‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 3)Chapitre 27 sur 55 · LE MOUFLON DE SARTÈNE · texte numérisé non relu

LE MOUFLON DE SARTÈNE

Remémorez-vous, pour comprendre ce qui suit, les trois caractéristiques de l'île de Corse : Napoléon, la vendetta et le mouflon. De ces particularités, les poètes ont assez abondamment parlé, surtout de la première et personne n'ignore, au moins, que le vainqueur d'Austerlitz ne « frisait » pas. C'est d'ailleurs un « auguste barbier » qui nous l'assure. Pour la vendetta, nous avons Colomba, de Prosper Mérimée, où, sur ce sujet, tout est dit. Colomba, que nous écrivions : Colom'mba, comme Salam'rabô, pour taquiner Flaubert, peut épargner, à ceux qui craignent la mer, la traversée dans l'île du bandi-

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lisnie, et lire ce chel'-(r<i'ii\ro, c'csL aller de Corlé ;'i Sailène dans un raiilcuil. Hesle le nioiillon.

Le mounoii, ou uioulon de rArclie, est une bêle étrange. Au lieu de laine il a des |)oils, et porlc au l'ronl des cornes liiidiouchonnantes où BulTon, Linné et Ions les naturalistes perdent leur latin et leurs lunettes. Car ce n'est pas une chèvre. Ce n'est pas un mouton non plus. Alors qu'est-ce que c'est? Moi, j'en rêvais de])uis Eiujiierranck', qui se passe en Corse. On a de ces obsessions d'autant plus tenaces qu'elles sont plus absurdes. Celle du mouflon me hantait, el j'allais de l'un à l'autre, disant à tous et partout : « Avez-vous vu un mouflon? » comme La Fontaine demandait : « Avez-vous lu Baruch? » <pii, entre parenthèses, n'était pas le prophète juif, disciple de Jérémie, mais P>aruch Spinoza, l'auteur de Vlithique. Mais peisonne n'avait vu de moullon et j'entraînais une languissante vie.

Il advint que, poussé par le besoin prosaïque de me repaître j'entrai un jour au Café de la Paix pour y déjeuner, et que, le garçon m'ayant invité à lui définir par son n<»m le plat (|u'il me plaisait de manger, je lui huK^ai.lapsusivement : — « t ne cùlcletle de mouflon grillée. »

— Bien, monsieur, fit-il, sans s'étonner, et après une consultation à voix basse avec un maître d'hôtel grave comme Hoyer-Collard, il revmt et dit : — Il ne nous en reste plus. Puis il ajouta : — On nous en demande rarement, du reste. — Comme je lui faisais remarquer la contradiction de ses deux |)ropositions restauraloires, un client voisin prit part au dialogue par un franc éclat de rire.

C'était un charmant cinquantenaire, aux traits ré-

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