QUELQUES BOULEYARDIERS JULES VALLÈS
J'ai revu Jules Vallès à Londres en 1879, dans
sa maison de Tavistock-Square, et j'ai vu ce que
c'est qu'un communard qui s'embête !... ah 1 le pauvre
garçon, il faisait peine et pitié 1 II vous aurait raclé
les bottes pour avoir un peu de terre de France à
respirer dans le creux de sa main. A Tavistock-
• [uare, Vallès n'était connu que sous le nom de
. Pascal. La police, seule, savait quelle person-
dité cachait ce pseudonyme. D'ailleurs il vivait seul,
ayant aucuns rapports avec les autres réfugiés
liliques, qu'il méprisait et tenait à distance. Un
tonnage bizarre, farouche et convaincu, nommé
^elion. et qui ressemblait à son nom, montait la
^ autour du grand réfractaire, et pour arriver à
iscal il fallait plus de diplomatie que pour
■ une audience du prince de Galles.
-ant ces détails je m'étais tout bonnement
212 SOUVENIRS D UN KNFANT DE l'AHIS
présenté à la porloel j'avais ou le»lt''sai^réin(Mil «ItMic évincé comme un simple bourgeois par l'épouvantable lîarbelion, le Barljelion aux yeux torves, lors- (|ueu rentrant à mon hôtel j'y trouvai le brUcl suivant :
M — Comment c'est loi? mais d'abord est-ce l»ien toi ? si c'est toi hum ?) viens manger ce soir la soupe aux choux de l'exil. Il y aura des réactionnaires. .1. V. »
Je le trouvai fort engraissé depuis la Commune.
— Pourquoi donc Gill, lui dis-je, te fait-il des portraits romantiques où tu as l'air dllamlet jonglant avec des crânes? Tu le rolondiliesau contraire.
— C'est la bière anglaise? Je le jure que ce n'est pas l'exil. L'exil n'engraisse pas. quoi cpTon dise. -Mais viens faire un tour dans mon jardin.
Le jardin de \'allès, « Londres, était bien la chose la plus pi-odigieuse que l'on ptiisse imaginer: tous les arbres en étaient de fonte, les plantes de zinc cl les Heurs de fer blanc. Ouani aux allées elles étaient asphaltées.
— J'en partage la jouissance avec mon propriétaire, me dit ■• M. Pascal» d'union inexprimable où la blague se mêlait à l'amertume.
il y avait de quoi devenir enragé à se promener dans un pareil jardin, où nos pas faisaient soimer la tôle des caclus et danser l'étain des lierres.
— Dans (|uel rêve de ferblantier vis-tu? m'écriai-je.
— N'est-ce pas que c'est joli ? Par les temps de brouillard, cela donne l'illusion de la nature.
— Vu ne dois pas voir souvent d'oiseaux?
— A Londres, il n'y a pas d'oiseaux, (il N'allés en secouant la tête.
Nous rentrâmes dans l'apparlemenl. et la première
OCELOIES BOl LKVARDIFnS : .111 ES VALLES 243
personne que j"v aperçus fui linquiélant Barbelion. Ses regards firent le lourde ma personne, et ils semblaient vouloir retourner mes poches. Si Ton pouvait dévêtir quelqu'un avec les yeux, je serais reslé sans chemise. Je priai Vallès de nous présenter.
- Le citoyen Barbelion, mon ami et mon cuisinier. (Test lui qui est l'auteur de la soupe aux choux qui cuit en ce moment dans la marmite de Texil.
Tout pour Vallès était « à l'exil », comme dans la pension Vautrin de Balzac, tout est « au rama ». Et comme j'allais féliciter Barbelion de ses talents culinaires, oh ! qui l'eût cru ou deviné ? ÎMonselet sortit de la cuisine 1...
— Je constate, fit-il, qu'il n'y a pas de sang dans la préparation des choux chez ^'allès, et je le dirai à l'hisloire.
Le dîner fut charmant, cordial, bruyant, français, et la soupe aux choux obtint tous les sutïrages. Monselet était venu comme moi, à Londres, et avec beaucoup d'autres artistes et gens de lettres, pour assister aux représentations de Sarah Bendiardt. Vallès ne connaissait pas Sarah Bernhardt. Son impatience de la voir, de lui parler, de savoir « ce qulelle avait dans le ventre» était si vive qu'il fallut lui promettre de le conduire chez elle, ou dans sa loge.
« Je lui taillerai un rôle de dompteuse, s'écriait-il. Elle aussi c'est une réfractaire. Elle a planté sa barricade dans les rues de lart. Elle colle les bourgeois au mur 1...
Il fallut l'arrêter, il allait trop loin. Barbelion ne participait pas à son enthousiasme. Barbelion était somljre. Il desservait les assiettes et les plats d'un
24 1 soi'vi:\iiis d'un enfant dk i'.\r<is
visage iiienaranl. ('/('lail Irop arlisto, ces c(»iiv(M'salions-là. ("a ne sentait pas assez le pétrole.
— Citoyen Monselcl, dit-il en hii versani l'i Woiic, vous ne sentez pas assez le pétrole 1
— Vous tronvez, Bari)elion? fit le poète gastronome en reculant sa chaise avec un geste d'eiï'roi.
— D'ailleurs, reprit l'autre, je ne vous ai pas vu parmi les nôtres.
— C'est sans doute que je n'y étais pas. Et s(î retournant vers Vallès, qui se tordait de rire. Je te remercie, citoyen Jules, de nous avoir sei-vi des couteaux ronds.
Mais malgré les elVorls de Barbelion, la «auserie restait littéraire. Sevré depuis neuf ans de l'esprit houlevardier, éloigné du mouvement intellectuel de Paris, Vallès était avide de savoir les noms nouveaux, les \rais succès, les chifîres d'éditions, les étoiles apparues. Il nous suppliait de lui dire tout, de ne rien lui cacher, il nous ])renail par les sentimiMits. Les ipiestions se pressaient sui- ses lèvres .sans attendre les réponses. 11 était comme grisé |)ar cette odeur de la patrie (jue nous avions dans nos vêtements.
— Ce Zola qui est-ce ? .\h ! c'est un lapin, l-^n voilii un ((ui me va des pieds à la tète! Je lui ai écrit pour le féliciter. Charpentier m'envoie ses volumes. Kl ce petit Daudet ?... <|ui aurait cru <ja ! Voyez-vous Concourt ? Qu'est-ce qu'il va faire sans son frère ? El les vers ? Est-ce qu'on fait encore des vers en France ? Quel drôle de jeu 1 A la prochaine je fusille tous les poètes!
— Bravo ! dit Barbelion, et il jeta sur Monselet un regard de hyène.