‹ Souvenirs d'un émigré de 1797 à 1800Chapitre 12 sur 26 · M.Lecoq, d'une très-ancienne famille de Paris · texte numérisé non relu

M.Lecoq, d'une très-ancienne famille de Paris

se trouva faux; aussitôt je fus arrêté et conduit devant le commissaire de police du quartier. Le bonheur voulut que ce magistrat fût absent et que son secrétaire se contentât de me demander si j'avais une carte de sûreté. J'en portais toujours une d'emprunt avec moi : j'en fus donc quitte pour la laisser et je pus me retirer, en attendant l'explication qu'il m'était bien recommandé de venir donner le lendemain. Me voyant hors de ce mauvais pas , je renonçai de grand cœur à aller reprendre ce que j'avais déposé. Un ami zélé et adroit voulut bien , le jour suivant, m'en épargner la peine et le danger. Il parla gaiement de la mauvaise pièce qui m'avait empêché d'en y oir Jouer une bonne , et le commissaire restitua la carte de sûreté sans exiger que je parusse devant lui. Il devenait urgent d'éviter toute autre occasion d'avoir des démêlés avec les autorités : je pris en conséquence des mesures pour partir au plus tôt.

Madame de Brisay, belle-mère deGuermantes, qui, à cause de lui, m'avait témoigné beaucoup

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d'intérêt, pensa que je pouvais partager, dans les environs de la capitale , l'asile d'un de ses fils dont la position politique ressemblait beau<coup à la mienne. Elle eut la bonté de faire un voyage à Saint-Prix , dans la vallée de Montmorency, pour régler mon établissement chez madame R***. Je m'y rendis moi-même le 30 mai, muni d'un passe-port assez en règle.

Le village où je devais demeurer est peu éloigné de Paris. Dans une maison charmante, située sur une colline, laquelle est adossée à une forêt, je trouve une femme d'environ soixante ans, belle encore , aimable et gaie , s'exprimant de fort bonne grâce : c'était une rentière de l'étal, ruinée, comme tant d'autres , par la révolution, et réduite , depuis plusieurs années, à vivre du produit d'un petit bien de campagne. Des pen-* sionnaires à cinq louis par mois qui s'étaient succédé chez elle , sans interruption , mettaient de l'aisance dans son ménage. C'était à ce titre qu'elle me recevait , ainsi que le jeune Brisay^ beau-frère de Guermantes. A peine arrivé , on

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me conduit dans une très- jolie chambre d'où la vue plonge sur la vallée la plus riante et la mieux cultivée. Je m'aperçois qu'on n'a rien négligé pour l'agrément et pour la commodité de ce logement. On me promet la plus extrême liberté , et bientôt j'en jouis pleinement. Me voilà donc aussi heureux qu'il m'était possible de l'être en vivant au jour le jour. A neuf heures du matin^ déjeuner en commun^ ensuite retraite jusqu'au dtner. Je trouvais alors une table bien servie et relevée par les attentions de la maîtresse de la maison. Quand la chaleur du jour permettait de sortir^ on allait se promener avec quelques voisins , ce qui amenait , dans la soirée , chez madame K*% une petite réunion sans assujettissement 9 puis un souper frugal , après lequel chacun avait la faculté se retirer. Je n'aurais pu choisir une distribution de journée qui me convint davantage. Au détail que je viens de faire, il faut ajouter la jouissance d'une petite bibliothèque assez bien composée.

Je reviens au personnel de madame R***. La

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bonté de son cœur, son extrême délicatesse en matière d'intérêt, ses soins empressés pour (»ux qui habitaient chez elle, tout se réunissait pour m'en donner une idée très favorable. Je remarquais la bienveillance qui semblait l'entourer dans le pays, mais particulièrement dans vtû cercle d'artistes distingués et d'amis qui, de temps en temps, arrivaient de Paris pour faire chez elle de plus ou moins longues stations. Bientôt nous fûmes, elle et moi, sur le ton de l'aisance et dé la confiance. Elle s'identifiait avec toutes mes peines, je dirai même avec mes impressions journalières; enfin, je ne dois pas oublier de noter qu'un vieil ami de cette excellente femme, tombé depuis plusieurs années en enfance , et qu'elle soignait avec dévouement , lui fournissait B&tte cesse l'occasion de faire admirer toute la ^sibilité et la générosité qui lui sont propres.

Dans cette maison, point d'événements importants : un jour ressemblait A un autre; tôtis s'écoulaient doucement pour moi, autant qtté le

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permettaient les regards que je jetais , soit sur le passé; soit vers l'avenir.

Ma sœur, depuis son voyage de Normandie, venait, de loin en loin, me consacrer deux ou trois jours. C'était tout ce qu'elle pouvait prendre sur les occupations presque continuelles que lui donnaient, à Paris, les démarches relatives à ma radiation. Dampierre, fils aîné du général de ce nom, et Armand de Bartillat, me faisaient aussi des visites : madame R^^ les recevait de la meilleure grâce, comme étant mes amis, bien qu'il en résultât pour elle quelques dérangements et un surcroît de dépense dont elle ne voulait pas être indemnisée.

Dans l'espace de cinq mois , je ne pus guère aller voir mes connaissances intimes de •'la capitale que trois ou quatre fois. C'était à qui, par prudence, par affection, m'en détournerait , ma figure étant malheureusement connue de beaucoup de monde. Lorsque je me permettais ces apparitions sujettes à tant de gênes

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et de périls, je logeais dans le Marais et je prenais des précautions pour me rendre, de là , dans le quartier plus fréquenté où j'avais des parents et quelques personnes que je pouvais voir sans inconvénient. Je donnais rendez-vous à ma sœur chez une amie de notre famille dans le voisinage de la place des Victoires; mais jamais je ne mettais le pied dans la maison de la rue Neuve Saint-Augustin, où madame de Sal... et moi, nous avions passé ensemble près de deux mois. Il n'y avait plus possibilité d'y jouer encore mon rôle de mari, dont qui que ce fût ne devait être bien longtemps la dupe ; je craignais surtout le portier, espèce de jacobin qui avait fini par apprendre mon véritable nom et par acquérir trop de himières sur ma position politique.

Un surcroît de société, survenu à Saint-Prix, me rendit plus indispensable de m'envelopper de mystère. La veuve de Sedaine a une maison tout à côté de celle de madame R*** qu'elle voit beaucoup, lorsque de Paris elle

vient pa^r, dans ce lieu, une partie de la belle saison. Quelque sûre et honnête que fût cette voisine, je jugeai qu'il y aurait plus d'un risque à courir si je lui faisais une confidence prématurée. Elle est amie intime de quelques parents de mon beau -frère qui résident, ainsi que ma propre famille , dans le département de Loir-et-Cber. Or , il valait mieux ne pas mettre les personnes dont il s'agit dans le cas d'apprendre et de laisser soupçonner que j'étais resté en France depuis le 18 fructidor. Une indiscrétion est si facile et peut faire un si grand mal en temps de révolution I Liée, pendant longues années, avec une foule d'académiciens, beaux esprits, artistes célèbres, madame Sedaine m'en parlait beaucoup; de Diderot surtout, qu'elle avait connu particulièrement, et dont elle voit souvent la fille, madame de Vandeuil. Je fus étonné d'apprendre combien d'ouvrages , qui ne portent pas le nom de Diderot, sont cependant de lui. On cite la Philosophie publiée par Dumarsais , plusieurs diapitres de

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BéUsaire et les morceaux les plus éloquents de \ Histoire philosophique des deux Indes.

Ce dernier travail lui ayant été payé dix mille francs, le véritable auteur fut par là engagé au silence qui, dit-on, ne lui était pas pénible à garder. Le fait est attesté par madame de Vandeuil , et il sera prouvé par les manuscrits que cette dame compte livrer, quelque jour, à l'impression. J'ai pris des notes sur un exemplaire du livre de Raynal où elle-même avait marqué tous les passages appartenant à son père. Qui jamais aurait cru que le morceau d'Élisa Draper, surtout, n'eût pas été écrit d'inspiration par cet abbé qui fut, dit-on, l'amant do cette fille indienne? Comment reconnaître là un ouvrage de commande?

Un de nos modernes philosophes, Naigeon , n'a pas voulu laisser à la fille de Diderot les avaatages qu'elle pouvait légitimement espérer d'une édition épurée des œuvres de celui-ci. Il avait tiré copie de quelques manuscrits du vivant de l'écrivain, qui était son ami ; c'est ainsi qu'U a

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livré au public un très-mauvais ouvrage intitulé : Essai sur le règne de Claude et Néron. La propriété du manuscrit de la Religieuse ^ roman horriblement licencieux, a été dévolue au même Naigeon j par la spoliation nationale qui , aux jours de la terreur, eut lieu dans le domicile du baron de Grimm. J'ajouterai qu'une autre œuvre posthume de Diderot, Jacques le Fataliste, fut imprimée, d'après le don qu'en fit, en 1793, le prince Henri de Prusse.

Pour revenir à madame Sedaine, j'avais beaucoup entendu parler d'elle et de sa famille à mon beau-frère ; mais la trouver à Saint- Prix n'était pas la plus piquante des rencontres que j'ai si souvent faites depuis le mois de mai 1797, époque de mon retour de Venise. Entre autres rapprochements inattendus ou de circonstance, je rappellerai ici mes deux terroristes de Blois, que, l'année précédente, j'avais trouvés établis à Vérone : je citerai un tailleur vénitien qui travaillait dans le village de Saint-Prix; enfin , un de mes camarades d'études de droit

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qui y avait un joli manoir de campagne. Ce dernier ne me reconnut que quand je lui appris mon véritable nom , au moment de sortir de France, et pourtant, si nous n'avions pas anciennement habité à Paris la même maison, du moins la même cour et des leçons communes nous avaient rapprochés dans le temps où j'étais apprenti jurisconsulte ; nous nous voyions même alors beaucoup. J'indiquerai encore la découverte, que je ne tardai pas à faire, que la terre de Saint-Prix avait appartenu à l'oncle maternel de M. de la Selle d'Échuilly, mon ami intime, c'est-à-dire à M. Duplessis, ofGcier au régiment des gardes françaises. J'ai fait mention, à l'article Venise^ du bon La Selle, avec lequel j'avais passé beaucoup de temps dans cette dernière ville et que je devais retrouver en Allemagne , avant la fin de l'année 1798. Je savais le nom de son oncle; mais, jamais en Italie, il n'avait eu occasion de m'en parler comme propriétaire de Saint-Prix. Au surplus, le château qui tenait au village a été démoli , et la propriété presque

entière a passé entre les mains d'un nommé Dumangin , révolutionnaire outré, et l'un de ceux qui signèrent au Temple , comme médecins , le procès-verbal de mort du fils de l'infortuné Louis XVI.

Ce qui était pour moi bien plus extraordinaire que ce que je viens de dire , c'était de voir arriver , dans le même lieu , ce Villetard qui a figuré dans le commencement de mon journal, à l'occasion de la révolution de Venise. Lorsqu'un an auparavant nous nous Pouvions, lui et moi , dans cette belle ville dont il bouleversait l'antique gouvernement, je l'avais craint et maudit , ainsi que le faisaient tant d'autres, soit Français émigrés, soit Italiens. Il n'avait pu ni dû me connaître particulièrement à cette époque ; et dans la position où j'étais maintenant à Saint-Prix, je n'avais pas plus d'envie de laisser un ^ tel homme pénétrer mon secret. Du reste, je prenais un plaisir extrême à tirer de lui, par un intermédiaire , des aveux , des détails relatifs aux événements que j'ai ra^[K)rtés dans

la première partie de mes récits. J'appris ainsi qu'il avait déplu à Buonaparte par la précipitation avec laquelle, prétendant deviner ou interpréter les vues de ce conquérant , il avait arrangé à lui tout seul la chute prématurée de l'ancienne république vénitienne. J'eus la certitude que c'était lui, Villetard , qui avait déterminé l'arrestation de M. d'Antraigues, afin d'avoir ses papiers ou de les faire avoir à Buonaparte. Il était, maintenant, en sa qualité de jacobin , aussi passionné que moi contre le Directoire , soi-disant régénéré par la journée du 18 fructidor. Ce n'était, disait-il, que pour attendre le retour de la liberté et pour se soustraire au despotisme des cinq qu'il était venu se fixer à la campagne. Si l'on veut juger de la teinte de son patriotisme en 1797, il faut lire les deux hymnes de lui que je place à la fin de ce volume ' ; l'un est intitulé Marche deV armée d'Italie sur Rome. Peut-être trouvera-ton qu'il y a quelque mérite littéraire dans le second

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