‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 2)Chapitre 17 sur 33 · CHAMPAGNE ÉPERNAY MERCIER · texte numérisé non relu

CHAMPAGNE ÉPERNAY MERCIER

ce qui revient au même pour la publicité. Mais vous ne direz plus que l'entresol est sombre ?

Impossible, en elfet, d'alléguer cette excuse dans rincandescence de miroir d'Archimède que le père Prinsler venait de déchaîner, — Ainsi, soupiraije, pour émettre quelques sons, c'est dix-huit mille francs, livres ou lires? — Pardon, entendons-nous bien, plus la servitude, — Quelle servitude ? — Celle du transparent lumineux. Il reste en place. Je n'ai le magasin, dont je ne fais rien, que pour sa situation au centre de Paris et le tableau de feu que j'y allume. Vous le conserverez ou nous rompons tout de suite.

Que ne le pris-je au mot ! Mais il était écrit que pendant dix-huit mois de ma vie de myope je devais avoir devant le lorgnon miroitant la danse cryptographique de cet :

ENGAPMAHG YANREPE REICREM

80 sorvEMKS n un em-ant de paris

sans parler de — sur le crAiic — la chaleur lérébranle dont elle incendiait l'éluve, une chaleur de plomb de Venise, à épiior, Télé, lous les bonnets à poils de la Grande Armée 1 Mais j'avais promis ^ à René Dclorme dV^lre balzacien. Il fallait l'ùlre. Je le fus. Voici comme.

— Monsieur, r(^partis-je. en me levant, je n'ai pas à vous celer l'emploi que je veux faire de votre magasin, ni (jucl est mon humble commerce. Je suis journaliste, de Tespèce : écrivain d'art. Je voudrais résumer à la fois et paiachever une carrière d'ailleurs officielle, mais dont je suis saoul, par la publication d'un périodique dans lequel j'exploiterais mes capacités esthétiques, à fin de rendement, et gai^nerais de quoi vivre directement avec la nature. Je ne sais si je vous intéresse beaucoup par ce programme, mais le périodique que je rêve, et dont je rêve, ne peut être que le parangon des périodiques. 11 doit annihiler tous les similaires, comme on écrase une mouche d'un coup de serviette sur une vitre. J'ai les éléments de cet écrasement, rédaction d'artistes et d'écrivains, al piclnni poesis, et le local seul de leur collaboration me manque, je veux dire qu'il me ferait défaut si je n'avais pas providentiellement bouté du nez sur le vôtre. J'ajoute que, avec ou sans transparent, au prix du beurre, il est donné. Si j'avais dix-huit mille francs, je ne les affecterais à aucune autre destination, mais je ne les ai pas... aie !

M. Mercier avait écouté sans minterrompre cette palabre bonimentaiie où Balzac n'eût contresigné que son Gaudissarl. 11 leva les yeux, me regarda quelque^ instants et, souriant :

— Voyons, combien pouvez-voiis mettre au logement de votre journal ?

Je ne lui répondis que par un geste dont la mimique renvoyait la question à Dieu même, et à ses anges.

— Vous me plaisez beaucoup, et j'y crois, moi, à votre périodique. Pouvez-vous aller jusqu'à neuf mille francs ?... Non ?... Six alors ?.., Pas même? Diable!

Et il se mit à arpenter Tentresol.

— J'ai commencé avec rien, contait-il comme en soliloque. J'étais ouvrier chez Clicquot. Je bouchais d'abord les bouteilles... Je suis sans instruction, m'étant élevé moi-même, mais j'aime les livres, les tableaux et ceux qui en font. Vous n'êtes pas mal tombé. C'est signe de chance. Etes-vous marié? Bien. Père de famille? A la bonne heure. Et puis pour ce que j'en fais de ma boutique! Elle ne sert qu'à Prinsler pour dormir. Seulement je tiens au transparent lumineux. Il me les rapporte par la réclame, et au-delà, les dix-huit mille. 11 est bien entendu que vous n'y toucherez pas, au transparent lumineux. Pour le reste... — Pour le reste? — Entrez, vous êtes chez vous.

Et il jeta cela du ton dont Paulin Menier, dans le Courrier de Lyon, envoyait au juge le : <( Prenez ma tête ! »

René Delorme m'attendait sur le boulevard, — Eh bien ?...

De l'index dressé, et tel un clocher indique la lune, je lui montrai mon œil. Il était de Paris, comme moi, il comprit la métaphore. En parigot : à l'œil, c'est le : gratis pro deo des anciens.

82 S0UV12N1HS D UN KM ANT DJi P\HIS

— Je iiiy allendais pr('S(|iic, fil simplement 1<' romancier optimiste. Le tonneau colossal aux vingt- (jualre rliovaux était ini docnnionl de psycliolof^ic intaillihlc (jue le lrans|)ai'cnl coi rohore. (^e monsieur « Reicrem » de « Vanrepe », fabricant devin d" « En- ^apmahc » est d'abord un excellent homme, mais, en outre, un commerçant de premier ordre. 11 va avoir, à l'œil, lui aussi, au service «le sa marque, un journal magni(i(jue, tirant à trois cent mille et (ju'on ne i)eul qu3 sarraclier dans les deux mondes. \'ous me pernK'ttrez, mon cher direclour, de tiouver qu'il fait une excellente alï'airc.

Ce fut ainsi que s'engrena la « Nie Moderne » et j'en eus là boîte avant la montre. 11 ne me restait qu'à en monter les ressorts dans les trous à rubis, selon les lois d'une horlogerie dont j'étais le Bréguet d'aventure.

En rentrant chez moi, le soir, pour dinei-, une surprise, qui m'y attendait, me versa la foi et l'assurance nécessaires aux grandes entreprises. C'était un panier de six fioles à goulot d'or apporté |)ar un vieux bonhomme endormi et à demi-aveugle, de la pari de son patron, M. Mercier^ pour « Madame ».

Le proverbe menl : l'art de faire des civets de lièvre sans lièvre a des maîtres queux aussi nombreux qu'éminents. Même en temps de chasse, vous en savourez de tels tous les jours dans les réfectoires les moins populaires. Mais ce que vous n'avez jamais

VU ni ne verrez en ce monde réel, c'est un journal sans papier. Saint Jean lui même, à Pathmos, n'a pas oséle.concevoir dans sa divaguante Apocalypse.

Muni par les dieux et leur truchement, M. Mercier, d'un local qui par sa gratuité même devenait obligatoire, j'avais à trouver maintenant dans l'industrie illyrique du papier le fabricant idéal, poète de ce commerce, auquel l'oAre humiliante d'échanger ses produits contre du vil métal bassement monnayé semblerait la plus sanglante des injures. En avaitelle de cette trempe chrétienne, notre société plus qu'aux trois quarts judaïsée ? Elle devait en avoir et s'il n'en' restait qu'un, quel était celui-là ?

Dans mon ignorance, poussée jusqu'à la détresse, de la question, je résolus de n'en référer qu'au Bottin et, cela, à la chance des noms de fabricants ou de fabriques, selon la méthode fataliste des dévotes qui piquent de l'épingle à cheveux dans rimitation, la sentence directrice de la journée.

« Manufacture d'Echarcon ».

Je ne lus pas plus outre. Je crois aux noms. L'onomancie rend des oracles. Ma papeterie était là. Pourquoi ? Je n'en savais rien, mais elle était là — ou nulle part. Echarcon. Hoc signo vinces. Il ne me vint même pas à l'idée de demander au Dictionnaire des Communes où luisait, sous le ciel de France, le bourg de cette manufacture.

Le Bottin donnait l'adresse parisienne de ses bureaux, quai de l'École, à quelques numéros de l'ancienne librairie Charpentier. Allons, oust, au trot accéléré, comme Oresle flagellé des Euménides.

— Monsieur le directeur ?

— C'est moi. A qui ai-je l'honneur ?

84 SOUVENIRS I) l'.N ENFANT DE PAIllS

El sui' mon nom drcliné, l'usinier, grand gaillard laillt^ on carabinier, recule, dessine du bras un lour de sabre et allacpio mou odr aux Cuirassiers de Heichsliolïcn :

Nuus coinballioiis depuis laurorc un coiilrc dix...

— Vous voyez, sourit-il, ({u'au boul de près de dix ans je la sais encore. A présent que puis-je pour vous ôlre utile ou agréable ?

Rien ;'i faire contre la desliuée. La démence dont Zcus frappe ceux qu'il veut perdre est un mal contagieux que l'on sème même do la lyre. La Vie Moderne, dont je n'avais pas encore le litre, devait naître d'elle-même de toute étcrnilé. Ce n'olail [)lus ma faute. Que dis-je ?... J'en avais, cliemiu faisant trouvé l'idée financière, idée'de génie s'il en fut , « œuf de Chrisloplie Colomb » qui donne l'Amérique ou un cabanon à Sainte-Anne car tout fut extravagant et vésanique dans cette aventure que je vous conte sans transgresser d'une ligne son cadre d'exactitude.

Mon idée financière n'était ni plus ni moins que celle d'appliquer à mon journal d'art le .système organique de la coopération. Tous coopéraient, par une mulualiléde fournilures réciprocpies, où j'abolissais les redevances et débours et soufllais sur les échéances comme on souffle sur des tètes volatiles de pissenlits en lleurs. Le papier remboursait le loyer, qui soldait l'impression, équilibrée par la gravuie, laquelle de son côté fraternisai! avec la double rédaction artistique et littéraire. Kt l'on partageait les bénéfices !1!

A cette conclusion hyperbolique, relevée d'une

pointe d'enthousiasme, l'excellent M. Hennecart, — apprends son nom, belle Clio — éclata d'un rire homérique.

— C'est le comble de la participance, clam^t-il. On en a de bonnes sur le Pinde !

— L'avenir est là pourtant, vaticinai-je, et je le lui montrai de l'index par la fenêtre. Les ouvriers ont commencé, les bourgeois suivront. Pourquoi pas les artistes ?

— Plus d'argent alors?

— Qu'est-ce que vous voulez qu'ils en fassent ! Je devais être très beau à voir dans la glace, car,

cessant de se tordre, le grand manufacturier se leva et me tendit la main : — Je ne veux pas vous désillusionner. Voici : si vous trouvez à Paris, ou ailleurs, et même en Chine, le premier des coopérateurs nécessaires à l'établissement de votre journal, je serai le second. C'est dit.

— Alors, fis-je, Echarcon esta moi.

Et je lui nommai ce premier croyant — Mercier, d'Épernay, boulevard des Italiens, au coin du passage des Princes.

11 le connaissait. — Oh ! oh ! fit-il, Mercier a le flair et la chance. Marchez. Vous avez trois mois de papier devant vous, faites-en bon usage. Et puis, reprit-il en me reconduisant, si ça ne va pas, remettez-vous aux vers et donnez-nous des odes.

Tel fut le second épisode de ce conte de fées. Doutez-en, de l'onomancie !

Pvestait à découvrir le coopérateur imprimeur et le coopérateur graveur, deux simples mythes économiques, au moins dans les conditions du programme fixé par mon impécuniosité déchaînée. René Delorme

8() SOLVENlfJS n UN ENFANT hi: PAtUS

s'occupait de la rédaction coopérante cl il faisait merveille dans sa besogne plus aisée d'ailleurs que la tnionne. A chaque coup de iilet il amenait un papillon de lettres à la participation. (Juel auxiliaire admirable avec ses yeux doux de lévrier sur une mûclioire de bonledop^ue ! Aidé d'un pareil Morny j'eusse tenté n'importe quel Deux-Décembre.

L'imprimeur que je capturai dans ma nasse miroitante n'était rien moins que l'un des jjIus considérables de la Aille Lumière. (Tétait M. C-liamcrot, le propre gendre de Pauline Viardot. Ses presses rontlaient alors rue des Saints-Pères. Il y atteignait la maîtrise de son art et les pièces qu'il a signées de son nom n'en laissent rien, en typographie, aux Elzévier, Plantin, Didot et autres illuslies du caractère. Je lui soumis mon i)lan de journal mutuelliste, et, dois-je le dire, il hésita !

Je lui ai pardonné. Je le rencontre quelquefois sur les boulevards, et nous allons, bras-dessus, brasdessous, causant de noire pauvre Vie Moderne et du bon temps où je lui faisais perdre chaque semaine le billet de mille pour son dimanche. Il m'avait surnommé drôlement : Celui qui coopère lui-même. Il m'a gardé cet aimable sobriquet pour toute vengeance.

Il y avait alors, rue de Madame, tout au bî du bout du monde, soit à trois francs cinquante de liacre, un garçon très curieux, appelé Charles (îillot, qui dirigeait un atelier de paniconographie, hérité de son père, l'inventeur même de ce procédé de gravure dit : le gillotage. J'avais entendu parler de lui par Edmond de Concourt et Pliilij)pe Burty, japonisles pratiquants, comme on «ait. il qui n'admettaient pas de

rivaux dans leur compétence des choses nipponaises. Or, ce Charles Gillot leur enlevait, chez Bing ou dans les ventes, les meilleurs morceaux des arrivages. Comme j'avais lié connaissance moi-même avec quelques sujets de l'Empire du Levant, les sieurs Kenkithi-Narushima, Sei-Tei-Watanabé et Nakadé, (hélas, où sont-ils à l'heure où je pense à eux?), je les conduisis rue d'Assas pour leur montrer la collection du jeune paniconographe. Les Levantins du Mikado s'intéressent passionnément aux arts industriels. Venus à Paris pour s'instruire des nôtres, ils prièrent Charles Gillot de leur expliquer le gillotage. Il grava lui-même une plaque de zinc devant eux, selon le procédé paternel, qu'il perfectionnait tous les jours, et, quand elle fut sortie du roulis des bains de nitre, il en tira à la machine à la main une épreuve, ou fumé, sur papier de Chine, qu'il leur offrit. C'était il m'en souvient, la reproduction d'un dessin de Daniel Vierge, pour le Monde Illustré. Elle était d'une exactitude telle que, présentée auprès de l'original, on ne pouvait que les confondre, indistinctement.

— Oui, disait nerveusement le maître-graveur, le résultat n'est pas douteux, n'est-ce pas? Eh! bien, croiriez-vous que les illustrés se refusent encore à utiliser le gillotage, en dépit des artistes, et malgré l'économie sur les prix de revient ! Ils s'obstinent à la vieille xylographie, ou gravure sur bois, sans couleur, sans accent, infidèle et plate, oh ! plate !

La plainte n'était pas, comme on dit, tombée dans ioreille d'un sourd. Le lendemain, j'étais chez Charles Gillot, seul et sans Japonais. En quelques mots, je lui chantai ma chanson coopérative. Le journal d'art

88 SOLVLMHS I) UN KMANT Dl PAUIS

cl craclualilé que je inolLais biu j)ied seiail, s'il le voulait, à la g-loiro et dévotion de la sainte paniconograpliic. Mort à la gravure du bois! Cette fois, ce n'ôlait plus un jii'(>s(''lyt(' (jue j'avais sous les yeux, c'était lin sectaire.

— Ah ! je crois bien que je veux en èivo ! C'est conclu, signé, enregistré, notarié, et tout !

Je crus devoir, pour le calmer, renouveler ma déclaration d'Echarcon. — « El l'on partage les bénélices 1 » — Ce que je m'en f... des bénéfices !

Le soir de cette journée même, je dînais chez (ieorges Charpentier nouvellement installé rue de Crénelle, et je lui contais mon aventure folle. — 11 ne me manque plus qu'un titre. En as-tu un dans ton sac à malices? — Non, fit-il, préoccupé, mais estce tout ce <|ui te manque? — Quoi donc encore? .l'ai le local, le papier, l'impression et la gravure. CJuant à la double rédaction, Delorme m'en rabat comme faisans en clairière. Je ne vois plus de qui j'ai besoin. — Mais, d'un administrateur, peut-être? — Tiens, c'est vrai. J'ai totalement oublié l'administrateur. — C'est pourtant l'un des rouages du mécanisme. J'en connais un, si ça te chausse. — ('.a me chausse, s'il coopère. — 11 coopère. — Une part de moins sur les bénéfices. Qui est-ce? — Moi, Zizi.

Je l'embrassai deux fois, l'une pour le mot, l'autre pour l'acte, et la soirée se couronna par une pyrrhi(pie aux Dieux autour du portrait de sa femme, que lîenoirexéculait àcettc époque dans le salon de l'éditeur. Celait d'ailleurs la ronde de notre jeunesse, là-bas, aux Ternes, la ronde des Place-aux-Jeunes.

« // élaii six UNéraleurs,

« (Jiii n'avaient que iiois francs cinquante,'

« Grands dieux, que la chose est fréquente, « Dans ces étais peu producteurs... »

Tous ceux qui ont créé un <( organe de Topinion publique », soit politique, soit artistique, ou autre, vous diront que le choix de son titre est le jeu le plus amusant de cette opération aléatoire. On n'en fonderait que pour ça, ou plutôt pour le déjeuner délibérant où les parrains se disputent, à coups de génie verbal, l'honneur de baptiser l'enfant et sa fortune. C'est généralement dans les carafes frappées (de stupeur) qu'on le trouve, par le conflit de deux ivresses dont l'une est celle de l'espérance. Du reste, il n'y a pas de titre pire ou meilleur, et ce sont les dieux qui décident, en cela comme en toutes choses, de la valeur de la trouvaille.

Le nom de La Vie Moderne, devenu depuis lors comme le moule de vingt périodiques similaires, ne fut pas un jet de ma veine. Je dois au culte de la déesse nue d'en déférer l'hommage à Edmond Turquet, à qui revient de droit cette part de la légende.

Je ne sais pas pourquoi Zizi (Georges Charpentier en librairie) s'était mis en tête que notre journal ne pouvait réussir que s'il réservait à la politique la place requise. — Requise par qui ? — Par tout abonné qui se respecte.

Comme en qualité d'éditeur il semblait plus compétent qu'aucun autre dans la question, d'ailleurs administrative, et que d'autre part je ne

coiuH'vais pas sans horrour cr nionslre : riiboniu' qui ne se respecte pas, je m'enquis auprès des spécialistes du politicien disponible qui pourrait, dans les données de désintéressement voulu, coopérer à notre essai socioloii^ique. Les mieux informés ne purent t|ue me rire au nez. Une iniluence politique jj^ratuite, cela ne se trouve pas en République d'atTaires, même pour percer des isthmes i\ Sue/ ou à Panama, et nous étions à l'aurore, voilée encore, mais déjà perceptible, du Wilsonnat. J'eus un instant l'idée de m'adresser à Jules (irévy lui-même qui, logé, nourri, chauile et blanchi, ne devait pas avoir besoin d'en ajouter à son règne. Maubant qui le gagnait tout le temps au billard, avant son couronnement, n'eût pas refusé de me présenter, après, car Maubant aimait le grand art. (/était l'alVaire d'une tournée au Café de la Régence.

Ladniiuistrateur me dissuada de la démarche. Il n'avait pas confiance à ce gouvernement. Il en voulait un plus sûr et qui duri\t au moins autant que notre papier. Je n'allai donc pas à l'Elysée. Mais où aller ?

Ce fut sur ces entrefaites que les maîtres de l'Olympe, pitoyables à mon désarroi, me mirent en présence d'Kdmond Turquet et, cela, dans l'atelier propice du peintre Georges Haquelle, son propre beau-frère. Je vous dis que tout vient des dieux. Edmond Turquet, député de l'Aisne, traversait alors cette crise psychologique où l'on ne dort plus de ne pas être surintendant des Reaux-Arts et de ne pas protéger, à la Louis-Quator/e, tous ces pauvres gueux de l'Idée, du Son, de la Forme et de la Couleur où la société recrute son gibier d'hôpital. Il

marchait dans ce rêve étoile de parlementaire qu'il allait d'ailleurs bientôt réaliser. On voit que je tombais au bon moment, et, surcroît de veine, le député n'était rien moins que le neveu de cet admirable notaire, Maître Turquet, mon ancien propriétaire honoraire de l'Enclos des Ternes, auquel, locataire éternel et reconnaissant, je devais et dois encore tant de trimestres évanouis.

Fait divin, loin de nous dresser l'un contre l'autre, cette dette composée, nous unit en Jésus- Christ dans sa boule de neige, car en vérité le neveu valait l'oncle et tous deux étaient àl'envi de parfaits bonnes gens, tels qu'on n'en voyait pas beaucoup même sous Louis Quatorze, de surfaite mémoire.

Je ne puis, sans qu'il me poigne le cœur, évoquer le souvenir de ce malheureux Georges Maquette mort, il y a quelques années au Pollet, dans cette maison de pêcheurs, où la mer battait sa porte, 11 avait du talent à en revendre et il ne le cédait pas à Vollon même comme praticien de la palette. Que de destinées restent incompréhensibles et que d'iniquités imbéciles dans ce qu'on appelle la cote au marché des toiles ! A cette date, i!^79, Georges Haquette, énergique, laborieux, fou de son art, tirait bien un peu le diable par la queue, mais qui m'eût dit qu'elle lui resterait dans la main !

Il avait parlé à son beau-frère de mon projet « participatoire » et anti financier, et je n'eus pas la peine de lui en expliquer le mécanisme artificiel easemble et ingénu comme du Robinson Crusoë. Ainsi que les autres il accepta d'en être, à titre d'influence. — L'idée est dans l'air depuis la Commune, me dit-il; et vous la cueillez au vol, c'est démocra-

y2 SOUVENIRS D LN ENFANT DE PARIS

tique el social, bravo ! Kailes-nous le journal do la vie moderne. — Voilà son litre 1 mécriai-je, el je courus le déposer, sous peine dameiule, là où on les dépose S. G. D. G.

Nous avions iKlgério demandée, el Zi/i ferma son bec d'administrateur. 1/Klal lui-même coopérait en son incarnation de l'Aisne. 11 y avait au bout une souscription mécénique. pour enlr(''e de jeu. du ministère, et, (jui sait, plus lard, de la Légion d'honneur peut-être !...

Ouelques semaines après, Edmond Turquel, comme l'écureuil de Fouquet, décrochait le quo non ascendam de sa devise. Il étail surintendant. Il allait en voir de cruelles. Un soir, pendant le dîner, son domesti(|ue me remit un pli du coo|H''rateur, qui ne coopérait plus, el qui, de fait, ne pouvait plus coopérer. Il m'en exprimait ses regrets, el pour lénifier ma l)lessure, il y posait les palmes académiques. Car je les ai. ne vous déplaise. Valent-elles aux yeux de rElernel le Mérite agricole? Ce sont là des mystères insondables. Seigneur, je ne lai pas, ton Mérite agricole, et pourtant... Mais je m'égare.

La division des magasins Mercier se dessinait d'elle-même, au premier coupd'œil directorial. A l'entresol, rédaction, administration el dépendances à perle de vue. dans les couloirs sombres, et la salle du Grand Livre, le Grand Livre à peau verte el à coins de cuivre, qui fait l'extase des poêles el autour du- «|uel les actionnaires s'assoient pour fumer le calumet des dividendes. Sur les boulevards, la pièce à deux fenêtres bouchées par l'écriteau lumineux : ENGAPMAIIC-YAMŒPE-HLICHEM, formait le quadrilatère de ma tente de général. Gelait là et

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nulle autre part, (juc, comme Bélisaire, je devais perdre les yeux au service de la gloire.

Du double magasin du rcz-de-chausssée ouvrant de plain-pied sur l'asphalte immortel, je gardais le comptoir sacré où le vieux bonhomme Prinsler avait dormi son demi-siôcle,en chevalier de ballade, auprès des fioles à goulots d'or. A ce comptoir allaient se ruer les foules, liirba mit ou riiiinl, des abonnés qui se respectent, tels, autour de Law, rue Quincampoix, les preneurs de « Mississipi ». Il n'y fallait plus que le petit bossu de la chronique. L'Olympe me le préparait comme tout le reste, tandis que René Delorme recrutait une rédaction devant lacjuelle l'Académie n'avait plus qu'à mettre la clef sur la porte et retourner chez Conrart se taire prudemment.

Pour tempérer l'ardeur de ces abonnés, plus nombreux que ceux de l'Odéon, l'idée me vint d'utiliser la vaste boutique en la transformant en musée, ou pour mieux dire, en exposition permanente des œuvres peintes ou dessinées de nos collaborateurs artistiques. Mais il fallait innover dans l'espèce. Sur ses trois murs et dans les deux vitrines elle offrait place à trente ou quarante toiles de bonne mesure, le jour en était excellent et la place unique, au centre de Paris même. Il ne me fut pas difficile de décider les peintres militants de l'époque et passés maîtres aujourd'hui d'y transporter les pièces de leur production courante, et chacun, l'un après l'autre, et à son tour, Vollon, Manel, Monet, Renoir, Sisley, y vidèrent leur « atelier ». Ces expositions individuelles et nominatives, où se manifestait dans son intimité le génie diversifié d'un maître et qu'il aménageait lui-même, réussirent d'ailleurs à miracle, et quand je

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pense à \a valeur iin'oiil jn'ise aujonrd'liiii Ions ces i< numéros », comme on dit au DrouoI, (ju'on |»ouvait avoir alors pour deux ou Irois cents fiancs dans les bureaux de la Vie Moderne, je ne puis m'empèclier de trouver cpie Forain avait tort lorsfjn'il aj)pelait, si drôlement du resie, notre coopéialive : Les Folies Bercerai,

Je crois en outre que mes pclils salons aulonomes, auxquels les boulevards faisaient fête, ont créé la salle des dépèches, usuelle à présent, que tous les journaux ouvrent au bas de leurs immeubles ronflants.

Il me souvient que j'avais préposé à la surveillance de la nôtre un brave garçon, ex-sous-ofï' relire de service, et sans place, qui était le beau- frère morganatique, en ce temps-là du moins, d'Armand Silvestre. Je l'avais pris de sa main gauche, et grûce à la chance qui me suivait partout, je m'étais enrichi de la sorte d'un vériiable chien de garde, d'nn dévouement absolu et d'une force herculéenne. 11 s'aj)pelait Gonry. J'ignore ce qu'il est devenu, mais j'en souhaite de tels an Mnst'C du Louvre pour les Jocondes. Nul œil ne darde, plus sagace, sur des amateurs de peinture. Nulle basse profonde ne jette à leurs cohues un x circulez » pins déterminé. Renoir ne se lassait pas de l'entendre devant ses toiles, que (ionry laissait à peine voir aux curieux. Circulez, allons oust, plus vite que ça ! — Ouelle réclame, médisait l'artiste, c'est comme poin- Meissonier au Salon ! Il y en a déjà qui parlent à voix basse 1

Çuanl au petit bossu de ma rue Quincanipoix, id est le caissier chargé de recevoir les abonnements respectueux, il occupait l'arrière-boulique donnant

sur le passage des Princes. II y trônait, dédaigneux et raide, devant un bureau sans guichet et, affecté d'une demi-surdité, il se perdait dans un rêve hautain et plein dhistoire. Il répondait, quand il entendait, au nom de Antonin, qui n'était que son petit nom de baptême, et il n'était ni plus ni moins que le duc Capece !\Iinutolo de San Valenlino, fils du précepteur et gouverneur de François II, Bomba, le dernier roi des Deux-Siciles.

AMOMN

— Un abonncmenl.

— Vous dilcs?

— Je dis : un abonncmenl à la Vie Moderne! Est-ce que vous êtes sourd?

— Je ne sais pas si je suis sourcl, mais ce que je sais, c'est que vous ûtes, vous, un impertinent et un malappris et que je ne vous l'envoie pas déclarer par la poste.

Kt notre caissier surgissait du comptoir, comme Polichinelle de sa boîte, sur le iléclic d'un ressori à boutlin.

He(;us de la sorte, il était rare <jue les postulants insistassent, vous l'imaginez sans peine. Les uns s'en allaient interloqués et béants, les autres pAmés de rire, et, quant aux bibeux qui .S(; fjlcbaient, Anlonin leur faisait face i»ar un axiome dont il était l'inventeur sublime : « Uuand on s'abonne, on s'abomie poliment ! »

ANTOMN 97

Dans les cas de récalcitrance el de litanies de gueule, il tirait son petit maroquin armorié et jetait sur la tablette sa carte de bourbonien :

<( Capece Minutolo di San Valentino ».

— A vos ordres, signor abonné.

Parfois le vieux Prinsler que j'avais gardé par égard pour M. Mercier et à sa prière, jugeait sage d'intervenir, étant peu façonné par ses études précédentes à cette manière artistique de traiter la clientèle. Mais, outre qu'il ne pouvait pas le sentir, le duc-comptable n'admettait pas l'ingérence déplacée du subalterne. J'entendais tout à coup, de mon cabinet directorial, des bruits de rixe et d'invectives qui ne me laissaient aucun doute sur leur antagonisme dans l'entente de Tachalandage. Je descendais quatre à quatre, et tète nue. l'escalier serpentueux, et je tombais dans une séance, publique, hélas, de pure boxe italo-champenoise.dont Gonry l'herculéen avait autant de mal àséparer les pugilistes qu'à écarter les spectateurs.

Le jeu de l'abonnement à la Vie Moderne était célèbre sur les boulevards. Je jure que je n'en avais pas prévu la réclame, malgré la rumeur que cet animal de Forain en propageait dans les ateliers. Non, il n'était pas de mon programme coopératif et pas cher d'attirer de la sorte les amateurs de papier illustré; et mon noble cousin le prenait sur lui de leur jeter ainsi le caleçon rouge de « l'abonnement poli » à la tête.

Quant à l'administrateur, il la trouvait « très bonne ». Zizi, quoique devenu par ordre du destin, l'éditeur du naturalisme dont le cri n'est pas gai, était resté dilettante et expert des choses de la fa-

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célic. 11 ne connaissail rien de plus drôle « dans noire vie complète » (pie ce préposé irascible qui exigeail (jn'on s'aiionnât polimenl, en pleine voyoucralie d'alï'aires et avec les manières du grand siècle. — Il est épatant, clamait Georges, je l'ai signalé à Oauflet pour son roman les I^ois en exil. 11 doil venir le voir, déguisé en abonné naturaliste. — Si amusante que fût pour une Histoire de la Presse, l'anomalie d'un journal donl largenlicr tenait j)ar des cartels les chalands à tlistancc, il fallait bien pourtant aviser à la situation. Elle était trop originale tout de même.

— Écoule, Anlonin, lui dis-jo, comment veux-lu qu'ils sachent que lu as été du siège deGaëte et que tu y as défendu ton roi à coups de sabre contre la canaille démocraticjue? (.'a ne se voit pas sur le visage. Garibaldi lui-même, ton ennemi personnel, mais dont tu ne nieras pas la bravoure...

— Je ne la nie pas, chei- Emile. On se hait mais on s'estime. Je suis bon Italien avant tout. Garibaldi, c'est notre Jeanne d'Arc, retournée, oui, mais notre Jeanne d'Arc.

— Eh bien, suppose qu'il vienne ici, en chemise rouge, en béret et en bottes, t'acheterun numéro de la \'ie Moderne ? Que ferais-lu ?

— S'il me l'achetait avec égards, en gentilhomme, j'oublierais le siège de Gaëte, sinon, non. Prends un autre caissier, s'il le faut; remplace-moi [jar cet exécrable tonnelier de Prinsler, mais j'ai retju l'éducation des cours, ce n'est pas ma faute, mon cousin.

Ceux qui m'ont fait l'honneur de lire le premier recueil de ces Souvenirs d'un enfant de Paris oui déjà, s'ils s'en souviennent, compris pourquoi je ne

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