HISTOIRE D'UNE INDEMNITÉ FORFAITAIBE
Or il ne m'eut pas plus loi signé a réception de la pièce sur le bulletin officiel de la Société des Auteurs Dramatiques que le besoin immense, fou, et professionnel de ne pas la jouer s'empara de lui irrésistiblement. Ce n'était pas sa faute et jamais je ne lui en ai gardé la moindre rancune, car ici ce sont les dieux qui ordonnent. Il n'y a pas d'exemple depuis Thespis, l'aïeul, qu'un directeur-né, et digne de ce nom, non seulement ait reçu une pièce, quelle qu'elle fût, pour la jouer, mais qu'il ait joué la pièce librement et volontairement reçue, bonne ou mauvaise, n'importe, et prévariqué de la sorte la loi absolument éternelle qui fixe sa destinée sur la terre. Et c'est bien simple à comprendre. S'il la recevait pour la jouer, à quoi lui servirait de la recevoir et par conséquent d'avoir pu la refuser? Et s'il la jouait pour l'avoir reçue, par où démontrerait-il qu'il est
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niarqu('' de toute éternité tlu sceau de la direction? L ne pièce reçue et jouée est un phénomène sans exemple connu, la quadrature du cercle du monde dramaticjue, l'impossible, l'irréel el le rêvé ! Tout au plus peut-on imaj^iner qu'à la centième représentation la pièce se pare d'en ne sait quelle réception rétroactive et conventionnelle où le directeur n'est pour rien et dont il peut toujours se laver les mains en arguant d'une surprise. J'en sais des cas douloureux. J'en ai connu un qui, enrichi d'un million par un ouvrage indcsaffichable, ne se consolait pas de s'y être laissé prendre. — C'est le déshonneur dima carrière, gémissail-il.
Du reste il en est mort.
Mon vieil ami Fernand Samuel vous dirait luimôme qu'en me signant le bulletin de La iXuil Bergamasque, il avait succombé, par sympathie (>eut-èlre, à un accès d'aberration mentale identique à ceux que l'ébriété détermine. Peut-être aussi désirait-il embêter Briet et Delcroix, ses confrères, avec qui il était en ra|)porls excellents. C'est Ui seule chance qu un auteur ait au théâtre. L'embètemeut où un directeur espère plonger un autre tlirecteur est le critérium, de la vocation d'aboid, et du flair ensuite qui la caractérise. Je suis assez modeste pour p<'nser ({ue je ne dus qu'à cet autre prurit de l'impresariisme le bénéfice illusoire de ce bulletin de La Châtre, qui m'a d'ailleurs rapporté la plus grosse somme que j'ai touchée chez feu Peragallo, soit sept cents francs pour deux simples copies, dont l'une destinée à la censure el l'autre au soullleur.
Ce qu'il y a d'extraordinaire dans cette aventure simple, c'est que, à peine mis en possession du ma-
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luiscrit arraché aux camarades du Palais-Royal, ce pince-sans-rire de Samuel s'était mis frénétiquement à en commander les décors, les costumes, les accessoires et à distribuer les rôles à mains pleines. — On doit bien cela à Boccace, me souriait-il sous le lorgnon, car il est fort bon lettré eu outre, et pourrait parfaitement, s'il voulait, décider de la valeur littéraire des meilleures comédies, anciennes ou modernes. Je me rappelle que, sans même avoir lu la mienne, il télégraphia au Caire pour retenir à prix d'or la comédienne qui, seule, pouvait créer le rôle de la courtisane. Il n'en voulait point d'autre et m'en ménageait la surprise. Puis d'un bond, il s'élança au téléphone. — AUo, allô ! C'est vous, ma chère Réjane 1 Venez vite à la Renaissance. C'est Fernand. Samuel qui vous parle. Un rôle magnifique, quoiqu'en vers. Ça ne vous fait rien, à vous, n'est-ce pas, de vous passer le nez au jus de pipe ? Une négresse, non. mais une créole. L'auteur est dans mon bureau, il vous expliquera sa pensée.
Puis, sans me laisser le temps de m'étonner : — Quant à l'avare shalvcspearien de la pièce, vous avez carte blanche, courez chez Paulin-Ménier. Il demeure à cent pas d'ici, boulevard Beaumarchais. Il est cher, mais pour une création en vers, il diminuera son cachet. Hein, Paulin-Ménier, scandant l'alexandrin, c'est un clou ça I Vite, ne lanternez point, voilà l'heure de l'absinthe et il ne la manquerait pas pour du Molière !
Si poète qu'on soit, on a des éclaircies. L'idée de la diction de Paulin-Ménier dans l'hexamètre dépassait l'altitude des plus hauts paradoxes, et elle me rappela au sentiment des contingences moyennes.
Le gai Fernand Samuel s'olFrait ma poire, mali^ré lui, je le jure, mais il se TolTrail, nagelli' par la force occulte qui les mène et les doue. Jouer La Nuit Bergamasrjue, est-ce qu'il le pouvait, puis(ju'il en avait dénoncé la réception, fatalement, en aveugle, du destin, au siège social de notre corporation ? 11 en serait mort, comme l'autre, le millionnaire récalcitrant, foudroyé par son ananké directoriale, proie de la justice immanente. Je ne voulais pas que la juslice immanàt sui- l'homme charmant à (|ui l'on devait La Parisienne, d'ileni'y Becque.
Aussi me fit-il envoyer vainement quelques bulletins de répétitions dont je conjurai le maléfice par une absence assidue. Parfois, le soir, enveloppé du manteau crépusculaire, je m'asseyais à la terrasse déserte du café Fronlin, et j'y guettais le passage de (Jeorges Feydeau, alors secrétaire de la Renaissance et qui, à cinq heures sonnant, avait épuisé ses mille regrets du jour. J'apprenais de lui l'état des choses et que personne n'était venu, ni Paulin-Ménier, ni Réjane, ni la courtisane idéale du Caire, et qu'en les attendant, on répétait à tour de bras un fort vaudc?ville dont on n'avait pas encore les trois actes, suspendus à la plume des trois auteurs. — Est-il reçu, demandais-je pour rire? — Vous ne le voudriez pas, vous êtes trop bon confrère. — Et il me dépeignait l'activité prodigieuse dé|)loyée par son admirable directeur dans la mise en scène de ce vaudeville dont le litre seul, d'ailleurs provisoire, était connu de ses interprètes.
— Il faut le voir à l'avanl-scène, réglant tout et le reste. Sa tête en fume au-dessus du légendaire chapeau de paille sans fond, presque sans bords, dont il