Celait le comte de Bréûnner
canal, dans la partie opposée au quartier Sainte Marc, et j'étais sûr d'y être bien reçu, ayant en, pendant plusieurs années, l'habitude de fré^ quenter M. le comte de Bréûnner et tout ce qui lui appartenait; mais, pour me rendre jusque là, j'avais à traverser le pont de Rialto, ainsi qu'une très-grande partie de la ville. Je fis cette longue course à pied, sans éprouver d'autre violence que l'obligation absolue de mêler ma voix au cri exigé par les insurgés pillards , je veux dire le cri d'ew^Va San^Marco ; je le répétais chaque fois que je rencontrais des détachements. Enfin , j'arrivai à la porte de l'ambassadeur et j'y trouvai une garde envoyée par la œnsulta. Les magistrats qui la composaienti restés en permanence jusqu'à cet instant, avaient eu la sage précaution de mettre à l'abri des insultes l'habitation de tous les ministres étraiH gers.
Quand la nuit permit d'espérer la fin du tumulte , je regagnai mon quartier et la mai-^ son du chocolatier. Ce ne fut pas saps peine que
jil 80UVEN1KS
Je lai fis entendre raison et que je pus attendre^ en me reposant chez moi des fatigues du jour^ le retour de Tordre et de la paix dont tout le monde avait si grand besoin. Aucune patrouilte régulière, aucune force militaire ne s'était montrée jusqu'alors : toute autorité senâMt suspendue ; il était donc assez difficile dé calculer jusqu'où iraient les excès populaires si les Français n'arrivaient pas bientôt , ëar on en était venu au point de les désirer, atiiaiit c}n'on les avait craints quelque temps auparavant.
A la fin, un noble (Bernardin Renier) ^ employé depuis peu dans l'administration Militaire, ayant demandé à la consulta toujours assemblée chez le doge , de lui donnelr plein pouvoir , réunit un petit corps de trou|)ès au service de la république, et ordonna, vers minuit, que l'on fît feu sur les pillards. Ce fut le terme des attroupements et de la dévastation à à laquelle, disait-on, bien d'autres maisons avaient été condamnées. Le calme fut rendu Successivement à toute la ville par la marche
D'Ck ÉMIGRÉ. âl
dés p&tfdnilleS; tant militaires (|tie l)out^oisës.
Si^ pendant toute une journée^ les bons et faoniiâtës Yéûitièns s'étaient contentés de gémir, on vit bien y le lendemain , à leur zèle et à leui* infatigable activité pour réparer d'aussi cou- |MiMes excès, qu'ils avaient été loin de les approuver.
L6 là, dès la pointe du jour, on lissiit danà (outé!^ les rtïès une proclamation qui menaçait de h péiDë de mort le premier individu entre lès mftins duquel seraient trouvés, après un certain temps , soit un effet volé , soit des armésl Le DOin du serenissimo principe frappait tôiià lés yèùx , en tète de cette proclamation , et il sènibtait destiné à appuyer une espèce d'apologie qui tendait à défendre et à laver dé tous reproches les particuliers qui, le jour précédent, avaient été si cruellement spoliés par la force populaire. Des détachements de bourgeois armés firent, sans interruption, des recherches depuis le matin jusqu'au soir, pour recouvrer les meubles, les fusils, etc., formant,
à mesure, des dépôts pour remettre ensuite ces objets aux propriétaires. Â la nuit ^ la ville fut illuminée, afin de mieux assurer la tranquillité publique et la marche des patrouilles.
Le 14, parut une nouvelle proclamation qui déclarait que le grand conseil ne s'étant plus considéré que comme ancien dépositaire de la souveraineté, il avait cru , dans ces derniers temps, devoir céder aux circonstances et suivre Texemple de plusieurs nations voisines (ce qui voulait dire la nation de Milan , de Bolc^e et de Ferrare). Les nobles y annonçaient que^ d'après leur délibération du 4 et du 12 de ce mois, le gouvernement cessait absolument d'être confié à leur ordre seul. Ils finissaient par exhor* ter leurs concitoyens à reconnaître l'autorité provisoire qui allait être installée, et donnaient avis qu'attendu l'iosuflisance de la garnison actuelle de Venise, un nombre déterminé de Français devait entrer en amis et serait, sous peu de jours, distribué dans la ville.
Déjà Ton avait envoyé pour les chercher des
d'un bmigré. 33
burchiellij grands bateaux remorqués par une ou deux barques à quatre rames , qui sont en usage sur la Brenta ainsi que sur toutes les rivières ou canaux qui conduisent à Venise.
Le 16, un corps de troupes françaises débarqua à la Piazzetta tout auprès du palais ducal. On appelle ainsi l'extrémité de la place Saint- Marc qui , retournant à angle droit du côté de la mer, forme comme une seconde place beaucoup moins étendue. Les Français, d'abord peu nombreux, s'y établirent très-paisiblement dès le matin , et de là furent envoyés à différentes destinations, d'après les ordres de Baragueyd'Hilliers, général de la division qui prenait possession de Venise. On lui donna pour son logement particulier le palais de M. Àlvise Pisani , dernier ambassadeur de la république vénitienne à Paris et qui y avait même vu finir la monarchie française, le 10 août 1792, étant logé près des Tuileries, à l'hôtel de l'Infantado. Les autres généraux et principaux commissaires se distribuaient en même temps chez ceux des
Sk SOUVENIRS
nobles qui demeuraient plus à portée de la place
Saint'Marc.
On avait affiché , de bonne heure, la liste de soixante membres qui devaient composer la nouvelle municipalité ; quelques nobles connus par leur popularité y figuraient avec des avocats,
un assez grand nombre de marchands , trois ou quatre juifs, des Grecs ou Dalmatiens, sujets
jusqu'à ce jour de Saint-Marc; enfin, pour se
concilier l'ordre nombreux des gondoliers, on
avait eu soin de placer sur cette liste le nom d'un
de leurs chefs. C'était celui que , dans son quar-
tier, la paroisse Saint-Nicolas où n'habitent que
des pêcheurs ou barcaroles, on nommait le doge
des Nicolotti. Il exerçait sur eux une sorte
d'inspection et, entre autres fonctions, veillait à
ce que la ville fût toujours approvisionnée de
poisson. Je remarque en passant que, dans Tan-
cienne constitution de Venise, on avait voulu
que le chef des gondoliers n'eût pas seulement
de commun avec le chef de l'état le simple
titre de doge; des honneurs et des privilèges
avaient été attachés à sa domination , à son espèce de règne sur les pêcheurs appelés Nicolotti.
Les membres désignés pour la municipalité allèrent prendre séance sur les hauts bancs de la salle du grand conseil et ils décernèrent la présidente àNicoletto Corner, d'une des plus illustres et plus riches familles de Venise ^ Après avoir bavardé patriotiquement , fait et reçu beaucoup de serments, on proposa d'aller proclamer sur la place publique l'installation des municipaux et le nouvel ordre de choses. En conséquence , le cortège, grossi par un assez grand nom-
1. La maison Corner ou Cornaro a été surtout illustrée par une reine de Chypre. Catherine Cornaro , noble Vénitienne, ayant perdu son fils Jacques III, se mît sous la protection de la république. Le doge Pierre Mocenigo et le sénat Padoptèrent pour fille de Saint-Marc , et en vertu de cette adoption , ils s'emparèrent du royaume de Chypre. —Le Corner ou Cornaro dont il s'agit ici était de la même famille que celui qui se rendit célèbre au xvi' siècle par ses discours svlla viia sohria , où il disait : « Le premier « des plaisirs est de servir sa chère patrie; oh! qu'il est « glorieux le plaisir dont je jouis infiniment d'enseigner la r manière de conserver son importante lagune et son port,
bre d'officiers vénitiens, enrôlés volontairement, ou appartenant aux troupes de la république, se mit en marche, précédé d'un canon et bordé par deux haies de soldats qui étaient revêtus, pour la plupart, du nouvel uniforme italien. Il faut savoir que les républiques improvisées sous les noms de Transalpine ou Cisalpine j Transpadane o\x Cispadane y avaient adopté pour leurs couleurs le vert, le rouge et le blanc. C'était à leur imitation que les Vénitiens composaient de ces mêmes couleurs leurs écharpes et les cocardes ^ue beaucoup d'entre eux commençaient à porter sans
« en sorte qu'ils ne puissent être comblés qu'après des mila lîers d'années ! Par ce moyen , Venise gardera le merveil- « leux , radmirable nom de ville vierge, comme elle est en « effet, car il n'en existe pas d'autres au monde. En outre, a elle augmentera son grand et haut nom de reine de la
c( mer. Je jouis de cela et ma joie est complète J'ai aussi
« cette autre inaltérable jouissance d'enseigner comment « Venise peut devenir plus forte, bien qu'elle soit très-forte «et inexpugnable; plus belle, bien qu'elle soit très belle; « plus riche, bien qu'elle soit très-riche ; plus salutaire, bien « que l'air soit parfait. » (Voyez Pièces JusUficalives.)
d'un émigré. 37
appartenir à la municipalité, ou bien aux corps
qui désormais allaient dépendre de cette dernière autorité.
Dans un des endroits de la place les plus fréquentés, le cortège s'arrêta en avant d'un café très-connu , pour entendre un discours préparé ou peut-être débité à l'impromptu par Gallino, avocat fameux de la ville. C'était une des victimes du pillage qui avait eu lieu précédemment; monté avec le président sur une marche des portiques ou galeries appelées Procuraties^ il expliqua au peuple très-peu nombreux en ce moment quel était l'objet de la cérémonie dont il était témoin ; puis il lut la proclamation émanée de la nouvelle municipalité : on avait eu soin, avant même que celle-ci fût formée, de donner à l'impression ce premier acte de l'autorité démocratique qui succédait à une aristocratie de plus de douze siècles.
Quoique le règne de Saint-Marc eût cessé , on avait conservé son lion ailé, ou du moins il était encore gravé au haut de la proclamation ;
seulement , au lieu de la légende qu'on était accoutumé à lire sur un livre ouvert entre les griffes du lion : Fax tibi sit^ Marce^ evan^ gelista meus ^ , on avait substitué ces mots : / diritli e doveri delV uomo et del citadino
(les droits et les devoirs de l'homme et du citoyen).
Le discours du municipal Gallino ressemblait aux plaidoyers qu'il était accoutumé de faire aux tribunaux appelés Qwara/2^/e. Il y passait successivement de la chaleur et de l'enthousiasme môme au ton le plus famillier, ne cessant pas un instant de gesticuler et de se donner beau-
1. Une tradition pieuse disait que saint Marc s'était arrêté dans le jardin des cordeliers de Venise, en passant d'Aquilie à Rome, et qu'un ange qui lui apparut dans cet endroit» le saluant de la part de Jésus-Christ, lui avait dit : Fax tibi Marce.
Je n'ai retenu que la fin d'une pièce de vers faîte, au printemps de 1797, par le comte Elzéar de Sabran, à l'occasion du lion de Saint-Marc abattu :
Ses timides sujets, autrefois si fidèles, De »on sort mallieureui n'ont pu le préserver. 11 et tombé malgré ses ailes ; Malgré sa griffe, il s'est vu déchirer.
coup de mouvement. Je remarquai, que pendant qu'il se tourmentait ainsi , la plupart des assistants restaient à peu près impassibles, surpris seulement de l'étrangeté d'un tel spectacle et de l'agitation presque convulsive d'un peloton de jeunes gens en uniforme, qui, aux mots d'É-
galitéy Liberté y République française et Buo~ naparte^ remuaient tour à tour sabres et mouchoirs. On eût dit que tout cet exercice était commandé par Villetard, que l'on voyait établi à l'une des fenêtres de la place, précisément audessus de l'orateur , ayant un bonnet de police rouge sur la tête. Quant au bon peuple Vénitien, au peuple proprement dit , il ne savait s'il devait se mettre à l'unisson des voix qui criaient : Ei^iva la Libéria^ la Municipalithj etc., etc., ou bien s'il répéterait : Evinça San-Marco.
La cérémonie terminée, on reprit la marche solennelle pour gagner le palais près de l'entrée duquel était resté sur la Piazzetta un corps peu considérable de Français. Je fus frappé de Tair d'indifférence complète que conservaient sol-
dats et officiers, en voyant et entendant les saints ou les démonstrations bruyantes que leur adressaient ces nouveaux adeptes des révolutions. La peur faisait voir aux Vénitiens, dans cette attitude silencieuse, un mauvais présage pour les projets que méditaient, sans doute, contre eux , le gouvernement français et son représentant Buonaparte. Mais, en réalité, ce qui empêchait la troupe française de prendre part à la scène que je viens de décrire , c'était l'habitude qu'elle avait des gaietés patriotiques et le peu d'intérêt qu'elle trouvait à voir, après huit ans de révolutions, se renouveler en pays étranger ce qui s'était passé dans sa propre patrie.
L'après-diner, on voulut danser des rondes civiques dans le même emplacement où la municipalité s'était promenée le matin , et pour bien commencer , on pria deux ou trois soldats républicains français de chanter la Carmagnole.
Il est à remarquer que les paroles de cette
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chanson, si fameuse à Paris, en 1793, n'étaient comprises à Venise, en 1797, que de bien peu de monde. Quant à l'air, il ne pouvait y paraître que peu harmonieux : on sait que des oreilles italiennes ne se familiarisent que très-difficilement avec notre goût et notre manière de chanter. Au reste, chanter et danser la carmagnole, c'était pour le petit nombre d'amateurs de la liberté et de l'égalité à la française que rassemblait alors la place Saint-Marc , singer notre révolution ; et pour le moment, ils n'en demandaient pas davantage. Plus, jusqu'à ce jour, les patriotes vénitiens avaient éprouvé d'obstacles dans leur désir d'adopter les usages révolutionnaires, plus ils devaient s'en montrer avides maintenant.
Le môme jour (16 mai) où l'installation de la municipalité avait lieu, le ministre de la Russie, M. de MordiinoflF, suivant, im peu tard, Texemple que lui avait donné celui d'Angleterre , partit pour Trieste. Il emmenait avec lui toute sa légation dont un Français bien
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connu, le comte d'Ântraigues^ faisait partie. Préalablement , M. de Mordrinoff s'était muni d'un passe-port que lui avait expédié Villetard, ministre de France par intérim. J'aurai occasion de revenir sur le personnage que j'ai nommé ici, en passant, M. d'Antraignes.
Différents corps de troupes françaises arrivèrent le jour suivant. La tranquillité de la plupart des habitants se soutint en les voyant débarquer et même se rendre entièrement maîtres de Venise. Le grand nombre, ce qu'on peut appeler le peuple, ne prenait aucune part aux promenades civiques, aux danses et chansons de quelques jeunes gens qui parcouraient la ville.
J'indique ici les seuls faits qui marquassent le nouvel ordre de choses d'une manière trèsparticulière, car je voudrais ne pas parler de l'inauguration solennelle de l'arbre de la liberté , au pied duquel on brûls^tous les attributs de la puissance du doge. Je dirai seulement que je vis danser autour de cet arbre un petit nombre de dames vénitiennes appartenant aux pre-
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mières familles et plus de bourgeois que de gondoliers ; enfin, un capucin, ce qui est fort remarquable en Italie. J'entendis aussi, le même jour, ce très-mauvais religieux pérorer d'une manière bien répréhensible dans la Société d'instruction publique ^ nouvelle fondalion, espèce de jacobinière imitée des révolutionnaires milanais et bolonais. Quiconque a vu, en France, des clubs patriotiques , des sociétés populaires , ne s'intéresserait guère aux détails dans lesquels je pourrais entrer à ce sujet.
Ce que j'ai fait connaître jusqu'ici de la révolution de Venise suffit pour que l'on juge à quel point les scènes dont j'étais, depuis peu, témoin, tranchaient avec la douce et heureuse uniformité de ma vie précédente. Spectateur plus attristé de jour en jour des progrès de la démocratie et des désordres qu'entraîne nécessairement le bouleversement d'un état ancien, j'étais pressé d'aller respirer en terre ferme et d'y revoir mes amis. Je voulais sur-
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tout aller chercher des nouvelles de mes parents à Vicence où elles m'étaient régulièrement adressées.
Cette jolie ville était devenue, depuis le mois d'avril 1793, ma demeure la plus habituelle.
J'y passais les étés et je ne me rendais guère à Venise que pour le carnaval ou pour la célèbre foire de l'Ascension. Mais, cette année, je n'étais pas sorti de la capitale depuis la fin de décembre 1796. Ce fut le 9 juin suivant que je repris la route de Vicence.
Dans les temps ordinaires, les approches de Venise donnaient une véritable idée de la liberté. On y entrait et on en sortait à toute heure, sans avoir de portes à faire ouvrir, sans être obligé de parler à d'autres persdnnes que les commis de la douane qui avaient trois ou quatre barques distribuées sur les lagunes ; mais depuis les huit ou neuf mois antérieurs à la révolution que j'ai décrite dans ce journal, ces mômes lagunes offraient un coup d'œil tout différent. Elles étaient presque couvertes de
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chébecs, chaloupes canonnières et galères.
Avant de pouvoir débarquer à Venise, on était examiné scrupuleusement aux différentes entrées soit de la terre ferme , soit de la mer, et enfin conduit devant un provédileur militaire siégant à la place Saint-Marc ; au surplus , ces précautions fort incommodes pour les voyageurs furent bien justifiées par les événements qui eurent lieu au mois de mai 1797. Je le remarque en passant.
Je revoyais donc après six mois la partie des lagunes et le canal que Ton parcourt pour se rendre à Padoue; c'était pour moi un changement d'habitude qui équivalait presque à une nouveauté, car tant qu'on reste dans la capitale de l'état, dans cette Venise, si bizarrement située, on est presque étranger au coup d'œil de tout ce qui l'environne. Je fus fort étonné de ne plus retrouver l'appareil militaire qui m'avait frappé en faisant la même traversée à la fin de décembre 1796. Lorsque je mis pied à terre à Fusina, j'observai deux redoutes
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construites par les Français qui y avaient laissé quelques hommes de garde. Je fus aussitôt mené par un fusilier à son caporal : celui-ci ne comprenait probablement rien au passe-port italien que j'avais pris à la municipalité de Venise; il examina assez légèrement la signature apposée au bas par le commandant de la place français. Il traita de même mes compagnons de voyage qui étaient deux Polonais , et finit par nous laisser monter en voiture. Si nous avions été nobles Vénitiens , nous n'aurions pas trouvé autant de facilité.
^ Je crois nécessaire d'expliquer qu'il y a deux manières d'aller de Venise aux villes de terre ferme qui en sont le plus rapprochées. On compte environ cinq milles de lagunes pour gagner, soit la terre ferme, soit la mer Adriatique, et on met environ une heure à parcourir cette étendue d'eau.
Les gondoles et autres barques suivent la route ou canal indiqué par des pieux, précaution" bien nécessaire, car elles ne trouvent pas assez
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d'eau partout , et il n'y en a souvent que trèspeu dans le canal même. On sait que la distance de Venise à Padoue est de vingt-huit milles : on se rend dans cette dernière ville par la Brenta en burchiello, ou bien en prenant à Fusina, soit la poste, soit un voiturin. Les nobles et autres riches particuliers Vénitiens ont dans le village que je viens de nommer, comme à Malghera et à Mestre, pour la route de Trévise, leurs voitures en dépôt; de vastes remises sont destinées à les recevoir et occupent un très-grand espace. Il est aisé de concevoir que les voitures et les chevaux deviennent inutiles aux habitants de Venise, dès qu'ils ont quitté la terre ferme. Je ne fais ici mention de l'impossibilité où ils sont d'avoir dans l'enceinte même de leur ville des moyens de transport qui ne leur serviraient à rien, que pour rappeler un fait arrivé pendant le blocus dont j'ai déjà parlé.
Les portes de toutes les remises de Fusina et de Mestre furent enfoncées par des officiers et employés de l'armée française , par des gêné-
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raux même, ce qui esthonteux à avouer. Toutes les voitures sans distinction furent enlevées et ce ne fut qu'avec des peines infinies qu'après la journée du 16 mai, quelques personnes, en très-petit nombre, obtinrent des restitutions. Les uns s'adressaient à Baraguey-d'Hilliers, homme honnête et incapable d'autoriser les vols particuliers ; les autres invoquaient le crédit de différents individus faisant partie de la division de ce général, qui, logés et bien traités dans les maisons vénitiennes, devaient désirer rendre service à leurs hôtes dépouillés ou plutôt lenr faire obtenir justice. Le cabriolet de mes deux Polonais était intact; à la vérité, ils n'étaient arrivés de la terre ferme à Fusina qu'après le pillage ; mais, comme le même désordre pouvait se renouveler tandis qu'ils séjournaient à Venise, ils s'estimaient plus heureux ou plus adroits que beaucoup d'autres. Je continuai mon voyage avec eux le long du canal de la Brenta , ce n'est pas précisément le fleuve de ce nom que l'on suit de Venise à Padoue. Le canal
D*UN ÉMIGRÉ. k9
qui en sort est bordé, presque dans toute sa longueur, de villages, de palais ou de maisons de campagne, très-belles pour la plupart, et qui appartiennent à des nobles Vénitiens. Je vis avec douleur que plusieurs de ces habitations avaient été dévastées et je reconnus à peine, sur la façade d'un palais situé au village de Dolo, les restes d'une inscription remarquable. C'était celle qui rappelait le jour du passage de HenrillI, roi de Pologne, lorsqu'il revint en France pour prendre possession de la couronne de Charles IX, son frère ^ Arrivé à Padoue, je rencontrai un grand
1. Catherine de Médicis lui avait envoyé à Varsovie, pour le prévenir de la mort de Charles IX , Madelon de Mellet qu'il s'attacha plus tard comme gentilhomme d'honneur. Je trouve dans un livre anciennement imprimé en France , qu'à cette époque le sénat de Venise reçut Henri III de la manière la plus somptueuse : qu'il n'y avait même jamais eu rien de pareil en ce genre ; que, pour comble de magnificence, le premier feu que l'on fit pour ce prince au palais de Saint-Marc fut allumé avec une obligation de 100,000 sequins qu'il devait à la république.
nombre de soldats faisant partie de la division de Masséna, qui était alors commandée par le général Brune '• J'appris bientôt qu'on avait imposé d'énormes réquisitions et enlevé l'argenterie des églises qui sont belles et riches dans cette ville; le séquestre était apposé sur les maisons appartenant à des nobles Vénitiens. Beaucoup d'entre eux ont un domicile à Padoue, comme dans les autres villes ou bourgs de terre ferme les plus rapprochés de la capitale ; ils y viennent à deux ou trois époques de l'année , pour changer d'air; mais, au lieu d'être traités en souverains, ainsi qu'ils en avaient l'habitude aussitôt qu'ils quittaient leurs lagunes, on leur refusait maintenant la permission de se montrer à Padoue, à Vicence, à Trévise , enfln dans aucune des provinces de
1 . C'est le même qui depuis est devenu fameux en Suisse €t en Hollande comme général en chef, et qui à Tépoque de rétablissement du gouvernement consulaire, fut envoyé en qualité d'ambassadeur français à Constantinople. On sait sa fin tragique à Avignon en 1815*
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rétatoù, depuis un mois seulement, ils avaient cessé de régner.
Padoue est une très-vaste et très-vilaine ville. On n'y remarque que deux ou trois beaux monuments ; mais on y admire une grande place appelée Prà délia vallcj dont le milieu, formant comme une seconde place intérieure , a été décoré avec un goût particulier. C'est une espèce d'tle environnée d'un canal et communiquant par quatre ponts avec la partie la plus fréquentée, c'est-à-dire avec celle qui est toute garnie de maisons. Là, on goûte le plaisir de la promenade sans craindre les voitures qui circulent en dehors de l'enceinte; on aime surtout à s'arrêter devant une multitude de statues , vases ou autres travaux de sculpture régulièrement disposés à des distances égales.
Je fus consterné, en voyant que plusieurs de ces statues, nommément celles des doges et anciens généraux de la république de Venise, étaient mutilées. C'était un des premiers fruits
de reffervesceace révolutionnaire occasionnée par l'arrivée des Français dans la ville.
N'ayant pas de raisons pour m'arrèter plus longtemps à Padoue, j'allai coucher à Yicence qui n'en est éloigné que de dix-huit milles. J'y trouvai la division du général Joubert, une des plus belles, mais non pas une des mieux disciplinées de l'armée d'Italie. Les désordres auxquels elle se livrait m'étaient surtout sensibles en sortant de Venise, où Baraguey-d'Hilliers et la troupe qu'il commandait n'avaient donné lieu à aucune plainte sérieuse. Au surplus, la division Joubert, maintenant stationnaire , soufiErait du défaut de paiement, depuis plusieurs mois, ainsi que quelques autres parties de l'armée de Buonaparte , tandis qu'il y avait exactitude complète lorsqu'on était en marche. L'état de détresse qui s'ensuivait expliquait pourquoi et comment les chefs se croyaient autorisés jusqu'à un certain point à laisser faire leurs subordonnés, ce qui entraînait bien des vols particuliers.
d'un émigré. 53
Je ne parlerai pas avec détail du Mont-de- Piété de la ville dévalisé par les premiers agents, soit militaires , soit civils, qui s'y étaient présentés vers le commencement de mai au nom de la république française ; mais comment ne pas gémir de l'impunité d'un des principaux spoliateurs de ce dépôt public, homme parfaitement connu pour tel^ et qui s'était soustrait facilement à la peine de cinq années de fers qu'on lui avait infligée ! On enlevait aussi l'argenterie des églises tant à Vicence que dans tout son territoire : à la vérité, c'était avec des formes légales, et d'après les ordres du général en chef. Les habitants n'auraient pas eu moins à regretter cette perte , si on eût pu leur prouver que, par une suite de la conquête, la valeur des effets enlevés et celle de tant de contributions exigées d'eux avaient été versées dans le trésor de France ; mais il semblait que ce dût leur être un surcroît de chagrin de se voir dépouillés pour grossir seulement la masse des dilapidations particulières de l'armée
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française et pour enrichir des commissaires ou des généraux. Au reste , tel est trop souvent TefFet de la guerre, et surtout d'une guerre de révolution.
Le commandant de la place à Yicence ét^it un nommé Guimberteau, natif d'Ângoulème, très-galant homme, auquel ou devait d'autant plus savoir gré de sa manière de penser et de sa conduite , qu'il était frère d'un représentant du peuple qui a laissé à Blois de fortes raisons de se souvenir comment, eu 1793, il remplissait ses fonctions de proconsul.
La municipalité de Yicence n'entendait pas grand'chose à l'administration et dépensait beaucoup d'argent. Les crises révolutionnaires ne sont bonnes nulle part; mais dans cette ville, je m'afQigeais, peut-être encore plus qu'à Venise, de voir l'état de désorganisation qui avait remplacé l'ancien ordre de choses. La raison en était. bien simple : sur un petit théâtre, on entend davantage chacun parler de ses malheurs , de ses pertes ; on sait tout ce qu'ont
éprouvé de fâcheux l'ami, le voisin : on apprend le vol qui, à l'instant môme, vient d'être commis par un soldat, la violence ou l'abus de pouvoir
d'un officier, ce qu'ont dit et fait tels et tels
membres des nouvelles autorités.
11 eût été tout aussi bon pour moi d'ignorer qu'il y avait à Vicence une société d instruction publique y ce qui y là comme ailleurs, signifiait unclubde jacobins, en miniature. J'ai dit plus haut qu'on en avait organisé de semblables dans toutes les grandes villes conquises par Buonaparte et par son armée en Italie.
La société d'instruction publique de Vicence tenait ses séances dans une salle dépendante de ce beau théâtre Olympique^ construit par Palladio, et que vantent avec raison tous les artistes et les voyageurs qui ont visité la patrie de cet architecte célèbre. Je voulais voir et je vis comment des hommes pris dans les différentes classes delà société, et qui jusqu'alors s'étaient à peine sentis en état de commenter une gazette, se trouvaient tout à coup transfor-
mes en orateurs. Au bout de quinze jours , la divmon se mit parmi les membres instructeurs; et des querelles , des troubles même , s'ensuir virent à propos de quelques discussions où les amours-propres étaient en jeu, beaucoup plus qu'on ne s'occupait du but vrai ou supposé de l'institution. Sans retracer tout le mal que cette société produisit parmi les Yicentins, il est bon de consigner ici qu'un jour le président, en homme prudent, mais piqué peutêtre de ce qu'on ne l'avait pas assez écouté , crut devoir faire intervenir aux séances les autorités militaires françaises, sous prétexte d'y maintenir la tranquillité. En conséquence , au lieu de délibérations, on eut chaque soir des lectures et des discours instructifs qui n'entraînaient aucune espèce de contradiction. Qu'en résulta-t-il? C'est que l'ennui gagna de proche en proche les auditeurs, les lecteurs, les orateurs eux-mêmes, et que tous finirent par déserter.
Ferai -je mention des séances de la municipalité
d'un émigré. 67
auxquelles j'assistais de temps en temps par curiosité, etqui, le plus souvent, me donuaient envie de m'enfuir. Je n'avais pas besoin que quelques témoins me rappelassent qu'il en est de la liberté comme de la cuisine : il ne faut pas la regarder faire. J'aime mieux raconter la manière dont s'était opérée la révolution démocratique de Vicence peu de temps avant celle de Venise.
Le sénat, jugeant que le voisinage de Vérone où l'on se battait pour ou contre les principes français exigeait des mesures extraordinaires dans les provinces restées jusque-là intactes et fidèles ; le sénat , dis^je , avait envoyé pour provéditeur un noble nommé Erizzo. Un des plus mauvais moyens que pût employer ce magistrat, c'était de faire lever en masse tout le territoire Vicentin et de laisser croire à une multitude de paysans arrachés à leurs travaux, qu'ils devaient massacrer , sans distinction , les ennemis de leur gouvernement tandis qu'il s'agissait seulement de les repousser en cas d'attaque. 11 y avait des villages où le curé, égaré
par son zèle , après avoir béni les faulx, puis des couteaux ou des épées rouillées, exhortait ses paroissiens à renouveler les vêpres siciliennes. Les propriétaires aisés et plus éclairés étaient obligés de conduire la marche, et ils avaient bien de la peine à faire entrer dans des tètes de simples villageois, que c'était contre la portion des Bergamasques et des Brescians rebelles au gouvernement de Saint-Marc et qui, en ce moment même, menaçaient Vérone , qu'on les envoyait, mais qu'il ne pouvait pas être question pour eux de se mesurer avec les Français, reconnus neutres par ce même gouvernement et devant être traités comme tels, puisque la guerre n'était point déclarée. Heureusement, la levée en masse des Vicentins n'eut pas tous les effets fâcheux qu'on pouvait redouter.
N'ayant jamais passé Montebello , premier relai de poste sur la route de Vicence à Vérone, ils n'encoururent pas la punition terrible infligée par le vainqueur à leurs voisins. Ils apprirent promptement les détails de l'entrée de Buona-
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parte dans cette malheureuse ville de Vérone, les exécutions militaires et autres fléaux qui en étaient la suite. On ne doutait pas qu'après s'en êtore rendu maître, ce général ne s'avançât vers Venise , son armée continuant à conquérir et à révolutionner sur la route.
Les agents du gouvernement vénitien à Vicence, n'y avaient pas attendu l'arrivée des Français; dans l'interrègne qui résultait de leur départ, quelques jeunes gens de la ville étant allés se promener à cheval au delà de Montebello, rencontrèrent un piquet de dragons français qui poursuivaient un cavalier appartenant à un des régiments de la république de Venise : faits à l'instant prisonniers , quoiqu'ils fussent sans armes et bien éloignés de toute intention hostile, ils furent conduits au quartier français d'où était parti le piquet; mais quatre d'entre eux obtinrent bientôt la permission de revenir à Vicence , et deux seulement, MM. Bissari, de famille noble, se virent traduits devant le général Lahoz. Celui-ci
avait cru trouver sur sa route toute la province du pays vicentin levée en masse à l'exemple des Yéronais; désabusé par les deux jeunes gens en question qui se rendaient garants des dispositions de leurs compatriotes , tant dans la ville de Vicence qu'aux environs, Lahoz les fit reconduire par un piquet composé de trois cavaliers français et de trois cisalpins précédés d'un trompette , leur confiant une lettre pour leurs magistrats. Ce piquet parcourut tranquillement les rues de la ville ; et l'effet de la lettre du général fut de faire préparer les vivres, ainsi que tout ce qui était nécessaire à un corps de troupes qui devait arriver le soir même ou le lendemain, mais rester campé au dehors. C'était ce que demandait ce général républicain.
Dans la soirée , MM. Bissari , les deux jeunes gens que j'ai désignés tout à l'heure , jugèrent utile de prévenir l'organisation d'une municipalité bonne ou mauvaise que l'autorité française ne pouvait manquer de vouloir établir à sa manière. En conséquence,
ils réunirent leurs amis dans une espèce de club et y composèrent une liste de citoyens pris dans les différentes classes de la ville ou de son territoire ; le lendemain matin 26 avril , cette liste fut portée à Tancienne magistrature qu'on appelait ideputati (les députés). Ceux-ci ayant adopté le choix des hommes indiqués pour être leurs successeurs, tout se trouva convenu et disposé au moment où la troupe française se présenta le jour suivant 27. Les clefs de la ville furent remises au général Lahoz, et la nouvelle municipalité commença aussitôt ses fonctions. À peine était-rcUe installée qu'on se porta aux prisons pour délivrer quelques personnes que le gouvernement vénitien avait fait enfermer en raison de leurs opinions poliques. Ce fut ainsi , sans plus de secousse et avant même que les trois quarts et demi des habitants sussent de quoi il s'agissait , que la révolution se trouva opérée à Vicence.
Lahoz y resta jusqu'à l'arrivée du général
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Joubert et de sa division que j'y vis tout établie au commencement de juin.
Puisque me voici revenu à cette époque de mon arrivée à Yicence , c'est le cas de parler de la manière dont fût célébrée la Fête-Dieu , le 15 juin 1797.
Chaque ville en Italie a sa soleniûté annuelle, sa sdennité toute particulière. Elle c(misiste en spectacles ou pompes publiques , mais principalement en courses de chevaux, pour lesquelles les Italiens ont une véritable passion. Â Venise , avant l'entrée des Français , c'était l'Ascension que l'on fêtait plus spécialement, et non le jour de Saint-Marc , patron de la république. La Saint-Antoine est célébrée à Padoue, patrie du saint de ce nom, par des cérémonies civiles en même temps que par des cérémonies religieuses. Â Yércme, un ancien usage voulait qu'un certain jour du carnaval, un polichind monté sur un Ane, haranguât, sur la plus grande place, le podes-
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tat préposé par Venise. C'était là le commeacement d'une marche ou d'un spectacle^ à la suite duquel ce magistrat donnait chez lui, à toute la noblesse^ un grand dîner et un bal.
Les Vicentins réservent pour la Fête-Dieu tous leurs apprêts, tout leur luxe, qui consiste à se mootrw avec de plus belles Uvrées ou de plus belles voitures qu'à l'ordinaire à la promenade ou cours qui a lieu l'après-dînée. Ces voitures se mettent en marche après une course de chevaux [pallio), et la journée finit par un bal que donne la noblesse dans son lieu de rassemblement (le Casino). Jusqu'ici rien de bien intéressant ; mais une cérémonie qui a lieu le matin , aussitôt après la messe , et après les processions du Saint-Sacrement, offre à l'observateur quelque chose de trèssingulier. Je vais donc m'étendre un peu à cette occasion.
L'usage voulait que l'on fît faire ce jour-là, vers midi, le tour des principales rues de la ville à une machine ou pyramide aussi élevée
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que la plupart des maisous , et toute garnie de musiciens, avec des drapeaux, embl^es et ornements de toute espèce. Un enfant était attaché au haut de cette machine appelée rua , corruption supposée du mot ruota (roue).
C'était une opinion reçue que, dans une de ces petites guerres que se faisaient autrefois entre elles les très-petites républiques de Padoue et de Vicence, le Carroccio » de la première des deux, c'est-à-dire le char où se plaçait le podestat avec les étendards de la république, et que l'on pouvait regarder comme soupalladium, était resté, un jour de bataille, au pouvoir des troupes vicentines. Peut-être ce char avait-il alors été brisé ; une des roues seulement, dit-on , aurait été transportée à Vicence, comme monument de la victoire, et pour conserver ce souvenir on avait fondé la fête de la rua ; toujours est-il certain que Tap-
1 Voir dans les Pièces Justificatives une note historique sur le Carroccio.
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paritioD de cette machiDe excitait , chaque année, les transports du peuple. Elle était précédée, dans un assez long trajet, par une véritable orgie ambulante,, car je n'ose dire un cortège ; les autorités civiles et militaires ne semblaient être que l'accessoire. Devant la riia, on voyait courir des masques, ' menés par un chef de la populace vêtu d'un habit de parade; puis beaucoup d'hommes portant des bâtons ou des épées , ou bien les attributs de la folie ; enfin , une musique plus bruyante qu'harmonieuse. La marche terminée, on allait remettre la pyramide mouvante à l'endroit d'où elle était partie, et dans cet instant, l'adresse de la troupe nombreuse d'hommes du peuple qui l'avaient portée sur leurs épaules, et qui la ramenaient de la même manière, était vivement applaudie par les spectateurs. C'est ainsi qu'à Venise, le jour des épousailles de la mer, on voyait l'heureux retour dUBucentaure à la Piazzetta di San-
Marco, sod point de départ, exciter une pie gbnévdiie.
La devise des Italiens modernes ert bien comme celle de leurs pères : Paœm et circenses. Quand on demeure parmi eux, on les imite en beaucoup de choses; je n'avais donc manqué 9 depuis 1793, aucune des fêtes ou pompes extraordinaires qu'amenait i Venise Tépoque de l'Ascension , ou bien à Padoue , la foire de Saint-Antoine; je m'étais rendu non moins exactement tous les ans à Yieraee pour la Fête-Dieu. La présence des Prançab et le nouveau régime y avaient tout changé en 1797; cependant on ne voulut pas supprimer fe spectacle de la rua. Pour qu'il eût lieu oo»me à l'ordinaire , on arrangea la machine et on régla la marche d'usage , de manière A ce que tout cadrât avec les circonstances où Fon se trouvait. La liberté et l'égalité figuraiœt en peinture au milieu de la rua^ ce qui rappelait qu'dles n'existent guère phis réeMkent (tons
les républiques de nouvelle fondation. Ensuite, au lion de Saint -Marc, qu'on venait de proscrire et de faire entièrement disparaître de la surface de tout le pays d'ancienne domination vénitienne , on avait substitué pour emblème un coq (gallus). Les drapeaux français et italien se trouvaient réunis ; enfin, une compagnie de garde nationale vicentine était à la tète de tout cet ensemble. Du reste, j'observerai qu'il y manquait un concours de peuple aussi nombreux et surtout ans» gai que les années précédentes.
Je n'oublierai jamais l'impression que fit cette ridicule fête sur une dame française émigrée , la prraiière fois que j'en fus témoin avec die, en 1793 , à mon arrivée dans l'état vénitien, n y avait près d'un an que madame deChabaones, sœur du baron de Talleyrand, entendait parler du corpus Domîni. C'est ainsi qu'on désigne dans toute l'Italie la solennité que nous appelons Fête-Dieu; madame de Chabannes le savait; mais, aussi peu familiarisée
«yec le latin qa'ranemie de tout ce qui pou- Tâit loi retracer les mouveiiients tumoltiirax qui loi avaient fait ftreodre la France en horreur, elle allait répétant aux personnes dont elle était entourée : «Oh ! je n'aime point du tout Totre fête à'habeas corpus. » A la vérité, ces derniers mots avaient, depuis qudque temps, frappé souvent son oreille , la loi qui est ainsi désignée en Angleterre venant d'y être suspendue par le parlement , et son apphcaticm ayant été funeste pour quelques Français , arbitrairement et injustement expulsés de ce pays.
Du reste, cette dame a beaucoup d'expressions et de traits de caractère. Elle réunit quelquefois les extrêmes de l'esprit et de la naïveté , comme les extrêmes de la paresse et de l'activité. Pour en donner un exemple, elle qui, avant 1789, ne sortait presque jamais de sa maison de Paris, et qui, à Vicence, me disait très-joliment : « Ma patrie, à présent, c'est mon fauteuil 9 (en effet, elle paraissait y être attachée au point de ne pas le quitter) : madame
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de Chabannes, disrje, avait ^ une fois dans sa vie, pris y sans aucune personne de suite, la poste à Paris , et elle était arrivée tout d'un trait en Hollande, pour donner à son ami M. de Galonné , alors disgracié de la cour de Frwce, un avis qui intéressait sa sûreté'. (Voir un mot qu'on lui prête, dans les Mémoires secrets de Bacbaumont , tome IV, page 170.)
Partout, dans les environs comme à Vicence, on se ressentait plus ou moins du nouvel ordre de choses et surtout des malheurs de la guerre. Ëtant allé après la Fête-Dieu passer quelque temps à la campagne, je trouvai, à mon retour, la vîUe occupée d'une réorganisation des autorités civiles. Il devait y avoir une administration centrale de la province, composée de vingttrois membres, tous à la nomination du géné-
I. Elle a aussi, depuis la rentrée des émigrés, fait plus d*an voyage de Paris à Naples, par les voitures publiques, toute seule et ne sachant pas un mot d'italien , pour aller ?oir sa famille restée hors de France.
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rai français. Lui seul aussi était chargé de faire de nouveaux choix pour la municipalité qui n'avait été installée que provisoirement. Ceux des gens du pays qui avaient adopté de bonne foi les nouvelles théories républicaines (et il y en avait un assez grand nombre), s'indignaient d'une violation aussi évidente de l'heureuse liberté qu'on prétendait leur avoir rendue comme aux Vénitiens, comme aux Véronais, aux Padouans, etc. « Pourquoi ,. demandaient- « ils , ne pas laisser au peuple , légitimement tf convoqué , le droit d'élire lui-même ses « chefç? » Joubert ne répondait pas à cette question, et, fidèle aux instructions de son chef Buonaparte, ou du directoire, il choisissait à sa manière les représentants du smn^rain d'Italie. Dans le même moment , on colportait partout une pétition que chaque citoyen était invité à signer : elle avait pour objet de demander au général en chef la réunion de toutes 'es petites républiques qu'il avait organisées ou laissé s'établir. Trente-cinq mille personnes
avaient voté à Venise, et le nombre des suffrages dans leà autres villes de l'état vénitien avait été en proportion de leur population. On éprouvait plus de difficultés à en recueillir dans les campagnes : partout les paysans sont méfiants. Tantôt c'était le curé d'une paroisse qui se trouvait seul à dcmner son adhésion : tantôt il était le premier à la refuser. La municipalité qui avait
ordonné cette mesure dans tout le territoire de Yicence ne vit pas tout à fait son attente remplie par le nombre des signatures : elle n'envoya pas moins à Milan son vœu, qu'en pareil cas les mejieurs ont toujours soin de donner comme un résultat unanime. Au surplis, les auteurs de la proposition n'avaient pas tort, quant à l'intention. Se croyant destinés, ainsi que leurs administrés, à la nouvelle forme de gouvernement sous laquelle ils vivaient depuis deux mois, ils avaient senti que pour tous les peuples actuellement soumis au joug français, la formation d'une seule et vaste républkpie italienne diminuerait la masse d'oppres-
sioD, en augmentant la force de résistance. Ils se disaient que les Yicentins se trouvant liés au sort d'un grand état^ une plus grande somme de bonheur ou des malheurs moins grands leur semblaient assurés '.
Je quittai Yicence le 9 juillet^ et le 10 au soir j'étais à Venise y où l'on faisait , comme dans toutes les villes occupées par les Français, beau* coup de préparatifs pour la fête du 14 juillet. Un mois auparavant, j'avais laissé le patriotisme de la capitale dans sa première ferveur : il me parut fort en décroissance lorsque je m'y retrou-
1. U n'était pas aisé de prévoir que le traité de Campo- Formio, au lieu de rétablir la république de Venise, donnerait momentanément la presque totalité de son territoire à l'empereur d'Allemagne, et que ce territoire irait se fondre, comme il est arrivé à tant d'autres gouvernements , dans le royaume dltalie. Les anciens sujets de Saint-Marc n'ont pas tardé à regretter son autorité paternelle. Quelle différence, pour Venise surtout, d'être le chef- lieu d'un état florissant, riche et indépendant, ou bien une simple ville de la monarchie autrichienne! Entre autres excès commis par les Français, en quittant Venise, à cette époque, ils n'ont pas laissé vestige de la marine et de l'arsenal de la république. Quant au commerce, il y a longtemps qu'il est réduit à bien pea de «hose.
vai, et le mécontentement, général ou particulier, augmentait chaque jour. La municipalité que j'avais vue s'établir subsistait encore, mais avec très-peu de considération. Les nobles, bien plus que tous les autres, étaient fondés à accuser le nouveau régime : un décret leur défendait de sortir des lagunes sans l'autCH'isation formelle du comité de salut public, et surtout d'emporter leurs effets précieux. En attendant qu'une décision quelconque eût fixé le sort à venir de la ville de Venise, l'une des plus à plaindre parmi celles qui ont subi le joug révolutionnaire , on y dépensait un argent énorme en fêtes, bals, etc., pour amuser les Français; mais le concours des nationaux, c'està-dire des notabilités locales, à ces réunions publiques était aussi rare que la joie. Cette différence du temps passé au temps présent était remarquable dans un pays où, jusqu'à la révolution, tout respirait le plaisir, et où chacun semblait le trouver sans le chercher '.