie '.

Entre autres nouvelles connaissances, je cite-* rai celle de Dazinçourt et de Fleury, avec lesquels me fit trouver plusieurs fois le poëte Esménard , revenu avant moi d'Italie , où je lé voyais souvent , et qui, en rentrant, s'était tiré plus adroitement que moi de la position d'é<^

1. À Ce n'est guère qu'en France qu'on peut trouver les agréments de la sodâté. Les Français persécutés et chargés de chaînes dansent très-joliment avec leurs chaînes,

quand le geôlier n'est pas là. »

[CprrupondanM d$ Voltaire^ tome LX, page 181.)

tes SOUVENIRS

migre. Le premier de ces deux acteurs célèbres est vraiment fait pour la société : il est difficile d'y apporter une gaieté plus aimable^ une sensibilité plus vraie , d'avoir autant l'esprit de trait et le brillant de la mémoire; seulement, parmoments, la révolution l'oppresse de sombres pensées.

Pour Fleury/ je le trouvai comédien dans le monde comme il l'est sur le théâtre; Il mar/- , %faude beaucoup ; du reste, il est poli, agréable même; mais peut-être a*tr-il moins souvent bon ton que son camarade. À l'effet qu'il me fit , en me parlant, un jour, de mon père, dont, par circonstance, il avait suivi l'aiaire au comité de sûreté générale, en 1794, je sentis tous ses moyens pour émouvoir un public assemblé. S'il jouait en ce moment auprès de moi plus qu'il ne sentait , le fait est qu'il s'en tirait à merveille.

Esménard arrangea, avec Dazincourt et Fleury, un dtner à Bagatelle. Mesdemoiselles Devienne et Mézeray en étaient. Je jouis doublement d'avoir été de cette partie, dans ma

d'un émigré. 1S3

position si sujette aux privations et m'offirafit d'aussi redoutables écueils. On aurait pu y avec raison, me taxer d'imprudence ; mais, lorsqu'au est jeune et qu'on calcule ratre un plaisir et tïù danger, c'est souvent le danger qui a tort.

 propos de quelques-uns des soutiens de la Comédie-Française, je pourrais parler et des anciens talents que j'admirai dans le haut comique , et des pièces nouvelles que je vis jouer, et de plusieurs productions Kttéiraires; mais ces détails n'ont guère que l'intérêt de la circonstance. Si j'atais été phtô libre de ma personne, et si je n'avais pas, en courant twt de chances fâcheuses comme émigré, inquiété vivement tous ceux qui m'ai« maient, je ne m'en serais pas tenu à fréquenter les spectacles et quelques acteurs; j'aurais fait mieux qu'entrevoir les autres moyens dV musement qu'offre tous les jours Paris.

Cette ville a éprouvé une révolution morale^ en même temps qu'une révolution politique^ Revraant sur ce que j'ai dit des mœurs un pMI

16t SOUVENIRS

plus haut , je serai loin de nier que certains désordres n'ont fait qu'aller en croissant dans notre pays, à mesure que le frein des passions a été relâché, et que l'ignorance, le mépris des principes, se sont étendus; mais un changement heureux et que je crois constant , c'est que, dans la capitale et même dans toute la Frwce, il y a plus de bons ménages qu'autrefois. Cette observation ne peut porter (on le pense bien) que sur la classe élevée, sur ce qu'on appelle la bonne compagnie. Nul doute que dans la bourgeoisie, parmi les marchands et dans le peuple, on ne soit bon ou mauvais époux, bon ou mauvais père, très-indépendamment des secousses publiques. Ce que je yeux signaler ici, comme une amélioration dans la classe supérieure, est probablement l'effet de ce besoin qu'on a éprouvé et qu'on éprouve encore de resserrer des liens devenus plus chers et plus nécessaires par une multitude de tristes souvenirs , de réalités pénibles et de prévoyances sinistres. N'est-il pas satisfaisant

d'un émigré. 165

de pouvoir admettre ce fait comme reconnu, et de le mettre en balance avec quelques-unes des pertes et altérations dont on s'afQige si souvent, chez nous, depuis plusieurs années?

J'ai laissé échapper le mot à' ignorance dans Tesquisse que je traçais, tout à l'heure encore, des mœurs de Paris : mais je n'avais en vue que les études littéraires, auxquelles tant d'individus ont négligé de se livrer, tandis que la science se perfectionnait dans les sommités intellectuelles de là société. II est juste d'avouer que les connaissances utiles ont beaucoup acquis dans le cercle où elles se trouvent concentrées; mais soit qu'on ait raison, soit qu'on ait tort de dire que l'instruction n'est pas aussi généralement répartie en France qu'elle l'était avant 1789, il reste du moins incontestable que r esprit proprement dit a gagné plus de terrain, qu'il s'est développé avec avantage. « La révolution a augmenté en France la somme d'esprit; un plus grand nombre de gens en ont un peu. Ce n'est pas moi qui ait dit cela le premier.

146 WUYENIRS

Pour qu'on ne me fasse pas un procès sérieux de ce que je viens d'avancer, que le domaine de l'esprit s'est i^raudi parmi nous , je me dépêche de dire que j'entends par esprit cette faculté qui voit tout de suite, brille et frappe, qui dans le monde improvise toujours et bat plus vite que le simple bon sens, qu'en un mot on pourrait définir : sentiment prompt et briU tant (Rivarol). Voilà ce qu'à mon avis on trouve ite nos jours plus souvent chez les Français; mais y a-tril de quoi en tirer beaucoup vanité? Qu'est-ce que l'esprit, sans raison, sans principes fixes, sans bon goût et sans jugement?

n ne donnera pas aux favoris actuels de la forlune les lumières de l'éducation; il ne suppléera pas à tout ce que n'ont pas appris ou à ce que ne savent qu'à moitié tant de grands enfants lancés prématurément dans le monde.

La jeunesse des salons de Paris surprend par se» assurance, imr des réparties souvent étourdissantes. Elle a un jargon qu'on ne lui eut pas si tôt permis dans l'ancien temps; en gêné*

rai, elle manque de ton, de mesure; elle ne sait que les faits qu'elle a vus y et connaît à peine de nom les hommes antérieurs de bien peu d'années à l'époque actuelle. C'est une idée à moi y qu'au théâtre^ on juge plus facilement, par aperçu^ le caractère, la manière de sentir d'une nation. A Paris, où l'esprit français se fait voir à découvert ; à Paris , qui est réputé le foyer des lumières, si, quelquefois, en fréquentant les divers spectacles, on écoute avec étonnement de jeunes et spirituels bavards qui jugent vite et quelquefois bien, n'est-on pas sans cesse révolté des témoignages d'ignorance que l'on recueille autour de soi? L'un, assistant à une représentation des Femmes Suivantes qu'il croit être une pièce donnée pour la première fois^ assure qu'elle ne prendra pas^ qu'elle est trop froide; l'autre demande si Marivaux est un auteur vivant. Je ne parle pas de tout ce que l'on siffle, faute de le comprendre ou de connaître les mœurs reproduites sur la scène; mm je pourrais rapporter quelques pasqiii&ade9

m a o uf Mii s

que se p^mettent les acteurs, et qoi jadis aunient été hoées , même par les spectateurs du paradis. Qodqaefois, ce sont des exclamations trivialement vraies et qui, sorties de la bonche d'une femme richement parée et placée dans une des premières loges, font rechercher, avec une curiosité égale à la surprise, à quelle dasse de la société cette personne peut et doit iq>partenir : le luxe de sa toilette est si peu d'accord avec son langage et ses manières ! '•

Je passe à quelques détails sur les autorités qui gouvernent Paris.

C'est au bureau central établi à l'hôtel de Tancienne présidence du parlement, que correspondent les municipalités d'arrondissement. Il remplace pour Paris le lieutenant de police et, dans une partie de ses attributions, la fameuse et

1. Ceci fait allosîon à ce que j'ai entendu à une représentation des Femmes Savantes, — Dans le moment ou Trtesotin, trompé par la ruine supposée de Phîlaminte et de Ghrysale, se démasque lui-même, en se retirant brusquement, une femme couverte de dentelles et peut-être de diamants, cria, du fond desa loge mùhîh g^msardî »

d'un émigré. 169

unique mairie de 1789, Chaque jour, les moyens de vexation mis dans les mains des trois administrateurs du bureau central s'augmentent de ' tout l'appui que leur donne la tyrannie directoriale. Non-seulement ils pensionnent des espions de toute espèce, de tout état, mais ils investissent ces agents du dangereux pouvoir d'arrôler tous les individus qui leur paraissent suspects. Le Temple est la prison où l'on entasse les émigrés que leur mauvais sort fait tomber entre les mains de la police, soit par ce moyen, soit par quelque autre manœuvre. Souvent elle ordonne des visites domiciliaires, envoie cerner, pendant les représentations, les théâtres et autres lieux de rassemblement. Ceux qui se trouvent ainsi arrêtés ont eu tort de se persuader que l'acharnement qu'on a mis souvent à les poursuivre n'existe plus, ou qu'il s'est ralenti. Du mois de mai au mois de novembre, sept ou huit préi^enus d'émigration ont été fusillés à Paris en vertu d'un jugement de commission militaire, c'est-A-dire d'après

170 fiOUYEMRS

uu simple examen constatant leur inscription sur la liste fatale et leur désobéissance à l'horrible loi du 19 fructidor : je ne citerai que MM. de Rochecotte et d'Âmbert.

Le Luxembourg est le palais des directeurs qui en ont fait arranger à grands frais une partie pour leur usage. On les voit très-peu en public; ils ont raison de ne pas exposer leur dignité à la haine et au mépris qu'ils inspirent. Barras, presque seul des Cinq^ avait, pendant les quatorze mois que j'ai passés en France , une sorte de représentation dans son intérieur ; son éducation, différente de celle qu'ont reçue ses collègues, ses anciennes relations, enfin le préjugé même de la naissance , rallient de préférence autour de lui. Ce n'est pas qu'il jouisse personnellement d'une plus grande considération, mais on Ijji suppose plus de courage et de caractère qu'à la Révellière, à Merlin et à François de Neufchâteau. La seule concurrence redoutable pour lui serait celle de Rewbell, qui a, diton, la principale influence dans les délibérations du

D*UN ÉMIGU. 171

Directoire, mais ne possède aucune des mainières du monde qui pourraient attirer à lui. Du reste, je crois que ce que Barras 2q)précie le plus , dans son cinquième de royauté , ce sont les moyens qu'il lui donne de satisfaire toutes ses passions, toutes ses fantaisies ; c'est la possession de la belle terre de Gros-Bois ; ce sont ses équipages de chasse, singerie du goût qu'ont eu souvent le roi et les princes pour cet exercice, auquel on attache presque toujours quelques nobles idées.

Bewbel et la Bévellière thésaurisaient. Merlin continuait à mener , au Luxembourg , sa vie d'avocat; quant à François de Neufchàteau, il resta peu de temps en place, et eut pour successeur (au mois de germinal an vi) Treilhard, dont j'ai entendu plus de gens se louer et moins de malheureux se plaindre que de ses confrères. Chaque membre du directoire exécutif tient à son tour l'audience solennelle pendant la durée d'une décade ; mais la présidence dure trois mois. On n'entre chez aucun des pea^

tarques en particulier sans des cartes ou billets d'admission. Ceci me ramène à la malheureuse affaire qui me mettait dans leur dépendance immédiate.

L'espace de temps qu'on avait jugé convenable d'attendre , pour reproduire , après Vajournement^ ma demande en radiation , était écoulé. En conséquence , ma sœur , qui depuis deux mois s'était bornée à préparer les voies , reprit les démarches actives. Ce fut en cherchant à arriver au ministre de la j)olice luimême, et finalement à ma radiation, que madame de Sal.... fît dans ce ministère l'heureuse et fortuite rencontre de MM. Alphonse Beauchamp et Bouilly. Tous deux, rien qu'à la voir, rien qu'à l'entendre, ayant éprouvé pour elle l'intérêt le plus vif, s'employèrent trèsactivement à nous rendre service. Elle commença dès lors à ébaucher le royalisme du premier, et lui inspira le beau sujet de l'histoire de la Vendée. Elle écouta le second comme auteur d'opéras-comiques , je crois aussi comme au-

d'un émigré. 173

teur de comédies , et il avouait avoir eu quelques obligations à ses conseils éclairés, principalement lors qu'il composait les Deux Journées^ opéra dont la scène devait d'abord se passer à Vérone, et en 1797, qui plus est '.

Le succès tant désiré de nos efforts pour me faire rayer semblait devoir être plus facile après la crise annuelle des élections de germinal. Quelque temps avant l'élection qui devait renouveler un des membres du directoire, François de Neufchâteau , le seul d'entre eux que nous connussions , avait bien des fois répété à madame de Sal...: « Il est possible que , sous « quinze jours, je ne sois plus directeur. » Elle avait bien remarqué son ton et l'air de son visage , lorsqu'il s'exprimait ainsi , et elle avait conclu que ce qui était annoncé comme possible devait être sûr, «Tâchez, ajoutait notre patron,

1. Beauchamp, resté fidèle à la cause qu'il avait embrassée en 1798, a dédié un de ses ouvrages à madamede Sal... — L'excellent Bouilly a mérité de devenir notre ami, et il y a eu jusqu'à sa mort, arrivée en 1842, réciprocité d'attachement entre lui, moi et tous les miens.

m que d^ici là le rapport noœ soft de nouveau m présenté par le ministre de la police. »

Malbeureusement il se trouva un obstacle :

c'était une dénonciation que ce dernier ministre avait nouvellement reçue contre moi. EDe était signée Fouchard, ex-prêtre j ex-dragon , ex— administrateur du département de Biais. Le nommé Fouchard avait en effet ce dernier titre à Blois, en 1793 et 94; par conséquent, il pouvait faire autorité. Ce dénonciateur attaquait les principaux faits par lesquels mes parents cherchaient à prouver ma non-émigration, et principalement le motif à' éducation qui, en 1792, avait décidé surtout mon départ pour l'Italie. François de Neufchâteau, qui devait assurément conserver jusqu'à la fin, comme directeur, le pouvoir de faire supprimer ou de neutraliser la pièce fatale qui me concernait, se contenta de conseiller à ma sœur un nouveau délai. Ce fut encore une excellente occasion qu'elle perdit. Voyant qu'il fallait attendre un mois ou deux, elle prit le parti d'aller passer ce temps en Nor-

d'un élIIGRÉ. 175

mandie , et elle me pressa de quitter le même jour qu'elle Paris. Le gouvernement avait recommencé ses poursuites, momentanément suspendues, contre les émigrés. Une circonstance funeste m'en fit rencontrer un ' dans les rues, lorsqu'on le conduisait en charrette avec un nombreux cortège , pour être fusillé à la plaine de Grenelle, triste spectacle qui me fit beaucoup moins de mal qu'à ma tante, madame de la Ponce, près de laquelle je me trouvais en cet instant.

Entre autres raisons qui me déterminaient à m'éloigner , je savais que toutes les personnes qui s'intéressaient à moi étaient dans une extrême sollicitude. Elle devenait chaque jour plus fondée, quoique je cherchasse à me persuadeir qu'il y avait de l'exagération dans les alarmes qu'on me donnait de toutes parts. Enfin, on me dit un jour que la police savait que j'étais en France; et, à la même époque, je courus un risque assez grand. Un écu que j'avais tiré de ma poche pour payer ma place, à la porte du théâtre Feydeau,

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