LE PRINCE ROLAND
OU des « Sénaloriums », comme dit Populus.
Gomme nous étions exposés par nos divagations de cabris à rester plus d'une fois sur notre appétit, aux heures où le cadran du ventre en marque le retour, notre guide, attentif aux péripéties, avait fait rôtir d'avance, à Ajaccio, douze douzaines de perdrix rouges, qu'on avait pendues par les pattes autour des calèciies, enguirlandées ainsi de ces bartavelles. Il avait en outre arrimé dans les coflres une cargaison de cette charcuterie corse parfumée, dont le souvenir fait encore vibrer ma lyre dans sa boîte, et, dans les mannes balancées, d'autres provisions de bouche escaladaient avec nous les solitudes escarpées. Quant au vin, c'était le mois de la vendange et la Corse est une telle cave du bon Dieu que les vignerons ne sachant que faire de leurs récoltes en vident les tonneaux sur les chemins. Il n'en va pas de même pour l'eau, dont, faute de travaux d'art, l'île est presque dépourvue. Dans les bourgades où nous passions, les habitants venaient en groupes se plaindre au fds du prince Pierre de celte pénurie de fontaines publiques, et comme son père, il les en dotait sur sa cassette. — Je me promène avec la verge d'Aaron, remarquait-il en riant, et ils finiront par me ruiner en wallaces.
Pour les ascensions d'alpiniste dont il se payait l'ivresse sur les pics hautains de la chaîne, nous le laissions aller seul et chaussé de fer, avec un grand escogriffe de valet de chambre, nommé Eugène, dont la structure démentait toutes les lois analomiques du corps humain. Cet échassier fabuleux, plus fabuleux que le mouflon, n'avait pas de ventre et les jambes lui commençaient presque au menton. Ou-
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vorle>, elles iiirsiir';ii(Mil un ciiipiin de deux iiu-lres, (îl il n'éljnl penle veilicale el croiilanle (juil n'iirpenlnl en se jouanl, la lleiir aux tleuls. Comme le prince Roland esl Iui-m»>me un grimpeur de puissantes p;uibolles el qu'ils étaient déjà dans les nuag-es cpiai.d nous étions encoi'e d;uis les vallons, nous les alleiidions au bord des petits lacs abondants en truites et nous leur péchions le repas du soir. Le maître revenait en loques, écorché vif des pieds et des mains; Euijfène n'avait pas im pli au faux-col. el au départ, il nous demandait de suivre à pied les calèches el leurs haridelles d'apocalypse pour se « dérouiller les mollets ».
— Nous venons pourtant (Je faire r^.joo mélres d'altitude! soujnrail Roland.
— Pardon, relevait Escard, ^^.729 el trois centimètres, à vue de neige.
— C'est peu pour Voire Allesse, observait le faucheux de montagne.
— Eh bien, Eugène, je vousoll'rirai \e Monl-Blam'.
— 4-8it)! chantait l'orographe insj)iré.
— Le (iaurisanUar alors, dans rHimalava. On nr va pas plus haut sur la planète.
— 8.8.39, exactement, el c'esl dommage.
— Pourquoi .'
— J'aurais aimé le chilTre rond, les S.S',o. Dieu aurait dû faire ça pour la science.
Et devisant ainsi autoiu" du petit lac, comme autour d'un surtout d'argent, nous boulotlions truites el barlflvelles, dans la sensation pleine de la saine vie sauvage, la seule qui vaille d'être vécue.
Ouant au moullon, giluer d'hypothèse, au bout de six semaines de chasse aussi vaine que distraite, nous
LE PHINCE ROLAND l'.lil
le découvrîmes enfin... à Monaco, confortablement installé dans un jardinet rocheux, reproduisant lîle de Corse, avec ses maquis aromatiques, et la petite fontaine bonapartiste qui signe notre exploration. C'était Xémorin de wSartène ou pour mieux dire, Tun de ses rejetons, donné par Vincent Bonnaud, oncle de Dominique et le mien, le Jules Gérard du fauve et Tun des êtres les meilleurs dont ma philosophie m'ait acquis la sympathie en ce monde.
Quant au prince Roland Bonaparte, c'est à peine si depuis ce voyage à toutes brides et pareil à une fantasia, je lai, en vingt-cinq ans, revu deux ou trois fois au hasard de l'asphalte. Il est allé à la science, droit devant lui, par des enjambées plus amples que celles d'Eugène, et sa route était à contresens de la mienne II est aujourd'hui un savant considérable et se relie ainsi à la branche des spéculatifs de sa lignée. Il a rassuré Marianne. Sa bil)liothèque à laquelle le brave et bon Escard a présidé jusqu'à sa mort, est, après les librairies publiques, la plus riche de Paris, et l'une des curiosités de la Ville Lumière. S'il ne donne plus de wallaces à la Corse, qui n'en a plus besoin, il ne s'endort point sui* l'exercice de la fortune, et chaque jour les feuilles sont pleines de ses gestes de grand seigneur millionnaire. Je suis de ceux qui les suivent avec le plus d'intérêt à cause des six semaines de joie libre dont je lui ai la gratitude et que peu de camarades auront décrochées dans le commerce de la rime.
— En fait de Napoléons, disait Henri Rochefort dans sa Lanterne, je suis pour Napoléon II. Pareillement en fait de Bonaparles, je suis Roland bonapartiste et je m'en justifie sur ce voyage.
LF. PAIIFUM DE LILI-
Si l'on dort au paradis, sur le sein do Dieu, ce n'est pas mieux que je ne dormis, la nuit du 20 seplembre 1887, sur la Manouia, Iransallanlique (|ui nous emportait en Corse. A six heures du malin j'étais sur le pont, frais, dispos, les sens tendus pour voir, respirer et entendre l'île (\u\ charme, embaume et chaule.
Elle m'aj)parul bienlùl, vas^^iieiiieut estompé*; sur la mer, nuageuse, rosûtre, dentelée <'l |)areille à ces gAteaux de sucre que la chaleur des lustres liquélie,et qui fondent sur le plateau d'argent.
Tous les golfes de la côte occidenlale, celui de Galeria, celui de Porto, que commande le moule P>otondo, celui de Sagone, qui dévoile le monte d'Oro, s'échancraient successivement dans les brouillards Hottants de l'aurore, et les caps dardaient leurs rostres rouges entre le lapis du ciel et les turcjuoises des eaux.
Elle a l'air dèlre ourlée de corail, celte île de .'^ardoine !
D'ailleurs, pas une voile dans ces anses solitaires,