‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 4)Chapitre 33 sur 50 · LE BOULEVARD ET LES BOULEVARDIERS · texte numérisé non relu

LE BOULEVARD ET LES BOULEVARDIERS

LE BOULEVARDISME

La logolechnie moderne attribue la paternité du mot à Louis Veuillot, et elle dit vrai ; j'y étais. Il fut imprimé, pour la première fois, dans le livre intitulé : les Odeurs de Paris^ qui est, d'ailleurs, le chef-d'œuvre du maître écrivain. Le lendemain il était populaire.

L'esprit, en effet, courait les rues à cette époque, comme à peu près aujourd'hui le vélocipède, et plus vite encore, puisque, en cinq minutes, il avait fait le tour de la ville. Rien qu'à la Bourse, en un seul jour, il se brassait plus de bons mots que d'affaires, et sur les boulevards ils crépitaient comme grêle. De là ce nom de boulevardiers que Louis Veuillot avait donné

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aux rieurs cliaruianls de la décadence. Ils l'adoptcrcul tout de suite et ils eu firent le suc,cès euxniènies. Comme on se sentait encore plus proches du dix-liuilièuie siècle que du vinf^lième, le groupe des ironistes neveux des Voltaire, des Diderot, des Piron, des Chamfort, se bornait à j)rolonger la tradition de la philosopiiie francjaise, et h perp«''lu( r leurs mœurs insouciantes. Si leurs aïeux allaient, ratiocinant d'art et de lettres, du café Procope à la Régence, ils déambulèrent, eux, de la ten-asse de Tortoni aux cabinets de Brébant et, dans l'intervalle de cinq cents pas qui séparaient les deux pôles du boulevardisme, ils fixèrent le centie du monde. Il faut bien croire que ce « mail » fut une force péripr,tétique, lui aussi, puisque Paris lui a dû, et lui doit encore, son attraction fascinatrice, et ce qu'on appelait, hier ou avanl-hicr, sa suprém.die intcUecluelle. Le boulevardisme, il est vrai, et on l'en accuse, a créé l'esprit de café qui, par certains côtés est routinier, en efl'et, et centralisateur. Dabord, il ne l'a pas créé; il l'a hérité du siècle précédent, le plus nationalement polinier, ergoteur et médisant de tous les siècles. Et puis, cet esprit de café, il valait bien l'esprit de cercle, dites ? Elle n'a peut-être pas beaucoup gagné au change, la société que vous avez aujourd'hui, sous la Troisième, par le double abrutissement du jeu et de l'ivrognerie à l'anglaise. Le café donne sur la rue, mais l'air y entre et, avec lui, tous les bruits «le la vie. On s'y frotte encore aux intérêts généraux, on y a commerce d'Iiumanilé, on y échange autre chose que des cartes grasses et silencieuses. Oui, le café valait mieux que le cercle, si le lupanar vaut mieux que l'onanisme.

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Je ne le défends pas davantage, et d'ailleurs il est mort. Le boulevardisme est fini, bien fini, et on désigne avec beaucoup de sens les causes de sa mort, quand on l'attribue à l'hausmannisation des boulevards d'abord, et ensuite au cosmopolitisme de la Ville-Lumière. Entre Brébant et Tortoni, tous deux disparus, sur les cinq cents pas péripalétiques, la brasserie allemande a remplacé le café français, chassant la clienlèle des derniers causeurs, pour y substituer celle des gens d'affaires^ hâlifs, fiévreux, bousculés, bousculant, le front plissé par la chasse à l'argent. Plus de flânerie possible à travers les flots pressés de la cohue convulsive, où l'ami rencontré n'a pas une minute à vous donner ni à vous prendre, et se perd, rapide, après la poignée de mains sommaire. C'est désolant, me disait l'un des derniers philosophes de l'école, on ne rencontre plus personne ! On ne sait plus avec qui d'entre eux dire du mal de ses confrères !

Le cosmopolitisme est l'autre assassin de l'esprit parisien, cela n'est pas douteux. En quelques années, et les expositions universelles aidant à la besogne, il a vraiment dénalionalisé la ville, et qui nomme Paris aujourd'hui dit beaucoup moins la capitale de la République française que le centre européen et la station hivernale de toutes les fortunes oisives des cinq mondes. La confusion des langues y règne dans la diffusion des usages et des mœurs, et la tour Eiffel la symbolise.

Sans être le louangeur sénile du temps passé que raille Horace, je regrette le boulevard d'antan et ses boutevardiers. Ils étaient plus utiles qu'on ne pense, tes ironistes allègres et redoutés, équilibrés des

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vertus el des défauts de la race, cl leur opposition était la bonne peut-ôtre, l'efficace, colle qui réveille comme un sifflet de fifre, la Liberté des enij;ourdissements du pouvoir. Un bon mol d'eux valait mieux el faisait plus, parfois, que les émeutes brutales de la masse; ces Warwicks de la royauté parisienne travaillaient à leur manière à l'œuvre de la justice, car ils étaient fort bonnes gens, et ils ne se donnaient du « neveu de Voltaire » que s'ils avaient défendu leur Calas. Les voilà dispersés par l'invasion béotienne des millions inlernalionaux, el, débusqués de leurs boulevards chéris, ils errent sans asile à travers les brasseries universelles d'où ne s'échappent plus aucuns rires. Ils entendent, dans tous les dialectes du vieux monde, et du nouveau aussi, les hommes modernes gémir leur plaintes sociales 6\ pleurer leurs angoisses, ils sont environnés de bêtise, de tristesse, et ils s'en vont ! Adieu, sages de ma race et de mon pays ! L'esprit a fait son temps et joué son rôle, el voici fleurir le vingtième siècle, Age pratique et ère du médiocre, où deux et deux feront implacablement quatre en toutes choses. Déjà les cicérones montrant aux voyageurs le boulevard devenu le ghetto idéal, s'écrient du haut des tapissières d'agence : anciens jardins d'Académus et ex-nombril du monde !

Celui qui écrira l'histoire du boulevardisme n'aura guère à l'incriminer que de deux erreurs qui, d'ailleurs, n'en font qu'une : un patriotisme un peu étroit et un goût jirononcé pour la centralisation. Mais la liste seule Ac> services qu'il a rendus au progrès, à la liberté et aux arts, ne sera pas le chapitre le moins long du livre, el je ne parle même pas de la

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bonne humeur entretenue par les maîtres du rire chez un peuple qui se rembrunit et tourne au malade imaginaire.

A présent, internationaux des races lourdes et graves, prenez Paris, il est à vous. Les railleurs sont partis, et les merles ne siffleront plus. Vous aurez, pour remplacer l'esprit boulevardier et ses mousses légères, la forte fermentation de ce que le naturalisme appelle : le génie. Les cafés y croyaient peu, parce qu'ils le savaient rare, et c'est pourquoi ils le blaguaient, d'une terrasse à l'autre. 11 est vrai qu'on ne leur avait point enseigné encore que le génie peut et doit être bète comme un pot, et que tel est son signe cosmopolite. La compensation est là. Vous l'avez- Au passé, le simple esprit; le génie à l'avenir! Ça commence bien, en prose et en vers, à pied, à cheval, sur la terre et sur l'onde. Il était temps que les boulevardiers fichassent le camp du boulevard... et du siècle. Du Nord et du Midi, voici venir des oies couronnées de crêtes de coq et habillées de plumes de paon, les oies géniales ! Bonsoir, amusezvous bien !

n HEURE VERTE AL" TORTONI

— Tu connais Vivier, dis-je à Scholl, un soir, au Torloni, entre six et sept.

— Quel Vivier, le corniste ? Si je le connais ! C'est l'un de mes plus vieux amis.

— Depuis combien de temps le connais-tu ?

— Je ne sais plus. Depuis vingt ans au moins. Pourquoi ? Est-ce qu'il est mort ?

— Non, j'ai dîné hier au soir avec lui chez Mlle A. L. du \'audeville.

— Alors ?

— Parions que tu ne l'as jamais entendu jouer du cor ?

Le bouhnaidier se consolida le monocle dans l'arcade sourcilière, fit un lour à travers sa mémoire et se mil à rire : — Tiens, c'est vrai. Elle est bien bonne !

Puis il reprit : — Et pourtant il en joue, c'est avéré. Il est même, à dire d'expert, le plus fort des

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cornistes passés, présents et futurs. A Roncevaux, il se fût fait ouïr de Charlemagne ! Fétis le clit dans son dictionnaire. Lis Fétis.

— Je lirai Fétis, si tu veux, mais à une condition, c'est que tu me nommeras quelqu'un d'honnête et de digne de foi qui ait, de ses oreilles, entendu Vivier (c toucher » du cor.

— Attends... Je cherche... Laisse-moi chercher... Il y a Azevedo peut-être ?... Mais je me méfie, Azeredo est un sectaire. On pourrait prendre langue avec Béjouvin... Garçon de quoi écrire et un chasseur.

— En es-tu là de t'en fier aux critiques ? Du reste, mon siège est fait. Vivier joue de tout, peut-être, excepté du cor. J'ai dit.

— Qu'est-ce qui t'asseoit dans cette assurance ?

— Quand on est l'hôte d'une femme charmante, qui, à la suite d'un dîner où la trutïe est traitée en pomme de terre, vous prie d'un sourire de Joconde, de charmer à votre tour les convives par l'exercice de votre art, on empoigne sa trompe et on y crache. Tulou aurait tiré sa flûte et Paganini sa calebasse. Vivier, rien. Donc il ignore le cor.

— Il n'avait peut-être pas apporté le sien pour la circonstance. Tu n'avais pas ta lyre. Entre artistes on s'épargne.

— Ton apophtegme est indigne d'un La Rochefoucauld tel que toi. C'est comme si tu disais qu'un chirurgien ne charcuterait pas, à l'œil, un apothicaire. Où serait le chirurgien?

— L'aperçu est profond et l'image est sanglante. Mais je suis obligé de t'apprendre que Vivier a tenu l'emploi à l'Opéra et qu'il y a fait notoirement son

lnuil propre dans le tube de cuivre scrpcnlueux, à l'orcheslre.

— Oh ! à l'orchestre 1... Je mon charité !

— Tu m'ébranles.

— Tiens, écoule. Aimes-lu l'hisloire?

— Non, mais va.

— A ce dîner, il y avait Amédéc Achard...

— Fichtre 1

— ... qui n'est pas gai...

— Beaucoup de laienl, pour la gouverne. « Les coups d'épée de Monsieur de la (jnerche », ne fait pas ça qui veut ! Achève ?

— Il avait vu à mon nez que je brûlais, de IrufTe en trulTe, du besoin de jouir du cor de Vivier, si bien qu'il me jela à voix basse : — Pas de gafTe, il n'en joue pas devant le monde.

C'est ainsi quil m'évita l'indiscrétion. Je le laisse extraire les conséquences de ce fait documentaire; mais, pour moi, et je m'en ferais hacher, le cor de Vivier est une blague.

— A Paris tout est possible, concluait philosophiquement le Chamfort du boulevard des Italiens. Et pendant une semaine ou deux ce fut un jeu, à Torloni, de chercher parmi les survivants du Second Empire celui qui pouvait se vanter, devant Dieu et devant les hommes, d'avoir, .soit dans un concert, Soil en chambre, ou partout ailleurs, entendu l'olifant légendaire. Alfred Slevens réclama ce privilège, qui lui fut unanimement dénié à cause de sa nationalité belge, Bruxelles étant la Marseille du nord. Il refusa d'ailleurs le serment qu'on exigeait pour le croire. — Tu dois confondre, lui disait Scholl, dont le problème passionnait la maUce, c'est le père Ingres

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