‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 3)Chapitre 35 sur 55 · LE PARFUM DE LÎLE 2U · texte numérisé non relu

LE PARFUM DE LÎLE 2U

jeltenl, dans les liécleurs de l'ojfice, des fluidf s volatiles el des esprits qui évoquent l'odeur de la Corse.

Du reste, il est facile à ceux qui veulent se l'endre compte de ce parfum célèbre et à qui les mots ne représentent rien sur le papier de s'en payer le rég-al sans quitter Paris. Ils n'ont qu'à faire venir de Marseille une bourriche de bartavelles corses, ou mieux encore de ces merles de l'île qui se nourris^-ent de baies de genévrier et de graines étoilées de lentisque el résument en eux les miasmes délicieux du maquis. Le déjeuner terminé, ils en sauront autant que Napoléon.

Tout à coup une fumée s'éleva en spirale des montagnes jetant des rondelles aux nuages.

« C'est le maquis qui brûle, nous jeta le capitaine, qui passait auprès de nous. Les Corses labourent 1 »

Telle est, en effet, la méthode sommaire, économique et d'avant Deucalion que les insulaires pratiquent encore pour défricher et faire des champs à la culture.

Septembie venu, ils incendient les brandes. el tou^ les sommets de l'île projettent des feux qui semblent se correspondre et propager le signal de ce retour de Napoléon, qui, selon nombre d'entre eux, n'est pas mort.

D'Ajaccio lui-inèmc, lion à dire qui n'ait été labAclîé cent fois par les touristes.

La ville est sans caractère comme sans importance, et son golfe seul est beau. Il est même magnifique, vu de cette place Diamant où se trouve le monument le plus grotesque qu'il mait été donné decontcmj)Ior au cours de mes voyages.

On l'a surnommé en (^orse même « l'Encrier », quoiqu'il soit élevé à la gloire de la famille des Bonaparte, et ce surnom est justifié.

C'est, en elTet, comme un encrier colossal, dû au génie de Viollet-le-Duc, paraît-il, qui représente Napoléon à cheval en costume de consul romain, sur un socle carré, aux quatre angles duquel ses frères, Joseph, Louis, Lucien cl Jérôme, en licteurs (!), marchent, immobiles, à la postérité.

Je ne sais pourquoi, mais l'ellet est irrésistible.

Sans doute la déification, pour quatre au moins de ces héros modernes, qu'on s'imagine mieux avec des bottes qu'en péplum, est exagérée, et de là vient la gaieté irrespectueuse dont le plus grave est saisi

devant cet édifice ! Quel diable d'architecte, ce savant homme de Viollet-le-Duc !

L" « Encrier » est son chef-d'œuvre.

Il faut bien constater aussi que la surjjrise en vient d'une erreur caractéristique... de caractère.

A Ajaccio, le Napoléon que l'on vient chercher et « dont on a besoin » est le jeune officier corse encore obscur des débuts, l'homme dont rien ne donne à prévoir la destinée surhumaine et formidable. Il y a pétition de principes, comme on dit en rhétorique, à no;:- l'exhiber prématurément en César, à deux pas de la rue où il est né, rue banale de vieux port italien, où l'on aime à se représenter ses premiers jeux d'enfant. Le contraste désiré par l'orgueil du municipe ne porte point, ou, s'il porte, c'est à peu près comme le fameux métachronisme : « Nous autres, gens du moyen âge... ! »

Même observation d'ailleurs pour l'autre statue de la place du Marché, le Bonaparte premier consul, qui domine la fontaine. Elle n'est pas en situation. Eli e ne nous apprend rien que nous ne sachions sans avoir fait le voyage.

OnatoutletempsenviedecrierauxbonsAjacciens:

<■<■ S'il était Romain, il n'était pas Corse. Il faut s'entendre. A moins que vous ne l'ayez vu se promener en chemise. »

La seule statue possible et imaginable de Tempère ur à Ajaccio serait, à mon gré, celle qui le représen terait à douze ans, en pleine fleur d'adolescence, à cheval sur une de ces petites juments nerveuses et fou gueuses dont l'île a la spécialité et conserve la race. Le Napoléon enfant est ici tout indiqué.

C'est l'enfant prodige de dame Lœtitia Ramolino

2Ut; SOLVEMItS 1) IN liM \M l)K IVMtlS

»|ii(^ nous \enoii.s lelnmver dans les ombros de la ruf Saiiil-( '.liarles. le i,^oiiiin au visage pâle, aux yeux brillanls, aux gesles passionnés, qui conslruisail de pi'- Uls canons dans sa thambre el dirii^eail déjà des batailles entre ses jeunes compatriotes. Celui-là est Corse, et n'est que Corse. Les autres sont pour le continent, et à partir de Brienne, ô enfants de Paoli, il vous échappe.

M;\is, à Ajaccio, il n'y a rien que Napoléon, lùt-oa le |ilus enragé de ses détract?urs. Je défierais un Lanfrey d'y voir autre chose.

On peut définir cette ville : le souvenii- du grand Corse avec des maisons autour.

Pendant que j'y déambulais, il ne me venait (|ue des lambeaux de ces poèmes de Lamartine, de Victor Hugo, de Barbier, avec lesquels nous avons tous été élevés. Lui, toujours lui ! comme disent Les Orientales. L'obsession est permanente. La voix de Ihisloire sort des pavés, el l'aile de la légende évente celte baie aux l)ruils profonds.

Il n'y avait plus d'autre parlià prendre, pour sortir l'obsession fatidique, «pie d'aller- visiter la maison de Bonaparte.

Or voyez jusqu'où moule la puissance évocatrice du rêve !

Cette maison Bonaparte n'existe plus. Elle a été incendiée du vivant même de l'empereur. Celle que l'on va visiter n'a pas une pierre de l'habilacle où il est né. Elle n'est pas même réédifiée exactement sur l'ancien plan. Mais on la visite tout même.

Il le faut :

Les Anglais en empoilent des gravats; les Français y parlent à voix basse.

Ce n'est même plus pourtant « le mur derrière lequel il se passe quelque chose » ; c'est l'emplacen^en!: bâti, et par conséquent masqué, du lieu où naquit l'homme.

Eh bien, c'est très émouvant !

C'est une grande maison de province, carrée, à trois étages, surmontée dun petit belvédère en forme de lanterne. Aucun ornement ne la signale à l'attention de l'artiste; l'aspect en est banal et ennuyeux.

Au-dessus de la petite porte d'entrée, une plaque commémorative en marbi'e noir donne la date de la naissance de Napoléon, i5 août 1769, et cest tout. Encore est-elle toute récente et posée probablement par les soins de l'impératrice Eugénie, à qui l'immenble appartient.

L'ancien jardin de l'habitation, enclos aujourd'hui d'une grille, est devenu un square, dont les visiteurs pieux efleuillent les arbustes et les plantes avec une conviction toute britannique.

Quant aux Ajacciens, sont-ils blasés? Je l'ignore, mai? ils mont paru assez peu attentifs au culte qu'on rend en ce lieu' à la mémoire d'une famille extraonlinaire de leur ville.

En septembre 1887, Ihabitacle natal et patrimonial du plus grand homme de l'âge moderne est loué à une famille anglaise. Vous avez bien lu : loué ! Cette famille occupe le premier étage do la « casa Bonaparte », et nous dûmes déranger de jeunes miss, en train de coudre, pour la visiter, tandis que le prince Roland montait à l'étage supérieur rendre ses devoirs à sa tante la princesse Marianne, autre locataire, de l'impératrice Eugénie.

Oh ! cette demeure quasi sacrée, exploitée comme

20S SOLVEMUS l) l N K.MANT l)K l'AUlS

maison i\c rapport . la .sensation est rude lonl de même, et elle élreint le philosophe, qni la reeoil, (l'nne anxiété int>xpriinable. Nnlle ])ait je nai conslalé avec pins d'amerlnnie la vanité de la gloire hnmaine. Ces jeunes Anglaises étaient encore plus scandaleuses à voir dans ce logis héroupie (pie les souris dans le crAne de Ju|»iler 01yin|)ien. et j'en fus gêné jusqu'à la souffrance.

La vie ignore et nie Tliistoire: il vaut mieux être, ne fùl-on rien, qu'avoir été, cùl-on été tout. Il y en a plus dans la nature pour les-parasilesdu chêne mort que pour le chêne mortlui-mème.

L'intérieur de la « casa Bonaparte » est encore moins documentaire, s'il est possible, que son extérieur : une enfilade de pièces dallées de carreaux rougeAlres, ouvrant d'un côté sur une assez jolie terrasse, où l'on devait se tenir les soirs d'été, et ayant jour de l'autre coté sur une dégringolade de toitures en tuiles que domine le clocher de la cathédrale.

Point de mobilier, sinon la chaise à porteurs dans laquelle Laetitia, prise des douleurs, se 11! reconduire chez elle pour y accoucher de Napoléon.

On montrait aiitrefois le lapisà figures liisloii«pies où cet accouchement eut lieu; on ne le montre plus; on n'en montic mrnic pas un aulirl Sui- les murs, des tentures rap|>f)rlées, point contemitoraincs, étalent l'évidence de leur improbabilité; quelques portraits exécrables, entre lesquels celui de Mme Mère, dont je saisis un croquis au vol pour le comparer à celui de (iérard et à la célèbre statue de Canova, car il me paraît avoir été exécuté d'après nature, et il sent la ressemblance.

Quoi encore? Le petit cancm légendaire avec lequel

renfant s'exerçait à l'art de rartillerie; un petit lit Louis XVI et un travail de patience sous verre.

Les vieux bouquins que Gregorovius y vit dans un placard, en 1802, y sont encore. Je les ai ouverts moi-même, et j'ai reconnu les livres de théologie, le Tite-Live et le Guicciardini dont il parle, et qui proviennent évidemment du cardinal Fesch. Mais, je ne sais pourquoi, ces reliques et toutes les autres manquent d'âmes. On n'y croit pas. Peut-être sontelles mal présentées. Si elles sont authentiques, elles ne semblent point l'être.

Elles m'ont fait l'eiTet d'avoir été groupées précipitamment pour une visite inopinée de la postérité. Je les donnerais toutes contre un simple soulier du gamin, quelque vieux soulier éculé conservé par une bonne femme du port, amie de la famille' et na'ivement admiratrice de la précocité de l'enfant phénoménal.

Comme je sortais de visiter cette « casa Bonaparte » très profondément remué par la personnalité terrible de cet homme, en proie à une légende dont aucun enfant du siècle n'aura pu secouer l'obsession, j'errais sur les petites rues dallées, malpropres, grouillantes d'enfants, où le vent du port agite aux fenêtres des chapelets de piments rouges.

L'une de ces ruelles me porta sur la place au milieu de laquelle ruisselait une fontaine abondante. Et sur cette fontaine je vis un Napoléon d'une tristesse affreuse !

Abattu, courbé, pénible, les regards blancs fixés au sol, émacié dans les plis flasques de sa toge césarienne et traînant une massue symbolique comme oq tire un petit chien, le malheureux empereur semis.

21(1 SOI Vr.MltS î) L\ ENFANT Di; l'MIIS

lilail si navrô, si navré, (jiio y le crus <ral>()i-(l jaloux du général Houlanii;^er, alors dans loulc sa i^loire.

Le statuaire de celte statue de la place du Marclié, à Ajaccio, n'est rien moins que Barye. On voit qui! n'était {las l)Ouaparlisle.

Seul ritalien qui sculpta le Napoléon tout uu delà place Saint-Nicolas, à Baslia, lui dispute le pompon de la mélancolie. On leur doit ceilainenienl des prises de voile en Corse.

Or donc, le soleil se couchait derrière l'icône et moi je lui disais, dans la langue ({u'ou parie aux statues :

« Qu'est-ce que vous avez, mon lùnpereur, à être abattu comme ca ? Vous allez finir par choir dans la mer. On dirait (|ue vous cherchez à l'elouiMicr à Saint- Hélène. »

A ce moruciii . uu <^ai(>]>in ajaccicu, (pu vendait de^ journaux du continent, sortit d'une librairie voisine, enjamba les ruisselets de la place et me lendit une feuille oi'i il y avait des aciualilés fr-aîches pour im sou.

« Demandez, criail-il de sa voix aiii^re de <<ai<;onnet qui mue, demandez le ^rand scandale de Paris! La vente de la Légion d'honneur! Deux généraux coinpiomis ! Cinq centimes ! >•

VA une nuée d'autres petits vendeurs s'élança dans la ville, ciiards, insolents, échappant aux officiers de la garnison (pii voulaient leur lircr les oreilles, et propageant de tous côtés la nouvelle.

De tous les coups durs que l'on puisse porter à l'oeuvre najK»léonienne, celui du Irafir de l'étoile des braves est le coup le plus dur. Ht je jiensais que la chanson avait raison, cl (pi il y a des moments, dans

l'immortalilé, où il est rudemenl embèlanl d'èlre en pierre, voire en marbre ou en bronze, si vou-s voulez, — et je vis distinctement une caravane d'Anglais se diriger, par les ruelles où claquetaient les chapelets de piments, vers la maison natale de Ihomme qui leva et put encore lever une Légion d'honneur dans une armée telle que la sienne.

Au café du Roi-Jérome, où le prince Roland est reconnu par plusieurs officiers de la garnison, ses camarades de Saint-Cyr, la causerie s'engage sur la question de la vendetta.

Je viens d'acheter en effet chez un bijoutier un amusant poignard local que je leur montre. La lame du stylet est gravée, et on y lit :

Vendetta i887.

Y en a-t-il de la comète?

Et l'on parle des Bellacoscia.

j\e pas avoir vu les Bellacoscia, c'est ne pas avoir vu la Corse contemporaine. Ils sont la fleur du maquis et lidiosyncrase du département. Ces deux bandits vénérables poétisent de leur impunité exemplaire et vi-aiment pittoresque les cimes de ces Alpes escarpées, boisées de forêts sombres, peuplées de renards et de sangliers, et hautes de deux mille mètres au-ilessus du niveau de la civilisation.

Oui, mais le moment est mal choisi : on les traque, assez vivement, et ils nous ont fait savoir que, malgré la joie qu'ils se promettaient d'oiïrir un punch à un prince français, ils étaient forcés de lui demander crédit pour quelques jours seulement. Le temps de donner une bonne leçon de gendarmerie aux gen-

212 SOUVLMUS 1) UN KNFANT DK l'AIUS

dai'inos corses, ils seront à nous. (Jiic devons-nous faire? De Bocognano, village voisin, on voil dislinctemenl des mend>res {\c ce corps d'élile disséminés sur les pçnlcs de la l'inliea, et leurs carabines nationales luire au soleil. Les Bcllacoscia sont cernés. Mais comme il y a déjà trente ans que cela dure, nous n'attendrons pas que les gendarmes soient redescendus bredouilles pour monter au Palais-Verl, la canne à la main.

Jamais le banditisme, qui est l'art de se rendre justice soi-même et sans frais, n'a été cultivé par plus d'artistes corses qu'il ne l'est en ce moment. Six cents de ces Eviradnus couronnent les montagnes, et, dans les vallées, six mille complices forment leur armée pastorale.

On se décime en famille. tant(yi dans le myrte et tantôt dans le romarin, et la population, qui pourrait, selon les statisticiens sérieux, atteindre à un million d'hommes, se chiffre environ à deux cent vingt mille âmes.

Car les statisticiens comptent par âmes, les corps, ainsi qu'on voit, n'ayant qu'une valeur secondaire.

Je pense que dans quelques années, soit lorsque, grâce à la bonne vendetta chantée par Mérimée, il ne restera plus dans l'île qu'une dizaine de mille insulaires, tous fonctionnaires, la France songera à coloniser... celte colonie.

Il suffit de consulter les cartes pour constater qu'elle est plus proche que le Tonkin.

214 SOUVKMUS I)"l N EM'ANT I)K PAHIS

Hélas ! je verrai co Iciiips-là, ol je lo ret,Mollo, car la Corse, lolle qu'elle est, in'eiicliaDie.

J'y réalisai l'un des i"èves de ma jeunesse : celui d'élre Has-de-Cuir chez les Peaux-Bouges.

Les mélaphores sylvestres (leurisseul ualurellcmenl nos conl'ahulalions, et entre compag-nons de voyage nous ne nous connaissions plus déjà que par des surnoms fenimoresques d'une saveur de forrl vierge.

— Où est Pipe-(l' Écume ?

— Dans la sente aux Lianes, avec le (Jhasueur-tlc- Mouflnns. Œul-de-})ej'drix est allé le rejoindre !... »

Les passages silencieux, avec leurs ondulations boisées, encadrent à merveille ces dialogues, et de temps en temps, dans les gorges des montagnes, nne détonation pittoresque, annonçant que justice sommaire de quelque chose par quelqu'un venajt d'être faite sous le seul regard de Dieu, ajouta encore à l'illusion. C'est une des deux cent mille âmes de la CorsT qui s'envole et réintègre le Grand- Tout.

« Prions », disait Canne n-Kpée.

Celle ressemblance de la Corse avec rihids<in avanl la conciuèle, ajoutée au caractère des villes que nous rencontrons, est frappante.

Je m'obstine à voir en Ajaccio l'un de ces foils anglais, avant-postes de la civilisation armée, où Ton doit, selon Fcnimore, enlever la tille blonde du major I... Elle en est [deine, de ces blondes, car la Grande-Bretagne, qui regrette celte ile, est en train de créer à Ajaccio, comme à Madère, une petite station d'hiver qui deviendra gran<le.

Corte serait, on imagine, la citadelle arrrtgante

assaillie par des indiens scalpeurs, tatoués et hurlants. Ils sont i<-s personnag-es nécessaires .du tableau.

• Baslia réalisci lit, tel qu'on se le représente, le premier comptoji de commerce établi par une Société puissante, ii'brouillarde et alliée aux Peaux- Rouges.

Assurément, 1 • voyageur ne doit qu'au banditisme la sensation très aiguë d'état sauvage qui l'accompagne en Corse [>our ne plus le quitter qu'à Marseille.

Mais il est évilent qu'on se sent là très loin de toute société poHi ée, et notamment de ce Code dont l'auteur, je ne cesse de le remarquer, par une ironie bizarre du sort, est précisément né dans le pays qui en fait le moin • de cas. Le gendarme y apparaît comme une anomalie.

11 en est une. ' Mi ne se sait pas ce qu'il représente.

On comprend irès bien que l'un d'eux ail un jour arrêté le poète 'ilalignyen train de composer des vers sur des boufs-rimés que lui jetait un merle. Jlfaut bien qu'ils usent leurs bottes et s'occupent à quelque chose.

On pense qu'.' je ne négligeai pas de visiter le lieu, pour moi sacré, qui a été témoin du seul acte d'autorité accompli par le gouvernement français en Corse.

Je décrochai donc ma lyre, que j'emporte partout où je vais, ficelée à mon parapluie et, ra'étant dirioé vers la gendarmerie de Bocognano, je m'assis devant elle.

Celte gendariii 'l'ie était abondante en gendarmes.

Ceux que j'av.iis devant moi me parurent être les

21G SOUVEMUS 1) UN ENFANT MK PARIS

Gis OU les frères de ceux ([ui avaient iucairrir (ilaligny. Ils élaienl occu|)(''s à reji^arder avec uikî lorgneUe la cime d'une montagne voisine, qui domine le village et s'appelle la Pintica.

Or, dans cette Pinlica, depuis plus de (|U'iranlo années, je dis quarante, habitent deux i»andits fameux, aujourd'hui des vieillards, qu'aucun «gendarme n'a jamais pu prendre, sous aucun gouverncmenl. 11 est v.rai qu'ils ne sont pas poètes. (Juand le merle leur parJe, ils lui répondent en merle.

Pour les gendarmes, cette Pintica est une cime inaccessible. L'idée de grimper là leur lait transpirer les boites.

Ils savent d'ailleurs que les deux vieillards sont tireurs émérites et qu'à cinq cents pas ils n'ont pas encore manqué leur homme.

« Brigadier, dis-je à celui qui dardait la lorgnette, vous contemplez une bien jolie montagne. Klle est verte, comme lémeraude, et j'ai apporté ma lyre pour la célébrer devant vous. L'un de mes amis, qui . est mort, en traite éloquemmenl dans un petit opuscule consacré à la gendarmerie corse el |Mnenieiil édité par Lcmerre vers i8(x).

« C'est là ({ue réside paisiblement celte antique famille des Bellacoscia, «léjà llorissanle du tem|)s de feu Glaligny, et tout à fait i)rosjtère du noire, lîieu des générations de gendarmes se sont succédé et se succéderont encoie avant cpie l'une d'elles mette enfin la main sur es gloires de la Corse qu'l'^dmond Aboul visita, (pii eurent l'honneurde saluer le baron Haussmann, puis S. ,M. la reine de Suède, t'X vingt autres étrangers de distinction en pas.sage. >> Comme le brigadier continuait à explorer de la

lorgiielle les maquis de la Pintica, je lirai encore de ma lyre quelques accords enthousiastes :

« L'aîné de ces vieillards, ropris-je, le plus..., comment dire?... le plus opéra-comique, Antoine, celui dont on parle dans le Guide Joanne, fit ceci : — il oflVil, en 1870, à Gambetta, d'organiser à Ajaccio, pour la défense nationale, un bataillon de bandits corses!... 11 se chargeait de l'amener tout équipé à Tours, à la condition qu'on lui en garantît le commandement. Pendant dix jours il se promena dans la ville, muni d'un sauf-conduit bien inutile, ô brigadier, et il buvait au café du Roi-Jérôme, à la santé de cette patrie française dont tout lui était cher, excepté les lois qui la régissent.

« Peut-être Gambetta eut-il peur qu'il exigeât la Légion d'honneur. Toujours est-il que, le sauf-conduit expiré, le vieil et vénérable Antoine regagna s^a montagne la canne à la main. Depuis ce temps-là, il boude la République, dit-on. Il y a de quoi. A présent c'est lui qui mène les élections du canton, et pas un candidat ne passerait à la portée de son remington sans avoir été préalablement agréé par cette influence escarpée. Ah ! vous contemplez une belle cime, brigadier, elle est verte comme l'émeraude ! »

Le gendarme jeta sur moi un coup d'œil soupçonneux et tordit sa moutache.

« Vous m'avez l'air de savoir bien des choses sur les gens de là-haut, » grommela-t-il.

Et il cherchait dans toutes les cavernes, désespérément.

Ces illustres bandits sont en effet d'une popularité extraordinaire dans l'île, si extraordinaire que, en attendant les honneurs de l'opéra-comique, auxquels

21S so! vr.Mns n in km-ant ni: i-ahis

ils oui tous los (iroils possibles l'I imagiiuibles, ils |

jouissenl déjà de la gloire des Guides Joannc ou Bae- 4 deker. ' ''

« Ne inaïKinc/. pas, disent ces manuels du pai l'ail lourisle. ne manquez pas, si vous pouvez, en passant par Bocotruano, d'aller fumer une pipe sur la montagne (i.Soo mètres) avec les frères Ikinelli, fameux bandits ethnographiques, qui, sous le nom de Bellacoscia, symbolisent la vieille tradilion S(''(ulaire de la vendetta. »

Ils donnent ce conseil, les excellents guides, mais il n'est pas facile à suivre; et voilà tantôt quarante ans que la gendarmerie française essaye, sans y réussir, d'aller fumer cette pipe, à cette allilude. avec les Fra-Diavolos corses.

C'est pour cela sans doute que Baedcker et .loanne disent en leui- langage : « Ne manquez pas... si vous pouvez !... »

Par un concours de circonstances favorables, je l'ai fumée, moi, cette pipe de dix-huit cents mètres 1 Il m'a été donné même de déjeuner à la maison «l'Antoine Bellacoscia, dans celte gorge de la mysb'rieuse Pinlica qut^ le nouveau roi des monlagnes a baptisée : ]o Palais-\'ert ! Mais j'y ai laissé une paire de bottes, par exemple!

Miséricorde ! quelle ascension !

In soir, au café du Roi-Jérôme, place du DiamanI, à Ajaccio, je témoignais du regret que j'aurais <lc quitter In Corse sans avoir accompli le vœu des guiiles: « X(î manquez pas... si vous pouvez! »

Il était d'autant plus difficile de " pouvoir », que les malheureux outlaws étaient, je l'ai dit, leniblement Iracjués par un brigadier de gendarmerie for-

CHEZ LES I5ANDITS 219

midable, qui avait juré de les pincer, en dr-pil des quolibets ironiques de ses compatriotes.

Prendre les Bellacoscia, des gaillards qui, avec un vieux fusil à pierre, vous abattent leur liomme à cinq cents mètres, au milan du front, et qui en remontrent aux renards pour la lopog-raphie des grottes et cavernes, c'est un problème dont l'insolubilité pratique équivaut, en Corse, à celle de la décevante quadrature du cercle.

Toujours était-il qu'à cause du farouche brigadier, ces messieurs Bonelli recevaient moins que jamais, au Palais-Vert. " Ils ont arrêté leurs jours 1 » me dirent les officiers en me quittant. Ht je me levais moi-même pour rentrer à rhôlel. quand un notable m'aborda.

C'était sans nul doute un personnage très honorable et même considérable d'Ajaccio, car pendant notre colloque tous les passants et promeneurs le saluaient profondément.

— .Je vous ai entendu, me dit-il avec le plus alVable sourire. Vous désirez voir nos Bellacoscia '. En d autre temps rien ne serait plus aisé, surtout pour un poète lyrique tel que vous me semblez l'être. Mais en ce moment ils vivent dans des grottes inaccessibles même aux aigles, et que moi-même je ne connais pas. ^'ous ne pourriez donc visiter que leurs habitations, leurs familles et leurs domaines. Si cela vous suffit, au moins pour cette fois, vous n'avez qu'à me le dire, et ils le sauront avant une heure. Mais j'y pense, vous êtes marié, n'est-ce pas ?

— Marié, oui, et père de famille. Mais quel rapport... .'

— .Je dois vous avertii- que les mœurs en Corse,

SOUVENIRS n'iJN KNr-ANT DE l'ARIS

sont très pures, suiloul cluv. los bandils. Les femmes et les filles des Hellacosciîi passent ici ponr des beaulés. Si vous n'étiez pas marié, je serais moins sûr de leur réponse. Du moment ([uc vous l'êtes, ça ira tout seul. Vous n'aurez, pendant que vous serez L-^-liaut, en tiain de causer avec ces dames, tpie deux fusils braqués sur vous h deux cents mètres, je dis ijraqués au bout de deux bras dirigés par q\iatre-z-yeux qui. n'ont jamais mis que dans le noir des cibles, , mais braqués des grolles environnantes, sans que vous sachiez la(pjeile, ni d'où ils bracpient ! ("e que je vous dis, c'est pour votre instruction de voyageur, car, puisque vous êtes marié, vous n'avez rien à craindre ! Évidemment.

Et, ce disant, le notable disparut. Une liourc après je recevais par un gamin une carie oi"i je lus :

CONSKII.I.ER t.Èy

nM. HE LA CORSE

voii.< allrudcnl

(It'ivdin à déjeuner.

Le soir même j'arrivais k Bocognano, à neuf heures, et tout de suite, dans la salle de l'auberge, ^ je vis que j'étais attendu. Nos lits étaient prêts, et le repas.

Le lendemain matin, à la pointe du jour, nous

rejoignîmes noire escorte dans un cabaret du village.

Elle se composait de trois personnes, choisies à deux fins : d'abord pour nous guider à travers le labyrinthe du maquis, et ensuite pour nous y tordre le cou s'il y avait lieu, c'est-à-dire si nous nous révélions tout à coup comme mouchards après avoir été présentés comme touristes.

C'était d'abord un solide gars de vingt ans, d'allure délibérée, aux traits aussi 'purs qu'énergiques, un propre neveu des Bellacoscia ; puis un autre, son cousin, non moins redoutablement découplé, et enfin un être bizarre et énigmatique, sans âge, sans sexe, qui portait à la fois jupes et culottes, et dont le nom, fameux dans toute l'île, est Marthe.

Cet androgyne, assis à une table du petit cabaret, fumait un des cigares courts et gros, pareils à un pouce d'estropié, qui sont particuliers au département et berçait sur ses genoux une fillette qui l'appelait « ma tante » et paraissait d'ailleurs l'adorer. Or, celte Marthe au menton fleuri était le guide que nous allions avoir pour monter à la Pintica.

Elle embrassa sa nièce entre deux bouffées et dit : i< Parlons » !

Les deux jeunes gens sanglèrent \env cariera, ou ceinture de cartouches, passèrent leur fusil eu bandoulière et nous déguerpîmes parle potager du cabaret.

La gendarmerie dormait encore ; mais pour dérouler tous les soupçons, nous avions expédié le mulet chargé de vivres du côté de la forêt de Vizzavone, et, rétrogradant sur Ajaccio, nous en suivions innocemment la grande route, sans avoir l'air de nous connaître, à des distances inégales.

222 SOLVICMlîS I) UN KM A.M' UE l'.VIilS

Toul d'un coii|t laiidroi^N lu*. (|ui tn.iicliiiil oiiiivanl porlanl un faix de huis sur les éj)auies, lit un bond prodijj;:ieux sur la droilc, cl glissa sur une pente l>resque à pic au bas de laquelle roulait un torrent.

Les jeunes Corses l'imilèrenl, et nous dilmes en faire autant. Je n'arrivai, pour ma part, au torrent qu'en me retenant aux trônes de quelques braves cliàtaig^niers plantés là par la sainte Providence. C'était l'entrée du maquis. « A la vôtre I » me cria Marthe en lampant à sa gourde une forte gorgée ilc rhum. Et elle alluma un autre cigare.

Je me hâte d'ajouter ici quelle en fuma deux douzaines avant notre arrivée au Palais-\'ert, ils lui servaient lie fanaux sur les pics pour nous guider.

Mais quelle escalade !

Je comprends que les j)andores corses y regardent à deux fois !

Parvenu aux bords écuraants de la Gravona, torrent sublime , mais sans ponts, il nous fut déclaré que nous avions à le traverser deux fois, et cela aux endroits mêmes où il roule si furieusement qu'il charrie des blocs de granit 1 « Faites comme moi ! " nous cria rhermai)hrodite. Et nous la vîmes bondii encore de blocs en blocs, telle une truite enveloppée d'écume, son éternel cigare au bec. La vérité qui pousse l'empereur Frédéric à dire «ju'il est Barberousse, dans Les Bu/v/ravcs, me contraint d'avouer que si une planche habilement jetée d'un bord à l'autre ne nous avait aidés à passer cette Gravona diaboli(jue. jamais je n'aurais déjeuné avec les fdles des Bellacoscia, sous la luenace i\i'< lliritrols invisibles.

Le torrent deux fois traversé, au milieu d un bao

Cïl\i.A LLS BANDITS 223

clianal de fin du monde, je commençai à user mes botles. '

Celui qui n'a pas marché dans le maquis ne sait pas ce que c'est que la g-ymnastique I Nulle trace de sentier dans l'épaisseur de cette haie vive immense. On s'élage peu à peu sur des cailloux en dégringolade permanente.

Les épines, les branches, les racines enchevêtrées, vous piquent, fouettent, accrochent, cognent, blessent et lacèrent. On se sent tricoté vivant, dévidé comme un peloton de fil par un chardon, on saigne, on jure, on pense à Régulus et à son tonneau, et c'est le désespoir dans le plaisir.

De temps en temps, dans les endroits découverts, un coup de poing- amical vous écrase le chapeau et vous nivelle le crâne hors de la longue-vue des gendarmes ; puis on se trouve suspendu par la culotte, ou du moins ce (}u'il en reste, au-dessus d'un précipice où hurlent les stryges du vide.

A chacun de ces paysages nouveaux, JMarthe qui volait comme un sylphe, et sans même accrocher ses jupes, sifflait brièvement entre ses doigts, et un enfant apparaissait, tantôt sur un arbre et tantôt entre les pierres.

C'étaient les sentinelles postées sur notre passage, et qui annonçaient notre venue.

Et nous allâmes ainsi cinq heures, enfiévrés par cette ascension et traînés par cette sorcière fumante.

Comment les Corses, même les plus robustes, résistent à des marches dans le maquis telles que celle dont la courbature hante parfois encore mes reins en rêve, c'est ce qu'on ne comprend pas même au Club alpin.

2J1 SOLVI:mh< Il LN i:M \M" hi: l'AHIS

El pourtnnl les insulaires filonl là dedans comme une hirondelle à travers une loile d'arai^iiée. C'est un mystère, que Napoléon n'a pas révélé à Las (>ases h Sainle-IIéléne, et dont le secret ne sort pas de l'île. Je l'ai découvert cl je le trahis, au hé'néfice de notre nouveau corps de troupes de montagne.

Dans certains torrents du pays, et notamment dans le Fiuni'Alto, qui traverse l'Orezza, où sont les eaux médicinales que vous savez, on trouve de petites pierres ferrugineuses de forme carrée, dont la propriété magique est de rendre infatigable. Les Corses l'appellent « quadrata ». Ils l'attachent à leur genou gauche, comme un diamant aux guêtres, et ils vont !

Je voulais en acheter quekjues-unes pour les sociétaires de la Comédie-Française, gens foncièrement déambulatoires; mais elles n'ont de vertu que si on les découvre soi-même dans le Fium'Allo, un vendredi, au clair de lune. Lisez :

« Dans le fief de Canari, auprès d'un lieu nommé Oreglia,on trouve une matière tout c'ifait ferrugineuse qui a une singul.u'ité qui lui est propre : c'est que, de quelque façon qu'on la retire de terre ou des rochers,elle présente toujours une iigure carrée comme un dé; c'est à cause de cela que les Corses l'appellent .• pietra quadrata, et qu'ils disent : Qiieslia pieira (levé essere qiiadra corne un dadn del colore del ferro. — Ils en racontent des merveilles et des choses si prodigieuses que. par cette raison-là, on pourrait retrancher la plus grande partie des rares vertus qu'ils lui attribuent : ils disent que si quelqu'un veut faire un long voyage, /'/ n'a qu'à attacher cette pierre à la Jamhe gauche, en dedans au-dessous du genou, il

marchera sans se lasser. On trouve aussi beaucoup de celle malière ferrugineuse auprès de Corle. »

{Description de File de Corse, par le sieur Bellin. Paris, F. Didol, MDCCLXIX.)

De brandes en brandes et de sifflets de bergers en sifflels de bergers, nous finîmes par atteindre, vers onze heures et demie, un petit plateau très étroit, ombragé de châtaigniers gigantesques qu'enguirlandaient-à perte de vue des ceps de vignes chargés de raisins bleus.

Là commence le domaine des Bellacoscia, le féerique Palais-Vert, terreur des pandores.

Alarthe s'était assise à cet endroit pour nous attendre. Elle ne fumait plus, n'ayant plus de cigares, morose. D'un coup d'œil je vis son ennui, et je lui tendis ma pipe, car je sais être gentilhomme.

Un sourire charmant fut ma récompense, et l'ambre brilla bientôt entre les mousses de ses lèvres. Ah ! fumer de la sorte, ce n'est plus fumer I mon Dieu ! c'est entrer en gare tout le temps, comme une locomotive de Turner I

Un tintinnabulement de grelots argentins drelinlinda dans la vallée : c'était notre mulet qui arrivait avec le déjeuner, ayant, lui aussi, fait la nique à la gendarmerie.

Deux forts molosses parurent en môme temps à l'orée d'un bois de mélèzes, qui, sans aboyer, piquèrent droite nos culottes inconnues, et nous dûmes les leur présenter. Ce après quoi, ils nous guidèrent, l'un devant et l'autre derrière; nous étions dans la Pinlica.

La Pinlica est une gorge ou un saut du mont

22G bOL VL.MliS D L N KM A M IH. l'Alil.^

d'Oro, t'vasé on enlonnoir OU plul()l en j);ivillon de cor ti:ignnlc.sfnie, au fond duquel la tiravona roule ses pierres porpliyriques. Les parois de ccl enloiinoir seuiblenl de velours verl, lanl la liaulc fnlaie des pins y esl drue cl serrée.

L no fois <|n"on a pénétré dans l'abîme, on seul qu'on y esl en sùrelé contre toute entreprise, et que se risquer là sans sauf-conduit seiail d'un f(ju. Dans l'échancrure de ciel qui plafonne et ferme d'un saphir le cornet d'émeraude, de petits aigles planent et jettent des cris qui se répercutent, agilenl [)endant plus dune minute les ondes sonores, cl se battent avec les échos. L'clï'et est surprenant.

Deux maisonnettes et une fontaine commune lâchent de leurs blancheurs, comme trois carrés de linge un gazon, les verdoyances du goiiUrc.

Comment les Bellacoscia sont-ils arrivés à édifier leurs habitations dans cettesoliludealpeslie, iiTaccès inqiralicable, et quels matons les y aidèrent ? Toujours est-il que les voilà, ces maisons des bandits, et fraîchement réchampies encore, maisons corses s'il en fut, et conslruiles pour la défense, avec leurs terrasses en avancée et formant pont.

On me dit qu'elles se rejoignent par un chemin souteirain, et (juc ce chemin lui-même mène à des cavernes où les frères Bonelli sont cachés en ce moment. Le jeune Antoine m'indifjue d'un geste tout le périmètre de la gorge.

« C'est là-dedans, me dit-il, mais-je ne sais pas où moi-même.

— Moi non plus I ajoute h- cousin.

— Ni moi, fait Marthe entre deux bouffées. Mais ils nous voient en ce moment. Saluons les. »

Nous agitons de confiance noç chapeaux en Tair, qui dans un sens, qui dans l'autre. Deux détonations, venues on ne sait d'où, nous rendent notre politesse et nous souhaitent la bienvenue. Une mesure de tonnerre en do majeur ! Les chiens n'aboient pas. Ils sont dressés.

« Messieurs, déclare avec une certaine gravité noire jeune guide, au nom de mes oncles Jacques et Antoine, vous êtes nos hôtes ! »

Et il nous montre, debout à la fontaine, une vieille femme immobile qui nous regarde. C'est la femme de Jacques, l'aîné. Mais elle ne bouge point de la fontaine.

La femme en Corse n'est pas l'égale de l'homme, et elle ne le supplée point dans les devoirs de l'hospitalité.

Bientôt, nous la voyons disparaître, une cruche sur la tête, et se perdre dans l'épaisseur du maquis.

Sur le seuil de la maison (celle de Jacques), une fillette de cinq ans à peine est le premier visage qui nous sourit. Les deux chiens sont plantés à côté d'elle, et elle les caresse en silence. Ils sont les seuls joujoux, peut-être, que la petite ait jamais eus, et ils ont l'air de le savoir.

Tandis que l'on décharge le mulet, nous pénétrons dans l'habitation.

Marthe nous y a précédés, et une poêle au poing, elle est déjà occupée à y préparer une omelette.

« Ah! Monsieur, soupire-t-elle, que votre pipe est bonne !..

— Merci, » lui dis-je. Et je lui serre la main.

Deux éclats de rire déjeunes filles partent du fond; je me retourne, et... je comprends alors pourquoi

228 SOL'VEMKS 1) UN ENFANT ME TAIllS

mon conseiller général d'Ajaccio voulait savoir si j'étais marié !

Ces deux fille!? de Jacques Bellacoscia, lune blonde et l'autre brune, sont les types accomplis de la boaiilé corse. Elles rachètent d'un seul de leurs cheveux tous les péchés de la famille.

Prétextant de la surabondance des vivres que nous avions hissés à cette altitude vertigineuse, je priai les deux rieuses de nous faire l'honneur de les partager avec nous ! Ilélas ! leur refus fut formel.

La femme corse ne s'attable point avec les maîtres ni leurs hôtes, elle se borne à les servir, et, malgré mes supplications, je n'obtins d'elle que cette gênante faveur.

Pendant que les jeunes cousins dressaient la table, en plein air, sous une treille chargée de grappes et bien en vue des cavernes, elles firent toilette et s'endimanchèrent.

Et comme nous marchions depuis cinq heures du matin, Marthe apporta l'omelelte fumante.

L'étrange déjeuner tout de même, quand j'y songe et digne de la brosse d'un Salvator Rosâ, sur les bords de ce précipice, avec ces envolées d'aigles audessus de nos tel es !

Les molosses des Bellacoscia connurent ce jour-l.'i les délices, ô Lyon, de la pelure de tes saucissons, et la fillette les sucreries ajacciennes.

Marthe m'avait rendu ma pipe, et les deux splendides créatures, la fée blonde et la fée brune, nous versaient à boire comme dans les festins des dieux.

Et c'est ces bonnes gens, pleins des vertus d'Abraham, intelligents, fiers, beaux et généreux, que la gendarmerie traque et persécute, pour une applica-

tion un peu vive peut-être, mais juste de cette loi de Lynch qui est la gloire de l'Amérique !

« Hélas 1 Monsieur, nous disait le jeune Antoine, ■qu'est-ce que la vendetta ! Elle a pour origine l'impossibilité historique où les Corses ont été pendant des siècles entiers de se faire rendre la justice par leurs dominateurs et leurs tyrans. Quelle histoire que la nôtre : l'exaction, le volet le massacre en permanence ! »

Et il baissait la tête tristement.

Moi, je regardais ses cousines, et en les regardant il me semblait que je le comprenais mieux. II s'en aperçut, et parla de ses oncles.

11 vanta leur adresse extraordinaire au tir, et il en cita des traits qui passaient toute vraisemblance.

L'un de nous, assez bon tireur, émit quelques doutes sur l'un de ses récits :

« C'est impossible, dit-il, et Guillaume Tell luimême... ! »

Antoine ne le laissa pas finir, et, comme notre muletier venait de placer sur la table la bouteille de Champagne réglementaire, le jeune Corse dit quelques mots à l'oreille de Marthe qui disparut.

Nous la vîmes dégringoler à grandes enjambées sur la pente. Dix minutes après, elle revint, j'observai qu'elle était approvisionnée de cigares. \ avait-il donc un bureau de tabac à la Pintica?

Je venais de m'emparer de la bouteille de Champagne, et, la tète un peu troublée peut-être, je proposais un toast au père et à l'oncle de nos deux ravissantes échansonnes.

u Chut ! silence ! fit tout à couj) le neveu en tendant l'oreille.

SOUVENIRS D UN ENFANT DE PAlilS

— Qu'ya-l-il? — El jo reposai la Itoiilcille.

— Ne bougez pas!... Ali! ne bougez pas, vous dis-je. »

Nous élions devenus lous silencieux, iminol)iles, el nous écoulions les bruits lointains du i^oiilTre, lu coup de feu reteidil.

Le bouchon de la bouteille venait de sauter, enlevé au ras du g-oulot par une balle de carabine.

« C'est de mon rncle Anloii^.e ! fd le jeune T'oise. »

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