LES LOUIONS
C'est en compulsant mes notules sur Bacliaumont que j'ai retrouvé les statuts de l'ordre du Loulon. Je ne peux les tenir cpie do lui cl j'en rherche en vain une autre provenance. D'où les 4enait-il lui-même? S'il me l'a dit je lai oublié et s'il ne me l'a pas dit ce n'était sans doute pas à dire. Mais il était merveilleusement reiisoif.!;né sur les choses et les gens de la Haute Noee, il en ('lait le Diable Boileux, et le document n'est pas de ceux" que l'on invente, fût-on Casanova lui-même. J'ii joule (|u il doit être rarissime i puisque ces statuts étranges ne lurent tirés qu'à vinf^t «pialre exemplaires, soit un p.ir membre de l'ordre.
Comme je n'ai rien lu, nulle part, sui- les louions ol qu'aiicun historiographe ni mémorialiste des « Dix huit années >• n'en parle, j'ai cru sage d'en référer à l'un des survivants du régime. J'en connais un,: non des moindres, car il e=l d<v- ('hàli'menfs o\ s'en
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vante, c'est tlire s'il est compétent, autant que fidèle.
Voici d'abord le résultat, sténographié, de ma petite enquête :
— « Allô, allô... Vous qui avez tous les ordres, tous, tous, sans exception, êtes-vous décoré du Louton? — Qu'est ce, le Loulon? Non, cet honneur n'existe pas. — Il a existé. — Impossible, je l'aurais. Mais d'abord sous quel règne ? — Sous Rouher, le vice-empereur. — Allons donc, blagueur. Vous oubliez que vous pariez à un homme qui n'en a pas laissé échapper une et dont le nom a fourni des rimes riches à Victor Hugo ! 11 n'y a pas d'ordre du Louton, il n'y en a jamais eu. — J'en possède les statuts que je liens à la main en vous parlant. Voulez-vous que je vous les lise? — Non, je m'habille dare dare et je saute chez vous déjeuner. — Venez. »
Et mon vieil ami des Châtiments est venu, nous avons déjeuné ensemble, puis je lui ai montré la découpure... Il a secoué tristement la tèle, et je crois qu'il n'ira plus très loin. Je lui ai porté un coup. Il n'a pas eu le Loulon, c'est le seul, et il est trop tard... Nous sommes à présent en République, et la \'ertu règne. Voici les statuts de cet ordre du Louton, ignoré des Suétones, des Tacites et des Juvénals du Second Empire ; je les transcris textuellement, cela va sans dire.
Statuts de l'ordre du Louton
« Article premier. — A l'occasion de la Saint- Babolain, fête centenaire du Louton, l'Ordre du Louton est institué. Il comprend 2.\ dignitaires, y
grandes cl. honncslrs tlamos, K) jeunes et joyeux seigneurs.
« Art. 2. — Le but de l'ordre est de donner une dislinclion particulière à ceux et à celles qui, liés par des attaches diverses, se sont signalés dans les agréables préliminaires du flirl, dans les joies, légitimes ou autres, de l'amour et dans les devoirs de l'amitié-
« Art, 3. — Tout membre de Tordre est tenu, visà-vis de ses dignitaires, à accepler et même à encoulager un flirt aimable. Il ne peut invoquer, pour s'en défendre, un autre pirt déjà en train, les flirts ditTérents ne se nuisant nullement l'un à l'autre, et constituant, au contraire, ce ({u'on ap[)elle le charme d'un salon.
« Art. /J. — Toul membre de l'ordre en proie aux violentes passions de lamour, trouvera aide et protection auprès de ses codignitaires et sera entouré des soins qu'exige une situation aussi intéressante. Toutefois, si l'un des membres de l'ordre cherche lamour en dehors de ses codignitaires, ceux-ci ne seront plus tenus vis-à-vis de leur collègue qu'aux égards et aux attentions ordinairement en usage.
« Art. 5. — Tout membre de l'ordre doit être animé pour ses collègues des sentiments si purs de la douce amitié, et un flirt abandonné, ni même un ancien amour, ne peuvent éli-e des excuses pour amoindrir cette amitié. Entre collègues de même sexe l'amitié est un sentiment qui fortifie; entre collègues de sexe dilïérent, l'amitié est un sentiment qui repose.
« Art. 6. — L'ordre ne se recrute ni ne se transmet. Aucun dignitaire n'étant supposé avoir as.sez mauvais goût pour quitter ses collègues le premier, il o«l
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oiseux de se préoccuper d"un remplacement inutile.
*( Art. 7. — Si, par impossible, un membre de l'ordre venait à manquer aux devoirs de l'amour, il serait traduit devant le Conseil de l'ordre composé du (irand-Maîire, delà Grande-Maitresse et de deux membres adjoints.
« Art. 8. — Les lois de l'amour sont connues, une cependant demande à être rappelée, c'est que rien n'est plus coupable que de s'enfuir de cbez une dame en laissant son paletot.
« Art. 9. — Tout membre de l'ordre, convaincu de mériter le surnom de Joseph, sera exclu de l'ordre et condamné, selon la gravité du cas, à finir ses jours dans les chœurs de la chapelle Sixtine ou parmi les gariliens du sérail.
« Art. 10. — Les articles 7, 8 et 9 ne concernent que les membres du sexe masculin.
« Art. 11. — Les enfants, légitimes ou autres, qui viendront au monde, fruits de l'union de l'amour de l'un ou de plusieurs membres de l'ordre, prendront le nom de loiitonneaiix ou de loidonnettes, selon leur sexe.
(I Art. 12. — De longs jours de bonheur seront assurés aux dignitaires de l'Ordre du Louton s'ils se contorment aux articles précédents. »
Il n'y a pas à douter, sur la foi de ces statuts, que les réunions de ces 24 dignitaires de l'ordre ne devaient engendrer d'autre mélancolie que celle qui suit une noce de 2^ couverts et le bris des bâtons de chaises. Sans être contemporain des dix-huit années, on se la représente et figure avec un peu d'imagination rétrospective, et point n'est besoin de recourir à son Pétrone. Le mot « louton » dont le:
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sens est aussi sccri'l (jwc l'oiigiiic, devail sii;iiiliei" : pr^Io-inOle.
Mnis on iiiappollo an trlcpliono. C.Vsl mon vieil ami *les Chùiimenls, allô, allô, (jui m'y convornio. One; me vent encore ce badinguislc ? « \ uns aviez, raison, me ilil-il, ronlro a exislé, et je ne Tai pas eu. Je n'ai pas clé lies (( louions », j'en suis à jamais inconsolable. C'est itien la peine d'avoir ét6 llagellé en rimes riches par le poêle el Iraîiié immorlellemenl par la crinière devant la postérité la plus it'culée, en compagnie de la haute noce bisimpériale. Oui, mon cher, c'est parfaitement exact, el vous avez les statuts aulhenti(|ues de Tordre. J'ai pris mes renseig'nemenls auprès d'une loulonnelle tille et produit de ce tohubohu sélectif de ri<i^olade amoureuse qui attend son Brantôme. Le document ne laisse pas d'être précieux. Il avait été tiré à vingt-quatre exemplaires |un par dignitaire}, c'est-à-dire lilhogiapliié sur papier jaune, ayant au frontispice un ('.uj)idon joufllu qui tenait au bout d'un ruban l'insigiK^ de celle fondation pieuse. — Comment l'insigne? — Lue étoile a peu près confoi-me à celle de notre Légion d'honneur el sur laquelle on lil, en exei-gue : •■ Flirt, Amour, Amitié ». Elle e>l plus rare que la Jarretière! — Il serait peut-être intéressant de connaître les noms des codignitaires, >>oil des l'i dc'coi'és des deux sexes, de cet ordre < yllit-réen. Pouvez-vous les savoir, homme du l)riix I)érrmlii-<' .' — Je peux les savoir, et je les sais, mais je ne vous les r(''vélerai pas. Vous en feriez un mauvais usage, un usaii^e hislorique et fulminatoire. pour llatler la I'é|»ubli(pie. — Klleest vertueuse! — Oui. mai^ elle le fait trop «lire. Apprenez seulement ceci, que lou<, les y Icvu-
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tonnes et les i5 louions, étaient des gens delà Haute, (jue Ton y comptait deux duchesses, deux comtesses, une vicomtesse, et deux baronnes, plus un duc, un marquis, six comtes, trois barons, et que c'était le bon temps et que j'aurais bien voulu en être 1 — 11 est certain, ai-je terminé, qu'à l'heure où nous somuîcs une telle association ne serait pas possible; la police est beaucoup mieux faite d'abord et l'espèce humaine ensuite, comme vous savez, s'améliore de jour en jour au soleil de la liberté ! Ah 1 ce Second Em])ire, quel régime de pornographie I... » Et j'ai fermé l'appareil.