ANTONIN
mains. Tu as une « Irombine » qui me botte. .Je paie la tournée, j'ofTre un verre.
Au premier tutoiement Antonin était devenu livide. Il s'accrochait les doigts aux favoris pour résister à la démangeaison de saisir l'ivrogne à la gorge. — Basta, basta, il y a deux sorties, choisissez ! — Et, ce disant, il avait surgi de sa boîte, l'œil en feu, tremblant de colère. Daudet s'amusait follement. De l'objectif de son monocle il photographiait ce duc en exil dans la chambre noire de sa mémoire.
— Alors, quand on veut s'abonner à ton sale canard, faut mettre des gants gris perle. Monseigneur? V'ià m'n argent. Je casque d'avance. Combien le service sur chine ?
Il y avait en elTet un double tirage de luxe, sur chine et sur hollande, des numéros pour les bibliophiles.
Et jetant un billet de cent francs sur le comptoir :
— Paie-toi, fit Daudet, et garde la monnaie. Pour le coup, l'observateur avait outre-passé la
mesure. Nous dégringolâmes par l'escalier sur la rampe. Le vieux soldat du pape tournait sur luimême comme une toupie hollandaise. D'une voix étranglée il appelait l'hercule du hall. — Gonry, Gonry, jetez ce pochard, ce piémontais, ce maroufle à la rue. Un pourboire, à moi !...
— Qui, Monsieur Antonin? Mais c'est M. Daudet, un ami de la maison. Il n'est pas plus saoul que vous et moi. Il s'est payé et voilà tout, la rigolade de l'abonnement à la Vie Moderne.
Ainsi parla le beau-frère libre d'Armand Silvestre et, sous son regard gendarmique, ou gendarméen, la foule, un instant amassée, se reprit à circuler
1(»2 SOUVENIRS D TN ENl ANT UK PARIS
(levant les suporhcs cartons d'ilyssc r.iilin (|iii composaient notre exposition graluiti-.
Mon pauvre cousin, je vous l'ai dit, était rebelle à la blag-ue, dont l'Italie n'a ni le mol ni la chose. Il avait pris son chapeau et sa canne et sans desserrer les dents, il s'en était allé en claquant la porte. Puis comme il ne reparaissait pas, et malgré que les abonnements couronnassenten foule l'intérim de Prinsler, homme expert en clientèle, une inquiétude nous vilil (le son étoile errante.
— Tu sais, me dit Zizi, il me manque.
— .Je n'osais pas te l'avouer, mais à moi aussi.
— En somme il était décoratif, n'est-ce pas?
— Indubitablement. Il y a bien la question des abonnements. Je n'ai pas à apprendre à un administiateur tel que toi, qu'ilsaffluent depuis son absence et (|ue Prinsler en place comme des lic^les de Champagne par son verbe avenant et mellillu.
— Oh ! les abonnements ! A quoi servent-ils puisque l'on coopère? Allons chercher le duc, veux-tu ?
— Où ? Je ne sais pas où il perche. Il ne m'a jamais donné son adresse.
C'était la stricte vérité. La vie bizarre de cet oi'gueilleux déclassé était à base de roman d'amour, d'un amour malheureux, dont il voilait jalousement le mystère. Il est probable que l'écroulement de la cour bourbonienne de Naples avait entraîné celui de ses espérances, et qu'il ne voulait pas plus de témoin de sa ruine que de confident de sa douleur.
L'n matin, cependant, il revint à .son poste et nous l'y trouvâmes en fonctions. 11 n'avait pas transigé avec ses principes irréductibles de courtoisie en fait d'abonnement et nous dûmes, |)ar une note, rassurer
A.NTOMN ■ 103
le public en l'avisant que nous en recevions aussi par correspondance el mandats sur la poste.
Antonin n'a quitté la Vie Moderne qu'à mon propre départ et je ne l'ai plus revu. Comme il y a de cela trente et un ans, il faut croire que ce plaisir ne m'attend désormais que dans les sphères célestes, dernier asile des bonnes manières.
Plusieurs lecteurs pouvant imputer à gal(^jade, blague murgrrionne, voire àcalibanisnic, l'histoire de la création de la Vie Moderne par système coopératif et d'aucuns même me défier de nommer par son nom le « tabellion de vieux répertoire » qui, fût-ce dans les Us et Coutumes médiévaux abrogés par le Code, aurait trouvé la formule de l'acte notarié nécessaire à l'établissement légal de notre société ulopique et fabuleuse, je dois corroborer ces Souvenirs par des faits et défendre ainsi, sans y tenir du reste, mon honneur de mémorialiste véridicpie.
Voici donc l'acte, tel qu'il fut rédigé par M" Huillier, l'un des maîtres les plus hautement révérés de nos panonceaux parisiens, lu en présence des six coopérateurs et signé par chacun d'eux, dans son élude, 83, boulevard llaussmann, le 28 mars iSjy. J'en ai conservé mon exemplaire comme un grenadier garde son brevet de la Légion d'honneur, car
jamais, si je ne m'abuse, fils d'Orphée, ne mena mieux de sa lyre les tigres et les lions ensorcelés du Capital à la danse pyrrhique de l'Art pour l'Art.
(^ Les soussignés: — i'^ M. Auguste-Emile Ber- GERAT, homme de lettres, demeurant à Paris, avenue des Ternes, n" 96; — 2° M. Charles-Fernand Gillot graveur, demeurant à Paris, rue de Madame, n° 79; — 3° M. Léon-François Hennecart, fabricant de papiers, demeurant à Paris, rue Xeuve-des-Mathurins, n" 7 ; — 4° ^^- Georges Chamerot, imprimeur, demeurant à Paris, rue des Saints-Pères, n" 19 ; — 37. Georges- A uguste Charpentier, éditeur, demeurant à Paris, rue de Grenelle-Saint-Germain, n'^ i3; — et 37. Eugène-Edouard Mercier, négociant, demeurant à Epernay (Marne), —
" Ayant formé le projet de fonder et de publier à Paris, par voie de coopération, un Journal hebdomadaire illustré, artistique et littéraire, ayant pour titre : La Vie Moderne, dont chaque numéro devra contenir seize pages, plus une couverture dont trois pages seront consacrées à la publicité, ont fait entre eux les conventions suivantes, destinées à régler les conditions dans lesquelles ce projet serait exécuté, d'abord à titre d'essai, et ensuite, s'il y avait lieu, au moyen d'une exploitation suivie pendant un nombre d'années déterminé. »
Le « s'il y avait lieu » était la porte de sortie, dite de désillusion, réservée aux coopérateurs déçus et réveillés du rêve, mais j'en avais la clef pendant trois mois, et à quel Eldorado ne va-t-on pas en quatrevingt-dix jours quand le vent de l'Olympe souffle en poupe du petit navire 1
« Les soussignés fixent la période d'essai à trois
106 SOUVENIRS n UN liNFANT DE PARIS
mois à partir du jour <ni paruHra le premier numéro du journal La Vie Moderne, sans que la publication de ce premier numéro puisse être retardée au delà du 17 avril 1879. »
Il parut sept jours plus loi, soil le dix avril. Vent de l'Olympe. ,
« Pendant cette période d'essai, les soussignés s'obligent respectivement, et, à titre de participation, à fournir, chacun suivant sa spécialité ci-après indi- (/aée et dans les conditions qui vont être précisées, les éléments principaux nécessaires à la production et à la publication du journal et, ce, de la manière et ainsi qu'il suit... »
J'entends encore, je vois, je dessinerais M'' Huillier, debout, revêtu de sa magistrature, nous répartir nos rôles divers dans l'œuvre commune, et tel un ingénieur du génie arme ses sapeurs, l'un du levier et lautre de la hache, au pied de la citadelle.
« Premièrement, M. Auguste-Emile Bergerat... j>
— Présent, fis-je, troublé et me croyant ailleurs. Est-ce la voix de Cujas que j'ouïs à travers les siècles? — Je ne sais pas, me dit Zizi, mais elle est grave. Rassieds-toi et écoute, c'est de la prose.
La charte, en m'investissant de la dignité double de rédacteur et de gérant, m'en fixait les obligations écrasantes. Comme gérant, c'était l'éventualité de la paille humide et de la saisie-mobilière y afTéronte. Je crus devoir aviser mes associ<''S «{ue si j'étais prêt à faire honneur à la picmièie contingence, j'échappais fatalement à la seconde par insuffisance de lacajou saisissable. Ils le savaient et me ra-^surèrent de leurs cinq dexlres bienveillamment tendues. Ah I
les braves i^eiis I Comme Henii Heine chez les Rolhschild, ils me traitaient famillionnaireraent. A titre de rédacteur en chef, j'étais tenu à la fourniture!' de deux rédactions, l'artistique et la littéraire, « soit que J'en fusse lauteur, soit quelles émanassent cl autres rédacteurs envers lesquels fêtais seul responsable, au taux de vingt-cinq centimes la ligne pour les articles et, pour les dessins, d'un prix d'usage, à créditer sur les comptes de la fin de la période d'essai. »
Sur ce créditement (dit-on : créditement, en langue commerciale ? j'étais d'ores et déjà tranquille comme Baptiste ; poètes et peintres affluaient qui nemettaient à leur collaboration qu'une seule clause, celle de n'être rétribués que par la gloire. La plupart étaient d'ailleurs de mes meilleurs amis. Armand Silvestre avait retenu la rubrique des Beaux-Arts, Louis de Fourcaud celle des Théâtres, Armand d'Artois la bibliographie, Victor Wilder la Musique. Mes dessinateurs illustrateurs étaient Daniel Vierge, Adrien ]\L'irie. Henri Pille, Eugène-Courboin, Henri Scott, Georges Rochegrosse, Forain et de Lipharl, tous engagés à fond dans ma fortune, bonne ou mauvaise.
Je n'ai pas le don de la parole. Je ne serais un orateur que si les glouglous d'une bouteille qu'on verse étaient chrysostomiques; mais, un peu piqué de la brièveté du laps fixé à la période d'essai, j'avais interrompu M' Huillier dans la lecture du contrat au moment où il stipulait à M. Hennecart sa part de participation à la besogne collective. — « Troisièmement, M. Hennecart fournira tout le papier nécessaire à la publication du journal,.. Pour la période
108 s(iuvEMn.s n ln emant de pahis
d'essai, le prix en esl fixé à ceiil trente franrs les cent kilos, impôt compris. Pendant ladite période, M. Hennecart ne pourra être tenu de faire des fournitures de papier à découvert pour une somme supérieure à dix mille francs. »
— Coinmenl, dix mille francs? in'ccriai-je, cl si nous sommes obligés de tirer à cent mille?
— Obligés par qui ? souril l'aimahle coopérant. — Et du doigt, je lui montrai le ciel, du coté de l'Olympe. — Je doute que les dieux s'abonnent, fut sa réponse. — Alors à quoi s'abonnent-ils? — Et tirant une liste que René Delorme, secrétaire perpétuel et inamovible de la Vie Moderne, m'avait dressée et remise à la perle : « Messieurs, vous connaissez notre rédaction fixe, voici notre rédaction flottante. Côté des écrivains : Gustave Flaubert, Théodore de Banville, Edmond de (loncourl, Alphonse Daudel, Emile Zola, Léon Cladel, François Coppée, .losé- Maria de Heredia, Paul Arène, Ludovic Halévy, André Theuriel, Ernest d'Hervilly, Maurice Bouchor, Camille Lemonnier, René Maizeroy, Emile Pouvillon, Léon Valade, Gabriel Vicaire, Quatrelles, que dis-jc? Jules Vallès, et, s'il y a lieu, Victor Hugo.
— Il y a toujours lieu, releva Zizi, déjà administrateur dans 1 Ame.
Charles Gillol déclara la liste fort belle, mais il n'y voyait rien pour son idéal de réforme jjaniconographique qu'il avait impatient et multiple. u M. Charles-Fernand G///o/, disait l'acte, sera chargé de la gravure de tous les dessins reproductUdes j)ar les procédés quil exploite ou qu'il exploitera par la suite, et qui paraîtront dans le Journal. » — Et moi?
l'acte de SOCIETE 109
me demauda-t-il. — Je retournai le papyrus de René Delorme. — Cette fois, cher associé, ils sont à l'ordre alphabétique, par modestie.
AbbéQia, Baslien-Lepage, Paul Baudry, Donnât, Bonvin, G. Boulanger, Jules Breton, Ulysse Butin, Cazin, Clairin, Degas, Desboulin, Détaille, Paul Dubois, Duez, Falguière, Fantin-Latour, Fremiet, Gérôme, Henner, Jacquet, Ktemmerer, J.-P. Laurens, Madrazo, IMeissonier, Manet, de Neuville, de Nittis, Puvis de Chavannes, Renoir, Rico, VoUon et ^^'orms.
Il est assez rare peut-être qu'un programme de ce genre et même de tout autre genre, ait été rempli dans sa teneur entière et d'un bout à l'autre. Le nôtre le fut. On peut s'en assurer à loisir en feuilletant la collection de la Vie Moderne à la Bibliothèque Nationale. Tous ces maîtres du pinceau et de la plume y ont efTectivement collaboré, et cela, pour l'amour de Dieu, en camarades, bien au delà de la période d'essai, jusqu'à mon départ; et je ne me défends pas de quelque émoi rétrospectif, au bout de trente ans, quand j'y pense.
u Cinquièmement, M. Eugène-Edouard Mercier fournira le local nécessaire pour l'exploitation du journal. Ce local consistera en un magasin et dépendances et un entresol dont il est déjà locataire et qui font partie d'une maison située à Paris, boulevard des Italiens, n" 7, et passage des Princes., n° \. Il sera seul responsable vis-à-vis du propriétaire et seul chargé du payement du loger et des contributions. » Ce n'était rien moins qu'une somme de dix-huit mille francs donnée aux Muses pour un écriteau lumineux. A qui décerne-t-on le prix Montyon, la Lé-
110 SOUVENIRS n UN ENFANT DE PAniS
gion d'honneur ot une l)onnc slallo au paradis, si ce n'est au héros d'une toile munificence?
Kl enfin, voici le paragraphe que Zizi, le bolièmo joyeux devenu notable grave, eut à signer — et signa sans vertige :
« Si.vièmcmen/, M. Georrjes-AïKjiiste Chdrpeiilicr couvrira lejoiinutl de sa 'rcsponsahililé iVédileiir. Il sera chargé de son adminis/ralioii, de sa complahiliU\ de la puldicilé nécessaire pour le faire connailre, de son expédition et de tous les frais de poste, dislrihulion el messageries. Il pourvoira à ces divers services, d'une part au moyen de son personnel ordinaire, page par lui, el, (Faulre part, au mogen d'un autre personnel spécial à radminislralion du journal, comprenant le secrétariat delà rédaction, les garçons de bureau et de magasin, l'emplogé aux abonnements . >> — Id est Anlonin Capecc Minulolo, duc de San \'alenlino, ainsi que je vous lai conté.
Je ne sais si cette charte extraordinaire, et le seul essai de niutuellisme qui, h ma connaissance, ait élé tenté dans la partie, peut servir de modèle aux associations ouvrières et syndicats, où la Démocratie cherche sa cité future, et je n'en publie que ce qu'il faut pour prouver qu'elle eut bel et bien son notaire. N'en déplaise aux gens de peu de foi, cette Icario fut légalisée et elle prospéra beaucoup plus longtemps que les trois mois de l'expérience coopérative. Le premier numéro de la vie Moderne eut un succès immense et j'ose le dire, mérité. .Sous sa couverture lavée par Joseph de Nillis, il contenait un dessin d'actualité de hanicl \'ierge, un carton de Paul Baudry, une double page d'I'lysse Hutin, notre premier exposant, des croquis de Meissonier, de Détaille,
LACTE DE SOC.Ih''rE 111
(le Rocheg rosse, de Forain, de Maurice Leloir, une étudede G. Boulanger, un fronton de Gustave Jacquet et une scène de rue par Adrien Marie. Et les articles en étaient signés : Théodore de Banville, Alphonse Daudet, Armand Silvestre, Ernest d'IIervilly et le fondateur, directeur et gérant.
Le Musée des Arts décoratifs ouvrait l'exposition de l'œuvre de Daniel Vierge, à l'heure même où ce grand artiste vint occuper sa place dans mes Souvenirs. Ainsi, peintre passionne de la vie, se réveilla-t-il encore à la diane de l'actualité.
Grand artiste, Daniel \'ierge le fut, rien n'est moins douteux, et par consé(|uent, il le démesure ; une visile au Pavillon de Marsan aura sufii d'ailleurs pour vous en convaincre. Pour mon compte, je n'ai jamais ressenti en présence d'aucun aulre fds des Muses, sensation plus magnélicjue du génie. Elle s'activait en outre d'un charme physique, propre à ces êtres privilégiés, (pie la Nature, toujours e\j)licile, contresigne du don lie beauté, et (|ui le marquait comme Alphonse Daudet dans sa jeunesse. Aveugle qui se li'f)mpe au contrôle des fées !
J'ai dans les yeux, comme dliiei-, ma première rencontre, à la Vie Moderne, avec ce superbe jeune
homme, aux traits d'Arabe, à la taille flexible de toréador, au geste rayonuant de force et de joie, qui semblait sortir d'un cadre de Vélasquez ou d'un drame de Calderon. C'est sur la foi de tels yeux de velours, d'un tel sourire, à la musique d'une telle voix, que les Chimènes se rendent aux Campéadors, sur le cadavre de leur père.
Il m'apportait son premier dessin de collaborateur, roulé d'ailleurs dans son mouchoir de poche, d'où tombèrent des gousses sèches de piments rouges qui lui faisaient emploi de cigarettes. Sous une houppelande de roulier, que je lui ai toujours vue, même en été, il était vêtu de sa blouse d'atelier et des pantalons larges qui y concordent, d'où il était aisé d'inférer qu'il n'attachait aucune importance à la toilette. Il n'en laissait, là-dessus, qu'au légendaire Henri Pille, autre artiste admirable d'ailleurs, pour qui l'endimanchement consistait à changer de chemise. L'Espagnol restait loin, toutefois, de son rival en inélégance, par le soin qu'il prenait de ses mains de duchesse, comme aussi dune chaussure dont les Cendrillons andalouses lui eussent envié la pointure hyperbolique et romanesque,
— Je viens, me dit-il, d'acheter une guitare pour la rédaction.
Et il me lira, en effet, de sa peau d'ours, l'un de ces jambonneaux sonores à quatre cordes.
— Comment pour la rédaction? béai-je,
— Mais, en Espagne, il n'y a pas de rédaction sans guitare. La guitare fait partie de l'outillage d'un journal. Je ne me représente pas qu'on puisse écrire sans pincer la séguedille entre deux phrases. Quand ce ne serait que pour éviter la crampe?
114 SOUVENIRS D UN ENFANT OE l'AUlS
— A co lilro de meuble, remerciai-jo, j'accepte le don au nom de la Sociélé, sans toutefois vous dissimuler que h) coopérateur guitariste accompafi^naleur nous impose, si je le trouve, une dépense sottement oubliée dans nos statuts.
— Mais tout le monde est guitariste, s'écria Vierge, en se pliant de rire. On n'a qu'à racler les quatre poils avec les ongles. Le moindre rédacteur...
— C'est le financier, soulignai-je.
— ... suffit à tirer de la courge des harmonies délicieuses. Tenez, mon cher directeur, vous allez voir comme c'est simple.
Et s'emparant de la guitare, il alla s'asseoir au fond du bureau, sur une banquette, et il préluda à une sérénade, dont le balcon était figuré par le li'ansparent lumineux de M. Mercier. Drin, drin, drin. Quel instruuîent ! Inutile de l'accorder, celui-lii.Drin, drin. C'est comme la harpe éoliennc quand il vente. Elle est toujours au ton ambiant. Drin, drin. Puis peu à peu, et entraîné par l'allégresse native el natale, l'enfant des Espagnes commença à chanter l'une de ces canzones au rythme mauresque, coupées de contretemps, où s'expriment les ardeurs voluptueuses du pays de Carmen et des autodafés. Enfin, à pleine voix, il attaqua le Vito, qui les résume toutes en une sorte de Marseillaise de l'amour, et oi"! Pagans, chez de Nittis, atteignait h un efTet trépidatoirc, qui triomphait même d'Edmond de Concourt et de son impassible foulard blanc.
Daniel Vierge le chantait autrement que Pagans, et sans les vocalises qu'y a superposées Garcia, soit dans le texte original et populaire des cafés de zingari, et on ne pouvait plus l'arrôtcr. Drin, drin,
drin ; il s'en écorchait les carpes et métacarpes.
Au bruit de cette musique, assez insolite dans le cabinet grave d'un directeur de périodique, ma rédaction, qui y entrait d'ailleurs sans frapper, et comme au moulin du bon meunier, était accourue, toute coopération cessante. 11 n'y avait pas à la présenter au guitariste, dont l'âme voltigeait de Grenade à Séville, et n'avait plus de Pyrénées. — C'est la guitare du journal, fis-je ; elle manquait à l'outillage. Ecoutez et vibrez à l'unisson, même ceux qui ont la voix fausse. L'instrument supplée aux dissonances, et pour ce qui est de la mesure, voici Victor Wilder, notre, musicographe, il ^^us battra les contretemps.
Or, ils vibrèrent à l'unisson, quand, tout à coup, l'escalier du hall s'emplit de froufous et de parfums, et une voix d'or fit :
— A la bonne heure, on s'amuse à /a Vie moderne!
C'est ainsi que j'ai connu Sarah Bernhardt.
Amenée par Georges Clairin à l'exposition des cartons d'Ulysse Butin, pour les œuvres de qui il professait une admiration militante, l'illustre comédienne n'avait pu résister au concert hispano-mauresque qu'on entendait du boulevard, et, conduite dans le plus pur protocole des cours par mon noble cousin, Antonin, duc de San-Valentino, elle était montée voir dans leur atelier même, ces ouvriers allègres de la Forme et de la Couleur qui bâtissaient un temple d'art, comme Amphion, aux accords de la lyre.
.Je serai maintes fois amené à vous parler, par la suite, de cette femme extraordinaire, au destin de déesse, qui allait entraîner dans l'orbe triomphal de son astre, le succès de la Vie Moderne. Pour le
moinent, c'est h Daniel Vierge que je dois en revenir. Il n'avait alors que trente et un ans, et, robuste et magnifique, il croquait les piments en feu comme un écureuil les noisettes. Ce producteur inépuisable se dépensait sans compter, dispos h toutes les commandes, et plus frais après les veillées de travail nocturne, que Toiseau sur la branche à raurore. Le catalogue de son œuvre si Ion pouvait le dresser, abattrait trois bénédictins sous la besogne, et l'on n'y relèverait pas une pièce médiocre. Oui, en vérité, il fut un grand artiste, auréolé de beauté et de génie.
Il était né — je recours ii.mcs notes prises de sa bouche même — le 5 mars iS")i, à Madrid, rue de la Huertas, de Vicenti L'rrabiela Orti/., dessinateur lui-même, dont les compositions d'actualité aliineutaicnt tous les illustrés de la Péninsule, de telle sorte <]ue, lorsque Daniel passa les monts pour se créer un nom, la besogne était à demi faite, il prit donc celui de sa mère, autant par respect filial que par soumission à un usage de son pays, aussi touchant (ju^il est logique. L'Ame artistique est toujours de transmission maternelle. Mme Urrabieta Ortiz s'appelait Vierge, de son patronymi({ue déjeune fille.
La vocation de Daniel fut tout de suite impérieuse comme elle était héréditaiie.
« A six ans, me contait-il, <lans la petite ville de Pinto, près d'Aranjuez, je passais mes journées à m'essayer aux elTels de lumière sur des ruines où je faisais poser des mendiants en guenilles. >>
En 1864, il entra à l'Kcole des Beaux- Arts de Madrid, et d'emblée il fut placé tout de suite dans les classes supérieures auprès de Pradilla, Plasencisi et aulreg
élèvesdevenuscélèbresdu vieux Federicode Madrazo, chef de la lignée des peintres de ce nom. Un paysagiste hollandais, Cari Haes, eut aussi sur lui une puissante influence. Il lui apprit « à savoir voir», ce qui est tout en peinture. C'est par ce maître libre qu'il devint le prodigieux visionnaire dont la mémoire chargée de cent mille tableaux, saisis sur le vif dans leur caractère et leur milieu, allait suffire à l'illustration des œuvres les plus variées de la littérature universelle, depuis Cervantes, Victor-Hugo, Edgar Poe, Michelel, jusqu'à celte modeste nouvelle, lEspagnole, par où il me présente amicalement dans sa houppelande à la postérité bibliophilique.
« La nuit à l'heure brune du serein et de la sérénade, je m'en allais avec des camarades étudier d'après nature les jeux de lune aux belles ombres sur les balcons amoureux, ou sous les arcades des venelles tortueuses, pleines de scènes picaresques que Ton n'invente pas. J'en ai quatre-vingt-dix carnets dans mon cofTre cordouan, ils sont le secret de mon abondance. J'en ai tiré lillustration de ce Madrid la nuit de Blasco, qui m'a permis de quitter l'École et de venir à Paris, en 1869. »
A Paris, Daniel Vierge ne connaissait personne. Mais c'était l'année oî^i Mariano Fortuny, son compatriote, révolutionnait les ateliers par l'industrie prestigieuse d'un art où Watteau se mêlait à Meissonier et qui avait tourné la tête a Théophile Gautier lui-même. L'une de ses toiles, le Mariage dans la vicaria de Madrid , exposée chez Goupil, rue Chaptal, venait d'y décrocher la timbale du prix de cent mille francs, maximum de rêve des peintres vivants, où Meissonier, roi de la cote, ne devait atteindre que
118 SOUVENIRS 1) L.N liNFANT DE IWM^'
• loiifçlemps plus laid. Kl co IVuluny n'avait (jik^ Iri'iilc et un ans. Il déyolail on f^^loire ot en loiiuno les plus fameuses spaila du spadassinal taurouiaclii(|ue et jus(|u'à Frascueio lui-même. On n'en dormait plus chez le vieux maître Federieo de Madra/.o, dont Forluny venait d'épouser la fille. A'(i aiuh'io son pillore; Daniel Vierge mil ses quaLre-vingl-di.v carnets dans son sac à peindre, et il franchit les Pvréuées, sans oublier, bien entendu, sa guitare.
— Mais en sortant de l'Académie de Madrid il m'était arrivé d'être, sur le seuil même de la porte, renversé par un cheval emporté. Voilà pourquoi je ne suis pas peintre, comme cet heureux .Mariano.
— Comment? Pourquoi?
C'était un signe. Lorsque l'on est renversé par un cheval devant une maison d'où l'on sort, c'est (ju'on n'y renti-era jamais.
— Eh bien?
— Celle maison était l'Académie de peinture..., de peinture, entendez-vous? Mon sort était écrit, je ne pouvais être que dessinateur.
Et rien jamais ne prévalut contre celle croyance superstitieuse de l'artiste à la fatalité de la loi du cheval. Dieu sait pourtant s'il l'était, peintre!
Ce fut néanmoins avec de petites toiles peintes que Daniel Vierge gagna d'abord sa vie, à Paris, en i8(k|. Il en prenait les thèmes dans les scènes de la vie courante, les « choses vues », comme dit Victor Hugo, à l'aventure des promenades, départs de troupes, rassemblements de badauds, gioupes populaires, selon des notations (jui augmentaient le nombre de ses carnets. — « Et je vendais, me disaitil, je ne sais plus à qui, mais je vendais. J'avais
même oublié l'accidenl de chevalprophélique lorsque la guerre franco-allemande éclata et tout fut fini; adieu brosses et palette. Il fallait songer à vivre sans retourner en Espagne. » Et délibérément il alla offrir au Monde Illustré ses services d'actualiste exercé.
Le directeur de ce périodique était alors Charles Yriarte, écrivain d'art boulevardier, qui sous le pseudonyme de « Marquis de Villemer », emprunté à George Sand, avait publié une série de « Portraits parisiens » de bon style dont le succès fut fort vif dans le Figaro et ailleurs. Charles Yriarte, quoique né en France, était d'origine madrilène, donc à demi compatriote du dessinateur, et d'ailleurs dessinateur lui-même. Il tomba en arrêt devant les spécimens que Daniel lui soumettait et, séance tenante, il l'enrôla dans la rédaction. Les premières compositions de Vierge, des souvenirs, je crois, de la révolution espagnole, pour fort remarqués qu'ils fussent dans le monde des ateliers, n'en bouleversèrent que davantage la clientèle du journal, accoutumée à rillustration plate et sans couleur de ses imagiers assermentés. Les bons vieux abonnés, immémorialement contents des incendies, tamponnements, et naufrages clichés, reproduits depuis Louis- Philippe sous des titres nouveaux et qui n'offensent pas ridée qu'on se fait des cataclysmes, se rebiffèrent presque en masse devant l'originalité de la manière sonore, les beaux effets de noir et blanc, les fins gris argenté, le dessin expressif et les trouvailles pittoresques de ce crayon révolutionnaire dont la gravure sur bois n'arrivait pas à éteindre la flambée. — « Sans Yriarte, j'étais coulé. Ce n'est
pas comme ça, me disait-il, (|u'ils voient rHspa^ne. Tous les cafés gémissent, et VJlluslration, noire rivale, triomphe. El il m"e\pli<pi;iit (|n'en France rimai^-e esl avant toul convenlionnelle el drjà vue et qu'un abonné doit dire à son aspect : « \'oiIà comment je l'aurais dessinée, moi, si je savais ! »
— X Kt (pie répondiez-vous à Yriarlc?
— « Rien. Je lui montrais à tenir les castagnelles, qui doivent s'accrocher au pouce et être touchées du bout des doiii^ls, dans la paume, comme le violon. »
Kt le Siège vint. Daniel Vierge s'était laissé emmurer avec nous, résolu à partager tous les maux de la ville hospitalière. Un sac de garbanzos, un boisseau de piments, un cahier de « papel' de ilo » et la guilare suffisent à tout bon Espagnol pour tenir six mois dans une Saragosse. Le seul ennui qui le gênait, c'était de ne pas manier assez aisément encore la langue complexe de ses hôtes. L'Amour, qui protège la France, pourvut à la difficulté, non sans en ajouter une autre, en déposant sur le palier cr)mmun le doux lexique dune institutrice blonde (pi'il devait feuilleter jusqu'à sa mort.
A la première bombe qui tomba dans Paris, rue du Chorche-Midi, sur un mur de couvent, \'iergc (lui demi lirait à cent pas de ce mur foudroyé, s'élança le carnet au poing, à la rencontre de la deuxième. La grêle de pains de sucre bismankiens crépitait déjà dans le sixième, où les chaussées n'en étaient pas plus sauves que les toitures, de telle sorte que, saisis de panique folle, nombre de bonnes gens du quartier s'étaient réfugiés pêle-mêle dans les cryptes du panthéon comme les premiers chrétiens dans les catacombes. L'actualité était là.
DANIEL VIEKGE- 121
« Il y avait surlaplacedes gavroches admirables qui couraient aux éclats dobus en rigolant, avec des vols en rond d'hirondelles happant les insectes dans 1 les rayons. Je pus en cro({ueter quelques-uns. Puis tantôt à plat ventre et tantôt à toutes jambes, je parvins à traverser la place et je descendis dans les caves. Le spectacle y était extraordinaire, digne de Rembrandt. Des femmes terrifiées enveloppant leurs enfants dans des attitudes de Niobés, comme des rochers. Devant ces blocs, des hommes de tout âge, métier et condition, allaient, venaient, péroraient, importants et bêtes, avec des gesticulations d'énergumènes. Des politiciens de brasserie dans des oubliettes. Il y avait un aveugle avec son chien, la sébile aux dents, éclairé par une lueur de soupirail. Sous les voûtes, le nom maudit sonnait dans les échos en abois de meute, Bismarck, marck, niarck!... Chacun s'arrachait le crachoir des plaintes, des imprécafïons, des menaces gasconnantes, et se disputait le coup de botte à la charogne de l'Empire. C'était superbe, dans la pénombre souterraine, entre les tombes de Voltaire, de Mirabeau et de Jean-Jacques, une via Appia des limbes, où flottaient des poussières de mica comme il y en a sur les miroirs biseautés à la fuite du jour, oui, superbe !
« Je crayonnais sur mes genoux, sans voir ce que cela rendait, quelquefois hors du papier, dans le vide. Je ne voulais rien en perdre. J'étais halluciné. Au dessus de nous, au dehors, on entendait siffler et fuser en l'air les obus qui tombaient à bloc, sourdement et mitraillaient les magasins. Il devenait évident que, de (^Ihàtillon, les Prussiens prenaient spécialement le Panthéon môme pour cible, et l'on avait dit
dans les journaux que le génie y avait ('labli une poudrière. Il fallait donc sortir de l'hypogée sous peine d'être enseveli sous la chute probable du monument. Le dôme venait d'être atteint par les pointeurs, aux cris de terreur tles enfants et des femmes. Ç.c fut l'aveugle qui se risqua à l'aventure, mais au bout de cincf minutes, il revint seul, sans son chien, en làlani les murs. La malheureuse l)ôle y était restée, endettée par une grenade. De telle sorte que nous attendîmes jusqu'à la nuit l'interminable fin de ce l)ombardement. Les uns s'étaient étendus à terre pour dormir et les autres...
— Et les autres ?
— « Tenez, regardez, c'est d'après nature. »
Ht il me fit voir, sur un de ses carnets, des études silhouettées de joueurs de bouchon en bras de chemise. — « Voilà les aulres. »
« Je ne pus rentrer chez moi que le malin parce que, faute de réverbères, éteints par ordre, le quartier était plongé dans la plus complète obscurité.
— '< VA l'aveugle ?
— « Ce fut lui qui me remit à ma porte.
— « Comment, un aveugle ?
— « Il ne l'était que de profession. »
Daniel Vierge a longtemps caressé le rêve de réaliser dans une grande toile, pour le Salon, et sous le titre de : La Peur, cette scène de la crypte du Panthéon. (Jue de fois ne l'ai-je pas engagé à s'en payer le repos et la fête. Mais il secouait la tête et soupirait : — Le cheval, cher ami. le cheval de l'actualité et de l'Apocalypse !...
Une autre fois son imj)éritie du verbe français lui avait attiré une de ces « histoires absurdes » propres
à la stupidité des foules en tou4: temps mais magnifiées en temps de siège jusqu'à raberration nationale. C'était l'une des plus rudes journées du grand hiver, et l'Andalou, frileux comme une chatte, avait, par-dessus sa houppelande, endossé sa cape à sérénades, plus un cache-nez de laine tricoté par une main chère, et, coitïé de la loutre d'un passe-montagne, il était allé à la chasse des motifs et tableaux de Paris. Intéressé parle pittoresque d'un piquet de gardes nationaux campés place dvi Carrousel, sous Tare de Bosio, il avait tiré son carnet et il dessinait, debout, ses patriotiques modèles.
Naturellement, et je n'ai pas besoin de vous le dire, il leur était apparu en espion prussien, d'autant plus reconnaissable qu'il se dissimulait davantage sous un déguisement de marchand d'habits. Une rumeur de mauvais augure courait autour de lui et il se sentait carabiné de regards farouches.
— Hum... qui èles-vous?
— Moi ? Ze souis Vierge.
— C'est ça dont on se fout que tu sois vierge. Qu'est-ce que c'est que tu fais là? Tu prends des notes ?
— En espagnol.
— Ou enallemand. Oust! tut'expliqueras au poste. Et ils l'emmenèrent, à sa grande hilarité d'ailleurs. « — Rien de plus drôle si, dans ce violon, il n'eût fait un froid de pôle arctique. Une heure, deux heures, personne ne venait m'interroger, on m'avait laissé là comme un paquet de linge sale. Pour me distraire d'abord et ensuite par profession, j'offris au factionnaire de le portraiturer. Tous les Français aiment qu'on les « tire », surtout en militaires. J'exa-
124 SOIVEMHS H UN ICNFANT DK l'AHIS
grrai le caraclî-re ^^uorricr du Injulioninu- cl johlins (Je sa binetle bouri^oisc un grenadier de la vieille ii^arde impériale à la retraite de lUissie. Il me <lemanda le |>orlrait pour sa femme, et il courut le montrer aux camarades. En un instant je fus entouré de garde!> nationaux, comme Salvalor Rosade brigands dans les Abruzzes. »
Mais cette magnifique séance avait été interrompue par la survenue d'un sergent, indocile aux arts, qui avait signifié au Salvator Rosa la nécessité de le conduire à la mairie, riionueur d'être vierge n<' constituant pas un litre suffisant à la nationalité française. Comme l'artiste d'ailleurs le prenait irrésistiblement à la blague, et que la gaîté est un signe d'innocence, il obtint assez aisément (jue les quatre hommes qui l'escortaient à la mairie marcheraient sur un trottoir, tandis qu'il irait parallèlement sur l'autre, et que, espion prussien ou non, il éviterait ainsi d'être massacré sans phrases par une population (jui ne savait pas l'espagnol. Il fit ainsi la rue de Rivoli sous les arcades, surveillé du trottoir du Louvre, par quatre fusils attentifs. — « Je rencontrais pres(pie à chaque pilier des amis et connaissances devant ipii je passais sans m'arrôter et (pii restaient interdits de ma froideur inexplicable. — Eh ! bien, disaient-ils en me ten<lant la main. — Impossible, ils me fusilleraient!... Et j'allais, comme le Juif Errant, sous l'œil de la Garde nationale. Mais quelle situation, cher ami. lorsipie, devant moi, à dix pas. je vis venir à ma rencoidrc. devinez (|ui?... -M. Paul Dalloz. mon directeur du Monde Illustre. Marrèler, c'était la mort. Ne pas m'arréter, c'était mon congé du journal. Or, il me barra la route. —
C'est VOUS ? Bonjour. Ou'avez-vous donc ? — Espion prussien. — Où çà ? — Là, devant vous donc. — Et je lui montrai mon escorte, qui traversait la chaussée, de huit pieds rapides. M. Paul Dalloz dut m'accompagnér à son tour à la mairie, s'y porta garant de mon civisme et me fit rendre mon carnet que mes guerriers m'avaient confisqué. C'est l'un de ceux auquel je tiens le plus. »
Je me rappelle avoir vu dans l'atelier de Daniel ^Jerge une vingtaine d'aquarelles lavées d'après nature, pendant la Commune, au péril de sa vie, d'après des types de fédérés qui ne se doutaient guère qu'ils fussent si pittoresques. Il y avait des cantinières, des marins, des « quarante sous », des internationaux, tous les révoltés de la défaite, rendus dans leur geste et leur couleur comme par Jacques Callot. Il m'est resté l'image d'un Gustave Flourens à cheval, d'un Raoul Rigault sarcastique, et d'une scène prise à l'entrée des troupes où une vieille pétroleuse, collée au mur, les cheveux épars, la poitrine nue, hurlait à ceux qui allaient la fusiller, toute la litanie des injures et du défi. Oh ! la terrible page d'histoire !
Le jeudi 18 décembre 1879, il y eut à rilippodrome une grande fêle organisée par la Presse parisienne au bénéfice des victimes de l'inondation de Murcie, et la Vie Moderne résolut d'y prendre part.
Il s'agissait d'embéler l Illuslralion et, du même coup, le Monde Illiislré, nos gêneurs, et d'arborer noire rivalité dans ce Camp du Drap d'Or de la Charité française par une manifestation d'art, disait Zi/i, « espatoutlanlc ». Le rôle d'espaloufleur relevait de mes fonctions directoriales. Je m'étais donc mis à létude. L'arène de l'Hippodrome avait été divisée par les organisateurs du festival en un certain nombre d'emplacements sur lesquels chacun des occupants devait édifier son pavillon et organiser ses attractions plus ou moins inventives. Je ne redoutais pas la concurrence. Il s'était peu à peu groupé autour des « Folies Bergerat » tant de sympathies joyeuses, que nous disposions véritablement de tout
ce qu'il y avait à Paris d'artistes des « quatre-z-arts », et que nous aurions pu donner la fête à nous seuls. Mes petites expositions autonomes avaient eu ce résultat d'attirer, dans notre hall d'abord, puis à notre rédaction, tous ceux qui, maîtres déjà ou en passe de le devenir, s'y amenaient les uns les autres comme par le bras. Il y avait des jours où, de cinq à sept, il était impossible, dans mon cabinet, de s'entendre, et, des gens de l'Institut y disputaient aux impressionnistes les douze crachoirs de l'esthétique transcendante et vocifératoire. C'était d'ailleurs au milieu du tumulte que mon René Delorme, impassible, composait son numéro, pareil à quelque Pline sous les laves d'un Vésuve, tel qu'on rêve ce naturaliste pour un concours de Rome.
Le gros obstacle à notre triomphe sur les « illustrés )) rivaux était l'absence de cette galette dont le mont Martre tourne aux quatre vents le moulin symbolique ; hélas ! ils en étaient, eux, abondamment pourvus. Ou notre pavillon serait le plus beau pavillon, ou il fallait nous terrer et boire la honte de notre misère en silence.
— Je me charge de tout, sonna Daniel Vierge. La redoute est donnée au profit de mes compatriotes. Puisque Martin Rico est à Venise, je suis le seul Espagnol de la rédaction. Donc à moi l'honneur et laissez-moi faire.
II eut carte blanche, cela va sans dire. Pendant trois semaines, il s'enferma dans son atelier, verrou tu'é pour tout visiteur, et pour moi-même. Il s'étaitfait menuisier, tourneur, ciseleur-ornemaniste, peintre-décorateur, tailleur d'étoffes, soie, velours, brocart, costumier, çloreur et brodeur héraldique.
128 sorvENiRS n un enfant de paris
Enlouré de quolqncs ou\ rirrcs donl sa dôvoiiôo compagne giiidail les travaux d'aii;iiill(\ il ne se rcposail que par la miilaro, clii(juaiU comme les Murciens eux-mcmes l'un de ces piments enragés qui semblent des baies de buissons ardents et emporté par la furie de surmenage où il devait un joui' laisser hélas I sa santé, puis sa vie.
S'il reste des contemporains, ayant assisté à cette nuit de l'Hippodrome, ils ne me contreflironl pas lorsque je raconte que le pavillon de La Vie Moderne, établi sur quatre poteaux tournés en lance de tournoi, couvert d'un dais fleuronné d'arabesques, drapé de banderoles de velours incarnat qu'écussonnaienl les armoiries, prises à l'Armeria Real, des divers « royaumes » d'Espagne, accapara tout le succès du festival Daniel Vierge y avait résumé en quatre mètres carrés l'expression totale du génie hispanomoresque.
Deux massiers, magnifiques dans leurs dalmatiques de pourpre lisérée d'or, la masse sur l'épaule et coifTés de la toque noire à plumes blanches, se dressaient au pied d'estrade et n'y bougèrent pas plus que sous l'œil de Charles-Ouint. Ce fut entre eux que Sarah BeinhardL mena la vente avec le propre marteau de commissaire-priseur de Charles Pillel, que ce vieil ami du temps des catalogues m'avait, à ma prière, envoyé pour la circonstance.
« Mon cher ami, voici le marteau demandé. Il en sort des pièces d'or à tout coup. Nul doute (ju'il ne fasse merveille aux mains de sa nouvelle propriétaire. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'à compter de demain il me deviendra plus précieux et plus cher. A vous, Charles Pillet. »
UNE FKTE A L HIPPODROME 129
Car ce fut Sarah Bernliardt qui mena la criée de notre pavillon. Elle aussi elle coopérait, comme Daniel Vierge, comme Charles Pillet et bien d'autres que je vais dire, non moins illustres et aussi désintéressés. Je ne sais pas si je m'abuse, mais il me semble que, dans le Paris nouveau, le plus entreprenant, voire le plus chançard, renouvellerait assez difficilement, sous Fallières, le prodige de ce journal légendaire.
Sarah Bernhardt qui, pendant la tournée de la Comédie-Française à Londres, venait de décrocher la grande timbale où elle boit encore, était dans le fort et le plein de sa querelle avec Emile Perrin, et si elle n'avait pas rompu, elle allait rompre les vœux qui Tenchaînaient à Molière. Nous l'avions soutenue de notre mieux, d'abord parce que nous étions jeunes et ensuite parce que, sous peine d'être illogiques, nous devions combattre pour l'art libre sous toutes les bannières. Notre titre même nous imposait cette altitude.
Idole déjà des intellectuels et de leur élite, elle les traînait tous à sa robe, non seulement par son charme de femme sans rival, mais encore par cette impatience d'activité, ce mépris des contingences, cet art de traverser en les crevant tous les cerceaux de la vie et sa légende déjà bruyante de Cléopâtre buveuse de perles. Comédienne en outre admirable, magnétique, peintre, statuaire, écrivain, omni-artisle si elle eût été musicienne, sa cour était formée de la plupart des écrivains, statuaires et peintres dont se composait ma double rédaction volante, de telle sorte, quà la Vie Moderne, elle pouvait se dire, comme elle s'v sentait, chez elle.
130 SOUVENIRS D UN EMANT DE l'AUlS
Nous étions allés, Georges Charpentier et moi, mettre sous ses auspices notre « boutique à treize ». Nous la trouvAmcs la palelle au poinii-, en blouse d'atelier, tlevanl une toile visiblemciil, imprcssioniK'e de la manière d'Alfred Slevens et qui, selon le mot de mon compagnon, « n'était pas gaie pour deux sous ». C'était, je pense, une Ophélie. A cette, époque, elle aimait beaucoup à rire : il restait encore de la mortelle dans la déesse et le jugement critique de mon facétieux administrateur la ravit.
— Vbus vous y ])renez à temps, nous dil-elle, jo vais partir pour l'Amérique. J'ai signé avec Jarretl. Je suis dans les couturiers jusqu'au cou et je n'ai plus une minute. Mais pour la Vie Moderne, tout ce que vous voudrez, où vous voudrez, quand vous voudrez ! Oh ! ce journal qu'on fait aux sons de la guitare! Je n'y mets qu'une condition : on doit geler à l'Hippodrome, il me faut autour de moi des fourrures, une mer de fourrures. J«î ne vis (jue dans les peaux d'ours, Du reste c'est bien simple, j'apporterai les miennes.
Puis, comme elle s'inquiétait de savoir ce qu'elle aurait à vendre pendant cette redoute, je lui montrai un tambour de basque que; j'avais apporté dans ma serviette.
— Oh ! fit-elle, ce n'est pas bien original, même pour une fête espagnole.
— Vous ne l'avez pas regardé.
Le tambourin était peint par Antoine \'ollon et signé de son nom illustre. Nous avions fait venir d'Espagne une centaine de cesinstruments que nous avicms distribués d'abord à nos habitués en les engageant à utiliser la peau d'âne comme toile à peindre.
La « folie » avait eu un succès extraordinaire. Tons les oléographes étaient accourus réclamer leur tambourin et, au bout de deux jours, il ne m'en était plus resté un seul à offrir à nos collaborateurs. Or, le matin même, Antoine Vollon m'avait apporté le sien, rien moins qu'une merveille.
— En avez vous beaucoup comme ça ? s'était écriée Sarah « espatouflée », c'est le cas de le dire.
— Oh ! pour le moment, nous en attendons d'autrès. Mais nous exposons déjà dans le hall, sous la garde du formidable Gonry, notre garçon de salle, ceux de Donnât, Henner, Ribot, Boulanger, Manet, Slevens, Renoir, Duez, Worms, Madrazo, Rico, de Nittis, Boldini, Lewis- Brown et Clairin.
— .Tojote a le sien ? Il ne m'a rien dit. J'en veux un, j'en veux un ! — Et elle étendait, impérative, son appui-main, comme un sceptre.
— C'est que, d'abord, nous ne voudrions pas abuser, glissait le subtil Zizi, et ensuite que nous portons, en vous quittant, le dernier à Meissonier...
— Cependant, fis-je.
Et elle n'eut pas à nous l'arracher, vous n'en doutez pas une seconde.
Les tambourins peints de la Vie Moderne ont été assurément, la trouvaille de mon consulat, et ils avaient lancé notre publication. C'est grâce à eux que nos rivaux mordirent la poussière à l'Hippodrome. Armée du marteau d'ivoire de Charles Pillet, Sarah en costume de dona Sol, et aidée de Bianca vêtue en Carmen, conduisait les enchères; par son ardeur ensorcelée, elle évoquait l'image d'un chef d'orchestre hoffmannesque battant la mesure à des diables; elle sombrait dans les fourrures, puis en
suryissail, un lanihour liuliiinabulaiil à la maiii, signé d'im maître; do temps à autre, on lui passait une llillc (le eliampai>nc, et de quel cliampaj^ne, du chainj)aii^ne « coopcralif », envoyé (ri-^jiernay par l'excellent .M. Mercier, pour la rédaction. Et la coupe de Venise, (|u"elle avait aussi apportée, comme un fétiche, s'emplissait d'or et de bank-noles, tandis que la tour de la Tiiralda, reconstituée par l'un de nos confrères, sonnait à toute volée pour éteindre la voix de notre enchanteresse.
Je me souviens qu'ayant aperçu, dans la cohue, l'un de ses amis qui avait oublié de nous envoyer sa « peau d'àne illustrée >■, Sarah lui demanda sa carte. Puis, la brandissant comme le billet gai^nanl d'une loterie ; < Bon pour une aquarelle authentique d'Edouard Détaille. En voici déjà la signature. Nous en demandons trois mille francs ». Et elle vendit la carte.
Vers lesdeux heuresdu malin, l'attraction des tambourins était épuisée et, ouvrant ses mains vides, Sarah Bernhardt nous questionna d'un geste. J'avais prévu ce froid et je m'étais mis en mesure d'y parer.
— Laissons passer les toreros, lui dis-je.
Il y avait, enellet, au j)rogramme du festival, un délih' lauromachique où figuraif-nl »pielques-unes des meilleures épées de l'Esjjagnc : Lajarlijo, El Gordilo, Gonzalo Mora et le vieil Angel i*astor, en grands costumes de corrida, avec picadores, banderilleros et leurs mules. Ouand ils arrivèrent devant notre posada, je fis un signe à Gonry qui déposa aux pieds de la vendeuse un sac de toile grise d'iui aspect assez agricole.
— Sonl-ce des pommes de terre? clama-l-elle.
— Non, dis-je, et, du sac, comme d'une corne d'abondance, cent paires de castagnettes coulèrent dans les fourrures. Seulement, il y a castagnettes et castagnettes, et celles-ci étaient les « castagnettes de la Vie Moderne ».
Les castagnettes de la Vie Moderne étaient particulières en ceci que, dans chacune de leurs coques battantes, le coopérateur Charles Gillot avait fait coller une petite « paniconographie » sur soie des portraits de nos vendeuses, dessinés par Louise Abbéma. L'un de ces portraits était celui de Mlle Baretta, qui, à son grand déplaisir, avait été obligée, au dernier moment, de céder sa place à la bonne Blanche Bianca, mais l'autre était Teffigie de Sarah Bernhardt. Je ne vous donne pas l'idée pour intrinsèquement géniale, non, mais tout est prétexte à débit dans ces encans de charité et l'important était de ne pas laisser languir la vente, — « verbena », en langue de Cervantes, — dont l'intérêt se détournait un peu de notre pavillon au bénéfice d'une étable où la blonde Théo débitait du lait de « vache espagnole » qu'elle trayait elle-même dans la tasse.
Partant de ce principe qu'un clou chasse l'autre, et piquée au jeu par la flatterie de l'icône des castagnettes, Sarah eut l'une de ces inspirations qui signent les grands stratèges. Loin d'attendre que le défilé des toreros fût terminé, elle se mit à les bombarder au passage avec ces petites cliquettes illustrées, lis les attrapaient au vol, qui de la pique, qui de l'épée, d'autres à la main ou dans la cape, de telle sorte que le cortège était comme la mise en scène épique d'une course aux anneaux sur les chevaux de bois. Lorsque le cercle du stade les ramena
devant noire posada, ils avaient tous à la poitrine la castagnelte de Sarah Bernhardt — et la laitière d'en face fut coulée.
— Et à présent, qu'avons-nous à mettre à la criée ?
— Madame, saluai-je, c'est le tour des poètes, el voici leur obole.
C'était un album de vers composé de six pièces lyriques autographes des maîtres es rimes de l'heure imprimées à la main sur chine par Charles (lillot en personne, el tirées à cinquante exemplaires, Victor Hugo ouvrait la marche avec une Orientale transcrite par lui-même et encadrée par Henri Scott ; Martin Rico s'était chargé de la bordure du poème de Théodore de Banville ; Raymond de Madrazo avait « imagé » une séguedille de José Maria de Heredia ; Adrien Marie un sonnet de François Coppée, et Eugène Courboin la déclaration d'amour d'Armand Silvestre aux femmes espagnoles. La sixième page était un dessin de Daniel Vierge autour de <( Carmen » d'Emaux el Camées dont j'avais fourni l'autographe ; el c'était autant de chefs-d'œuvre, dessins et texte, un keepsake unique.
Au bout d'une demi-heure. Sarah ne pouvait plus en fournir, à aucun prix, à personne, lédition était épuisée. Je ne crois pas que beaucoup de bibliophiles possèdent un exemplaire de cet Album de Murcie au frontispice duquel (iiacomelli avait donné l'envol à tous les oiseaux de sa volière décorative, et je n'en ai pas vu passer dans les catalogues. Il y en eut trois, imprimés sur soie, que Charles Cillot nous oiTrit. l'un au directeur, l'autie à l'administrateur et le troisième à la vendeuse de la Vie Moderne. Si, en rangeant ses livres, quelque jour, elle le retrouve,
il lui chantera le souvenir de cette fête oubliée dans ses Mémoires, et qui sonne ses grelots à l'aurore de sa gloire.
Les illustres rivaux n'en menaient pas large, eux et leurs kiosques, dans l'Hippodrome. Nous pouvions estimer à près de vingt mille francs la somme contenue dans la coupe de Venise, et ce fut en effet celle qu'à la fin de la redoute la Vie Moderne put verser entre les mains de M. Jaluzot, président organisateur du gala. Il en resta béant, du reste, et d'autant plus écarquillé que nous nous étions fait escorter par Daniel Vierge, à qui nous devions sa bonne part dans la victoire. Le merveilleux artiste, un peu égayé par les toasts qu'il avait soutenus en l'honneur de la reine Isabelle, présente à la fête, n'avait pas lâché sa guitare, ni dévêtu sa houppelande, et pendant que l'administrateur, assez troublé lui-même, empilait les louis d'or et feuilletait les bank-notes, Vierge accompagnait le bruit de recette de cris gutturaux et rythmiques où feu Barème lui-même aurait perdu le sens hautain de sa comptabilité de bronze.
L'Hippodrome se vidait, l'heure était sonnée de baisser le rideau et d'aller dormir sur nos lauriers, Sarah Bernhardt, toujours rétive à la lassitude, s'était, pour la première fois en cinq heures, assise. Ses domestiques venaient reprendre les fourrures. Il ne restait pas deux cents personnes dans l'arène et sur les gradins. — Allons, bonsoir, bonjour plutôt. Ètes-vous contents? sourit-elle en nous tendant les mains. — Si nous le sommes. Vingt mille de recette ! La Vie Moderne est lancée, claironna Zizi, et grâce à vous. \'ive Sarah !...
136 SOUVENIRS n IN RM-ANT ni-: PARIS
— El vous, me ilil-elle ? Vous ne soufllez mot. Qu'csl-cc qu'il y a?
— Rien, merci. \'ive Sarali ! \'ive...
— Non, parlez, je veux savoir, je veux toujours tout savoir.
— Eh! bien, voici : il me reste une attraction pour compte : vous partez, elle est perdue. Mes pauvres mirlitons !
— Quels mirlitons?
— Ceux que j'avais préparés pour la vente, les mirlitons des prosateurs. Il y en a qui sont dig^nes de La Rochefoucauld, de ^'auvenargues, de Commerson, des plus grands penseurs. Et les voilà qui gisent, inachetés, inédits, inouïs, dans ce panier à vin de Champagne. Qu'est-ce qu'ils vont dire de moi, tous ces écrivains célèbres qui m'ont envoyé des adages, des maximes, des sentences de hautesagesse, dont j'ai fait enrubanner des roseaux sonores, que dis-je, des roseaux pensants? Sarah Bernhardt n'en a que pour les peintres, alors ? Elle méprise les philosophes. Elle nous croit indignes de l'honneur des enchères. Ce n'est pas pour nous qu'elle exerce, avec le marteau de Charles Pillet celte puissance de séduction qui fait payer trois mille livres une carte de visite d'Edouard Détaille. Pauvres penseurs de la Vie Moderne! Pauvres mirlitons! Tenez., lisez, voici celui d'Alexandre Dumas : — « Il est plus facile d'être bon pour tout le monde que pour quelqu'un. >- Et cet autre de Victorien Sardou : — « On ne fait pas l'éloge d'un confrère pour le grandir mais pour pouvoir dire d'un autre qu'il est plus petit ». Il faut donc encore priver la postérité de cette devise serpentueuse d'Edmond de Goncourt : — « On est dé-
goûté des choses par ceux qui les obtiennent, des femmes par ceux qu'elles ont aimés, des maisons où l'on est reçu par ceux qu'on y reçoit. »
— Ces trois mirlitons-là, remarqua Zizi, n'ont pas besoin de pelures d'oignon, ils pleurent tout seuls, mais quels autographes; ils valent bien l'un dans l'autre cinq francs chacun. Ah ! quel dommage 1
— Mais, messieurs, répliquait-elle, il n'y a presque plus personne. J'ai les jambes dans le ventre et l'estomac dans les talons. A qui voulez-vous que je les place, vos mirlitons ? A vos massiers ? Mais ce ne sont pas des êtres vivants, ils sont en bois sculpté. Laissez-moi m'en aller, je vous en prie.
— Pas encore, écoutez d'abord, dans ce chalumeau, le cri d'extase de Ludovic Halévy : — « Heureux mirliton, qui bientôt sera pour les mondés vendu par Sarah ! »
— Et ce soupir de bambou exhalé par .Jules Sandeau : — « Jamais un mirliton n'eut pour vous tant d'appas, donnez à la marchande et ne marchandez pas. » Vous allez désespérer ces deux académiciens 1
— Ah ! ne me faites pas pleurer, dites ?
Et elle se tamponna les yeux de son mouchoir.
— Il y en a de si amusants, suggérait l'administrateur. Tenez, celui d'Eugène Labiche : — « Ma maîtresse se nomme Constance; avec son nom, ah ! quelle dilïérence ! » Toute l'œuvre du maître est là en somme. Laisserez-vous choir encore dans l'éternel oubli ce distique définitif de Monselet qui a fait trembler d'envie Victor Hugo sursabase : — « J'aime à caresser ma maîtresse en lisant YMagasin Pilto-
t resqiie. »
I Pour le coup elle éclata de rire, — C'est trop drôle,
VOS mirlitons, on avanl, Bianca, cl passc-nioi les « roseaux pensants ».
Sarah Bernhardt a toujours élr une faiseuse de miracles, mais je ne m'explique pas encore comment, à son appel nouveau, les derniers traînards de la kermesse qui n'étaient plus que deux cents furent deux mille. Ils étaient rentrés, à sa voix, sous le joug. Les mirlitons pliilosophi(|ues furent vendus jusqu'au dernier et, remise à sa voiture par le duc comptable dans tout le protocole de l'Escurial, la fée commissaire-priseuse s'envola... en Amérique.
Huit ans après, en 1887, le lendemain de l'incendie de l'Opéra-Comique, devant les décombres fuiuauls de l'édifice, j'aperçus au Café Riche, un dessinateur allablé, qui prenait des croquis de la main gauche. Je n'avais pas revu Daniel Vierge depuis mon départ de la Vie Moderne et ma rentrée dans la mêlée littéraire. Je savais seulemeni que, frappé d'hémiplégie en pleine force, à la suite de ses veilles surchauiîées près d'un poêle d'atelier en j)erpétuelle elTervcscence, il s'était retiré à Meudon avec sa fidèle compagne et qu'il s'y exerçait à suppléer au service perdu de sa main droite paralysée. Je le reconnus à ce signe, quoiqu'il fût resté aussi glorieusement beau qu'à cette fête de Murcie.
Je pris place auprès de lui, ravi et ému de la rencontre. — Ah! cher ami !... balbuliai-je, mais i' m'indiqua que sa langue, elle aussi, était atteinte et qu'il ne pouvait rien me dire. Puis, me montrant .son carnet et les notes d'incendie qu'il y jetait de la senestre : — Patience ! souiit-il, patience ! — C'était le seul vocable qu'il pût émettie : patience ! 11 exprimait toute sou énergie. Hélas! où était la guitare?
Où était la houppelande? Où étaient les piments embrasés qu'il avalait comme dragées, et où était la Vie Moderne? — Patience ! — Pour réponse, il me griffïonna sur une feuille la silhouette de Sarah Bernhardt agitant un tambourin comme une gitana de Valence.
J'allai le visiter à Meudon. Il s'était remis à la peinture, comme à Madrid, dans l'atelier du vieux Federico de Madrazo, son maître, où, comme dans les ruines d'Aranjuez, sous la discipline de Cari liaès, le Hollandais qui lui avait « appris à voir ». Il n'avait plus rien à craindre du cheval d'Apocalypse, il lui avait payé sa dette et de la moitié de sa personne. Il lui disputait l'autre moitié. Patience!
La lutte dura quelques années pendant lesquelles l'héroïque gaucher multiplia ses travaux d'illustration, de plus en plus admirables, sans épuiser son génie. Puis le moment vint où le cheval l'emporta, et je pense que ce fut là où Velasquez et Goya l'attendaient pour le présenter à Cervantes.
— Comment, tu ne connais pas Forain ? Mais il le faut Forain pour la Vie Moderne. Forain sera domain un maître, entre Daumier, (lavarni et Traviès et leur égal. Il l'est déjà pour ta gouverne.
C'était ào Nillis qui me parlait ainsi à l'un des dîners de la Villa Saïd où il régalait ses amis de cet illustre macaroniàlanapolitainequiavaitété la dernière gloire de Rossini. — Tiens, ajouta-il, voici Degas. Demande-lui ce qu'il en pense. Forain est son élève.
El Degas fit : — Le petit Forain ? Il me lient encore par le pan de l'habit, mais il ira loin s'il le lAche.
L'une des meilleures joies de ma vie aura été d'aider, quand je l'ai pu, autant et comme il m'était possible, les artistes doués, les vrais, à sortir de l'ombre où la médiocratie triomphante les refoule. Il suffit presque toujours de leur tendre la main, sympalhiquement, dans la géhenne, ils la saisissent et ils passent. Ce n'est rien, cette main tendue, et c'est
toiil, il font le reste eux-mêmes, parce que rien ne résiste à l'expansion libre du génie. Il ne faut que le libérer. Hélas! Paris n'est pas cette Athènes antique où le rayonnement apollonien marquait les fronts d'élite de sa clarté flagrante et visible à tous. A la remontée du courant de ma vie, je marque d'un caillou d'albâtre les jours où, par un article à l'Officiel, je relevai le courage d'un Bastien-Lepage déeu du prix de Rome, — celui encore où un Auguste Rodin, inconnu et méconnu, put lire sous ma signature, au Voltaire, la « bonne aventure « d'une gloire où je n'étais pas grand sorcier, — et enfin, peut-être, les dieux aidant, la soirée historique où André Antoine mit le pied à l'étrier sur mon propre cheval de bataille. Ainsi n"ai-je pas entièrement perdu le temps que j'ai « fait » dans la critique.
Forain, dont le prénom est Louis, je crois, était assurément à une période dure de sa carrière. Il revenait de Londres où il avait « obtenu » au Graphie, un insuccès caractéristique. Les Anglais n'avaient rien compris à ce dessin abrégé, cinglant et dont le réalisme sans école est encore souligné par des détails de gestes et d'expressions impitoyables. Je ne sais pas du reste s'il les accentuait déjà de ces légendes amères qui en font claquer le coup de fouet et eu corrodent les balafres. Mais il est probable que, ignorant la langue de Swift, il s'en tenait à l'esprit de l'image, de telle sorte que, Forain à Londres c'était quelque chose comme Ovide chez les Scythes.
Un Forain n'est possible qu'à Paris, et, comme il y naît, il y respire, non ailleurs. C'est l'enfant des Halles, le titi ethnique dont Guillaume Vadé est l'instituteur, et qui n'est pas mort avec Gavroche,
(judi qu'on en dise. C'est loiil au plus si le cosniopolilisnie l'a conlinr ilans les faubourgs où bal encoi<> l'àme révolulionnaire de la vieille LuLèce, mais ù la moindre barricade il reparaît sur les boulevards, il s'y dresse, la fronde au poiny et il lapide les autorités bourgeoises, et de la i)ien"e et du sarcasme. L'auteur de Doux pays est l'enfant d(^ troupe héroïque de la bataille sociale, le pelit Parigot à la voix traînante, au verbe empenné de rire, au geste de singe, dont ni feu ni fer ne font ciller les yeux aux regards profonds et magnifiques, mais doid la bouche est mauvaise.
A l'époque dont je vous parle, en 1879, un peu avant le lancement de la Vie moderne, Forain n'avait pas encore édifié son œuvre avec tous les cailloux jetés dans les jardins des mœurs, des vices et des abus de notre société judaïsée. Seuls les artistes comme de Nittis, Degas, Desboutin et Eilouard Manet pressentaient en lui le maître sous le bohème et aux dîners macaroniques de la Villa Saïd, ses mots qu'on se répétait à travers la table faisaient trembler Edmond de Goncourt dans sa cravate blanche et fichaient le monocle à l'œil à Daudet.
— Va donc le voir, me dit Zizi. Un illustré sans caricatures est un illustré incomplet. 11 ne fiatte pas la province.
J'avoue qu'il n'était pas de mon idéal de Hatler la province. Mais comme mon administrateur me jurait ex-professo que, sans caricatures, nous n'aurions pas un café même à l'œil, et sur la foi de Nittis qui nous promettait un Daumier, un Clavarni et tout au moins un Traviès, je me décidai à la visite.
L'artiste demeurait alors rue Chaptal dans une
cilé ouvrière dont l'aspect démocratique se caractérisait encore du manque absolu de concierge. Comme elle était formée par quatre corps de bâtiments, exhaussés chacun de six ou sept étages divisés eux-mêmes en une infinité de logis incolores et monotones, je me traînais, pareille à une chenille dans une ruche, sans savoir à quel escalier m'enlreprendre. Quelques allants et venants consultés, mais vainement, j'eus recours à un moyen de commère et de comédie, et, planté au centre de la cour, je me mis à crier, entre les paumes réunies et circulairement : — Forain... ohé Forain?
Une fenêtre s'ouvrit, une tête se pencha :
— Oui est-ce ?
— Durand-Ruel, fîs-je.
M. Durand-Ruel était déjà le marchand mécénique d'à peu près tous les peintres de l'École Nouvelle, dite l'Flcole de Batignolles dont Forain relevait par ses aquarelles, et l'effet du nom fut magique. En quelques secondes je fus rejoint par un petit homme de vingt à vingt-cinq ans, d'ailleurs fort grêle, revêtu d'une blouse d'atelier, tête nue, et qui était bien celle de la fenêtre. Il me regardait, un peu perplexe et je fus frappé tout d'abord de l'incandescence diabolique de ses yeux de braise. Les yeux de Forain sont en effet les plus férocement beaux que j'aie vus de ma vie et lumineux comme des diamants noirs.
— C'est une méchante blague, votre « Durand- Ruel », grommela-t-il, une blague d'huissier. Mais je vous reconnais, je vous ai vu sur les boulevards et deNittism'a parlé de votre journal d'art. Montons.
Si Ton m'avait donné à choisir entre le logement de Forain rue Chaptal et une hutte de chiffonnier
144 SOUVENIRS n'UN ENFANT nE PARIS
cxlra-muros, j'aurais opté pour la baratjuo. Oli! (jucl galetas de misère ! Il se composait dune chambre unique, ouvrant directement sur un couloir sans air et sans jour et infecté d'une odeur pestilentielle. Dans cette chambre, devant la f(Mi»Mi-o, une [)lan(he posée sur deux traverses, formant table d'architecte, où s'éparpillaient les feuilles île papier et les carnels à croquis, autour d'une assiette ébréchée servant de palette à l'aquarcdliste. l-ln fait de chaises, pas deux, une. Et, au fond, le long de la muraille, un lit, a.ssez vaste du reste, en désordre, au pied ducjuel s'étalait soigneusement plié, un complet de soirée, fblle, gilet, pantalon et claque, l'habit de bataille parisienne. Au centre, un poêle de fonte, sur lequel une marmite chantait à petit bruit, et dont le tuyau, chargé de linges divers, se perdait dans le couloir comme une branche d'arbre calcinée.
— Je vous demande pardon, ricana l'orain en tisonnant le foyer du poêle, mais j'ai des malades. Asseyez-vous ilonc, je pense que vous savez vous asseoir 1
A ce moment, du grand lit défait, sous le moutonnement des draps, une pauvre créature se souleva et toussa pour m'indiquer sa présence. Elle était d'une pâleur de cire et sa chevelure end>roussaillée, ses lèvres gercées, ses yeux cernés par la lièvre, tout révélait en elle, avec une douleur profonde, l'abandon de la moin<lre coquetterie féminine. Je remarquai qu'elle était couchée toute habillée ; son corsage seul restait entr'ouvert, sans que je mexpliquasse ce (ju'elle y pressait sur son sein nu.
— Oui, me dit lartiste, c'est un petit chrétien de plus. On ne sait pas comment on est père. Pour ce
qu'il vient faire au monde ! Il était si bien au paradis.
Lorsque je rencontre Forain, aujourd'hui riche et illustre, et si justement, certes,je ne puis le désencadrer encore de ce taudis de la rue Chaptal oùil m'apparut pour la première fois sous l'aile noire de la misère. C'est à ce tableau que j'en réfère pour expliquer à ceux qui y perdent leur latin psychologique comment ce rude tlagellateur de la société contemporaine, devant qui rien ne trouve grâce et merci, peut être si tendre pour les petits, les faibles, les pauvres et les victimes de l'inégalité, hélas, éternelle. Cet attendrissement n'est pas, croyez-le bien, le résultat d'une philosophie méditée dont il est bien incapable, il est instinctif et vécu ; c'est un phénomène de mémoire : l'habit noir, flûte et claque, reste étalé sur le lit moutonnant où une jeune mère défend son poupon contre la mort, au coin d'un poêle qui s'éteint, dans une cité ouvrière.
— Qu'est-ce que vous voulez que je vous fasse dans votre absurde Vie Moderne ? Vous allez battre la réclame pour l'Institut ! Vous trouverez des excuses à ^^'illiam Bouguereau. Un journal d'art, à quoi ça sert-il ? Ça ne dit rien, ça n'apprend rien à personne. C'est fait pour flagorner les gloires consacrées. Vous voulez donc faire fortune? Tenez, parions qu'on vous a dit que je « tenais » la caricature !
Et comme je renâclais au pari, ne voulant pas le perdre, Forain reprit : — Vous voyez bien, on vous l'a dit, Daumier, Traviès, pourquoi pas Cham ? Eh! je ne « tiens » pas la caricature. Je suis un peintre de réalités. Je copie. Et j'en suis à l'alphabet de mon art.
146 SOUVKMUS D IN ENFANT HE PAIUS
— Forain, lui dis-jo, on en osl loiijours à l'alpha- Ik'I (le son art. Faites m'en un j)oiir la Vie Moderne.
— In quoi ?
— l'n alpliabol, ilhislré de réalités.
— Lesquelles?
— N'importe, celle de l'iiabil noir, pai' exemple, dont je vois un si beau modèle sur les pieds de votre malade.
Le fiacre qui m'avait amené me conduisit rue de (îrenelle où Georges Charpentier centralisait l'admiuislralion d'une main sûre.
— Eh bien ?
— J'ai vu Forain. Tu sais que j'ai le nez. f'est une recrue de premier ordre. Mais il ne s'agit plus de coopérer. 11 règne dans son ajoupa (jue ton chien refuserait jtour niche, l'un de ces manques de matières premières qui passe à la fois notre entendement et nos souvenirs. Si lu veux que nous l'ayons, il faut envoyer là tout de suite quelques fioles de lait concentré pour un môme que je ne veux pas te décrire. Tu en reprendras le prix pour moitié sur le million que nous devons partager au règlement des comptes.
— Bien, fil Zi/i.
Et Forain fit l'alphabet de l'habit noir.
Mes relations d'amitié avec Antoine VoUon datent d'une ^^oupe à l'oignon. C'était déjà et depuis longtemps un maître célèbre de son art. Il avait plusieurs de ses toiles au Musée du Luxembourg et aucune collection d'amateur ne pouvait passer pour complète s'il y manquait une >< nature-morte » de ce Chardin moderne.
L'homme en Vollon était à la fois très fin, très timide et très brusque. Il ne tenait en ce monde qu'à son indépendance, mais il y tenait comme à sa peau même et sans la moindre concession aux usages, convenances, que dis-je, à ses propres intérêts. Il n'allait que là où il lui plaisait d'aller, à son heure selon son gré, la plupart du temps à l'improviste. Je ne crois pas qu'il ait jamais répondu à une lettre, et je suis sûr qu'il ne s'est oncques rendu à un rendezvous. Il avait plusieurs ateliers où il apparaissait inopinément et qu'il délaissait de même, sans raison
148 SOUVKMRS n IN KNFANT I)i; PAU1>
connue on drvinabU*. car ses amis ne cliercliaienl point à en forcer l'accès et les marchands avaient renoncé à en tirer la sonnette sourde. Aucun homme ne se sera mieux soustrait à l'emprise des contingences, nul ne fut plus libre de sa vie, plus maîlie de ses heures, plus heureux.
11 était venu me voir à la Vie Moderne, de luimême, en passant, sans présentation, par curiosité simple d'artiste, et m'avait apporté un dessin à reproduire, — une vue panoi'amiquc de la Seine pendant une débâcle — qui était admirable. Antoine Vollon ne se consolait pas de l'iniquité systématique par où on le spécialisait dans la nature-morte. Pour un vrai peintre, ayant loeil et la main, comme on l'était autrefois et comme il faudrait qu'on le fût encore, il n'y a pas de genres en peinture, et celui qui fait bien une cloyère de poissons, un panier de roses ou une corbeille de fruits, est apte à réussir une étude de nu, un portrait ou un paysage. Tel était son avis qui d'ailleurs est le bon. Je me rappelais avoir vu, au musée des copies organisé par Jules Simon, une reproduction de « la Ronde de Nuit » plusrembrandtcsque (pie l'original même, si l'on peut <lire, dont lauteur était précisément Antoine N'ollon, le maître des cuirasses et des casques. Je connaissais encore, sous sa signature, des paysages d'une lumière digne du Lorrain, et rien ne m'avait fait oublier cette jiêcheuse du l'ullel, de grandeur naturelle (pii, jjour l'éclat vivant de sa carnation laissait loin (justave Courbet et atteignait à Hubens.
— Alors elle vous plaît, sourit-il, cette débâcle de la Seine? — El sans .dtendie ma réponse: — Je lai prise sur la berge, au milieu des débardeurs, à
six heures du matin, et dessinée avec un morceau de charbon. Ça ne vous arrive pas, hein, dans votre partie, d'être sur pied à six heures du matin ?
— 3Ioins souvent que de nous couchera la même heure. Mais j'ai vu lever l'aurore. Emile de Girardin à dit que Paris est aux matineux. Je peux l'être tout comme un autre.
— Vrai? si je sonnais un jour à votre porte à six heures du matin, je vous trouverais debout et habillé?
— J'aurais même déjà fumé deux pipes.
— Nous verrons ça. Mais point de date, je veux vous surprendre.
Dès le lendemain, comme je m'y attendais, du reste, Vollon carillonnait à mon pavillon. Il était six heures et un quart. Il m'avait laissé le quart d'heure de grâce. Je l'espérais en tenue de ville. — Sacrebleu, fit-il, c'est pourtant vrai ! — Et je lus dans ses yeux que j'avais fait la conquête de ce travailleur.
— Ce n'est pas tout, repris-je, avez-vous déjeuné ? Xon? Venez.
Et l'ayant introduit dans la salle à manger, je découvris devant lui une soupière d'où se dégagea l'arôme et les benjoins d'une oignonnée « pour artistes ». — Elle mijote depuis trente minutes sur un feu doux, et voici, à côté d'elle, comme un chevalier auprès de sa dame, le flacon de bourgogne blanc auquel elle donne droit et d'office sur terre française.
Le peintre était tombé par le poète. Vollon en conçut pour moi, comme dit Alceste, une estime incroyable, dont il prodigua les marques à mon journal. Cette soupe à l'oignon, présentée, au chant du coq, à l'heui'e des maçons, valut. à la Vie Moderne
lôO SOUVEN'IUS I) UN KNKANT DK l'AHIS
nombre de pièces coopératives rehaussées d'aquarelle où s'exaltail la paniconographie de l'excellent Charles (lillof, Cîuzman de son art.
Antoine Vollon,(|ui était Lyonnais, conservait dans la mêlée parisienne, la malice ethnique des canuts, gens à qui l'on n'en donne guère i\ accroire, et qu'on ne prend pas sans vert. L'oignonnée avalée el le bourgogne sablé, il me regarda en dessous, <rnn ;iii' rusé, et fil :
— Oui, mais i'i présent, parbleu, vous allez vous recoucher?
— Où allons-nous? dis-je simplement en coitlanl le chapeau et m'armant de la canne, je vous suis aux enfers.
— Eh ! bien, c'est ça, vous me verrez peindre. Vous savez que je ne m'y prends pas comme tout le monde.
Nous sortîmes des forlifs et nous nous engageâmes dans le vieux Neuilly (pii n'élait pas encore le parc anglais, semé et bordé de villas de tous les .styles, qu'on voit aujourd'hui à travers les grilles d'or, avec leurs pelouses uniformément tondues, leurs vasques, bêles comme des lieux communs, leurs terrasses en béton-pierre et l'endimauchemenl de leur \\\\r boursicolier. L'ancien Neuilly. le Neuilly suburbain, aggloméré autour de la vieille roule, restait encore indfMiin<Mle Ihaussmannisation qui commençait à « Hois-de-Boulogniser » les environs de Paris. Il était plein de coins pittoresques, de motifs « amusants », disait N'ollon, qui paraissait les connaître, comme un Indien de Fenimore les sentes de la forêt vierge.
Il me faisait enfiler des venelles invraisemblables
OÙ neigeait la manne des acacias en fleurs, barrées de lilas sauvages, et mamelonnées de murs à demiécroulés que reprenaient victorieusement les pariétaires cristallisées par la rosée. Nous longions des tonnelles de treillages brodées d'ombellifères, d'antiques masures contemporaines au moins des Ordonnances, des poulaillers cocoriquants, des fumiers d'ocreet de bitume, des hangars aux carrioles dressées, des pavillons de garde désafïectés, des bâtis indécis, des cours d'auberges à rouliers, des bouchons aux enseignes facétieuses, des « renommées de lapin sauté » où, pareilles à des grenadiers abattus par la bombe meurtrière, les quilles gisaient près de la boule, éventées par l'escarpolette. Au tournant, nous débouchions sur le mirage éblouissant de cent, deux cents miroirs d'Archimède qui étaient les châssis de verre des maraîchers pépiniéristes, flamboyant au lever du soleil. Et là dedans l'air léger du malin, aérant les tons et les formes, sous un ciel gris perle qu'ouataient de petites nuées rosâtres frangées d'azur, gaies comme une sortie d'école de filles.
— Eh bien, me disait mon guide, en veux-lu-envoilà des Daubigny, des Corot, des Diaz, des Rousseau et des Charles Jacques,
— Et des Antoine Vollon, fis-je, car selon votre promesse, j'ai hâte de vous voir peindre.
— Oh 1 moi, c'est bien simple. Je ne choisis pas, je m'assieds n'importe où. Tout est beau dans la nature, tout y fait paysage, même sous la pluie et dans le brouillard. Vous allez voir. Tenez, cette ruelle qui descend à la Seine, elle es! superbe dans sa lumière. Une, deux, trois, à l'abordage.
Il vida cinq ou six tubes, pas plus, sur sa palette,
152 SOlVLMIiS n IN KMAN'T DK l'AHIS
et en quelques coups de hiosse il ('iMblil l'assiette du motif, à droite cl à gauche, avec une sûreté de dessin prodigieuse. Puis, du manche de la brosse, il délimita les contours de la pAle môme, el il les fondit en valeur avec l'ongle de l'index, comme au polissoir. (^ela fait, il pétrit du couteau à palette un bloc de matière colorée qu'il dosa en véritable alchimiste, il l'étala sur le haut et dans le travers de la toile, jeta le couteau et. du gras du pouce, il modela le ciel argenté, avec ses petites nuées dansantes, comme on caresse une soie ou des cheveux l)lon<ls d'enfant, puis il y mit toute la main en riant dr mon efTarement. On n'oblienl de bon ciels que comme ça, croye/.-moi, affirmait-il. Je l'ai appris de Ruysdaël, en Hollande. Mais le maître des murs ensoleillés, ce n'est pas Decamps, c'est Van dcr Meer. Je ne sais pas comment il eut rendu celui de cette vieille baraque lépreuse et cabossée que vous avez là, sous les yeux, mais il y a manière.
El ramassant un phMras sous ses pieds, il l'enduisit d'un mélange d'ocre et de blanc bleuté et se mil à crépir, c'est le mot, la baraque à la façon des ornemanistes.
— Et, à présent, allons déjeuner, s'écria-t-il en repliant bagage : — Pas une tache, vous voyez ! Mes élèves s'en fourrent eux, jusque dans la barbe. Ne fait pas du Vollon qui veut 1
Un franc rire à la fois narquois et bon enfant égayait ses yeux et ses lèvres. Il dressa les mains audessus de la télé, comme un [ireslidigitaleur après son tour d'escamotage, les essuya à une toulfe <rherbe, les savonna dune molle de Icrrc broyée, et il m'emmena au Imnl de la ri vicie. Je lui avai- <il1crl
roignonnée, il me devait la goujonnée. C'élail son tour et sa tournée, sans parler d'un petit vin gris de Lorraine dont je lui dirais des nouvelles. Le cabaret était à cent pas de là, sous le pont, un rendezvous de pêcheurs à la ligne, « amusant » comme un Jan Steen, avec une belle fille haute en verbe comme en couleurs, qui ressemblait au Frans Hais de la galerie Lacaze, au Louvre.
Ce fut au cours de ce déjeuner de paysagiste où de bonnes histoires d'atelier alternaient avec des aperçus d'esthétique la plus hautaine, que le grand peintre me sollicita d'un service si singulier en sa modestie que je le mets encore, en y pensant, au compte du vin gris de Lorraine.
Antoine Vollon hantait beaucoup chez Alexandre Dumas, pour qui il professait une admiration d'ailleurs réciproquement rendue. C'était l'auteur de la Dame aux Camélias qui lui avait acheté ce fameux « Casque d'Henri II » qui est le parangon de la facture en nature morte. Il lui gagnait aussi, au jeu de billard, des esquisses proposées pour enjeu par l'artiste lui-même. Or, à la table de l'académicien, ^'ollon se trouvait souvent gêné et mal à l'aise au milieu des savants, des lettrés et souvent des membres de l'Institut, dont son hôte était l'amphitryon. — Je ne sais que leur dire et surtout que leur répondre, me confiait-il. Je n'ai point reçu d'instruction, à Lyon, et je n'ai point le temps de boucher le grand trou de ma tête. Obligez-moi de me choisir les douze livres qu'il faut avoir lus, les fondamentaux seulement, pour ne pas avoir l'air d'un âne en société et ne pas fairehonleà M. Alexandre Dumas. J'ai recours à votre amitié.
154 SOUVENIRS n UN KM'ANT DE PAIUS
— Mon cher maître, lui dis-je, il n'y a pas dabord douze livres fondamentaux dans les lillératures humaines, il y en a douze cent mille ou pas un, et un centenaire ne vit que Irenle-six mille cinq cents jours. Ensuite vous èles trop modeste. Quand vous dînerez chez Dumas, avec des princes de la science et des lettres, vous n'ayez qu'à leur parler peinture, ils vous laisseront tous le ci-achoir et pour cause.
Le 10 juillet 1879 de l'ère chrétienne et du calendrier grégorien, l'administrateur de l'inoubliable journal illustré La Vie Moderne entra, sans frapper, dans le cabinet du directeur de l'organe, follement occupé à dépouiller sa correspondance, et s'étant assis sur la banquette d'où, parla baie romane, l'oeil plongeait sur le boulevard torrentueux, d'une voix sifflante, il zézaya :
— Zut.
— J'y pensais, fit le directeur-gérant.
La période d'essai coopératif, fixée au laps de trois mois, finissait en efl'et au moment même où le son fatidique tombait de ses lèvres dans l'éternité. — Ils ne veulent plus coopérer, développa Georges, du moins à l'œil. — Commerçants ! vomis-je. — Ingrats, fut sa juste réponse. Et après m'avoir cruellement accusé de n'avoir qu'une idée imprécise de ce qu'on entend par le mot de : libre échange, il me
i;>(; souvENins d un enfant de i'akis
tinta le ^las à doux cloches — ou : de tordre le col au périodique, ou : de chercher des actionnaires, el surtout d'en trouver. — Sonl-ils aussi rares (jue les usuriers? deniandai-je. — Plus, dit l'expert au pourchas des Gobseck. Du resle, reprit-il, en nielt raisin, loi, de l'ar^-ent, si tu en avais, dans Id Vie Moderne ?
J'y avais rais mieux que de l'argent, et je le fis observer, non sans une pointe d'émotion, à mon vieil ami que la fréquentation des Naturalistes commençait à rendre pratique.
Il est probable désormais que je m'en irai de ce monde sans en avoir compris le mécanisme et je m'y résigne. Mais de la transformation du Zizi de la bohème ternoise en l'éditeur homme d'atlaires qui en était venu à railler mon impécuniosité, l'avatar me futassez amer. Si j'avais été sage, j'aurais écouté dès ce moment la première cloche du glas, et, lâchant la fortune, je serais retourné au Pinde dénudé des neuf bonnes pics ou piérides, mes chères maîtresses d'école. Allons, soupirai-je, à la chasse aux actionnaires 1
.le n'en avais jamais vu, et pour cause; je n'imaginais même pas de quel l>ois, corne ou métal, ils étaient faits, s'ils avaient le million ostensible el visible el comment on pou\ ait distinguer sur le trottoir l'homme qui « actionne » de celui qui « n'actionne » pas. — Mon cher ami, m'avait dit Théodore de Banville, il y a un signe auquel vous ne pouvez pas vous tromper une minute: 1 actionnaire a toujours le nez grand et recourbé. Dès que vous en verrez un, bondissez sur lui comme un tigre et dévorez-le. Il n'y a pas d'autre manière. — Et le poète
avait ajouté au signalement un renseignement plus sûr encore. — Ils demeurent tous rue Louis-le-Grand, probablement en souvenir du Roy Soleil.
Ce qui avait convaincu Banville que tous les actionnaires demeuraient rue Louis-le-Grand comme sur les rives du fleuve Pactole, c'était que son ami Victor Borie, y menait une banque « sans lâcher la lyre ». Victor Borie, homme prodigieux et doux, en qui Orphée s'unissait à Barème », fut donc l'objet de ma première démarche. Or, il n'avait le nez ni grand ni recourbé, au contraire, et dès les premiers mots il s'inscrivit pour dix actions de cinq cents francs à la Société anonyme de la Vie Moderne. Je revins brandissant cette souscription comme un conscrit agite au vent le bon numéro qui le libère.
— Tu vois, dis-je à Georges, je draine l'or.
Je ne puis dire, ne l'ayant jamais vu, si le nez de Raphaël Bischoffsheim répondait à la description signalétique de Théodore de Banville, puisque son adhésion me parvint par la poste, mais je jure que celui d'Adolphe Gaïfle était le plus droit et le plus japhétique du monde au milieu du visage bénévole de mon troisième actionnaire.
Exalté par de tels résultats, où se manifestait au moins la sympathie de francs parisiens de Paris que les choses du boulevard amusent, l'ambition me prit de décrocher les grosses timbales sonores. — Si je me jetais en pleine finance, proposai-je à l'administrateur. — Jettes-y-toi, approuva-t-il. La Vie Moderne n'a pas de bulletin de Bourse. C'était sa force, c'est sa faiblesse.
— Nous pactisons alors avec l'iniquité?
— Tu en as de bonnes 1 Avec le diable s'il le faut!...
158 SOUVENIRS I) L'N KNFANT DK l'AIUS
La double rédaction olle-mt'Mne se lasse de coopérer pro deo. Los meilleures blagues sonlles plus brèves, l'iiiissons-cu. ou je le phupie cl me retire.
Le maître du marclic des valeurs était alors AL do Soubeyran. Nous avions ceci de commun que nous n'avions jamais été présentes l'un .'i l'autre et ne devions jamais l'être. Nos négoces élaieiil antipodiques. Son génie formait au mien une opposition si violente que l'un des deux semblait être superfétatoire sur la terre, mais lequel ? flar tout est là. Je ne doutais pas que je ne lui fusse aussi étranger, moi, mon journal et mes idées, qu'il no m'était lui-même impi'nétrable, arcanien et logarithmique. Là où je pensais en « verbe », il pensait on « chillVe ». C'était l'un de ces êtres qui soulèvent du biceps, en Bourse, cent mille sacs de blé, sans blé et sans sacs, jonglent avec leurs ombres invisibles et gagnent à ce jeu, à moins qu'ils ne le j)erdcnt, ce qui revient au même, leur million par jour en monnaie de singe. Ce après quoi ils recommencent, comme le nommé Sisyphe de désespérante mémoire.
Où diable m'étais-je ingéré d'aller offrir notre bulletin financier à un homme (|ui n'était lui-mc'^mo qu'un bulletin en frac et une cote incarnée? On a de ces abeirations dans l'idéalisme. Mais Adolphe Racot m'en avait conté une de ce prodigieux agioteur qui, je ne sais pounjuoi, mo hantait, et (pie voici :
— Vous n'imaginez pas, me disait Racot, combien ces gens de Bouiso peuvent être et sont « gosses ». Après avoir bousculé le marché européen et mis des gouvernements en péril de banqueroute ou de guerre, ils feraient des parties de volant ou de grAce» sur une pelouse en bras de chemise. J'avais publié dans
un journal populaire un roman d'aventures policières, que j'écrivais au jour le jour, sans plan déterminé, et ne sachant pas la veille ce qui s'y passerait le lendemain. Ça commençait par l'histoire abracadabrante d'une comtesse surprise en flagrant délit que son mari enfermait dans une armoire de fer, et cela s'étendait, de digression en digression, sur quatrevingts feuilletons aussi bètes d'ailleurs que le genre le comporte. Le succès avait été immense. J'espère que vous m'estimez assez pour croire que je n'avais olTert cette élucubration à aucun éditeur. J'étais trop heureux de la laisser tomber aux oubliettes littéraires.
« Dix ans plus tard, le directeur du Figaro, dont j'étais devenu collaborateur, me manda à son cabinet. — Voici, me dit-il : M. de Soubeyran veut être députi*. 11 se présente dans les Hautes-Alpes. Voulezvous aller soutenir sa candidature ? Vous serez chargé de la presse du département et en général de toutes les choses de la propagande. L'afTaire est bonne. — J'étais père de famille et je n'avais pas le droit d'hésiter. Je partis donc pour les Hautes-Alpes, où mon candidat m'avait d'ailleurs précédé, et je le rejoignis à Gap, en pleins comices.
u II ignorait quel journaliste Magnard lui avait envoyé, il le prenait de sa main, sans plus et confiant dans le choix de l'habile directeur. Je lui avais immédiatement fait passer ma carte pour lui annoncer ma présence. Il était entouré d'électeurs au milieu desquels il évoluait comme en une assemblée d'actionnaires, et comparable à Daniel dans la fosse aux lions. Il lut mon nom sur la carte et son regard s'arrêta sur moi avec une fixité pénétrante. — Ah 1 c'est
IfiO SOUVENIRS n UN ENFANT OE PAHIS
VOUS, me ciia-t-il «lo loin, allendez-moi, jo suis à vous dans un instant. — Fit, coupant court, en effet, à la conférence électorale, il nie prit par le bras et m'entraîna dans la rue.
— Alors, alors, alors, c'est vous«qui êtes Adolphe Racot ? Il y a dix ans que je désire vous connaître. — Comment, dix ans ? Pourquoi ? Comment ? Qu'y a-t-il donc, Monsieur le baion ?
« Il se pencha à mon oreille et fit : — Et la comtesse ?
— " Quelle comtesse ?
— '( Mais la comtesse dans l'armoire de fer 'Vous l'y avez oubliée, la malheureuse ! Est-ce qu'elle y est encore ? Elle doit y mourir de faim. »
u Et c'était vrai, terminait l'acot, j'avais laissé, sans songer à elle, la comtesse de mon roman enfermée dans ce placard sinistre. Il ne pensait qu'à ra, depuis dix ans, l'homme de finances formidable. Et ils sont tous ainsi à la Corbeille ! Des gosses, vous dis-je. »
Or donc, cette puérilité des gens d'argent attestée par le récit de mon spirituel confrère m'avait disposé à risquer visite à ce baron à l'Ame de concierge. Quand on souffre pendant dix ans, malgré krachs et cataclysmes, d'une comtesse enclose dans une armoire de fer on ne peut pas être insensible au sort, presque analogue, d'un journal dont la Société, hier encore lumineusement coopérative, est menacée d'anonymat.
.l'ai totalement oublié le nom de l'établissement de crédit auq\iel présidait M. de Soubeyran, et ce qu'il y a de pire c'est que, si vous me le jetiez encore en ce moment dans l'oreille gauche, il me sortirait
immédiatement par l'oreille droite, au vent de ma pauvre cervelle. Tout ce que je sais, c'est que cet établissement s'ouvrait place Ventadour, dans le Théâtre des Italiens désafTecté et non pas rue Louisle-Grand, comme l'assurait le poète de la Pauvreté de Rothschild, ode célèbre.
— Monsieur, me dit l'huissier à chaîne de l'administration, si vous n'avez pas audience, M. le baron ne vous recevra pas. Il est, d'ailleurs, encore plus occupé que de coutume, à cause de l'émission nouvelle. Monsieur n'ignore pas que nous lançons une nouvelle émission?
— Mais je ne viens que pour ça. Transmettez -lui ma carte et dites-lui tout simplement que je lui apporte des nouvelles de la comtesse. Il comprendra.
— Ah ! fit-il, incertain, mais clignant de l'oeil. Au bout de deux minutes, il reparut.
— M. le baron va venir, mais il me prie de vous dire qu'il ne peut vous consacrer qu'un instant entre deux portes. Vous voudrez bien l'en excuser.
Et, au même moment, sous une tenture qu'il soulevait comme au théâtre, mon vieil ami Camille Saint-Saëns parut, obombré de perplexité.
— Quelle comtesse, monsieur? Parlez vite. Puisqu'il me donnait du : monsieur, évidemment,
ce n'était pas Saint-Saëns, mais quelle ressemblance! Et le nez y était, grand et busqué, le nez type de l'actionnaire. Il me rendit l'assurance. — C'est bien au député des Basses-Alpes que j'ai l'honneur? — Oui, mais dépêchez-vous. Je suis en Conseil. — J'adopterai donc le langage des affaires, et même des ordres de bourse.
Et j'y allai du glouglou suivant :
— Vie Moderne, boulevard dos Italiens, 7, société anonyme; capital, cinq cent mille. Bulletin financier à prendre... ou à laisser... Alîaire d'or. Directeur, moi. Pas de comtesse. Comtesse, blague pour violer huissier aux beaux mollets. \'oilà.
M. de Soubeyran releva la tète, qu'il avait tenue baissée en mécoulanl; il riait, et d'un rire d'enfant. Adolphe Jlacot les avait bien jugés.
— C'est très drôle, mais je n'ai pas le temps. .Je connais la \ie Moderne. J'y suis entré. J'ai vu votre exposition d'Edouard .Manel. Je n'aime pas beaucoup ça. Mais n'importe, venez me voir. Abienlôt,jc vous quitte. Ils gueulent là-dedans, les entendez-vous? Bien à faire pour le bulletin financier, mais si vous avez besoin, pour vous, personnellement, de deux cent cinquante louis... c'est le moment...
— Merci, saluai-je, j'allais vous les olîrir. l-]t je revins, béjaune.
Ce qu'elle en étalait celte rue Louis-le-Grand, à tiroite, à gauche, à tous les étages et d'un boul à l'autre, des Banques de Crédit, au capital de dix, cinquante et cent millions, c'était écrasant — et dérisoire. Je m'y faisais l'elTet d'un Cringoire, rue aux Oies, au milieu des rôtisseries odorantes et ne sachant pas plus que lui où ni comment décrocher ma poularde. Et de fait, pourquoi diable mon administrateur m"employail-il à celte recherche des bailleurs de fonds pour laquelle il semblait tout indi<iué par sa fonction même et qui lui seyait en outre comm<î de cire? Mon four auprès de M. de Soubeyran ne pouvait laisser aucun doute sur mon inaptitude poussée jusqu'à l'ineptie, au maniement des hommes d'affaires. Mais Georges Charpentier, en devenant
un grand éditeur de la Ville Lumière, avait passé « grosse légume » du pot-au-feu de la bourgeoisie française; il ne pouvait plus, sans compromettre son crédit héréditaire, représenté par une signature fameuse, laisser supposer que le faix d'un journal fût Irop lourd sur ses épaules et qu'il le laissât tomber faute d'argent. Donc à moi de sauver la mise. C'était pourquoi j'errais dans la rue aux actionnaires.
Ce n'est pas trop de dire que j'y errais à la façon des « chauds d'habits » et des « tonneaux à vendre », l'œil aux fenêtres, dans le désarroi assez poignant de mes mœurs indépendantes d'artiste et de ma philosophie ploutophobe. .J'en étais venu à me demander s'il était plus « malin » de m'adresser à celles-ci, de banques, qui arborent aux balcons les cent millions hyperboliques de capital, qu'à celles-là qui n'en étalent que la modeste dizaine et qui, étant pauvres, doivent être forcément honnêtes. — Qu'eût fait Balzac ? me disais-je, et j'y rêvais devant les portes. C'est ainsi que je m'arrêtai à l'huis de l'Union générale, alors dans toute la frénésie de sa gloire antisémite, et qu'attelaient à doubles rênes MM. Feder et Bontoux, de cataclysmique mémoire.
Il m'en était arrivé la veille, une vraiment bonne et dont je jubilais encore. Sur une indication de Sarah Bernhardt, toujours fidèle à sa chère Vie Moderne, ']' avais, demandé une entrevue à un jeune spéculateur fort en vue à l'époque et ami des arts, M. Aimé Pellorce. Le jour de l'audience, j'avais rencontré rue Cambon, où habitait le financier, cet extraordinaire Bachaumont dont je vous ai tracé la silhouette boulevardière, et à qui j'avais confié l'embarras où me plongeaient toujours ces visites de
164 SOUVENIR^î D UN KM .\NT DE PARIS
quémandage auxquelles j'étais aussi peu propre que dextre.
— Quémandage, s'était écrié le rêveur éveillé, éles-vous fou ? Ils ne sont créés et mis au monde que pour subventionner les œuvres des gens d'esprit tels que vous, et ils le savent mieux que personne, soyez-en sur. Mais comment leur parlez-vous? Parions que vous les sollicitez? Ah ! malheureux ! Les actionnaires, ça se mène à coups do cravache, comme un Parlement sous Louis XIV. Allons, oust, ce petit million, et plus vite que ça !... Et ils le casquent.
— Vous croyez qu'ils le casquent ?
— Comment, si je le crois? Où allez-vous en ce moment?
— Là, en face, chez l'un d'eux, M. Aimé Pellorce.
— Le petit Pellorce? Avec lui, vous en avez pour cinq minutes. Je vous attends ici, sur le trottoir. C'est le temps d'une cigarette. Mais pas de l)lague, hein ! poète, le verbe haut et le chapeau sur la tête.
— Si vous montiez avec moi, cher ami, suggérai-je. J'aimerais mieux ça, vous parleriez à ma place, et comme il faut parlera ces vils actionnaires.
— Montons. Vous allez voir.
Une bonne nous fit entrer dans un salon d'attente que je peimh'ais encore si l'on pouvait peindre l'intérieur d'une boîte vide, rectangulaire, tendue de papier marron, sans le moindre cadre, glace ou tableau, sur les quatre ais, et ne prenant jour que de celui de l'antichambre. Pour tout ameublement, une banquette de justice de paix, et, sur la cheminée, d'ailleurs close par un paiavenl, un objet sans nom, sans forme, arbitrairement décoratif, en fonte vertbionzée, qui ne pouvait figurer une pendule que
pour un ferblantier cafre ou hottentot. Toutes les forces du style pipelet s'étaient condensées pour ajouter à l'atlVeuseté du socle l'épouvante d'un Hercule enfant, allégorisé par un M. Thiers sans lunettes, qui, d'un petit poing colossal, étranglait un serpent acaude, aux replis perdus dans la fonte, où se dessinait le chef austère de M. Guizot tirant la langue. L'inspiration du Saint-Michel de Raphaël était flagrante et navrante. On y sentait palpiter la foi politique de l'ouvrier d'art, l'exaltation du goût Ludovico-philippiste, le génie de la garde citoyenne, l'âme civique et prolétaire, que sais-je, l'atelier national de Louis Blanc.
Et elle marchait, cette pendule.
Elle m'avait désarmé de toute espérance. Ah ! cet Aimé Pellorce, comment Sarah Bernhardt me l'avaitelle préconisé comme ami des arts ? Lorsqu'on exhibe chez soi de pareils monuments de l'industrie métallurgique, on ne souscrit pas à une Vie Moderne, cela va de toute évidence.
Bachaumont, qui, malgré sa folie de mégalomane, était très intelligent, la regardait marcher avec une telle stupeur que son nez en traînait par terre.
— Allons-nous en, lui dis-je, c'est le plus sage.
— Au contraire, fit-il, nous le tenons. Je ne le lâcherais pas pour vingt mille livres sterling.
Et d'un moulinet de sa canne, il paraphrasa sa déclaration par un coup sur l'Hercule enfant sans lunettes. La pendule continua à marcher, que dis-je, elle tinta la demie d'un faible son aigrelet qui évoquait sataniquement l'organe même de l'icône.
Comme la bonne ne reparaissait pas, mon dompteur d'actionnaires me proposa de tuer le temps
lf>6 SOUVENIRS h UN KNI ANT nv. l'AUlS
« sur le cadran mt'ino ». soil j»ai' un jeu (jui consistait à rejoindre sur nos montres llicure de Louis- Pliilippe, roi des poires. — .l'avance de deux minutes sur Tliiers, m'expliqua-l-il ; ot vous? — Moi je retarde de trois sur Guizol. — La pendules marche? — Elle marche vers six heures, à pas d'aiguilles. — Secouons-la d'abord. — De droite à gauche ou de gauche à droite? — I)ans les deux sens. A présent, l'œil à nos toquantes. Le premier arrivé olfre l'apéritif. — Tope. — Nous gagnâmes à ce sport d'horlogerie un certain lai)S sur ce que, — depuis le ThéAtie libre — on appelle le <( poirotage », et ce fut le serpent fpii écopa des deux absinthes suisses. — Allons les savourer, m'écriai-je, l'arlionnaire est rébarbalir, visiblemenl. — Je le prends pour trente mille livres, et la pendule avec, sonna Bachaumont qui la mit sous son bras, comme il le disait. Et la bonne parut.
— Oh ! la pendule, fui son cri. la j)en(hd(; de feu le mari de madame !
— Vous le voyez, elle marche, sourit mon compagnon, nous la remontions poui- nous distraire. Et M. Pellorce?
— M. Pellorce?... C'est au-dessous. Ici, c'est la comtesse, veuve du gc'uéral de... \'ous ne vous êtes trompés que d'un étage.
Je n'ai jamais révélé à notre aimable actionnaire, car il le devint en effet, cette expédition chez sa vénérable voisine, ni comment nous accommodûmes, plus vénérable encore, la pièce d'art qui pour elle sans doute élait aussi précieuse que les chefsd'œuvre de Lepaule et de Bréguet. Elle fut la note drôle de ma chasse aux actionnaires, et je n'ai-
lais pas en trouver le pendant à l'Union générale.
Parmi les cinq ou six collèges sur les bancs desquels mon enfance usa ses culottes jusqu'au jour où l'on me mil enfin aux bras de VAlma Parens, sous la barbe fleurie de Charlemagne, la jésuitière de Poitiers dédiée à l'invocation de Saint Joseph, est l'école qui m'a laissé le plus noir souvenir. Aujourd'hui encore je ne pense pas sans un frisson à l'année que je passai dans ce sinistre bagne d'enfants, en 1861, à quinze ans. Peut-être me déciderai-je un jour à remonter le cours de ma vie jusqu'à ce temps de douleur où je n'en redois rien aux Charles Dickens et aux Jules Vallès pour le martyre d'une âme tendre de gosse. J'ai payé ma dette de tristesse humaine au commencement de ma destinée et si le docteur Azaïs dit vrai, j'ai un peu droit pour la fin au rire philosophique, par compensation. Mais lais- Ions.
Le collège Saint-Joseph, à Poitiers, tenu par les Révérends Pères, se distinguait en ceci de leurs autres pépinières que les élèves dont il se composait, étaient triés sur le volet de la pure noblesse française. Il fallait, à défaut des vingt quartiers, devenus rares, attester d'un « quinquisme » fervent pour y être toléré par les camarades, participer à leurs jeux et même éviter les torgnoles. Or, non seulement je n'avais blason ni particule, mais j'ignorais absolument l'existence de cet Henri V dont la royauté in partibus troublait à la fois mes notions d'Histoire moderne et ma chronologie. Dès le premier jour, j'avais été sommé de manifester ma foi royaliste, et mis au pied du mur à cet effet sans métaphore, par un groupe de dix ou douze petits Croisés
16S SOUVENIRS D UN KNFANT DE PAHIS
commandés par un (iodcfroy de Bouillon à poils roux qui paraissait vouloir me traiter en sarrazin. Il s'en était suivi un tournoi oîi j'avais succombé sous le nombre el(jui renouvelé de dimanche endimanché, après la messe, dura toute l'année scolairededixmois. — Crie : \'ive Henri \, me disaient-ils, etje ne criais pas : Vive Henri V. Aux conditions chevaleresques qu'on me posait, je n'aurais pas même crié : Vive Robespierre. Les vacances venues, j'avais été reconduit à Paris, dans ma famille, invaincu comme le Cid, mais brisé d'âme et de corps, et lamentable.
Trente ans après, selon la formule titulaire des romans d'aventures du père Dumas, je me présentais aux bureaux de l'Union g-énérale, banque catholique, et j'y demandais à parler soit à Feder, soit à Bontoux, soit à Bonloux, soit à Feder, car il ne m'importait guère que Feder fût devant et Bonloux fût derrière et il ne s'agissait que d'en tomber un de quelques actions pour la ]7e Moderne. A leur défaut, je fus reçu par un secrétaire qui vint à moi, ma carie à la main, et, dun verbe brus(jue, s'encpiit de l'objet de ma visite. Un peu surpris des manières plutôt démocratiques de ce gentilhomme d'anlichambre <|ui ne m'invitait même pas à m'asseoir dans son bureau, je ne lui en exposai pas moins ma requête. Il me regardait, le lorgnon haut, sans répondre. — Eh bien ! monsieur, fis-je?...
— Oui, dit-il, en reculant de deux pas, mais crie : Vive Henri V !
C'était mon Godefroy de Bouillon. Trente ans après ! .le lui jetai la porte au nez et j'allai déclarer à mon administrateur ma résoliilion de borner là mes démarches.
Je ne voulais pas en être, de ladite visite. J'en avais assez, et « jusque là » de cette déambulation de capucin déchaux, le bissac au poing, à travers les ghettos, ou plutôt les ghetti, des argentiers mécéniques. Si la Vie moderne doit sombrer, qu'elle sombre, disais-jeà Georges, mais je ne suis pas de force à la vider à moi tout seul de Teau qui l'envahit par les soutes. Pompe toi-même et à ton tour.
Ce que je ne lui disais pas, c'est que le principal obstacle à la réussite de mes quêtes, c'était sa propre présence au gouvernail. — Vous avez pour administrateur un des plus riches éditeurs de la place, qui tire à cent mille à tout coup dans le rond du Naturalisme. Vous n'avez donc pas besoin de nous. — Telle était la défaite à peu près uniforme par laquelle ils se soustrayiaent à mon emprise. Et je n'avais rien à répondre. Paris est ainsi. Mon essai de coopération communiste appliquée à la production
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inlellecliiolle l'avait amusé, mais du moment (juo ra tournait à la soi-iété anonyme, ce n'était |ilus pour lui qu'une alTaire banale et courante, et il avait d'autres chiens à l'oiietler (ju'un journal illustré avec ou sans bulletin financier.
Mais mon vieux camarade des années d'apprentissage avait son idée de derrière la tête, et pour que celte idée se réalisât, il fallait que le journal durAt, car c'était sur lui qu'elle reposait. Il ne me lavait jamais révélée et quand je la connus, sans l'avoir devinée, elle me précipita, entre le fou rire cl les larmes, dans l'abîme de l'ébahissement. Zizi voulait être... édile!
A la véiité, elle n'était pas et ne pouvait être de lui. celle idée occipitale, et il y avait deux oreillers sur le traversin conjui^Ml où elle lui était tombée en cervelle au l>oul dun lil d'araignée plafonnante, Ouanl à vous expliciuer comment un périodique dail pouvait être un levier politique el lancer son homme sur le rond de cuir municipal, j'en quitte le problème aux malins qui com[>rennent le jeu de l'Urne abrncadaltrante.
C'était le temps où Léon (Jambetla, porté à la Présidence de la Chambre sur le pavois opportuniste, ulleignait au faîte du |)ouvoir. On le tiaitait déjà de dictateur, et la légende de sa baignoire d'argent trouvait dix crédules sur quinze chez les manezingues, nos vénérés maîtres. 11 venait de s'installer au Palais-Hourbon. 11 y avait même donné une fêle <f sans femmes o, et par conséciuent assez morne, aux dignitaires de la Hépublique, et surtout à l'Armée qu'il dt'sirail capter lout comme un autre, et qui l'aimait du reste poui- son magnilique ellort de ré-
sistance en 1871. A cette redoute de vieux o-arçons, énorme tabagie, égayée de monologues coquelinesques et de quelques intermèdes musicaux, j'avais envoyé Daniel Vierge pour qu'il en illustrât le tableau synoptique ou des épisodes pittoresques. Comme le plus pittoresque de ces épisodes était une vue, prise dans le jardin, de trois cents boîtes de cigares vides, entre neuf et dix heures du soir, l'artiste s'était borné à commémorer la réjouissance par une composition synthéti(jue à base de dos de militaires, d'ailleurs fort belle. Léon Gambetla en avait été très touché, assurait l'administrateur, et, si content, qu'il s'agissait de lui en ofTrir l'original même, avec dédicace de Vierge, pour sa maisonnette des Jardies. Georges celte fois devait m'accompagner et présenter le peintre au Président. — A cette occasion, avait-il ajouté, tu lui demanderas un mot d'introduction auprès d'Arnaud de l'Ariège, qui ne lui refuse rien. — Oui, dis-tu? — - Arnaud de l'Ariège, un actionnaire assuré, si Gambelta le prie de l'être. — Eh bien I non, mon vieux, j'ai fini mes courses, et je ne te ferai cortège ni au Palais-Bourbon ni dans l'Ariège, chef-lieu Foix, si mon instruction estsolide.
— Il faut pourtant que tu y viennes. Etienne nous attend demain matin, tous les trois, à neuf heures.
— Etienne? — Oui, c'est le secrétaire de la Présidence. Nous avons audience. — Soit donc, mais pour le tapage ariégeois, grâce et pitié, charge-t-en.
— Je ne peux pas, j'ai autre chose à demander à Gambelta.
L'illustre défenseur du territoire, auréolé d'une gloire oratoire dont je ne suis pas juge, car jamais, et j'en rougis, je n'ai mis le pied à la Chambre nj
172 sorvENins n un f.nfant dk paris
dans une réunion publique, nous roçul à l'IuMin; dite.
Je ne l'avais jusqu'alors appioclK' que trois fois, l'une dans les bureaux de la Bcinililii^uc française, Chaussée d'Anlin, une autre k un diner chez Georges Charpentier même et la troisième dans le hall de la \ie moderne, où il était entré, avec Spuller. voir une exposition de Claude Monet. Limprcssion qu'il m'avait laissée était d'une simplicité de manières aussi peu dictatoriale que possible. Nuln'élail moins infatué de sa renommée européenne, nul moins poseur, plus « ronde-bosse » comme dit Aristide Froissarl, et ceci est le signe d'élite, n'en doutez pas. Toutefois, dambctta souriait peu et il s'abstenait de ces traits l)arbelés (je ne parle ici que du causeur) dont les arbalétriers ont leur camp surles boulevards. Il était avisé des choses d'art sans être très curieux, lettré comme un rhéteur romain qui n'a du verbe que la parole, sensible en bourru, et, je crois, plus adectueux, meilleur ami, que ne le sont les meneurs de masses. L'elï'el que m'a toujours produit son individualité toute méridionale est assez contradictoire et je ne saurais dire pour(juoi il me semblait;! la fois supérieur et inférieur à lui-mém(;, supérieur par ce qu'il en réservait, inférieur à ce qu'on en attendait, comme trop petit dans une ainiure d'ailleurs noblement portée.
Toutes les statues à gestes héroïques que la piété patriotique lui a dressées, sont, à mon gré, à contresens physiologique de sa personnalité cordiale, plus entraînée aux mots qu'aux faits et parfaitement incapable, comme un Danton par exemple, de ces grands crimes qui sont des vertus de l'Histoire. On s'est
souvent demandé ce qu'il serait devenu et jusqu'où il serait monté si la fatalité d'une mort accidentelle ne l'avait point arraché prématurément à la patrie française. Peut-être avait-il atteint à l'apogée de son destin, et les poètes diront-ils qu'il était trop fondamentalement honnête homme pour être un Mazarin et même un Richelieu.
— Parions que vous venez voir ma baignoire d'arg-ent, fit-il en nous tendant les mains. Si l'un de vous trois a dans son gilet le couteau de Charlotte Corday, il frappera un Marat tout habillé et Rochefort dira que je ne prends pas de bains. Mais entrez donc et asseyez- vous. Qu'est-ce qui vous amène ?
— Je serais bien embarrassé de vous le dire. Mais voici Georges Charpentier qui le sait et Daniel Vierge qui s'en doute.
— Mais, malheureux, je suis au travail depuis six heures du matin et j'ai enfilé ma veste pour vous recevoir. Voyez ce monceau de paperasses'surla table, et j'ai des audiences jusqu'à midi. Hâtez-vous. Qu'y a-t-il ?
Vierge avait apporté son dessin sous son bras dans un journal . — Voici... Permettez-moi...
— Oui, je l'ai vu dans la Vie moderne. Il est superbe comme tout ee que vous faites. Vous n'avez pas dû vous amuser beaucoup à mon festival présidentiel? Ça manquait un peu de cotillons. Que voulez-vous, je suis garçon, c'est l'inconvénient, le seul, du célibat. Mais remportez votre dessin. Je n'accepte aucun présent de cette espèce. Après la baignoire d'argent, ce serait la galerie de tableaux pleine de Rembrandt et de Corot... Rochefort me guette. Miséricorde !
174 SOI VEMIIS D IN KNFANT l)K PAIIIS
Le bureau de Oambella, au Palais-Boubon, élait situé au premier étage, au bout d'uu couloir assez étroit, décoré de toiles que uous n'avious pas regardées. C'élailune chambre d'étudiant, mais d'étudiant pauvre et bûchant pour ses inscriptions. En sus de la table où s'empilaient registres, livres de droit et serviettes d'avocat, il n'y avait (|ue trois chaises cannelées dont l'une servait de siège à l'orateur, et, à l'angle de la cheminée, une mappcmond(; montée sur pivot et qui devait valoir six ou iiuit francs chez le papetier. Hien d'autre. Il est vrai que la fenêtre donnait sur le jardin. Le peinire espagnol, accoutumé au faste dont les hommes publics sont entourés dans son pays, ne dissimulait pas sa suiprise.
— C'est un comble, me glissa-t-il à l'oreille.
— C'en est même plusieurs, fis-je, de « combles » moins la gouttière et le pot de réséda.
— Vous vousétoimez, releva (jambella. de ne pas voir d'objets d'art dans un palais habité si longtemps par le duc de Morny ? Eh ! bien, tenez, pendanl que je causerai avec Georges Charpentier, allez regarder dans le couloir les tableaux qu'il y a laissés, et vous m'en direz votre senlimenl. Ah ! quel goût il avait ce grand seigneur de pacotille que Daudet a moulé en épingle! Il y a là des marines de (ludin qui ne sont pas à prendre avec des pin<'el(e>^.
Il était certain, qu'en fait de croules, on n'en pouvait pas imaginer de p.Ue plus mauvaise que celles oubliées par le fameux amateur dans cette i^alerie. Peut-être y sont-elles encore, et onl-clles ajouté à la morosité nationale de .M. Henri Hrisson. Elles jusliliaient la colère méprisante du président contre son prédécesseur et aussi le chagrin (pi'éprouvait Daniel
Vierge du refus de son beau dessin comraémoratif.
Au bout de dix minutes, la porte du cabinet se rouvrit et Georges reparut, amicalement poussé par le dictateur ; il avait la figure un peu longue.
— Non, mon cher ami, et dans votre intérêt, dites le bien à votre excellente femme. Quand on occupe à Paris une position libre comme la vôtre, on ne la délaisse pas pour un mandat municipal. Faites des livres, éditez de bons et de braves auteurs, et marchez sur les traces de votre père. Votre vie est là, et non pas ailleurs.
Et se tournant vers moi, Gambella esquissa un haussement d'épaules, paterne et bénévole, mais significatif:— Savez-vous, Bergerat, quelle tarentule le pique? Il veut être échevin de son arrondissement !
Et comme, à la révélation de ce rêve, plus décevant pour moi que pour tout autre au monde, je n'avais pu retenir un éclat de rire assez douloureux, le pauvre Zizi me lança un regard où je lus la fin de la r/e //20(7e/v2e, avec celle, plus grave, de notre amitié.
Je ne me trompais pas. Le refroidissement tourna à la congélation et quelques mois après Georges Charpentier signa seul en triple qualité de directeur, administrateur et gérant, le périodique décapité dont je vous ai conté la facétieuse légende. J'ignore ce que depuis mon départ ce papier est devenu, et il en est de cela comme du sort de mon cousin Antonin, duc de San Valentino, Fanti-caissier de sa période héroïque, mais il me semble bien que Zizi ne fut jamais édile. Ouant à moi, je rentrai dans les lettres, hélas I par la porte dantesque du théâtre dont TOdéon est le portique.
176 SOUVP.MRS n IN ENFANT DF. PARIS
Pendant plus de vinyl-cinq uns, je ne devais plus avoir d'autres rapports avec mon eollaborateur de la Folie persécutrice que par les eonlaels interniittents de la rencontre, et cependant nous nous aimions toujours. A lenterrement de sa femme, lorscpie le défilé des assistants me plaea à mon lour devant lui il ne put y tenir, toute notre jeunesse lui lellua au cœur, et m'ouvranl les bras : — Ah! mon vieu.x, mon vieux, pleura-l-il, quel sale coup!... Et je sentis qu'il se retenait de ne pas achever la locution familière au milieu de la fanfare funèbre des orgues.