‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 4)Chapitre 5 sur 50 · SOUVENIRS SUR « L ARI.KSIENJNE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS SUR « L ARI.KSIENJNE

aux dernières levées d'armes de la résistance. Oui lui eût dit alors, au pauvre Jean des Figues, que, Tyrlée de la Provence, sa * gueuse parfumée », il en conduirait les fils sur sa l3're à la bataille au rythme de cette ronde joviale sur lequel nous nous reconduisions les uns les autres? Les fdles d'Avignon — sont comme le melon — il en faut trente — pour en avoir un bon. « Une, deux, fais-toi le teindre en bleu, carogne, fais-toi le teindre en bleu ! »

Moins inconsolable que Georges Bizet de l'insuccès de FArlésienne, Alphonse Daudet n'en admettait que la cruauté et ne se cachait pas de croire à la revanche. Elle lui fut donnée quelques années plus tard par Porel, à FOdéon. Mais, au Vaudeville, dès lors il avait un zélateur fidèle, pour qui « le four ne prouvait rien », et qui défendait l'œuvre imgiiihus el rostro contre le public, la critique et la recette, les trois tètes du Cerbère. Oi^i sont-ils, les directeursnés, providentiels, fabuleux, pour qui les fours ne prouvent rien ? Mais où est Montigny, Emile Perrin lui-même, et le Carvalho de ce temps là ?

Comment Carvalho, d'imprésario musical qu'il était la veille, était-il devenu directeur d'un théâtre d'ordre littéraire et présidait-il aux destinées du Vaudeville ? Voilà ce que personne n'expliquera jamais sur la terre ni dans les cieux. Toujours est-il que, les portes de Paris à peines ouvertes, il fut, d'un bond, du Caire à la Chaussée-d'Antin, où tout de suite il rmi V Arlésienne en répétitions. Carvalho devait tout son crédit directorial à ce flair doublé de chance qui lui avait fait découvrir en iSSg le Faust de Gounod au Théâtre-Lyrique ; mais à la force de l'instinct et de la fortune, il ajoutait celle d'une obstination que

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iroiil pas les joueurs du luslre, du moins à Tordinaire, il ne lâchail la banjue (juc les dénis cassées, cl celle verlu élait daulanl plus mériloire (pi'originaire de l'île Maurice, il avail loulcs les laui^uiMirs et loules les superslilions du créole. 11 chcrcliail parloul un aulrc Fausl qui ne lui échul que plus lard en Carmen sans qu'il ail eu le temps de l'imposer luimême au Cerbère à triple télé. 11 se coulenla d'une nouvelle Mireille, l'Arlésienne, et, cette fois encore, lira les marrons du feu pour un autre. Il n'y avail pas à se dissimuler que, de l'ouvrajiçe, ce (pi'il enkndail le mieux c'était la musique et que le poème u'ét;iil pas de sa partie. Homme du vieux jeu sur ce point, il n'accordait que peu d'intérêt, dans les drames lyriques, à l'élément verbal, le livret, où lai'l de Scrilje lui semblait à peu près suffisant, et je crois jjien qu'il n"a jamais rien compris au cliarme pénéiranl du génie d'Alphonse Daudet. 11 n'en a pas moins soutenu l'Arlésienne jusqu'à la limite extrême où l'actionnaire grimace et si Carvalho est au paradis, c'est sur la « .Marche des Rois » qu'il y est entré comme les Mages à Bethléem.

Longtemps encore après, nous restâmes sous le joug de celte délicieuse partition méconnue, nous la savions tous par cœur, et lorsque dans l'escalier en lire-bouchon du logis de la rue de Trévise nous entendions une voix chaude et joyeuse entonner: « De bon malin j'ai rencontré le Irain ! » nous allions vite ouvrir la pprle au poète qui, traînant Itaoul Pugno, venait chanter l'Arlésienne dans le <' piranèse » .

Dire de Carvalho qu'il était superstitieux, c'est ne rien dire. Il était l'auberge de toutes les crédulités connues ou à connaître, elles logeaient à pied, à cheval et en voiture dans cette cervelle ouverte aux quatre vents de la rosace. Il n'a jamais « voulu » quelque chose, même cet autre Faust qui le hantait et qu'il attendait de la veine, uniquement. On lui aurait juré que cet autre Faust était dans sa tabatière, qu'il n'en aurait même pas poussé le couvercle pour le renifler avec sa prise.

De pareil fataliste, je n'en ai pas connu, même à la fin du second Empire, où n'était boulevardier pourtant qui ne le fût des pieds à la tète, à l'exemple d'ailleurs du maître des Tuileries. Pour les intellectuels de cette époque, vouloir n'était pas seulement le verbe bête, il était le porte-guigne et catastrophard, qui attirait la foudre, et, comme en Grèce, déchaînait la fureur des dieux. La théorie de ce

Scliopenliaucr (iiii «lonno à la vdlontt- la clef du syslèino orifanicjne du monde n'avail i)as (jualrc j)rosélylcs niùinc chez ceux (jui se piquaient un jien de mélapliysique. Mais revenons à Carvaliio.

De loules les snperslilions (pi'il pratit|naiL eourammenl, la croyance au mauvais œil élail en lui la j)lns invétérée. La jellature élail sa loi. Au nctm seul <le celui ou de celle qui passait pourdoué du pouvoir dial)oli(iue de jeter dessorls, il était pris d'une anp^oissc insurmontable, ses mains tremblaient, ses lèvres se serraient, ses yeux hagards cherchaient la porte et la fuite. On sait (jue le malheureux Jac(|ues Odenbach subissait, sans qu'on ait jamais su pourquoi du reste, cette imputation de jettalore. S'il n'y en a pas de plus lûche, aucun autre ne s'impose avec plus de force, ne s'accrédite plus vite et Naples là-dessus en laisse aux boulevards. Vous n'auriez pas trouvé — vous ne trouveriez pas encore peut-être — un raenibi'e du Tout-Paris des premières (jui n'ait à sa chaîne de montre, en breloque, la petite corne de corail qui sert à détourner le lascino et remplace à cet eiïet le priai>e amulette des dames romaines.

Carvaliio n'avait pas de corne de corail. l]n fait de talisman, il remontait carrément aux oiit^ines et ne recourait qu'à l'attribut même du dieu des jardins.

('/était une joie d'Armand SilvesLre, bon poète païen, de se payer le « geste antique » du fataliste. Nous montions fumer un cigare dans son cabinet directorial du Vaudeville, vers la (in du spectacle, à l'heure des gens de théâtre, et mms mettions la conversation sur la musique.

— Eh bien 1 Carvaliio, avezvous enfin votre nouveau Fausl?

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— Ça viendra, il est en roule. Je sens qu'il est eu route.

— Il y faudiail d'abord un aulre Gœthe peut-être?

— Absolument inutile.

— Alors un autre Gounod, insinuait Silvestre.

— (,^a, oui, mais oi^i y en a-t-il ?

— Le petit Massenet? Il va très bien.

— Ou Saint-Saëns, disais-je.

Et après un silence, savamment combiné pour l'eiret, Silvestre se frappait le front et, comme inspiré, s'écriait:

— Garvalho, j'ai votre homme.

— Qui ?

— OtTenbach.

C'était foudroyant. Pâle, la lèvre tremblante, il empoignait à pleine main le simulacre, qu'il dégainait, et, ouvrant rapidement la fenêtre, il jetait le sort sur les boulevards.

Tel était le « geste antique ».

Ce fut au cours de l'une de ces visites vespérales, conclues généralement par une promenade noctambulesque, que nous l'intéressâmes à une pièce où nous avions, Armand et moi, renoué notre collaboration.

Le thème, il faut le reconnaître, en était pres([ue impossible, du moins à cette époque, car, depuis notre Ange Bosani, on a porté à la scène des étud»*? dramatiques plus corsées que celle d'un mari qui lrafi(|iie de sa femme.

Montigny, à qui nous l'avions d'abord présentée, en avait été interloqué. Je le vois encore dans son cottage, à Passy, nous regardant l'un après l'autre pour tâcher de deviner quel était le plus dément des

ilrux. (( Kl, oopoiulanl. (lis;iil-il, i! y a dans votre ouvrage un lionimc de llirAlre el un j)oMc. — Tenez, avail-il l'ail, en désignanl Silvesln», l'Ijomnie de IhéAlre c'est vous. » El rien n'était plus drôle que le diaiiiioslic de ce juii^e infaillible q.iand on eonnaissait l'horreur sacro-sainte du poêle de liinics neiircs et vieilles pour les arls du dialogue. Ai-je besoin de vous dire <pie Monligny nous avait rendu la pièce, si ce n'esl du bout des pincettes, du moins avec un haussement d'épaules (jui nous fermait à jamais la carrière.

Carvalho nous témoigna le désir d'en prendre, à son tour, connaissance. Il était très curieux de ces cas pathologiques, bizarres oui, mais beaucoup moins exceptionnels qu'on ne pense; on n'avait |)as besoin de remonter à Louis XIV pour voir de très honnêtes gens exploiter leur cocuage bénévolf et en tirer de bonnes rentes. Il nous demanda simplement de réduire la pièce de cinq à trois actes et d'y ajouter le personnage d'un homme « d'inliniment d'esprit» qui, sans tenir à l'action, l'expliquerait au public par des paradoxes.

— Ouelque chose comme un Méry ou un lloqucplan, définissait-il, vous voyez ça d'ici ?

— Un Desgenais alors? inlerrogeai-je.

— .l'aimerais mieux franchement un chœui* antique, avait déclaré Silveslre, avec le geste de bander

lyre.

— Des vers au Vaudeville ! Malheureux, el mes actionnaires! Non, un homme d'inliniment despril, el en prose. Allez.

Je ne devais lancer que beaucouj) |)lus lard ce mot de tripatouillage, qui a été le long cri de mon martyre

au théâtre, mais je me refusai net à celui dont le directeur nous imposait la donnée et Yultima ratio de vie ou de mort.

— Ou'est-ce que ça te l'ait, suppliait Armand, puisque l'art dramatique est le dernier des arts. Il ne s'agit que de gagner de l'argent et tu en as besoin dans ton jeune ménage. Faisons-lui son homme d'infiniment d'esprit, et demain il nous met en répétitions, tout est là.

— Eh bien ! fais-le lui, seul et toi-même.

Le jour suivant, Silvestre m'arriva avec un petit carnet où il avait recueilli toutes les plaisanteries immémoriales que l'on tire dans les ateliers de la métaphore, d'ailleurs inexplicable, de maquereau appliquée aux proxénètes. Il se tordait à en égrener la litanie squammeuse. Il en avait inventé de nouvelles. Il en improvisait en toussant de rire. Il préludait ainsi à ces contes gaulois dont il devait un jour renouer la tradition à Beroalde de Verville. Et le soir, dans son cabinet, Carvalho, plein d'esthétique, déclara que l'homme d'infiniment d'esprit était trouvé et qu'il n'y avait plus qu'à l'écrire. « La sauce sauvera le poisson », fut son mot définitif, emprunté aux circonstances.

Je n'avais pas — je n'ai pas encore — le mépris que professait mon cher camarade pour la littérature dramatique et je sentais bien que les blagues sur le scombre ne fournissaient pas la base d'un type ni même d'un caractère. Le propre de l'homme d'infiniment d'esprit c'est d'en avoir, au moins un peu, du vrai s'entend. A défaut de Méry et de Roqueplan qui n'étaient plus là pour nous poser le nôtre, je pensai à Aurélien Scholl qui, dans le débit des

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mois, |);iyail coinphiiil cl à Itoiiisc onvcrlc .Icn- Iraînai Silvoslre à Torloni <>n le luincc des boulcvardicrs Icnail ses assises. Par une chance pi'ovidcnlicllc, il avait devant lui à sa laide, un pelil homme à l("^te de picrrol, qui prenait une bavaroise au chocolat, ('/était Théodore de Banville. Tout de suite, comme bien on pense, nous fûmes à ses cotés, car il ctail noire maître à tous les deux.

Ei l>anville causa, et Scholl se tut.

En sortant de lii nous avions notre personnage. Il n'y avait plus qu'à se souvenir. C'est pour cela que nous Fappeiftmes : Bandrille.

Le temps des répétitions d'Ange Bosani ma laissé le souvenir tl'un tiavail extravagant <iue doublaient les péi-ipélies d'une collaboration hyperbolique. Armand venait me prendre régulièrement ciicz moi, après le déjeuner. « pour que je ne me souslruie pas à mes devoirs », il s'asseyait auprès de moi dans la salle, et, le temps de me retourner, pritt, il avait disparu comme par une trappe. Où était-il? Mystère. Seulement, à la fin de la journée, il reparaissait, les yeux brdiants et me jetait à l'oreille : " Mon chei-, elle est charmante, les épaules et le reste !... »

11 n'opposail, à mes reproches, que le sourire désarmant qu'il avait de bon moine au réfectoire. « Que veux-tu ! Je n'y entends goutte, à ton théâtre, et je m'y assomme. Mais je n'ai pas perdu mon temps, .l'ai fait un sonnet (pie je le dédie.

— Sur les épaules ?

— Non, sur le reste. »

Une aflmiration commune pour Théopliilc (iaulier nous avait unis, Silvestre et moi, et notre fraternité survécut longtemps à la perte de noire maître. Puis

les cnlraînemenls de la vie nous lirèronl chacun en sens inverse et, peu à peu, nous nous trouvâmes dénoués, hélas ! et tout surpris de l'être. Pourquoi faut-il qu'on s'use en amitié comme en amour ? Lorsque nous nous rencontrions dans cette mêlée absurde d'intérêts oîi se résume aujourd'hui tonte confraternité artistique, nous nous cherchions mutuellement, dans les yeux l'un de l'autre, le cher compagnon d'autrefois. Il n'en restait de traces que le banal tutoiement professionnel et le culte fidèle d'une grande mémoire.

Il est parti à son heure, après Alphonse Daudet, Léon Cladel, Paul Arène et les autres bons vendangeurs, ouvriers de plein air, de la vigne française, ceux d'avant le phylloxéra; il est entré avec eux dans Chanaan, il s'y repose, sa besogne est faite. Je n'ai pas à la juger, n'étant pas critique, et la place ici m'y manquerait. Tout au plus élablirai-je que l'œuvre lyrique d'Armand Silvestre apparaît triple, ou plutôt se classe sous trois recherches. La première, par son panthéisme hellénique très décidé, l'affilié à André Chénier. Dans la deuxième, où il sacrifié à l'adoration toute plastique de la beauté féminine, il se rallie à Charles Beaudelaire. Enfin, en un troisième exercice, plus familier sinon plus naturel, de ses facultés poétiques, c'est Théodore de Banville qui le guide à la trouvaille de ces vers à chanter et pour chanter, dont les rythmes légers et doux en eux-mêmes hantent l'oreille des musiciens de mots. Dans les trois genres, il laisse des pièces admiral>les et des modèles.

A ces trois brins de laurier de sa couronne, Armand Silvestre voulut, un jour, grelï'er le pampre de

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Silène. 11 fil bien, puisqu'il y réussit, cl l(;s roniords qu'il en alïccla par la suite sont plus paradoxaux que ravonlure. Il savait mieux que personne que, en qualité de déesses, les Muses ne sont point bégueules, et que l'on rit aussi dans les bois du Pinde. Kl puis la cui-iosit(' du théâtre le prit, comme elle |)ron(l toujours el tôt ou tard les plus rebelles à sa formule. Peu d'écrivains, en France, savent se soustraii-e aux prismes du lustre, mais tous les poètes y brûlent un peu leurs ailes, je ne me charge pas d'expliquer j)()urquoi. Toujours est-il que, dans les environs de 187.3, Armand Silvestre voulut engager la partie el qu'il me choisit pour l'initier aux mystères d'un art qui n'en a que pour ceux auxquels ils semblent tels.

Après des tergiversations, où, mandataire d'une société d'actionnaires, il se débattait seul contre le Parisien hardi qui le doublait, Carvalho finit par donner la pièce, à une fin de saison, il est vrai, et pour l'honneur de l'audace. Et ce fut un 25 juillet, en pleine canicule dans un désert d'asphalte embrasé, que le nom du poète fut jeté, à coté du mien, à la critique dramatique pour la première fois.

Je ne crois pas lui avoir rendu ce jour-là un bien grand service, et quand je pense aux cruels déboires, qui sait? mortels, peut-être, que le sort de son dernier elTorl dramatique lui inlligea, je me demande si je n'en ai pas été un peu complice le soir où une collaboration improvisi-e l'illusionna sur des facultésdont le don même est déjà un martyre. Les enfants les plus pleures des mères, disent les psychologues, ce sont les moins bien venus, et des contrefaits elles restent inconsolables.

Le succès donc de notre Aiifje iJosnni n'avait été.

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comme Armand Silvestre le disait lui-même, tempéré que parla température. En compagnie de quelques amis militants et fidèles, nous le célébrâmes tout chaud et dès le baisser du rideau, dans un caférestaurant voisin du théâtre. Ce fut tant et si bien que nous en vîmes lever l'aurore, qui, du reste, à la fin de juillet, ne traîne pas au fit. Et tous nos camarades reconduits, un à un, et mis à leurs portes, nous nous trouvâmes tous deux, je ne sais où ni comment, à une descente de balayeurs, sur une place qui tournait. Car elle tournait, ou c'était nous.

Sur cette place, que j'ai souvent cherchée depuis sans la reconnaître, je me souviens que nous nous jurions une amitié éternelle et nous encensions d'un enthousiasme réciproque. On se renvoyait le triomphe dont les proportions, décuplées par la médianoche, atteignaient à l'hyperbolique. — On la jouera cent ans, lui disais-je. — On la jouera toujours, déclaraitil. — Même l'hiver 1 faisions-nous ensemble. Il fallut tirer au sort pour savoir lequel des deux paierait sur ses droits d'auteur le bronze destiné à remercier Carvalho. Mais nous ne pûmes ni l'un ni l'autre retrouver à terre le décime lancé dans l'espace pour en décider à pile ou face. Les balayeurs riaient de nous voir si heureux et, pour les associer à notre fortune expansive, nous les menâmes tuer le perroquet au premier mannezingue dont les volets s'ouvrirent. Là, le verre au poing, il les somma de déclarer que ^Ille Antonine, créatrice du rôle de Mme Bosani, était la plus grande comédienne du siècle peutêtre et sûrement de tous les siècles. Ils y consentirent et s'en furent, nous laissant seuls sur ce vote populaire et matutinal.

:?(i soLVEMn.s d un emant de l'Anis

Il lui alors résolu que nous irions illico choisir clic/, riarbedienne, cl payer complanl le hronzc, afin (|uc Carvallio le IrouviH, dès son déjeuner, dcvanl son ccuf à la coque, en déplianl sa servielle, car nous débordions de plus en i)lus de reconnaissance. — A quel pri.v eslimes-lu, lui disais-je, chemin faisanl, ipTon vende le bronze chez un bronzier? — 11 y en a à quinze mille francs, m'assurail-il, mais j'en ai vu de quinze cenls, d'après lanlique. Je lui suggérai limidcmcnl de nous conlenler d'un airain plus porialif, el dans les cenl livres [)ar exemple, si Barbedienne en fondait : ce sera pour nous l'airairc d'un bon de cinijuanle francs chacun sur nos droils d'auleur chez Perogallo, el l'ellel sci-a plus inliine devant l'œuf à la coque, sans rien y perdre de son expiession. Le poète me regarda béant, sans me comprendre, car il élail déjà, à celte époque, inspecteur des finances, el l'on croit à ce que l'on inspecte. Force me fui alors de lui révéler, d'initiateur à initié, l'un des mystères du théâtre.

Et ses yeux se remplirent de larmes. L'impossibilité de pouvoir payer comptant chez Barbedieune la moitié d'un bfonze destiné à commémorer la dale d'une piemière telle que la nôtre lui apparut comuie le comble de liniquité sociale. — Enlrons ici, me cria-l-il violemment ; cl, poussant la porte d'un estaminet : — Garçon, fil-il, deux cafés au lait el de (juoi écrire.

Quand nous fûmes assis, il me saisit la main : — Kcovdc, ça ne peut pas durer comme ça. As-tu un notaire? Je le donue... mon oncle de Toulouse I

Ce don de son oncle de Toulou.se n'élait ni plus m moins (|ue celui de toute sa fortune, représentée par

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riiérilagc fuUir du seul parent qui lui restât, et si j'avais eu un notaire, l'acte eût été entériné ce malinlà, car l'excellent ami, sans plus rien vouloir entendre, rédigeait déjà son testament, y consignait à chaudes larmes son legs universel et menaçait de se fâcher si je ne le fourrais dans ma poche avec mon mouchoir par-dessus.

Le lendemain, ai-je besoin de le dire, nous ne nous souvenions même plus non seulement du don de l'oncle de Toulouse, mais môme du bronze, et au bout de quinze jours Ajige Bosani s ah-àilail de l'affiche dans la fournaise. Deux ou trois ans après, je retrouvai le testament dans un vieux gilet et je le rendis à mon collaborateur avec tout ce qu'il contenait dd noire jeunesse et de la bonne gaîté d'antan.

PAUL AKÈNE

Malgré que nous eussions débuté ensemble cl la même année, lui au second Théûlie-Fiançais et moi au premier, je ne connus Paul Arène qu'après la guerre, mais, en dépit d'un caractère assez atrabilaire qu'il eut toiijeurs, je lui suis resté fidèle jusqu'à sa mort, parce (ju'il était un admirable artiste de lettres.

Je vais plus loin, je le tiens pour un classique de notre langue, et l'un des rares maîtres de la prose française à qui la durée est promise, si elle est promise à quelques écrivains de ce demi-siècle. Mais n'alourdissons pas ces souvenirs par de la critique lilléraire. — Tu méritais d'être né dans l'Ilc-dc-Francc, lui disais-je, et ce propos déchaînait ses colères. — Je suis de Sisléron, rien que de Sistéron, clamait-il, et n'en est pas (jui veut ! Sisléron est une colonie grecque, pour ta gouverne. Sisléron, c'est Cithéron, le Montmartre de Thèbcs, patrie de Pindare ! — El il me tournait le dos avec mépris.

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