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Mémoire du comte Emmanuel-Henri-Louis-Alexandre de Launai d*An(raigues , attaché à la légation de ïlussie à Venise^ arrêté sous les yeux du ministre de Russie à Trieste , le 22 mai 1797, par M. le général BemadotlCy et détenu dans le fort de Milan,
J'étais, en vertu du brevet suivant, attaché à la légation de Russie à Venise.
« Alexandre de Mordwinoff , conseiller privé de a S. M. l'impératrice de toutes les Russies , son mi- « nistre plénipotentiaire auprès de la sérénissime (( république de Venise^ et grand-croix de Tordre de c( Sainl-Wladimir ;
« CertiGons que le comte de Launai d'Antraigues a est, en vertu de Tordre de S. M. Timpératrice, mon tt auguste souveraine, attaché à la légation de Russie (( auprès de la sérénissime république de Venise ; o qu'il fait partie de cette légation , et qu'il est ainsi « sous la protection immédiate de Timpératrice. En a Toi de quoi j'ai signé la présente pièce de ma main <t et scellée du sceau de mes armes. »
Venise, ce 15 décembre 1795, ( Ici la place du cachet. )
Signé Alexandre Mordwinoff.
J'avais été reconnu en cette qualité par le sénat de la république, le 28 avril 1796, en ces termes :
a Signor ministro plenipotenziario di Russia, nelT ufBzio respoDsivo dei 28 aprile, si fece ooa compia*
cenza il Senato di secondare le di lei richieste riguardanti il signor conte d'Antraigaes, corne impiegato e addetto alla di lei legazione. Conseguentemente aile nostre significazioni analoghe a qaella coerenza di metodi, con oui si riguardavano le persone addette ad esterc legazioni , il signor conte predetto sarà per godere délie personali immunité , e prérogative accordate dal diritto délie genti a qaelli che formano il seguito di un ministro pubblico.
a ApproGtiamo anche di questa occasione per raffermarle i sentimenti délia particolar Dostra considerazione ed affetto. »
Je logeais chez le ministre depuis cette époque ; ainsi personne n'ignorait le caractère dont Tempereur de Russie m'avait revêtu.
Lorsque la plus bizarre révolution dont Fesprit humain puisse se former l'idée eut détruit l'antique gouvernement vénitien, malgré la volonté du souverain, malgré le désespoir de ses sujets, et qu'on eut élevé l'arbre de la liberté au sein d'une ville à laquelle on arrachait la liberté de conserver son ancien gouvernement , alors le ministre de Russie à Venise, voyant le gouvernement auprès duquel il était accrédité , anéanti , après avoir assisté à son agonie et à son dernier soupir , jugea qu'il devait se retirer des états de Venise avec sa légation , pour demander et attendre les ordres de l'empereur son maître.
11 demanda donc au gouvernement vénitien, peu d'heures avant sa destruction, un passe-port pour lui, ses effets, les gens employés à sa légation et sa suite.
Le gouvernement vénitien s'adressa au ministre de France résidant à Venise, pour obtenir ce passe-port
et cette garantie que le ministre avait déjà offerte à tous les ministres qui voudraient se retirer.
Le ministre de France envoya ce passe-port le 15 mai 1797 ; en voici la copie littérale :
« Nous, Jean-Baptiste Lallement, ministre delà république française près celle de Venise.
a Prions de laisser sûrement et librement passer, sous la garantie du droit des gens, le porteur du^'présent passe-port, ministre de Russie à Venise , ayant quitté cette ville neutre, lorsque les Français ont été appelés par le gouvernement vénitien ; et prêtez-lui même escorte , en cas de besoin , pour traverser les postes français depuis Venise par Meslre, Trévise, et jusqu'en Allemagne, etc.
(( Le présent passe-port est valable également pour ses effets^ pour sa suite et les personnes employées à sa légation.
« Le secrétaire de légation, en l'absence du ministre.
Signé Joseph Villetard.
(( Certifié conforme, le commandant de la place de
Trieste,
« Signé Bréchet. »
Munis de ce passe-port , nous partîmes tous ensemble , le ministre , ses conseillers et attachés à la légation, secrétaires et le consul, le 16, à dix heures du matin. Nous fûmes respectés jusqu'à Trieste et traités avec toute sorte d'égards.
En arrivant à Trieste, nous étions arrêtés devant la porte de la principale auberge, lorsque toutà coup nos voitures furent environnées de soldats , la baïonnette au bout du fusil ; et leurs commandants ordonnèrent
d'abord : a Ne laissez sortir personne des Toitures. »
Le second ordre fut : a Que tous les hommes aient à descendre des voitures ; on respectera les femmes.»
Quand nous fûmes tous descendus, on nous plaça tous entre deux fusiliers , et on nous conduisit ainsi environnés chez M. le général Bernadette.
Arrivés à son logis, on nous plaça dans une grande salle ; et là, environnés de cinquante ofBciers, M. Bernadotte arriva en robe de chambre, et demanda : a Quel est celui qui se dit ministre de Russie? »
M. le comte de Mordwinoff , dit : « C'est moi qui suis et qui me dis ministre plénipotentiaire de S. M. Tempereur de Russie à Venise, me retirant avec ma légation sous la foi du passe-port du ministre de votre gouvernement » Et alors il remit son passe-port au général Ber nadotte.
Il le lut, et, pendant ce temps , une foule de gens avaient les yeux fixés sur moi , parce que deux ou trois, me désignant , disaient : a C'est lui , le voilà, d
Le passe-port lu , M. Ber nadotte dit : « Combien avez-vous de personnes dans votre légation ? »
Puis : «Quel est le nom de ces personnes? »
Et , sans entendre la réponse : « Monsieur, sans tergiverser , montrez-moi où est le comte d'Antraigués ? »
a C'est moi, » lui dis-je.
« Eh bien ! je vous arrête. »
Le ministre alors s'avança et lui dit : <x Je vous déclare au nom de l'empereur que M. le comte d'Antraigues est reçu au service de S. M. l'empereur de Russie, attaché par son ordre à ma légation, et reconnu comme tel par le gouvernement de Venise. »
« Eh bien ! je veux l'arrêter. »
« Vous n'en avez pas le droit ; il est compris nécessairement dans mon passe-port. »
« Monsieur , il n'est pas question ici de droit et de justice, mais du droit de la force , et je suis le plus fort. M. d'Antraigues est notre ennemi et agent de Louis XVIII : s'il était vainqueur, il nous ferait tous fusiller ; je suis le plus fort, nous verrons.
a Retirez-vous , Messieurs. » Et on renvoya le ministre et sa suite, et je restai seul avec ces messieurs.
Cet exploit fait, M. Bernadotte se retira, enveloppé dans sa robe de chambre : cet exploit, en effet, n'exi-» geait pas un plus grand appareil.
Alors le commandant de la place me dit : « Vous irez au quartier-général à Milan , et vous partez dans quatre heures. »
Parmi la foule qui m'entourait , il me fut aisé de remarquer des regards d'affection et de bienveillance.
Je demandai alors à voir M. de Mordwinoff, voulant lui dire adieu ; mais un intérêt plus vif m'animait encore.
Réuni depuis 1790, le 29 décembre, par les liens du mariage, à celle qui a fait, depuis 1789, la consolation de ma vie, j'avais, par respect pour les préjugés d'autrui, caché ce mariage. J'avais dissimulé l'état de mon fils : elle l'avait impérieusement exigé, soit par égard pour ma famille, soit par intérêt pour ma fortune ; car cette âme indomptable et Qère n'a jamais été maîtrisée que par son sentiment. Je voulais la recommander au ministre et, par lui, aux bontés de l'empereur de Russie.
Ce brave et galant bommey mon chef, vint en effet.
portant sur sa figure la profonde impression de la douleur et de la fermeté.
Il me dit : «Elle se refuse de rester avec moi ; elle veut absolument partager vos fers et suivre votre sort.»
Alors je crus qu'il était temps de réparer une si longue offense ; j'aurais voulu lui éviter les périls qui allaient m*assaillir ; elle voulait les partager , et je la connaissais trop bien pour ne pas savoir que sa réso* lution serait inébranlable*
Aussitôt je déclarai à mes tyrans que j*étais marié ; que j'avais un fils ; que je demandais à les voir : on me raccorda. Elle vint avec ce cher enfant de cinq ans qui se jeta sur moi. Pour elle, pleine de courage, elle me tendit la main, et pour la première fois, enfin, je la nommai ma femme. Ce moment, qui la rendit à jamais à moi , me fit oublier mes fers , mes persécuteurs , l'avenir et le présent. Voilà l'obligation que j'ai à mes persécuteurs. Publier celles que j'ai à ma femme en ces affreuses circonstances, n'est pas encore en mon pouvoir.
Jamais il n'a existé un courage plus ferme, une âme plus maîtresse d'elle-même, un caractère plus fort dans l'adversité ; jamais on n'a vu plus de sécurité dans l'infortune. C'est qu'elle ne pense qu'au motif de mes malheurs; elle n'en voit que le but : et toutce qui sépare cet intervalle ne lui parait que le juste travail imposé à la vertu pour obtenir sa récompense.
On l'obligea de faire porter mes coffres, nos malles; on fouilla tout. On voulait surtout mes papiers ; et, comme j'hésitais à les donner, on menaça le ministre de Russie de saisir tous les siens et de les fouiller. Alors, croyant à tout prix devoir assurer la sûreté de la légation , je livrai mes papiers.
Quand on eut scellé le portefeuille, il fut question du départ; on me permit de conduire ma femme. On me raccorda, à condition que je paierais les frais des quatre chevaux de sa voiture et du voyage.
Vainement je sollicitai d'être avec elle et mon fils : le courage qu'elle avait déployé en avait tellement imposé qu'il fut impossible de l'obtenir de mes geôliers. Il fallut faire passer sa voiture devant la mienne, et la suivre dans une voiture à moi , avec un officier à côté de moi, qui avait mon portefeuille devant lui, et vingt dragons autour de ma voiture. C'est ainsi que nous partîmes de Trieste, le 23 mai , à quatre heures du matin.
J'ai eu à me louer de l'humanité de M. Dar, chargé de me conduire à Milan. Il a obéi aux ordres qu'il avait reçus, avec politesse ; il me faisait garder avec des sentinelles sous mes fenêtres , à ma porte ; mais d'ailleurs, il était honnête et prévenant.
Obligé de voyager par d'accablantes chaleurs, nous arrivâmes à Milan le 29 au soir, et on me conduisit chez le commandant de la place, nommé Sagot.
Celui-ci me sépara aussitôt de ma femme et m'envoya coucher sur un mauvais grabat, dans un couvent où l'on mettait les prisonniers de guerre ; et pour m'avertir sans doute de sa manière de penser, outre une sentinelle à ma porte , dans une chambre où un Ut tenait à peine , il plaça un soldat au pied de mon lit.
Le 30 , je fus conduit au château de Milan et fort mal logé ; j'eus la liberté de voir ma femme et mon tils. Le lendemain de mon arrivée au fort, on me changea même de logement, pour me transférer
SOS PIË€BS
dans l'espèce de cachot qae j'occnpe , quoique au second étage, n"" 10.
C'est un réduit formé par une yoûte à plein dntre, de douze pas de longueur et six de largeur \ ayant deux petites fenêtres grillées donnant sur la galerie, où est une sentinelle à ma porte ; et cette porte se ferme avec un verrou en dehors.
On a eu, je crois sans l'assurer, l'attention de me loger en face d'une grande tour, qui est le point de vue de ma prison , sur laquelle est attaché un cadran qui n'a plus aucun mouvement , et dont l'aiguille , tournant à chaque instant , annonce que le ressort qui la dirigeait est hrisé.... Ce cadran emblématique est environné de quatre espèces de bandes divergentes en bleu et rouge; ce sont les drapeaux nationaux; ils sont surmontés par une pique énorme , peinte à fresque rouge bleu et blanc, couronnée d'un énorme bonnet, qu'on dit être celui de la liberté.
Certes, on a eu raison de me loger ainsi ; j*espère avoir en effet ma liberté sous les grilles de mon cachot, et je vais essayer de le prouver.
J'avais écrit , de Vérone , cette lettre à M. Baonaparte.
a Monsieur le général ,
<x J'ai été arrêté dimanche soir à Trieste, par M. le général Bernadotte , en présence de M. le comte de Mordwinoff, ministre plénipotentiaire de Russie à Venise, mon chef , qui a protesté contre la violence
1. Depuis, par ordre du général en chef et du général coidmandant la Lombardie, j'ai pu me promener, il est même question de changer mon logement et de me loger en ville.
exercée sur un membre de sa légation, au mépris du passe-port accordé par le ministre de France à Venise, qui assurait la sauvegarde, sous la garantie du droit des gens , au ministre et à tous ceux attachés à sa légation.
« J'ai l'honneur de vous envoyer, !<> le brevet qui m'a été remis par M. le comte de Mordwinoff , de Tordre de sa majesté l'impératrice de toutes les Russies, qui, m'ayant accordé d'être son sujet, a daigné m'attacher à son service et m'employer dans la légation de Venise. Ce brevet a été présenté au sénat publiquement le 11 avril ; et il a été répondu par la reconnaissance formelle du caractère dont j'étais revêtu le 28 du même mois 1796. Ces deux pièces sont cotées n®' 1 et 2.
a Lorsque , vu les circonstances , la légation de Russie à Venise a dû s'éloigner de cette ville , le ministre de Rus^e a demandé un passe-port au gouvernement vénitien pour lui, ses effets, sa suite et les employés à sa légation. Ce passe-port, tel qu'il l'avait demandé, a été accordé par le ministre de France : j'en joins ici la copie, n"" 3. C'est après avoir lu tout ces actes que j'ai été arrêté, qu'on a fouillé tous mes coffres, saisi tous mes papiers, qu'on me mène prisonnier auprès de vous , escorté par vingt dragons. Voilà les faits, monsieur le général : ils parlent d'euxmêmes, et je n'ai rien à y ajouter.
(( Dès 1790, à l'instant que le gouvernement sous lequel j'étais né a altéré son antique constitution , j'ai renoncé à ma patrie et à ma fortune; je suis sujet, employé et payé par un autre souverain. Ces faits-là sont publics.
(( Je dois au caractère dont il a plu au souverain mon maître de me revêtir, de vous demander, monsieur le général , qu'après avoir examiné les pièces ci-jointes , vous veuillez bien ordonner que je sois remis sous votre sauvegarde à Trieste , où j'ai été arrêté , pour pouvoir, en obéissant aux ordres de l'empereur de Russie, mon maître, me rendre au lieu où réside à présent la légation dont je suis membre. Je demande que mon portefeuille me soit rendu , et les scellés qu'on y a apposés levés. Yoilà, monsieur le général, ce que la justice la plus sévère m'autorise de réclamer de vous.
a Ce devoir rempli , je dois aussi vous dire que la violence inouïe dont je viens d'être l'objet, le mépris formel du droit des gens , la violation du passe-port par ceux mêmes qui l'ont accordé , peut faire croire, sans être exagéré , à la continuité de semblables violences : j'espère les supporter toutes avec le même courage. Mais j'ai une femme et un fils ; je l'ai vainement engagée à rester auprès du ministre de Russie ; elle a voulu partager tous les désagréments de ma position. Je l'aime et je l'estime trop pour lui envier ce glorieux témoignage de ses principes et de ses sentiments pour moi.
«Je vous prie donc, Monsieur, tant que j'existerai votre prisonnier ou celui de votre gouvernement, de ne pas séparer de moi ma femme et mon fils.
« J'ai l'honneur d'être,
« Monsieur le général ,
« Votre très humble et très obéissant serviteur. »
Vérone, le 26 mai 1791^
Je lui écrivis cette seconde lettre.
« 31 mai 1797.
c< Monsieur le général ,
a J'ai dA vous laisser le temps de réfléchir à la lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser de Vérone, en date du 26 mai , avant que de vous en écrire une seconde sur le même objet. L'offlcier qui m'avait conduit de Trieste ici et qui vous a remis mon portefeuille, m'avait promis de me faire part de votre décision ; il ne Ta pas fait jusques ici , et je me vois forcé , monsieur le général , de vous récrire , pour vous remettre sous les yeux l'injustice de mon arrestation , et réclamer ma mise en liberté. On me dit que vos grandes occupations vous enlpêcheront de me répondre ; on me trompe sans doute : car quelle sorte d'occupation pourrait excuser la perpétuité de la violation manifeste du droit des gens, exécutée en votre nom et maintenue par votre autorité? D'ailleurs, mon devoir n'est pas d'obtenir justice ; mais mon devoir est de la réclamer sans cesse, et d'environner l'opinion publique d'assez de connaissance sur ce qui me regarde, pour qu'elle puisse prononcer entre mes réclamations et l'injustice absurde et la cruauté de mes persécuteurs.
<c Vous ignorez, monsieur le général, de quelles méprisables intrigues on vous a Tait l'instrument ; je les dévoilerai toutes, et vous verrez alors, Monsieur, que votre autorité n'a fait que servir la haine dont m'honorent des gens trop obscurs pour vous être connus. Ce sont leurs intrigues qui ont amené la démarche la plus contraire à Tijitérôt même de votre gouveme-
ment. Il n'en existe pas en effet qui n'ait le plas grand intérêt d'établir la confiance dans sa fidélité à maintenir ses propres engagements et son respect pour le droit des gens. Or , Monsieur le général, quand j'ai été arrêté à Trieste, je voyageais à la suite d'un ministre public, et le chef était garant, par un passe-port qui le mettait, lui et tous ses subordonnés, sous la garantie expresse du droit des gens. Je remets de nouveau sous vos yeux la copie de ce passe-port. Ceux qm' l'ont délivré ne pouvaient ignorer que je faisais partie de cette légation , puisque mon titre avait été publiquement et formellement reconnu par le gouvernement vénitien.
c( Il serait donc prouvé, Monsieur, que ce n'est que pour mieux s'assurer de ma personne que le gouvernement français m'a donné toutes les garanties qui devaient la faire respecter : et si tel a été son projet, il est clair qu'il devait réussir.
« Je croyais le règne de Robespierre et de Saint-Just fini ; mais il aurait encore existé , que ma confiance en ce passe-port aurait été la même. Et je ne sache pas que, lors de l'invasion de la Hollande, Robespierre ait osé commettre un pareil attentat contrele droit des gens.
a Le gouvernement français croirait-il avoir des droits sur moi, parce que je suis né Français ? Cela n'est pas possible , puisque , d'un côté, il a vendu toutes mes propriétés et m'a rangé dans la classe de ceux qui ne pouvaient plus être regardés comme Français.
a Dès 1790 , j'ai cessé moi-mênie de vouloir vivre sous un gouvernement qui n'était plus celui sous le-
quel j'étais né. Et je suis au service de Tempereur de Russie, après avoir été à celui de son auguste mère. On me dit qu'on me reproche mes senti ments de vénération , d'amour et de fidélité pour le successeur de ceux qui furent mes rois. L'empereur de Russie , au service duquel je suis, reconnaissant les droits de Louis XVIII, tous les devoirs réunis m'attachent à lui. D'ailleurs, monsieur le général, le prix de la fidélité à ce prince a été taxé par le gouvernement qui a remplacé la monarchie : en renonçant pour jamais à la France , en y abandonnant toute sa fortune , il a toujours été permis de l'aimer, de l'honorer, de lui être fidèle. Je n'ai pas hésité à faire tous les sacrifices qui devaient être le prix de mes sentiments et de mes principes.
« Je suis étranger pour jamais à la France; de quel droit son gouvernement vient-il me demander compte de mes actions ? et en vertu de quelle étrange loi le gouvernement français conserve-t-il des droits sur ceux qu'il a déclaré ne plus être Français, et qui, depuis sept ans, déclarent eux-mêmes ne plus vouloir être Français? D'ailleurs , monsieur, tous ces faits-là étaient connus quand on a accordé le passe-port à M. le ministre de Russie. Et s'ils n'oiit pu autoriser à le refuser, à plus forte raison ne pouvaient-ils autoriser le gouvernement qui l'a accordé à violer ses propres engagements, et à mettre dans une prison celui que, cinq jours auparavant, ce môme gouvernement avait mis sous la garantie du droit des gens. Je ne crois pas qu'il ait jamais existé d'exemple d'une violation aussi inouïe.
a J'ai parcouru des parties de l'Arabie, où le droit public est d'arrêter et de dépouiller les voyageurs ;
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mais j'avais obtenu une sauvegarde du chef de la nation ; et avec cette seule sauvegarde j'ai parcouru leurs déserts avec la plus parfaite sécurité. Ils avaient pourtant les mêmes droits que ceux qu'a exposés M. le général Bernadotte à M. le ministre de Russie, lorsque, après ses représentations et protestations, il lui déclara nettement qu'il ne s'agissait pas de justice et de raison, mais du droit de la force, et qu'il était le plus fort.
a Comme c'est vous, monsieur le général, qui avez l'autorité suprême en Italie, je m'adresse à vous pour vous en demander justice , pour vous demander en conséquence de me laisser la liberté de me rendre auprès de la légation de Russie, dont je faisais partie à Laubach.
« Je demande qu'on me rende mon portefeuille. Je n'imagine pas , malgré tout ce que j'éprouve , qu'il soit possible qu'on l'ouvre ; et si l'on se permet cette seconde violation, au moins ne se permettra-t-on pas celle de l'ouvrir sans m'appeler. Je demande donc que le portefeuille me soit renvoyé.
« Je demande, monsieur le général; qu'on n'ajoute pas à une arrestation aussi injuste que la mienne» tous les moyens possibles pour me la rendre pernicieuse, et en augmenter l'iniquité. Je demande que l'on ne m'enferme pas dans une prison, et si l'on veut absolument me tenir dans le fort de Milan, je demande que l'on m'y laisse la liberté de m'y promener ; que ma porte ne soit pas sans cesse occupée par un factionnaire , et qu'on me donne le moyen d'avoir un appartement assez grand pour y loger ma femme et mon fils, ce qui ne se peut dans l'espèce de cachot où
Ton m'a placé hier. On médit pour raison que je suis prisonnier d'état. Si d'avoir été arrêté par l'état qui m'avait donné sa sauvegarde , qui m'avait garanti en me mettant sous la protection formelle du droit des gens, est ce qu'on appelle en France être prisonnier d'état, il est certain que je le suis; mais, excepté cela, je ne peux comprendre ce que l'on veut me dire.
c( Voilà, monsieur le général, ce que j'ai l'honneur de demander à votre justice.
« J'ai l'honneur d'être, etc. »
On me signifia alors , le 1*' juin, qu'il fallait partir pour Paris et d'abord pour Chambéry. Ma santé rendait ce départ impossible : il fallut dififérer.
Cette même nuit , M. Bernadotte m'envoya une voiture, avec le commandant de la place, pour me conduire chez lui, à trois lieues de Milan. Je m'y rendis , et nous eûmes , en présence de M. le général Berthier, une conférence de deux heures. On avait visité mon portefeuille sans daigner m'appeler à l'inventaire, et par conséquent sans constater juridiquement ce qu'il contenait.
A la vérité, cela ne valait pas la peine : des ouvrages de littérature, des lettres de J.-J. Rousseau et de Voltaire, des ouvrages sur Montesquieu , voilà ce qui le composait. L'œil de mes ravisseurs a fouillé dans tous mes secrets , et actuellement , malgré mes réclamations, on garde mon portefeuille , pour copier sans doute ce qui intéresse ; ce qui est tout aussi conforme aux droits de l'honnêteté que mon arrestation l'a été au droit des gens.
Parmi ces mémoires, il y en avait un d'un homme
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qae je ne connais pas, qui disait avoir été le créateur de la coalition à Berlin , à Vienne et à Madrid , par les voyages qu'il avait faits. C'est sur cet écrit que Ton m'envoyait à Paris. Mais il y a dix-neuf ans que je n'ai été à Vienne ; et de ma vie je ne fus à Berlin ni à Madrid. Tant d'honneur ne m'appartenait pas ; je le fis apercevoir au général , et mon voyage fat retardé.
Malgré mon droit plus évident , plus clair que la lumière du jour, malgré mes réclamations, il fut résolu qu'il fallait attendre si le directoire aurait besoin ou faim de ma personne , si cet appétit l'emporterait sur l'intérêt national , qui exige si impérieusement que le droit des gens soit respecté , et qu'un gouvernement ait au moins la pudeur de ne pas arrêter et assassiner ceux à qui, cinq jours auparavant leur arrestation, il promettait sauvegarde, sûreté, garantie , par l'organe de son ministre public et de son représentant.
J'attends donc la décision des cinq dictateurs, plus puissants que ne le furent jamais ceux de Rome : car autre chose est de disposer de la vie des citoyens, autre chose est de disposer de l'honneur d'un état.
Quant à la Hberté de mes paroles, je ne peux me plaindre, elle a été entière ; j'en ai usé sans réserve et je n'ai pas un sentiment que je me puisse reprocher de n'avoir pas manifesté.
Quant à celle de ma personne, je dois rendre Justice, même à mes ennemis : j'ai trouvé des gens pleins d'humanité , pénétrés de» l'injustice que J'éprouve, cherchant à la réparer par des procédés pleins de délicatesse et d'honneur.
^ De la part du général en chef, j'ai éprouvé des témoignages d'intérêt. En se refusant à me rendre la justice qui m'est due , il m'a ofifert tout ce que le désir de m'étre personnellement utile pouvait lui inspirer.
Mais j'ai aperçu aussi , quoique en petit nombre , de ces gens héritiers du sang de Robespierre , qui , forcés de renoncer à le répandre et à la volupté de le voir couler, me paraissent éprouver, sous l'empire de la modération actuelle (qui, à en juger par ce qui m'arrive, n'est pas même encore devenue la rigoureuse justice ) un tourment semblable à celui que ressent un tigre sous ses barreaux . lorsqu'il voit sa proie se promener autour de sa loge et ses fers l'empêcher de l'atteindre. On aperçoit leur gêne, leur appétit, leur férocité et leurs regrets. Les maîtres de la France pourraient , sans aller chercher au loin des animaui féroces au milieu de l'Afrique, renouveler à Paris les supplices de Néron. Qu'ils lèchent ces hommes de sang sur leurs victimes , dans un amphithéâtre, et ils verront si, en les condamnant à la férocité de ces sortes de bêtes, ils n'ont pas trouvé, en France même, des bêtes plus féroces encore que les tigres du désert et le lion de l'Afrique.
Jusques à ce moment, j'ignore mon sort. Ëh!
certes , il est difficile de le prévoir avec un peuple dont les gouvernants respectent si peu l'honneur et le droit des gens, dont les chefs ont, à en juger d'après ce qui m'arrive, adopté cette jurisprudence inconnue jusques à ce jour.
Tel homme dont la fortune offre une riche confiscation est étranger à la France , afin de pouvoir la lui confisquer.
Hais le même homme redeviendra Français, quand nous pourrons attenter à sa liberté et à sa vie.
Pour saisir un homme qui nous déplaît, qui appartient à un prince étranger , qui est son plénipotentiaire, employé par lui , et reconnu pour faire partie d'un ministère public , nous lui promettons sauvegarde, garantie; nous le prenons sons la protection du droit des gens.
Après avoir ainsi assuré sa confiance par tout ce qui doit faire respecter sa personne, nous le saisirons, en lui déclarant que justice et raison ne sont que des mots, et que la force est tout.
Avec de tels principes mis en action, il est difficile de prévoir l'avenir.
(Au fort de Milan, logé n» 10, ce 4 juin 1707.)
Le comte d'Antraigubs, au service de l'empereur de Russie.