Voyez les PUets JusUfUaticeg
de ces morceaux de poésie, intitulé Chant funè-- Ar^.Villetarda traduit en vers une tragédie républicaine d'Alfiéri, la Conjuration des Pazzi; et il en garde , dit-on , dans son porte-feuille plusieurs de sa composition qui rivalisent avec tout ce qui peut le plus rappeler le bon temps des frères et amis.
J'ai encore à nommer un voisin de madame R**% curieux à connaître. La Rive, acteur tragique, a, fort près de Saint-Prix, à Moulignon, une maison de bon goût, mais assez simple. Le jardin , qui offre un heureux mélange de productions utiles et agréables , est couronné par un bois planté sur une colline où Ton peut aller chercher la vue qui manque totalement à la partie basse de cette habitation. On y trouve, de plus, une source d'eau minérale sur laquelle le propriétaire n'a pas manqué de spéculer. Pour exécuter tous ses projets d'agrandissement et d'embellissement , il lui faudra bien des coups de gueule. Q!e^i ainsi que l'acteur fameux désigne son art et^le talent qu'il exerce encore
d'un émigré. 189
de temps en temps. On peut se faire, d'après cela, une idée du prix qu'il y attache , et apprécier même la nature , le point de départ de ce talent.
La Rive a été bien traité de la nature : il a une figure noble et mâle , l'œil plein de feu et singulièrement mobile. Quand j'aurai ajouté à ce portrait un très-bel organe et les excellentes traditions théâtrales qu'il a conservées , j'aurai, je crois , indiqué tout ce qui le distingue sur la scène. Il m'a paru ne montrer , dans la société, que peu d'esprit et de connaissances , mais surtout il y apporte un caractère fâcheux. Je dînai une seule fois chez lui avec ma bonne madame R*** : c'en était bien assez pour le juger et trop pour désirer le revoir beaucoup. Un seul trait l'honore à mes yeux : c'est sa conduite avec mademoiselle de Sombreuil , l'héroïne de la piété filiale, qu'il accueillit et protégea au sortir de sa prison.
Dans le courant de l'été, il fut question d'une visite domiciliaire ; mais cette mesure souvent répétée et toujours redoutable en temps de révo-
lutioQ, n'eut point d'iaconvénients pour nous. En vertu d'un arrêté du gouvernement qui avait prescrit une nouvelle recherche des émigrés y des prêtres et des chouans , dans toute l'étendue de la France^ les municipaux de notre village, qui étaient trois paysans, se présentèrent un jour, pendant que j'étais sorti, ainsi que mes camarades. On leur donna nos passeports ou cartes de sûreté, avec de courtes explications qui n'étaient pas même nécessaires à la bonne foi et à l'honnêteté de ces fonctionnaires. C'est une chose remarquable que la tranquillité dont madame R*** et ceux qui habitaient chez elle ont joui pendant les différentes périodes de la révolution , et sous le r^^e même de la terreur. La considération qu'a su se ménager cette brave femme a été sa meilleure sauvegarde; quand elle était riche, elle répandait les bienfaits dans le pays ; ruinée, elle a augmenté sa popularité par des actes de bienveillance et par une disposition habitudle à rendre service; quel que soit le régime qui
d'un émigré. 191
gouverae la France, les agents locaux du pouvoir craindront de Tinquiéter, et sa maison sera considérée comme l'est sa personne.
Me voici arrivé à une époque vraiment fatale. Depuis six mois, ma sœur bravait toutes les incommodités d'une grossesse à laquelle sa vie continuellement agitée n'était rien moins que favorable: l'espérance seule et l'utilité de son dévouement la soutenaient dans ses fatigues de corps et d'esprit. De temps en temps, elle recevait des encouragements de François de Neufchâteau qui était devenu ministre de l'intérieur depuis qu'il n'était plus membre du directoire. Il la secondait même aussi efBcacement que son caractère le lui permettait. Du reste, de petits succès préliminaires étaient d'un bon augure pour nous : plusieurs employés de la police nous témoignaient un intértt presque sans exemple; nous étions autorisés à conserver des illusions sur les dispositions de trois des membres du directoire; enfin, madame de Sal... avait le souvenir d'une
19i SOUVENIRS
victoire bien autrement difficile, remportée, en 1794, au comité de sûreté générale de la convention, lorsque, toute jeune fille, elle avait conquis si merveilleusement la liberté de notre père et de notre mère. Indépendamment de ces motifs de confianoe pour aller en avant, il n'y avait pas moyen de retarder davantage, les directeurs ayant ordonné nouvellement qu'on leur présentât, par ordre de dates, les affaires de tous les prévenus d'émigration dont les demandes en radiation se trouvaient déposées à la police.
Croyant être à la veille du dénouement si longtemps souhaité, ma sœur vient me voir dans ma retraite, et, tout en m'annonçant l'horrible injustice consommée par le gouvernement contre M. de la Millière % ancien intendant des ponts et chaussées, elle me montre, sur ce qui me regarde, un tel degré de sécurité, que je suis obligé de le partager. Hélas! mon sort était décidé en ce moment, et les plus in-