‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 4)Chapitre 32 sur 50 · PRÉFACE DU CATALOGUE · texte numérisé non relu

PRÉFACE DU CATALOGUE

La [ilacc sérail mal choisie, el, en loul cas, insuflisanle pour expliquer aux profanes de i'Ilùlel des ventes qui est Ivan Tourguenefl', s'ils l'ignorent, et leur dire^ s'ils le savent, qu'ils ont aiïaire ici ii un maître considérable des Lettres de ce temps. Ce grand écrivain de la langue russe est l'un des romanciers les plus puissants de l'Age d'or du roman, el la plupart de ses ouvrages ont in Hué de quelque manière sur les destinées sociales de son pays, par conséquenl sur son histoire. F^es Mémoires d'un chasseur furent pour le servage en Russie ce ([u'en Amérique la Case de COncle Tnm avait été pour l'esclavage nègre. L'ukase du i'" février 1861 qui rendit libres vingt-cinq millions de moujicks n'a probablement été inspiré au libéralisme de l'Empereur Alexandre que par ce livre ardent et magnifique.

Ivan Tourguenetî a été aussi le Jérémie du nihilisme dont il reconnut le mouvement redoutable des la guerre de Crimée et que, le premier, il signala à l'Europe. Patriote russe, il en avait compris le danger pour son pays et, condensant toutes les forces de son talent, il tenta de l'enrayer par un livre, Pères et Enfants, dune ironie poignante, et jusfju'à ce jour son chef-d'ceuvre. Il eut un retentissement immense et suscita à son auteur de rudes inimitiés, non encore apaisées peut-être. Il n'y a pas d'Hercule contre une avalanche, et, son cii jeté el perdu, Tourgucnefl" en

revint aux choses de l'imagination où il excelle. C'est à Paris qu'il compose et publie, tantôt au Temps, tantôt à la Revue des Deux Mondes ses romans, contes et nouvelles, aussi aisément écrits dans notre langue que dans la sienne, et hier encore la Comédie-Française n'avait pas d'habitué plus fidèle à son foyer, entre les bustes de nos classiques. Jadis banni de la terre natale par l'ombrageux Nicolas pour une simple apologie de Gogol, il nous arriva à la môme époque qu'Henri Heine, vers 18^0, et tout de suite il fut des nôtres. Il était le Russe du boulevard, comme Heine en était l'Allemand, ayant réalisé tous les deux le problème de choisir sa patrie. Le premier geste d'Alexandre H, à son avènement, fut bien de rappeler l'illustre maître, son ami d'ailleurs, mais il était trop tard, le pli français était pris et TourguenefT nous est resté. Il n'est pas de milieu mondain ou de centre artistique où l'on ne rencontre u le grand Moscove, » comme l'appelle Gustave Flaubert, reconnaissable à sa stature de géant, à sa crinière argentée, à sa voix flûtée et à ses douces manières slaves, et, au « Drouot » même, il est le visiteur presque quotitien de nos ventes. Il s'asseoit sur une banquette, ajuste son lorgnon, et d'un signe perçu de Charles Pillel seulement, il pousse à l'enchère des maîtres qu'il aime. C'est ainsi qu'il s'est formé la petite collection éclectique, et si individuelle, dont j'ai hâte de vous entretenir.

Les paysagistes, ceux surtout de notre Ecole de Fontainebleau, en font presque tous les frais et il n'y a pas lieu de s'en étonner si l'on se remémore quel peintre de nature il est lui-même. N'est-il point « documentaire » (le mot est à la mode) de savoir dans

quelle >< ambiance » (encore un, pour vous servir) s'exerce un i^rnio de celle Ireuipe el (luels sont les beaux visionnaires qu'il achnel à son inliniilé silencieuse. Si les pensées ne naissent que du conflit des sensations, la description du cabinet d'Ivan Tour, g'uenefï importe aux Taine futurs.

Le « Moscove » en a pour Daubigny sans doute parce qu'il est le plus x vrai » de l'Ecole. Voici un eHei de soir, d'ailleurs superbe, qui a du l'emporter souvent dans la mélancolie du crépuscule. Le ciel est vaste et sur sa vastitude courent des nuées de pourpre et et de safran. Au fond, al^rilécs sous des bois déjà baignés de rosée, quelques maisonnettes à l'avantgarde d'un village, bordent le lit d'une rivière, assombrie, engourdie, lente et frissonnante, qui trempe tout le premier plan, se resserre enire deux promontoires et s'arrondit en petit port au pied du village mystérieux. Une barque qu'un pécheur dirige à la godille, gagne lapasse, et c'est tout, rien davantage, mais quelle vérité ! Personiie, fût-ce Van der Meer, n'a mieux fixé le clair-obscur lumineux de l'heure brune oii la nature se drape pour dormir. Les formes se noient dans la transparence, les couleurs s'atonisent, et c'est dans les plis d'un suaire frangé d'or (jue le jour vécu s'efl'ace et tombe à l'éternité.

Perdons-nous à présent dans un coin discret, intime, oasis de notre Ile-de-Frauce, où il fait si bon de se sentir vivre, et de débiider sa béte. Voici une « solitude » comme Jean-Jacques les aimait. Sous un ciel frais, léger, un ciel d'oiseaux, Daubigny vous carde la couette de l'heibe drue et létale au pied des coteaux « modérés » chers à Sainte-Beuve.

CATALOGUE DE LA VENTE d'iVAN TOURGUENEFF 191

Mettez-vous au vert, surmenés, et siestez dans le duvet odorant de la terre, c'est ici qu'Antée reprend en la touchant des forces conlre Hercule. Heureux ce pêcheur, homme sage et selon Dieu, qui, de son petit bachot, jette sa nasse dans l'Oise, et qui est le bonhomme du paysage, comme on dit dans les ateliers.

Nous voici chez Diaz, et c'est être chez Merlin l'Enchanteur, dans sa forêt magique. Comme étonnée de notre témérité, elle nous regarde par la prunelle de ce ciel tourmenté qui, dans le cillement d'une éclaircie, darde son bleu ardent et profond. Sa lueur se projette, condensée, sur une marnière sablonneuse qui miroite comme un plateau de cuivre dans une ■cave rembrandtesque. De hauts chênes, aux troncs verdegrisés à la fois et rouilles, se dressent en colonnade du palais forestier. Une source fdtre à travers les bruyères roses, y serpente et se perd entre les rocs mousseux comme une couleuvre aux squames d'argent. Sur la droite deux hêtres morts tressent au tableau uae bordure de branches bronzées que mordoré un rayon d'aventure. Oh ! cette féerie, je vous dis que c'est Brocéliande, à moins que ce ne soit tout simplement notre Bois Sacré français ! Quel décorateur que ce Diaz, celui de Shakespeare !

Arrachons-nous du jardin de Rosalinde pour errer aux bocages élyséens que la pipette du père Corot vaporise. Trois ou quatre bouleaux argentés, éventés mollement par Zéphyre, prennent leur bain matinal d'azur turquoise où l'Aurore trace encore ses talons roses. Les nuées sortent, irisées, j'allais dire : poudre-de-rizées, et envahissent le champ céleste,

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comme une école de l)allerin»'.s. Le villiige eslompe au fomlsasilhouelle violàlre. Mais déjà i^'irelleesllevéc, el laudisquesa vache dispute à la rosée l'iierljelailièrc el parfumée, elle rêve au bord de la mare avec des poses de naïade. On a de ces visions fuyantes par les baies de wagons en train express, mais, depuis la découverte de l'art de peindre, Corot seul a su les fixer.

Il n'y a pas de plus i^rand peinlie cpie Jules Dupré quand il est heureux, et il Test ici jusqu'à l'insolence. Les problèmes auxquels il s'est attaché dans cet effet d'automne sont les plus ardus du jeu de la lumière. Les gens du métier s'ébahiront de la sûreté avec laquelle il les a résolus. Quelle maîtrise vraiment en ce rayon qui se brise sur un ciel bouleversé, court sou? les arbres, s'accroche au crépi de la chaumière, allume Tétoupe verte des gazons et s'éteint à vos pieds comme un clown infaillible salue après un tour de force.

Admirez vous ce Georges Michel dit : « le peintre de Montmartre » que l'on égale aujourd'hui à Conslable, ce en quoi on n a pas tort, et dont le cabinet d'Ivan TourguenelT vous présente deux pièces caractéristiques .* Par ordre de date au moins il fut le premier franc naturiste de l'École modeine, et l'aïeu^ des glorieux maîtres de i8.3(), puisfiue, né en 17^)5, il avait été, à vingt-six ans, l'un des vainqueurs de la Bastille. M. Alfred Sensier a reconstitué l'œuvre et la vie de ce parigot extraordinaire qui n'a jamais peint (jue Muutiuartre, ou plutôt le mont Martre, au temps oii la Butte n'était qu'une carrière «le plâtre el s'éventait de quarante moulins plus hollandais que la Hollande, (jcdrges Michel n'est mort qu'en ii<\'i, dans sa quatre-vingtième année par consécpient; et il a pu

assister , sans les connaître, au triomphe de ses disciples, les Jules Dupré, les Daubigny, les François Millet, les Cabat, les Charles Jacque et tous les autres, grands réaUstes de la palette française. La lumière a lui sur ce précurseur, et il n'est plus d'amateur qui, digne de ce nom, ne veuille posséder une vue « michelique » du vieux mont des Martyrs. Voyez celle-ci, « Les Chaumières ». Quelle émotion dans ces deux masures, tassées par la pluie ou les vents, humbles à pitié, d'où descend une pauvre femme tirant son enfant par la main. Le libérateur des moujiks doit aimer entre toutes cette toile où la fougue d'exécution sonne comme un cri d'humanité. Les choses parlent, dit le poète, elles pleurent aussi. Autre spécimen des recherches familières à l'artiste, Ruysdael signerait cette étude d'étendue, où moutonne comme la mer une plaine ensoleillée que couvre un dôme aérien, où se déroulent des nuages tragiques. A gauche une butte sombre s'avance en portant de coulisse, bossuée de cabanes assez sinistres, et elle recule encore à l'horizon ce site inquiétant qui n'est autre pourtant que la plaine des Vertus vue des hauteurs du mont chéri.

J'aurais été bien étonné que Charles Jacque ne figurât point dans le petit musée du Moscove. Je n'ai point eu cette déception; il y occupe la place requise par deux morceaux de premier choix. L'un est un grand paysage normand qu'anime une bergère en robe rose, entourée de moutons et assise à l'ombre d'un bouquet de chênes. Personne ne construit mieux un arbre que Charles Jacque et ne l'agrafe au sol avec plus de puissance. Mais si vous voulez savoir ce que c'est qu'un chef-d'œuvre, regardez cette « Ber-

gerie ». Dans une élablc aux murs gris, sur la paille dorée où picorent les poules eflfronlées, une famille de moulons esl réunie, heureuse el jouissant de son bonheur. Entre le père et la mère l'agneau .se présente on pleine lumière comme le bambino de Bclliléem. Rien n'est touchant comme l'expression candide des têtes de ces pauvres animaux. Ils peuveijt donc enfin rester ensemble, se chaulTer les uns aux autres, jouir de leurs amours et oublier, en l'absence de l'homme, qu'ils sont nés pour être égorgés. La poésie des noèls emplit celte bergerie d'un charme évangéli(iue. Cet art-là ne vient ni de Guyp ni de Berghem, il esl propre à notre âge, à notre naturalisme sensible, au pays où la loi Grammont ajoute un dogme au christianisme. Je n'oublierai i)lus les regards de cette Sainte Famille moutonnière.

Y a-t-il rien de plus somptueux que les genêts en fleurs mais aussi de plus difficile à rendre ? Peu de peintres s'y entreprennent et pour cause. Chinlreuil sort vainqueur du combat de coloris. Les siens resplendissent et embaument.

La marine de Boudin est, elle aussi, d'une réussite exceptionnelle. Nous sommes à l'embouchure de la Seine. Le fleuve coule sous une muraille Je coteaux dénudés d'un bleu d'ardoise. Un orage se forme au fond et s'étend, silencieux encore. L'air s'agite et le vent de mer se heurte aux courants électriques. L'eau verdûtre se soulève, comme oppiessée, et des voiles gonflées la raient de sillages écumeux. A gauche une falaise est flagellée d'un dernier coup de soleil intense. Le drame de l'estuaire est complet, d'une composition achevée et d'un art sobre el sûr qui rappelle la manière de Van Goyen.

Je crois devoir épargner au lecteur les études descriptives consacrées aux autres pièces modernes de la galerie d'Ivan Tourgueneff qui comprenait trentetrois numéros réunis selon un goût propre, aussi libéral qu'avisé ! Il n'est pas douteux qu'il ne les eût peu à peu assemblés au hasard des promenades, sans aucune arrière-pensée de bénéfice ou de lucre, pour le plaisir de s'environner de bons lutins familiers aux heureuses influences. Ainsi l'on groupe dans son salon ou dans son « grenier » les causeurs avec qui l'on sympathise. Ivan Tourguenefl" recevait donc en permanence, porte battante, Courbet, Français, Anastasi, Jeanron, Vallée, Guillemet, Calvés, Brissot qui lui parlaient de la mer, des bois et des pâturages. Vollon, Vincelet, Jeannin et Attendu lui disaient les fleurs, les fruits et les orfèvreries. Et il avait aussi son jour russe, ou plutôt son jour européen, pour ces jeunes colons de la France d'art, Alexis Harlamofî, Tatischef, Szyndler, Grimelundet Gegerfeldt avec lesquels il s'entretenait en russe, en polonais, en norwégien et en néerlandais, car il savait toutes les langues, de la gloire de ce Paris qui naturalise de lui-même les gens de talent de toutes races.

Une douzaine de toiles anciennes, toutes de l'école hollandaise ou flamande afl'irmait nettement encore par leur sélection le naturalisme presque exclusif du poète romancier. Voici dans quels termes j'avais analysé les principales.

Conrad Decker est un maître assez rare dont M. Louis Viardot a dit excellemment qu'il n'avait pas la place qu'il méritait et qu'il avait d'ailleurs occupée pendant sa ,vie. L'estime où on le tenait en

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Ilollaiulo esl jiislifu^c par la méprise, volonlairc ou non, des marchands experts qui, hier encore, attribuaient à Ruysdaël ses ouvrages sans signature. Celui de notre galerie, eu sus de sa valeur intrinsèque, offre cette particularité d'avoir été « illustré » par Adrien Van Ostade, figuriste spirituel et charmant, qui, en ceci, rendait même serviceàsou ami qu'Adrien Van de Velde au vieux Wynanls. Notre Conrad Decker vaut au moins celui du musée d'Amsterdam. Il a pour thème une mare abritée d'arbres dont quelques-uns gisent abattus. Sur la droite une ferme se dresse au sommet d'une émiuence. Le groupe peint par Adrien Van Ostade est formé de quatre personnages, un paysan Hanqué de son garçon demande en passant de ses nouvelles à une jeune mère du village qui berce son enfant. Cette petite scène rustique, si simple, semble être sortie d'elle-même du paysage très serré de factiu'e et d'une jolie harmonie blonde.

Salomon Ruysdaël était le frère de Jacob Ruysdaël. Quoique son renom ait été éclipsé par ce cadet illustre, il n'en est pas moins un excellent peintre, moins dramatique sans doute, mais de vision aussi sincère. Il n'en faut pas d'autre témoignage que ce tranijuille canal transparent, maintenu dans les tons gris d'une vérité de portrait. Au fond une ville et sa cathédrale, à gauche une rangée de maisons antiques semées entre des hêtres. Sui" le miroir des eaux les chalands glissent (legmatiquement et sans que les vaches, baignées dans l'herbe du polder, cessent leur rêve int<''ri('ur pour les regarder passer, et dans (-«^s soixante centimètres tient toute la Ibdlande.

Puis voici un délicieux David Tcniers. Il pourrait s'intituler : Le d(''part du voyageur. Dans un pli

de terrain, au bord d'une flaque en lavoir, en vue d'une église, une chaumière fume, sur le seuil de laquelle les parents et les amis de celui qui s'en va, là-bas, le bâton à la main, échangent les propos qu'on devine, j'allais écrire, que l'on entend. Il n'est point jusqu'au petit chien qui ne jappe tristement au maître qui le quitte. Bien avant Greuze et moins théâtralement, David Teniers, si jovial d'ordinaire, savait traiter ces scènes de famille. Peut-être celle-ci n'est-elle si prenante que parce qu'elle représente un épisode de sa propre vie et tout permet de le supposer, car il y a dépensé plus que de la maîtrise de coloriste. Le temps d'ailleurs, complice de ces « adieux » é\ocateurs, en a cristallisé la larme en perle.

Terminons par Van der Nerr et la superbe fin du jour nommée sans plus « Paysage » au catalogue. C'est un canal encore, car les maîtres néerlandais ne varient guère. De moulins en canaux et de canaux en moulins, on dirait qu'ils peignent sur le pas de leur porte. La ville profile l'alignement de ses maisons briquelées aux toitures en gradins sur un ciel en irradiation. A gauche une prairie close par une haie où les vaches, accablées, ruminent. Deux voisins, par dessus cette haie, taillent bavette, une ménagère tricote, un enfant joue avec un toutou. Dans le flamboiement atmosphérique, des nuées bondissent et se poursuivent, et le tableau vous emplit des délices de la vie patriarcale, qui, Ivan Tourguenefî vous le dirait avec Virgile, est la bonne.

Les autres toiles anciennes du cabinet étaient, d'après mes notes, de moindre intérêt sinon de moindres signatures. On y voyait un portrait de jeune

femme, acheté à la venle de M. Marcille et atlribué à un élève d'Holbein, — un mandolinisle do llont lorsl, — une scv-ne eliiiioise de Jean-Baplisle Iluel. — une élude d'Hnjsmans de Malines, — un portrait de vieillard sii^'ué Raphaël Mengs, — une marine houleuse de Simon de Viiegler, — un incendie de Troie à la flamande el enfin un porlrail de Mozart enfant qui se trouvait bien en place dans la maison où l'on conservail en reli<pie la partition autographe du Don Juan.

Une fois encore c'est pour les physiolognes de la crilique, imhus de la théorie des milieux, que je reproduis ce catalogue raisonné. Je n'ai d'ailleurs jamais su pourquoi Ivan Tourgueneff se décida à se séparer de ses chers lulins et je n'ai rien sur ce point à révéler à ses biographes. Mais ce (|ue je sais, c'est qu'en étudiant, férule aux doigts, les tableaux devant lesquels il m'avait laissé, je voyais en face, de l'autre côté de la rue, Francisque Sarcey, le nez sur sa table à copie et le dos voûté par le faix des vocables, ramer, comme on dit, en galère, et que mes descriptions se ressentent encore de ce spectacle peu propice à la belle écriture.

Je n'avais pas toujours, Dieu merci, la critique d'art si grave et bonimentaire. Hors du Journal officiel et loin du regard sévère d'Ernest Daudet, il m'arrivait, pour mon dimanche, de jongler dans les feuilles gaies avec ma férule raacmahonienne, à l'exemple de CB bàtonniste de la place des Pyramides qui avait été l'une des admirations de ma badauderie parigote. « Vous avez le Seize Mai sournois », me disait Rochefort à Genève. El c'était vrai, je louchais sous la toge du sacerdoce à cette liberté de penser haut et de tout dire qui y dessinait déjà le chroniqueur irrévérencieux, aux pseudonymes protéens, que j'allais être. « La Fontaine des Gabourets », églogue, fut l'un de mes premiers essais d'irrévérence. Il n'était pas fait précisément pour plaire, à l'hôtel Drouol, dans le « monde où l'on vend », ni à V Officiel du reste, et mes catalogues se ralentirent. C'était le temps des faux Corols, ou « trouilleberts >>, et les experts

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jurés y perdaient leur latin et la lêle, à la g-ramic risée de la ville et des ateliers. Acquéreur de " La Fontaine des gabourels », Alexandre Dumas, pris dans la nasse, se déballait contre eux comme ini diable et il avait appelé Gérôme pour juge. C'est la scène de ce jugement que je mettais en dialogu(^

KGLOGUE

Personnac.es : L'ombre de Corot. Loinljre de l.i pipe de Corot. Troiiilleljert encliainé. Gérome, arbitre. Alexandre Dumas, personnage muet. Experts, jun'-s, nynii)iies. Des fleurs.

L'oMRRE DE LA PIPE. — Cc scafcrhiti est vraiment supérieur ! La Régie se surpasse, et n'étaient quelques chalumeaux amorphes et suédois et de vagues démélures do peigne, sans doute oubliées là par la cigarière auKmreusc, je brûlerais heureuse on l'honneur de Gambier 1

L'ombre de Corot. — Dans mon gilet, petite 1 En voici un de l'Institut 1

(lÉROME (entrant). — Quest-ce qu'on me veut ? Pourquoi me dérange-t-on ? J'arrive du désert. Je descends de chameau. J'étais bien. J'étais très bien. Qui est-ce qui fume de ce sale tabac impressionniste? Encore un à Manet !

Trouillebert [enchaîné). — Léon, Léon, dégiafemoi, je t'en prie. Ils m'ont ficelé à ce tronc d'arbre mal modelé. Ils veulent me faire avouer que mes tableaux ne sont pas de moi. Si je joue les Marsyas, ne crois pas que ce soit pour mon j)l;tisir.

Gérome [rianl \ — Elle est excessivement bonne!

Choeur des experts. — Maître, voici le corps du délit. Jetez uusimple coup d'œil surce tableau, et dites si un autre que le seul Corot a pu allier tant de solidité à tant de fluidité et travailler ainsi dans le lumineux?

Gérome {mettant son binocle). — C'est très joli. Ou'est-ce que ça représente?

Trouillebert [enchaîné). — Malheureux ! tu le regardes à l'envers.

Chœur des experts. — C'est la Fontaine des Gabourets. Nous l'avons casée à M. Alexandre Dumas contre dix-sept mille francs. Ça en vaut vingt-sept comme un sou !

Alexandre Dumas. (Il soupire.)

Gérome. — Ah ! c'est la Fontaine des Gabourets ? Je vois bien la fontaine ; mais où sont les Gabourets ?

Trouillebert (e/îc/zomÉ"'). — Léon, Léon, tu baisses. Tu n'es plus aussi brillant qu'au temps du Combat de coqs.

Gérome. — Le Combat de coqs ? mon meilleur tableau. C'était le bon temps. T'en souviens-tu, mon vieux Trouille ? (// va s asseoir à côté de Trouillebert enchaîné.) Veux-tu une cigarette de turc ?

Trouillebert [enchaîné). — Je ne peux pas. J'ai les mains prises.

Gérome. — Ça c'est embêtant. (7/ fume.)

L'ombre de la pipe. — Il fume? Eh bien aloi'B?

L'ombre de Corot. — A mon bec, chère enfant.

Chœur des experts. — Quel drôle d'arbitre nous nous sommes choisi là. Il n'y entend rien du tout. {Des nymphes passent au fond.)

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Gérome. — Tiens, c'est gentil, ici. C'osl-il cela les 0.11)011 rels ? Il regarde les nijmphes.)

Trouilleiujrt {enchaîne). — Demaiide à M. Dumas. 11 a la spécialité.

Alexandre Dumas. [TÎ haïssf fa iéU.)

Choeur des experts. — Ne pourrions-nous savoir, monsieur Gérome, ce que vous pensez du tableau, ce que votre arbitrage en décide, et à qui vous en fixe/, la j)alernilé ? Nous buvons vos paroles, à cause des dix-sept mille francs ; car, s'il est de M. Trouillebert, nous serons forcés de rendre rar-> genl, et s'il est de Corot, M. Alexandre Dumas aura fait une bonne affaire et il nous gardera sa précieuse pratique.

Trouillebert (enchaîné). — Adsum, adsum, (/ui feci !

Gérome. — Si lu parles latin, je dis que c'est de toi. (// reprend la toile el remet son binocle.) Comme dessin, c'est du gAchis, d'abord. Les Gabourels ne sont pas d'aplomb sur leurs jambes ; les rotules sont mal emmanchées, et au point de vue anatoinique, rien n'est en place. Et d'une !

Trouilleijert [enchaîne). — Dis donc, tf)i, là-bas?

LoMiiFiE DE Corot. — Mais les valeurs, monsieur (lérome, les rapports do tons, les passages, l'enveloppe aérienne ?

Gérome (regardant de tous côtés). — Qui est-ce qui parle du nez, par ici ? On a donc lAché les critiques ?

Choeur des experts. — Oui, les valeurs, cher m lîlre ?

Gérome. — Des valeurs ? Connais pas, .le suis pein'ie. .J'anive du désert. Les valeurs ? C'est l'af-

faire des Rothschild. D'ailleurs, vous me dites que ça vaut dix-sept mille francs. Les voilà, les valeurs ! Je n'en vois pas d'autre.

L'ombre de la pipe. — Je m'éteins.

Trouillebert {enchaîné}. — Enfin est-ce de moi ?

Gérome. — C'est possible. Mais j'ai coimu un temps où tu faisais mieux que ça. Le temps du Combat de coqs. Te souviens-tu de ce temps-là, Trouille?

Le choeur des experts. — Allons bon 1 il va recommencer I

Trouillebert (enchaîne'). — Est-ce de moi ? Est-ce de moi ?

Gérome. — Si tu y tiens. D'ailleurs, tu dois bien le savoir. Quand on fait de ces choses-là, on s'en souvient toute la vie. C'est comme un remords encadré. Je me rappelle que, un jour, au Caire...

Le choeur des experts. — Monsieur Gérome, nous ne vous demandons pas si le tableau est bon ou mauvais, nous vous demandons si il est de Corot.

GÉROME. — Alors c'est une autre paire de manches. Je ne fais point dans la partie. Mais, si vous voulez, je connais quelqu'un qui est très fort sur l'article. Un gentil garçon, n'ayant par lui-môme aucun talent personnel, mais qui fait le Corot dans la perfection. Je dirai même qu'il les fait mieux que Corot, et sans s'en douter. Car s'il s'en doutait, il n'en ferait plus. Voulez- vous que je vous mette en rapport avec lui?

Le choeur des experts. — Entendu. Où loge-t-il ?

Gérome. — Le voilà. (// montre Trouillebert enchaîné.)

Choeur des experts. — Est-ce un arbitrage décent que de s'en remettre ainsi à la personne juge et partie ?

204 SOUVENIRS D UN ENFAM DH l'AKIS

Gérûme {delianl TrouiUeberl). — Sois libro el parle. Suppose que ce tableau est de' moi, ou (luOn me ratlribuo, cl dis-nous combien lu rcslimes.

TuouiLLEHERT [désenchaîné). — Avec la sii,nialure, un million. Sans la signalurc, le prix du cadre.

GÉROME. — Viens déjeuner avec moi. Nous parlerons du Combat de coqs. (Ils sortent bras dessus, bras dessous.)

Chœur des experts. — Il ne nous reste plus qu'une seule chose à faire. Évoquer l'ombre de Corot au moyen d'une lable lournanlc. Puis(|ii'<)u a vu des tables écrire, il doit y en avoir pour signer. La table qui signe les Corot anonymes a certainement été prédite par Allan-Kardec, le tout est de la découvrir. (Ils sortent.)

Alexandre Dumas. [Ils enfuit.)

Les fleurs. — Poussons, mes sœurs, et coloronsnous au soleil. Nous ne sommes pas sij^nées, et cependant nous sommes belles, bien peintes, bien dessinées, et chaudes de ton, et fines de modelé et pleines de jolis rapports el de valeurs. Nous ne valons que ce qu'on nous estime, selon qu'on nous aime, et les trois quarts du temps on ne nous paie que d'un baiser.

LoMBRL DE LA PIPE. — ( Tcst drolc, |)apa Corot, ce scaferlati supérieur embaume la verveine, la rose et l'iris.

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