DE 1797 A
HAMBOUBa, 30 novembre 1798.
Nous étions au commencement de l'année 1 792. J'étais fils de famille ; j'avais quelque vingt et un ans. On me dit un jour qu'il me fallait aller voir la belle Italie , et surtout fuir la révolution de France, qui devait infailliblement finir dans trois ou quatre mois, par la grâce de Dieu et des cabinets de l'Europe, tout prêts, assurait-on, à seconder l'ardeur chevaleresque des frères de
Louis XVI et celle du descendant si digne du
grand Condé. Je pars et j'arrive par mer de Marseille à Gênes. La vérité est que je voyageais en partie pour mon instruction et en partie pour
mon plaisir. Bi^tôt je fus retenu par le décret qui repoussait de leur patrie , sous peine de mort, tous les émigrés ou réputés tels.
J'avais d'abord eu pour compagnon , au printemps de la même année , un commandeur de Malte, mon parent, plus estimable qu'amusant, qui du reste joignait à l'avantage de la maturité celui de connaître déjà le pays et la langue. Je m'associai plus tard, mais sans lui, à des personnes qui voulaient tout voir, qui voyaient même très-bien. J'écrivais exactement mon journal, et m'étant fixé par circonstance dans l'état vénitien, à dater du troisième ou quatrième mois de 1793, je continuai jusqu'en 1797 à jeter sur le papier, jour par jour, mes impressions, mes remarques, sur tout ce qui avait excité mon attention et exercé le goût que j'ai naturellement pour observer. C'était à ma famille que je destinais cette espèce de compte-rendu, où j'avais résumé cinq
b'uk Ismigké. 3
années passées loin d'elle ; c'est encore i son intention que je vais tracer le tableau des quatre derniers mois de mon séjour au-delà des Alpes, et décrire la révolution de l'état vénitien dont je fus témoin, à mon grand déplaisir.
Je me trouvais à Venise lorsqu'un corps de troupes françaises en prit possession, au mois de mai 1797 : je puis donc, mieux que beaucoup d'autres, rapporter les changements opérés à cette époque dans la capitale et dans les villes de terre ferme qui dépendaient de son gouvernement avant le traité de Campo-Formio , par conséquent avant la dissolution totale de la ré^ publique de Venise.
Le général Buonaparte et son armée étaient, depuis l'année 1796, en posseftion de la Lomhardie autrichienne, ainsi que des légations ecclésiastiques comprises dans ce qu'on appelle l'état du pape. La conquête de Milan avait été le premier but du vainqueur qui , pour descendre des Alpes, n'avait éprouvé qu'une assez faible opposition des troupes auslro-sardes.
Cette ville importante, une fois tombée en son pouvoir 9 était devenue pour toutes les parties de la belle et malheureuse Italie' un épouvantaily un foyer d'insurrection, s'avançant toujours de proche en proche.
Au milieu du bouleversement de plusieurs petits états voisins, l'état de Venise, si riche par son commerce et par son industrie aux xiv^ et xv« siècle, et au commencement du xvf^ mais qui, depuis deux cents ans, ne jouait plus aucun rôle ni en Europe ni dans l'Italie * en particuUer, se flattait, malgré sa faiblesse et la longue habitude qu'il avait de souffrir le passage des
1 cui feô la sorte.
Dono infelîce di bellezza
Per servir ^pre, o vincîtrice, o vinta.
{Voyez le sonnet de Filicaja.)
iV. B. J'avertis, une fois pour toutes, que les notes qui ne sont pas purement explicatives, sont, presque sans exception, postérieures au texte de ce journal et quelquesunes toutes nouvelles.
2. A peine en avait-on entendu parler durant ce long intervalle , lors du démêlé de la république avec la cour de Home , de la prise de Candie et de la guerre qui précéda le traité de Garlowitz, en 1669.
d'un émigré. 5
armées ennemies sur son territoire, se flattait, dis-je, qu'il pourrait conserver la neutralité, bien résolu qu'il était de l'observer pour son compte très-exactement, soit avec les Français, soit avec les Autrichiens. A la vérité, il achetait des deux côtés les avantages attachés à la paix dont il jouissait provisoirement, en faisant des fournitures considérables dont le remboursement était assez incertain. Mais, tandis que la république prenait ses désirs pour ses espérances , l'esprit de révolte avait gagné trois villes, Bergame, Brescia et Crème. Vérone, plus rapprochée du chef-lieu du gouvernement et restée fidèle, avait plusieurs fois été traversée par les Français triomphants. Tout en poursuivant jusque dans les montagnes du Tyrol les troupes de l'empereur conduites par le général Beaulieu, ils venaient de s'emparer des châteaux forts qui dominent cette belle ville de Vérone. Où n'était que trop fondé à s'attendre qu'il en résulterait des hostilités entre la nouvelle garnison et les Véronais, très- opposés pour la
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plupart à Tesprit du républicanisme révolutionnaire. Le premier prétexte fut saisi pour les enlever à la souveraineté de Saint-Marc ' et pour faire subir à leur patrie le joug de fer de la démocratie.
Le sénat vénitien venait, depuis les nouveaux troubles qui le menaçaient^ d'envoyer à Buonar parte deux députés pris parmi ses propres membres , et il les avait chargés de demander respectueusement au général ses dernières volontés j car , pendant la guerre , le plus faible est toujours obligé d'aller au-defant de la loi du plus fort. Ces députés s'occupaient de remplir leur mission , lorsque la petite guerre intérieure de Vérone parvint à son dernier période. En vertu d'un manifeste ^
1. Le nom da patron de la république désignait la république elle-même , dans Tusage commun. Cette désignation est bien autrement noble que l'habitude d'appeler le peuple anglais John Bull,
2. Mallet du Pan avait reçu de l'ambassadeur ang^ds resté à Venise une copie des articles secrets convenus entre cette république et la France, avec des commentaires et notes > où il établissait que le général français n'avait tenu
d'un émigré.
publié le 14 floréal (4 mai 1797) à Palma-Nuova par le général eo chef à$ l'armée d'Italie , mar nifeste qui ordomiait de traiter eu ennemis tous les Vénitiens et de faire abattre partout le Mon de Saint-Marc % le général Kilmaine ne tarda pas à se rendre mattre de Vérone, au nom de la république française. Cette révolution eor traîna celle de Vicenoe et de Padoue, viUes plus voisines encore de Venise, en un mot l'envahisseiwnt de toute la terre ferme vénitienne. Les podestats préposés paf j'aneien gouverne^ ment n'attendaient pas l'entrée des Groupes
aucune des conditions du traité. En oonséqjaence , Mallet du Pan publia . à Pan^iiaii mois de juinitTinK deux lettfés où il révélait Tiinposture des manifestes de Buonppac^ contre Venise, ses trames dans le Bergamasque, dans le Brassan et le Véronais, sa duplicité, ses rapines, son Iflfj^. titttde envers deux réfubli(|ues (Gènes était^'autre) gui, à dater du jour où il avait passé le Pô, l'avaient cependant comblé de dons, fournitures , secours , etc., etc., lui et son armée. Ce fut en raison de cette publication que Boonaparte demanda au conseil souverain de Berne Texpulsion du publiciste genevois.
1. Voir le texte de ce manifeste dans les Pièces JustifieaUves. * .a^
pour leur céder la place , et rorganisation des municipalités du nouveau régime s^ensuivait dans chaque ville, aussitôt que les Français avaient paru.
On peut se figurer quelle était en ce moment la position de la capitale abandonnée à ses propres forces et mqpacée de tous côtés. Chacun connaît l'effet de la conquête française, ou siron veut de la possession prise sous prétexte d'd^ liance et d'amitié par les troupes républicaines de la France d^uis 1792 : à peine un peuple a«-t-il neçu dans son sein nos armées, que k» nouveaux chefs qu'on lui donne, fidèles jusqu'alors, te déclar^oi touti. à coup les plus grands ennemis de l'autorité renversée. Le sénat, cpii«déjà ne commandait plus qu'à la ville de Venise, sa résidence, ne voyait partout que des motifs d'inquiétude. Les provinces avaient cessé de commimiquer avec cette autorité jusque là supérieure, autrement que par l'envoi de leurs proclamations révolutionnaires qui loi apprenaient que désormais elles ne voulaieoiplus re-
D*CN ÉHIGBÉ. 9
connaître sa suprématie. Ces proclamations étaient accompagnées ée lettres ou d'ordres des généraux français ^ plus terribles encore pour les Vénitiens, car ils n'approchaient, disaient-ils, qu* armés dirfer de la vengeance! Après beaucoup de conférences ou de co/isuites, on prtt, le 30 avril, au palais ducaly siège du gouvernement , une délibération dont l'objet était de convoquer extraordinairement le grand conseil {ma^orconsiglio), dépositaire du pouvoir souverain % Htomille pouvant, lui seul, prendre les mesures exigées pai'lès chfw constances. Les nobles qui composaient ce coq<^ seil s'assemblèreoljr en:ei|Bt, fe i^ mai. On craignait que le peuple , taPèsnattacbé à Saint- Marc et à son doge, qu'il appelait Y//yrmé^g# (le prince), et biei éVHgné par codléquent de toute idée de révolution , n'entreprit de mettre opposition au changement qui n'était que farop
1. L^ souveraineté était dans le grand conseU, le goûternement dans le sénat, radministration dans les Quaranties, la police 4|iite oenseil des Dix. ^
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prévu : il en résulta qu'un appareil militaiiie inaccoutumé à Venise fjai déployé tout autour du palais et sur la place Saint-Marc qui l'avoisine.
Tous les nobles étant réunis dans cette grande et belle salle du palais y où tant de faits honorables pour la république ont été retracés par le Tintoret, Yéronèse, Bassan, etc.^ etc., le doge, ÂlvisQManin, prit la parole : tel qu'un souverain prêt à abdiquer sa couronne, il tenait à la main son bonnet ducal ' • Voici la substance d'un dîiGOurs qu'il prononça d'une voix émue et en même iemps avec un air de véritable dignité.
. « Pierre Gradenigo, en l'année 1297, conoentra dans nôtre ordre seul l'autorité du grand , conseil; le* moment paraît être arrivé de U rendre à la nation entière. Si comme moi, messieurs, vous jugez nécessaire le sacrifice que je prop<|se, vous sentirez aussi combien il peut devenir funeste à une grande portion