‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 4)Chapitre 35 sur 50 · L HEURE VERTE AU TORTONI · texte numérisé non relu

L HEURE VERTE AU TORTONI

philosophique à la Ville, il fut aussi la petite quiquengrogne de la bourgeoisie libérale qui s'en va et passe la main si tristement à la populace. Aurélien Scholl, commandant de la citadelle, était un esprit fort vaillant, brave de la plume autant que de l'épée, à la française, et qui ne se laissait pas marcher sur le pied, même par un gouvernement. Il nous enseignait l'art de lancer le javelot par les meurtrières, et pour ma part je lui en dois le jeu d'arbalète. J'allais au Tortoni comme à l'exercice, à l'heure verte, et la journée m'était bonne lorsque dans le petit renfoncement de la salle, j'avais la chance d'apercevoir la silhouette hautaine du connétable, le comte médiéval Barbey d'Aurevilly, droit comme sur un cheval de bataille et sablant la coupe d'Aï ou de Clicquot aux mânes de Brummel et du dandysme. Lui aussi, il était tortonisle, intermittent, il est vrai, mais d'habitude, et il avait connu le temps où sur le perron fameux, comme au Florianà Venise, on prenait des glaces vanillées en regardant passer les belles boulevardières du règne.

QUELQUES BOULEVâUDIERS GUSTAVE CLAUDIN

Lorsqu'en proie déjà à ce mal agricole donl je mourrai et que, faute d'un nom médical mes amis appellent gaîmcnt : ma bergcrade, je me sentais tiré, comme Antée, fils de Neptune et de la Terre, c'est-àdire invinciblement, par cet élément de la pomme de terre en qui est toute joie avec toute sagesse humaine, id esl : — ([uand saoul du surmenage, du surchaulTage et de toutes les frénésies de ma ville natale, j'assourdissais les miens par ce ranz des vaches en chambre d(jnt l'hiver le plus rude ne calme point en moi l'éternelle élégie nostalgique; — aux heures où la pelle, le râteau, le sarcloir, la brouette et les deux chers arrosoirs d'argent, vivifiés en Tentation de saint Antoine, s'adonnent dans mon crâne à des danses nocturnes de ballets de féerie, — je ne résistais au besoin de sauter dans le premier train qui sifllail gare Saint-Lazarre qu'en me réfugiant au café lliche.

Car le café Riche élail le gîte familier où Giislave Claudin avait élu et tenait ses assises boulevardières. En moins d'un quart d'heure de temps l'auteur de : Entre minuit et une heure, élude sur la vie (( dorée », me rabattait mon rêve bucolique et virgilien, et je redevenais assez bêle pour croire à l'atmosphère géniale de l'asphalte, à l'esprit des réverbères et à la blague du nomljril du Monde, qui n'est pas un ventre.

Gustave Claudin, ayant vingi-deux ans de plus que moi, je n'avais pu le voir rayonner dans sa gloire, quand, Pétrone du second Empire, il était l'arbitre des élégances et plastronnait aux Tuileries. Je dois même confesser qu'avant notre premier accrochement de monades, oncques n'avais lu ligne de soa en-re. J'ai d'ailleurs cru devoir persister dans cette réserve pour ne pas me gâter une image abstraite de boulevardier qui remplit mon idéal du type. Le boulevardier parfait n'écrit pas, ou, s'il a écrit, il cesse tout de suite d'écrire, au premier tour sur l'asphalte atmosphérique du nombril, tel cet admirable Adolphe GailTe, qui, après avoir collaboré a l'Événement de Victor Hugo, brisa sa plume pour n'être que le plus beau et le plus spirituel Alcibiade de la décadence. Le pauvre Gustave Claudin, lui, écrivait tout le temps et pour cause, mais il lui restait la fierté de ne pas vendre ses écritures, et de borner son débit au plus fastueux service de presse. Je l'aimais pour cerossignolisme de librairie dontj'étais moi-même unbulbul.

Je ne me rappelle pas très exactement les circonstances qui nous révélèrent l'un à Tautre, mais ce dont je suis sûr c'est qu'aux premiers mots il me fit grand d'Espagne. Le tutoiement est un signe de rai-

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licniciit onlrc, j'allais diio : tfcns de |)r<'iiiicr(>. comme on l'imagine, ol pour los mémos raisons. eiilro les ti'ois cenis ilo Lt^'onidas aux Thermopylcs. Familiarité est sœur de solidarité cl la difl'éronce d'Ago s'elVace dans l'ombre du délilé liéroMnie pour ceux qui le défendent contre les Perses.

(îustave Claudin était, je le répèle, rarchélvpe de ces derviches tourneurs de pouce pour (|ui les deux Irolloirs qui sont enti'c la rue Drouot elle place de l'Opéra loealisenl le plateau de la vie humaine. Être cul-dc-jalle là, c'était son l'ève. Le Père Eleinel y avait résumé sa création et même réparé quelques bévues d'icelle, par exemple la montagne, la mer, la forél, pour ne parler (pie de ces géologismes. Il ne saluait ilans le cheval que le boulanger de crottin des moineaux francs de gouttières. En quel autre lieu voyait-on les fleurs naître < toutes coupées » dans les voitures à bras, et îles bluets. sans blé autour, circuler sous la garde des sergents de ville ?

— Et l'air, mon Claudin, l'air reniflable, ris(piais-je avec ruslicit»' ?

— Tu renifles ? Et les microbes ! Prends garde ! Il <• ne cherchait pas d'ailleurs ù me prouver » que

lair du boulevard, l'air à idées, était le seul respirid)Ie pour un nez bien organisé, le ne/ de poète. Le parfum du foin coupé se vendait en bouteilles chez les moindres distillateurs. On en concentrait la meule entière pour cinquante centimes. OuanI au plaisir qu'il peut y avoir à marcher en sabots dans la boue, contre le vent qui dénoue les cravates, pour aller acheter un cornet de tabac chez l'épiciei" du village, il " ne s'en rendait pas compte et tout ce qu'il pouvait en dire » c'est <pie la campagne n'avait pas

réussi à Victor Hugo, dans la Palhmos anglaise.

— Il s"y est pourtant fait une belle santé, Gustave !

— Oh ! la sanlé, un préjug-é de province ! A Paris on crève toute la vie, c'est ça qui est drôle. Vois, sur le trottoir, le bon, celui de droite, s'il passe un gros plein de so.ipe, tout le monde se retourne et s'esclalTe! Il est obligé de prendre le trottoir de gauche et de faire semblant d'entrer au Crédit Lyonnais pour échapper au ridicule.

Sur ce thème de la mise au vert, notre débat le plus fréquent, le bon fakir du café Riche était littéralement intraitable, et je n'obtenais de sa lécalcitrance que l'apologie opiniâtre du gaz, de l'odeur des restaurants et du relent exquis des bitumes en fusion dans les cuves « qu'on va chercher au diable dans les ports de mer » .

— Le grand air, ton grand air, qui fait aimer l'horrible soupe aux choux et la morue infâme, eh bien ! veux-tu toute ma pensée? Il y en a encore trop dans Paris ! oui, trop! Tiens : si l'Empereur, au lieu de sa rue de Rivoli inopportune et sans but nous les avait voûtés, nos boulevards, et consacrés par des portiques, je te le dis en vérité, nous serions sous Napoléon IV au lieu d'être en pleine... Veux-tu un bon cigare?

— Avec une pareille philosophie historique et si tu crains autant la pluie quo le soleil, comment viens-tu du Moniteur au café Riche ?

— Par les passages. 11 n'y a que les Tuileries, un sale jardin à nourrices, à passer sous les balles, à travers les cerceaux, de statue en statue et d'arbre en arbre. Puis j'atteins les arcades rivoliques, le passage. Delorme, le passage Choiseul, et de là, je

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cours, le col relevé, le mouchoir >iur la houche, prendre la rocelle de rOi>éra-Coniiquo. F^ufin, ouf, voici les boulevards, où l'air esl rare, jj;^iûce à Dieu, cl c'est comme si lu remellais une car|ie dans l'eau, mon bonhomme, h demi frile.

(îuslave Claudin élail de La Ferlé-sous-.Iuuarrc, mais il déleslail qu'on le sûl. On naît dans les ferl«''S qu'on peul, el Jean Racine lomba du ciel à La Ferlé- Milon. 11 a pourtanl fail Alhalie el les Plaideurs. — Du resle, disail-il, je suis rentré à Paris pendu encore au sein de ma nourrice, el par la diligence, pour la g^ouverne. Ma mère s'élail trompée de date, voilà tout, ça peul arriver à la plus honn(^le.

Depuis celle réinlcj^'^ralion natale, il n'était jamais sorti, jurait-il, du cercle inscrit i)ar la Comédie- Française, la Librairie Nouvelle, le café Biche el le Figaro, même pour diriger le journal de province dont on lui confia le charel les guides el qu'il chevauchait par correspondance Pour le reste tout lui était fort'l vierge, odéon el désert lybi(pie, el cela très sineèreraenl, croyez-le bien cl sans la moindre hyperbole. On l'a enterré sous Jouarre, dans sa ferlé accideul(lle, mais il n'y esl pas, il n'y serait pas resté ane minute d'éternité, et cpiand le clairon <le Josafhat retentira aux quatre vents, il faudra chercher Claudin dans les fouilles du boulevard des Maliens, «lu coté droit, sous remplacement d'une petite table d'encoignure d'estaminet illustre el dont le nom ©pposail un contraste si violent à la fortune de ce galant homme.

C/était-lii, dans ce coin réservé, où il avait son ron<lel ses cure-dents personnels, qu'il déjeunait depuis quarante ans, pour la somme immuable de deux

OUELOUES BOULEVARDIERS : GUSTAVE CLALDIX 221

francs cinquante qui datait, avec son habitude, de la fondation de rétablissement. 11 y avait vu le 2 Décembre, par la vitrine, en fumant déjà cet incalcinable panalellas, toujours le même, où des milliers et des milliers d'allumettes se sont brisées sans réussir à y éveiller de la lumière, et qu'il arborait encore sous le règne de Jules Grévy. Ce cigare unique et inouï lui servait à épater le monde élégant qui juge les gens aux havanes. Pour moi il le remettait dans Tétui, n'ayant rien à me faire accroire.

Un jour pourtant il le sacrifia, mais aussi à quelle gloire 1 Paul de Saint-Victor, dont il était le k fidus Achates », l'avait emmené de force et tout hurlant d'horreur en Italie. Il y saigna tout le sang de son corps déraciné. Il suivait son maître en soupirant et devant les plus beaux Raphaëls il gémissait en regardant sa montre — Midi, qui est-ce qui me prend mon coin au café Riche?

Paul de Saint-^^iclor le traînait comme à la laisse. Il l'avait amené jusqu'à un petit torrent à demi-sec, enjambé par un pont vermoulu, sous lequel des lavandières battaient et tordaient du linge ensoleillé.

— Claudin, mets ton panatellas et regarde. Ce gave, c'est le Rubicon !

— Vous me le jurez ?

— Sur Napoléon III.

— Ah 1 mon Dieu, le Rubicon !

Et, tremblant d'histoire, il y jeta, me contait-il luimême, oui, il y jeta, le panatellas, sacrifié au héros de Napoléon III.

QUELQUES Bori.EV.\i;i)ii:i:s

AUMANUGorZIK.N

Armand (iouzicn, <jiii ne lut rien, couiine le l'iiun de l'épilapho, est morl en 1898, cent ans après Hobcspierre avec lequel il n'avail pas le moindre point de ressemblance. Il y a donc aujouidliui dix-liiiil ans que, de Guernesey d'où il parlil, el de chez Viclor llui^o même, il est retourné au ^rand creiisel de lalchiinisle de la création. Si depuis celle épo(pie il s'esl réiiTcarné .sous (jnelipu' l'orme j)ri:t|)re à .son Ame, c'est, à n'en pas douter, en bon gros loulou fidèle, à Haulevilh; Ilouse, et il y attend son maître, comme Argos, L lysse. Si au contraire, mon vieux, lu flolles encore indécis — el il y a de (pjoi l'être — entre les types dlioumu's olVerls à ton choix, n'en change pas, reprends le même, il n'y en a pas de plus aimable.

Les raisons j)0ur lescpiclles on est aimé en ce monde sont à l'opp jsile de celles pour lesquelles on

OLLLOUKS HOLLKVARDIEHS '. ARMAND GOUZIEN 22S

est admiré. ToiUe'supériorilé accable ou gène. Le surhomme va seul. De là cette grande tristesse des génies que rien ne divertit, même la gloire, surtout elle, peut-être. Pour être aimé, d'amitié s'entend, car Tamour est un phénom'î'ne hors de raison, dont le secret reste àTetTroyable nature, il importe d'être nen- Ire afin il'échapper à l'envie. Mais f[ui dit neutre ne dit pas nul, et il est loisible, comme Armand Gouzien. de se maintenir dans les rayonnements intellectuels et de vivre les sens tendus au milieu des conflits d'art.

Du plus loin (ju'il m'en souvienne, toutes mes rencontres avec ce bon vivant, toujours allègre, remuant et sonore, ont eu lieu sur le terrain des Muses, soit dans un atelier, soit dans une salle de concert, sok dans une librairie ou au théâtre. Il était l'ondamentafl aux [iremières, aux ouvertures de salons, à toutes les inaugurations de (j[uelc|ue chose. Il y débordait de sympathie ditïuse, il y courait l'admiration comme une prétentaine, il désordonnait la propagande.

— Tu as fait un chef-d'œuvre hier, vous criait-iV je ne te l'envoie pas dire. Je ne sais plus ou-ni ce que c'était, mais le chef-d'œuvre y est î J'allais te Técrire, lu m'économises le timbre-poste. — Et tout courant, il passait à un autre, le long du boulevard, bénisseur joyeux, comme le curé de la procession qui, à droite et à gauche, encense tout le monde.

Jamais homme ne réalisa mieux l'idéal de l'inspecteur des Beaux-Arts tel qu'on se le représente, si on se le représente, et lorsque, sous l'influencejudicieuse d'Edouard Lockroy. Gouzien fut investi du f>osle.ily eut en France un fonctionnaire idoine à sa fonction et un heureux, dont un. comme disent les comptables.

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C'est par Coquolin cudrl i\uo nous avions ("lé présentés l'un à l'antre et bien avant la i^iierrc (iou/.icn était alors employé aux Postes el Télégi'aphes, [)lace de la Bourse. 11 y touchait du Morse sans vocation, étant plutôt musicien et compositeur. Le monde où l'on chante lui devait même cette charmante légende de Saint-Nicolas (// éloit trois pelils enfants) dont il avait bémolisé le texte recueilli par Gérard de Nerval dans rile-de-France. D'autres harmonisations de ehaosons régionales augmentaient un peu ses ressources sans le fixer toutefois à larl de Beethoven, parce qu'il était touche-à-lout de nature et créé de loute éternité pour être... inspecteur des Beaux-Arts.

Il s'était trouvé, je ne sais comment, mêlé à l'aiTaire de la fondation du (iaulois et il recrutait pour ce journal les meilleures plumes de l'époque. Par sa bonne humeur communicative, sa voix chaude et la ferveur naïve de ses admirations il obtenait les concours les plus rares et il rabattait les maîtres comme faisans en clairière. On lui avait conlié la rubrit|ue du reportage (pii n'était encore qu'à l'état initial et ne dévorait pas tout le j)apierde la petite presse. Ce fut Armand (îou/.ien qui, sans s'en douter, le lança dans la voie américaine par l'idée qu'il eut de damer le pion à la Police dans la recherche de l'insaisissabh; Tropmann. 11 partit pour l'Alsace, son Edgar Poe dans la poche, et les lettres qu'il adressa au (iauhis sur sa chasse de limier amateur passionnèrent la ville et la Coui-. .S'il ne fui pas celui «jui découvrit l'assassin abominable c'est qu'on ne peut pas être à la fois inspecteur de a Sûreté et des Beaux-Arts et que ce serait trop pour un seul homme.

D'ailleurs Richard Wagner venait d'apparaître. Son

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astre montait à Ihorizon et dansait dans les nuées, hué par les hululenaents de la meute des t-riliques. A dieu nouveau religion nouvelle et dans son sac à latries, (jouzien avait des réserves de fanatisme pour trente Olympes et autant de Walhallas. D'un bond il fut aux pieds du grand tétralogue et, d'un autre, il se releva vélite de sou avant-garde.

Puis vint le tour de Puvis de Chavannes en Thonneur de qui il rompit tant de lances que, des fagots de leurs hampes, on eût fait un bûcher poiu" l'Institut. Et Gouzien admirait toujours. Il admirait en mangeant, en buvant, en dormant, à pied, à cheval, en corricolo, en ballon captif, et dans les barques agitées par la tempête. Implacaljle thuribulaire il répandait autour de lui l'arôme des nards et des benjoins. Il était le vaporisateur de gloire du boulevard. On le sentait de cent pas chargé des fleurs de la renommée, les bras arrondis en corbeille, venir dans la foule obscure et philistine à la rencontre du maître du jour. 11 fut toute sa vie et de la sorte ce type, d'ailleurs unique et sans double, du boulevardier bénévole.

Je me rappelle qu'à l'inauguration du théâtre de Monte-Carlo, où j'étais allé représenter Mac Mahon critique d'art, je me heurtai sur la terrasse à mon brave Gouzien, l'un des invités de Charles Gai'bier. Le nez en l'air et le menton à la hauteur de la Tète de Chien, il binoclait sur la toiture deux statues dont elle était ornée. — As-tu vu ça? me dit-il en me montrant l'une après l'autre. — Je ne sais pas si j'ai la férule dans l'œil, dis-je, mais je te parierais bien les cent sous que tu vas perdre à la roulette que ces deux œuvres de marbre ne sont ni de Paul Dubois ni

22f. SOlVENinS \) LN ENFANT DK PAHIP

do FaI:^iii(M"o. — Là csl leur Corée, jola-l-il d'un {^este cxallé. Ah ! cpicl pays que nolro France! — Do qui sonl-clles alors? risquai-je — Commenl, de qui elles sont ? De deux génies, comme lu le vois, universels. A i^auche, c'est Gustave Doré, (jui n'est pas statuaire, à droite, Sarah Bornliardt, «pii est tout ce qu'elle veut être. .le t'ordonne de les louer dans VOffîciel, sou- peine de le faire du tort. — Et j'y allai du dithyrauib'\ avec cette légère méprise que j'intervertis les responsabilités des groupes et que la comédienne eut tous les éloges dus au lithogra[)l]e. Réciproquement d'ailleurs.

Après ses explorations dans le monde des surhommes, des surfemmes et des surenfanls, car le piano en donne, c'était toujours au père Hugo qu'il revenait, je me hâte de le reconnaître. Là on reprenait pied dans l'immortel avéré el sérieux, (iouzieu avait son couvert mis à demeure à la table du poète qui l'aimait beaucoup, c'était visible. Il se plaisait à cet extalisme dont il était l'objet el que son cher convive corroborait d'un exercice magnifique de la four.-lielle. Victor Hugo voulait qu'on inangeût bien chez lui et nul ne faisait j)lus d'honneur que l'oplimiste éperdu à la cuisinière du poète.

Mais (-e qui le lui ren lait indis])eQsable celait la hardiesse de- à-peu-près qu'il osait lisquer entre un verre et l'autre. X'iclor Hugo établissait une grande différence entre le calembour, bêle ou hébélé comme dit .Vndré Chénier, et I a-pcu-près, où il retrouvait à son gré un peu des assonances <le la lime. L'à-peuprès le déridait, car il était très gai, en dépit de la légende et il ne prisait rien tant que la joie. Or, dans ce genre de facéties, Gouzieu était formidable, le

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lui en ai entendu aventurer, la bouche pleine et la llanjme des vins aux yeux, à renverser le Mont Blancdans le lac de Genève. Un soir, on venait de conter inier pociila quelque histoire un peu scabreuse d'un ministre austère, pincé en « fragment de lit » — ce qui était déjà bien pour <( flagrant délit », — lorsque l'Inspecteur des Beaux-Arts s'écria d'une voix stentorique: Ah ! qu'elle est bonne, j'en fais des George Sand!...

— Des George Sand, qu'est-ce là"? interrogeait le maître, les sourcils dressés.

— Eh ! bien oui, émit Gouzien avec le balbutiement imite de l'ivrogne, j'en fais des « gorges chaudes ».

Ce fut im tollé de Jugement dernier, et le maître fut seul à déclarer que l'on pouvait aller jusque-là dans le genre et qu'aucune règle n'en fixait la mesure.

Pauvre Gouzien, qui ne fut rien, si sagement peutêtre, et ne voulut vivre que du génie des autres, il est un de ceux qui me manquent, il avait le boulevard heureux et ne se couchait pas sans son grand homme.

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