‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 4)Chapitre 18 sur 50 · PREMIER DINER CHEZ VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

PREMIER DINER CHEZ VICTOR HUGO

voyages et qni ne sont pas sorties des caisses d'emballage, sauf celles que j'ai employées à la décoi*ation de ma maison. Aucun de vous n'est venu me voir à Guernesey, et je le regrette, j'aurais été heureux de vous y voir et recevoir. — Et s'adressaut à Monselet : — Je vous y aurais montré, mon cher poète, de belles choses du temps passé. Par exemple, dans la galerie, sur la tenture cramoisie du salon rouge le.s tapisseries de la reine Christine de Suède. Je les ai trouvées à Fontainebleau même. — Avant lEmpire alors, demande malicieusement Monselet, ou après ? — Victor Hugo se met à rire : — Pendant, fait-il.

« Puis il poursuit : — • C'est à Venise que j'ai découvert les quatre nègres en bois sculpté, de grandeur naturelle, qui encadrent la lîaute cheminée du même salon rouge. Ils avaient orné la poupe du Bucenlaure et assisté à cent mariages des doges de Venise avec l'Adriatique. A la prise de la ville par Bonaparte, en 1797, la municipalité fît détruire le galion d'or symbolique et les gondoliers s'en partagèrent les débris. C'est de la famille de l'un d'eux que je pus acquérir les quatre nègres magnifiques. Ils réalisent, leurs torchères aux poings, les vers de Lucrèce que vous savez lous par cœur :

Juvenum siniulacra per œdes

Lampadas igniferas manibus relinenlia dextris.

que j'ai d'ailleurs traduits par ce distique pour la commodité des visiteurs :

On voit dans ma maison, comme cliez les Romains, Des esclaves tenant des lampes dans leurs mains.

*' Et il débite le distique d'une voix lente, mesurée

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et gravr, sur le rylhme de cloche qui sonne la messe le dimani'he. — 11 on a fait de meilleurs, ne li'ouveslu pas ? me chucholc Monselet, cl je n'ose le contredire. — Kh ! bien ((uoi, fais-je évasivcmenl, c'est du lapidaire. Fais-en! — ... Doré, jolie Gouzien, que son démon lra\ aille.

« Di.\ heures cl demie. Avant de .se retirer, l'usage — il vient de (nicrnesey — est de se réunir encore autour de la table, pour une sorte de medianoche. C'est ce que Mme Drouol appelle : passer sous le gaz. 11 y a service bariolé do Ihé, de café, de liqueurs, de sirops, de sorbets et de pâtis.series légères. On s'asseoit sans ordre cl |>ôIo-mélo. Victor Ilui^o prend place auprès do Mlle Valonliue Losclido, lille do son secrétaire Richard Losclido, donl le décollolage pastoral étale ingénument dos trésors sans piùx aux yeux du grand bei'gor à houlottc. 11 se prépare assez di.straitement ce grog bizarre dont la recette lui est propre, composé do sucre pilé et fondu doul le sirop emplit aux trois quarts un hanap de Burgrave. Il y verse d'abord du bordeaux, puis y exprime le jus d'une orange et fait enfin rougo-bord avec du rhum, il savoure l'élixir à polites gorgées et il esl visible qu'il s'en régale.

« Quelle force athlélicpie on ce vieillard de soixantedouze ans et comme on les faisait, en 1802, les enfants de la Grande Armée ! Mais est-il bien sûr que, de cette santé d'hercule, il ne doive rien, j'allais dire : à l'exil, du moins aux dix-huit années de séjour dans l'ile, à l'haleino viNifianle de la mer, au climat de ce paradis du gulf-slream, sans maladies comme sans frimas, .son Pathmos? On ne mélonnerait qu'à demi si on me disait qu'il regrette Haute-

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ville House et qu'il voudrait bien y être encore. Rien qu'à la façon dont il en parle je ne mets pas en doute que chaque nuit l'aile du rêve ne l'y ramène.

« — Jersey, repart-il, et Guernesey plus encore, sont les deux rocs fleuris de la liberté. Xi Anglais, ni Français, autonomes, ils vivent d'eux-mêmes, par eux-mêmes, sous le joug flottant de leurs lois communales. Comme, par fiction politique, ils relèvent du domaine de la Reine, le Parlement anglais ne peut pas les annexer au royaume et s'arrête devant le privilège. Ils sont Normands, et voilà tout et c'est la mer qui monte la garde autour de leurs citadelles. A Guernesey on fait ce qu'on veut, on dit ce qu'on veut, on pense comme on veut. En fait d'autorités, personne, qu'un juge de paix qui n'a point de besogne, et le municipe, toujours d'accord. L'Europe n'a qu'à copier ça pour être heureuse.

« Victor Hugo nous dit encore que c'est à Guernesey qu'il a écrit son meilleur livre. — Lequel, maître? — L Homme qui rit. L'Angleterre est toute dans rHomme qui rii^ et elle n'est que là ! On croit que les comprachicos sont de mon invention. Erreur, les comprachicos sont authentiques. Leur historien, Chiclardus, m'a fourni les éléments de l'Homme qui rit. Je n'ai fait que les mettre en œuvre. — Qui, Chiclardus ? interroge Monselet, le binocle dressé sur une bouche béante.

« Et sa stupeur met en joie le poète.

— Oui, oui, oui, voilà Charles Monselet, l'érudit, le bibliophile, le Monselet qui sait tout, il ne connaît pas Chiclardus ! — Chiclardus, non, même de nom, je l'avoue. — Eh I bien, voici. Quand après le

coup <i'l'>l;il, iiiius .irrivriincs k Jersey, j'y Irouv.'ii beaucoup do vieux livres du dix-seplièuie et du seizièmr siècle, en Inliu {xuir la plupart, (pi'y avaient apportés el laissés les proleslanls émigrés el chassés eux aussi par les persécutions ou les tyrannies. On les doiuiail au poids du papier. J'en sauvai le plus que je pus et de ce nombre étaient les œuvres de (^hiclard, ou Chiclardus, bien malheureusement incomplètes. Si incomplètes qu'il n'en restait (ju'un tome, le douzième, mais le bon, j)uisqu'il traitait des comprachicos, voleurs el déformateurs d'enfants. De ce bouquin dépareillé est sorti rilomme qui vil. Voilà. — Je pars, s'est écrié Monsclet. Je vais aux îles. Je les ravagerai, mais je dénicherai les onze autres tomes de Chiclardus. Oh ! Chiclardus, adieu, maître, je ne dormirai plus !

« Mme Drouet se lève. \'iotor Hugo re<'(tnduit ses hôtes jusque dans rnntichambre. FI aide les dames à revêtir leurs pelisses et leurs n)anlilles,sans négliger, selon le protocole, de leur baiser la main jusques à la saignée, adresse à chacune d'elles un compliment, et la porte se referme. »

Tel fut notre premier dîner ruf^ de Clicliy chez Victor Hugo, et mes notes me l'ont lait revivre.

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