‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 2)Chapitre 18 sur 33 · ANTONIN · texte numérisé non relu

ANTONIN

pouvais pas le prendre au mol et lui rendre sa liberté. Anlonin était en effet un des quatorze enfants de la sœur de Carlotta et d'Ernesta Grisi, soit de cette Marina qui était entrée par alliance dans la famille napolitaine des hauts seigneurs de San Valentino. J'étais donc son parent par ma femme. Il nous était arrivé un soir, dans un état assez précaire, que nous avions dû deviner d'ailleurs sous sa cape dentelée de Don César bisicilien. Employé d'abord dans un grand établissement de Crédit public, puis dans une Compagnie d'assurances, il n'avait pu, à l'une ni à l'autre, se plier aux mauvaises manières des gens de bureau, et surtout, je crois, à leurs charges inélégantes. Peut-être même avait-il tiré contre ces cabrions du rond de cuir le sabre de Gaëte dont il devait plus tard suspendre les éclairs sur la tête chenue du lamentable Prinsler. Toujours est-il que pour utiliser ses loisirs, je l'avais prié de me relever pour mon salon à V Officiel, quelques notes à l'Exposition Universelle, dans la section italienne, sur les chefsd'œuvre peints ou sculptés de ses compatriotes. Enfin, à la fondation de la Vie Moderne, il m'avait suivi dans mon aventure et s'était assis de lui-même, par forzn del destina, à la place où nous avions le plus besoin d'un honnête homme, vigilant et dévoué, et certes, il était ce cerbère à triple gueule.

— Il a passé bien peu de gens bien élevés, aujourd'hui, sur les boulevards, lui disait Georges en compulsant son livre à souches.

— Ne m'en parlez pas, cher administrateur. Mais qu'importe, nousnevouIonsquederélite,n'est-cepas?

— Sans doute. Monsieur Antonin, mais je la croyais plus nombreuse.

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Et feuilletanl néglij,^pminonl le re^nslrc :

— Jo n'y vois pas de Bassompiene. Esl-cc que la famille est éleinle ?

C'était le temps où Alphonse Daudet composait les Rois en exil, et l'on sait que, pour ses romans, il ne néf^ligeait aucune notation, dût-elle ne pas lui servir. Attentif h ce que Charpentier lui avait conté de notre comptable extraordinaire, il ne résista pas à l'inlérèl que le type oITrail à sa recherche. Nous étions prévenus de sa visite et nous attendions au haut de l'escalier la scène, apprêtée d'avance, de l'abonné naturaliste.

— C'est-il par ici (pi'on s'abonne ?

Le carreau vissé dans l'œil, la voix tra'înante, et poussant du coude les flûneurs du hall, l'auteur de Tarlarin s'avançait en tricotant des jambes vers le bureau où trônait, entre ses papiers méthodiquement rangés, notre comptable d'opérette.

— Le collecteur?

— Quoi?

— Eh bien, celui (pii fait la collecte, (|uoi ? \'ous ne parlez donc pas français, citoyen?

— .Je le parle assez pour vous dire (jue le mot dont vous vous servez ne s'applitjue poliment qu'aux égouts ou aux impôts; il n'y a de collecteurs ici que ceux qui gardent leurs chapeaux sur la tète en parlant aux gens comme il faut. Quant à : citoyen, citoyen vous-même, nous n'avons pas gardé les députés ensemble.

Daudet, comme Théophile Gautier, adorait les belles engueuliides. Il se recueillit un instant po\ir savourer celle du gentilhomme.

— Tu es un frangin, reprit-il en lui tendant les

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