LE MOUFLON DE SARTKNE
guliers et fins, à rexpression bénigne, à la tournure d'officier, et sans nul doute un boulevardier de la bonne époque du nombril, soit de l'impériale.
— Je vous demande pardon, fit-il, de me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais mon excuse est d'être corse, et votre côtelette de mouflon m'a évoqué la terre natale. J'ai reçu la vie à Sartène où le mouflon existe. Non seulement j'en ai chassé, tué au vol et mangé au pot (c'est exécrable !), mais j'en ai apprivoisé. Croyez l.ùen cependant que s'il y en avait sur le menu du Café de la Paix, vous en verriez en ce moment dans mon assiette à la place de ces goujons de Seine dont la friture est une spécialité de la maison et que je me permets de signaler à votre gastronomie exercée.
Enfin I je le tenais et l'avais devant les yeux l'homme qui avait vu le mouflon ailleurs qu'en gravure dans les livres de zoologie 1 Le mouflon n'était pas un « chastre » de Méry. Il en avait tué, mangé et domestiqué. — Ah ! monsieur, vous venez de rendre la paix, dans ce café qui lui est consacré, à l'Ame perplexe de...
— ... Caliban, acheva-l-il comme dans les romans dialogues du père Dumas, et il me tendit en même temps sa carte de visite.
Il n'est parisien de mon âge qui n'ait connu et par conséquent aimé, cet atïable et jovial Vincent Bonnaud, l'oncle même du chansonnier Dominique Bonnaud, qui était le secrétaire particulier du prince Roland Bonaparte. Au bout de dix minutes nous fûmes verre à verre, nos atomes s'étaient accrochés et une vive amitié s'était entre nous nouée, que la mort seule délia.
— Commoiil se l'ail-il, lui (lomandai-jc, (juo ni INa|)Dléon ni Mcriméo, riiii dans le Mémorial, l'aulrc dans Co/om/)a, n'aient rien dit, piiisquil existe, de l'animal type de la Corse?
— Parce que l'un le prenait jxmr une chèvre cl l'autre pour un mouton. 11 uesL ni l'un ni lauliT, acceptez-en ma parole d'honneur.
— Qu'esl-il donc ?
— Il est les deux à la fois, ou plulôl c'est le mouton originel et préhistori(jue, celui d'avant le déluge, le prédiluvien, l'anticomestihle, la preuîière pensée, le prototype. Je ne sais pas si vous êtes darwiniste ? Mais on peut avoir observé, sans l'ôlre, (pie la laine, c'est l'esclavage, et le poil, la liberté. Vous voyez cela même parmi les hommes. N'allez pas croire que le mouflon soit hybride, bigénèrc, mulet ou jumarl, de deux espèces, mais si la Corse disparaissait, il serait déjà paléontologique. (jrAce à Dieu elle ne .saurait disparaît le, elle est le chef-d'œuvre du globe lerraquée, l'île de paradis et fie rêve. Vous devriez venir y passer six semaines avec moi, souligna-t-il.
— Pourquoi faire ?
— Pour la connaître d'abord et en j)arler moins déi'aisonnablement que dans votre poème...
— r Enguerrandc, rougis-je.
— Oui, et ensuite pour voir le mouflon. Oh I l'étonnante bêle, grosse à peu près comme un chevreuil, de forme élégante autant que lui, avec une charmante peau de satin nirtuchcté, et agile à faire damner des clowns. Comme il jx-rche sur les cimes les plus hautes, vous pensez si on rapi)roche à l'aise. Notre Napoléon hu-mêmc. qui avait pourtant l'œil de l'aigle, n'en avait probabl ment jamais pu dislin-