‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 4)Chapitre 6 sur 50 · PAUL ARENE · texte numérisé non relu

PAUL ARENE

Alphonse Daudet, depuis son mariage, habitait rue Pavée, au Marais, auxentours de la place Royale. Il occupait un étage de l'hôtel Lamoignon, vieille demeure, silencieuse et hautaine, de cette race de magistrats du vieux jeu, drapés de science juridique, intrépides au sacerdoce héréditaire, et hissant du poing, aussi bien devant les peuples que devant les rois, les balances du Droit, qui sont celles de la Liberté. Il est vrai que la Robe alors anoblissait comme l'Épée.

Rien qu'à traverser la vaste cour circulaire de l'holel on refoulait d'un siècle sur le passé. On se sentait humilié de n'y point entrer en carrosse. La pensée se faisait grave dès le seuil, et, devant l'huissier de porte, cariatide de l'habitacle, le plus allègre était pris d'une attaque d'austérité. — Votre conciergerie daignerait-elle me dire si le sieur Alphonse Daudet donne audience ?

L'appartement du poète était certainement plus haut que large, je veux dire que, s'il comprenait peu de pièces, les parois, propres aux tapisseries de haute lice, y exaltaient leurs lambris hors de la portée des yeux et des lampes. Les Lamoignon devaient dépenser en torches les trois quarts de leurs revenus, mais on sait que Daudet était le bélisaire d'une myopie hyperbolique ; aussi se dirigeait-il à vue de nez dans ces limbes familiers. Le salon où il recevait ses amis était en même temps son cabinet de travail et sa bibliothèque. C'était là qu'une fois par semaine nous nous réunissions autour de sa jeiuie gloire. On y disait des vers, on y faisait de la musique, on y disputait passionnément des choses d'art et de lettres. L'auteur de l'immortel « Tartarin » était un conteur

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éblouissant, inépuisjible de bonnes hi.sloiros, beaucoup moins ininginôcs qn'olfscrvées, cl on l'on dovinail le preneur de noies ini|)il(»Yaljle. Mais la musique le tlébridail. Aux premiers accords du piano, il se mettait à pialTer, secouait le caveeon et semblait |)erdre la ItHe. Si VOrphéc de Gluck ou le Lnhengrin de Wagner, ses pièces de prédilection, étaient sur le pupitre, il ne se tenait plus elles entonnait à l'unisson avec le cbanteur ou la cantatrice, non sans marteler l'accompagnateur de coups de poing dans le d(is enthousiastes.

Les soirées, rue Pavée, au Marais, avaient un lile. Elles s'ouvraient par une récitation du fameux ; 'iniel d'André (iill : « Les enfants des autres » que k- carical uriste disait lui-même et répétait sansse faire prier. Le sonnet élail suivi de quelques autres pièces, en argot montmaitrois, extraites de son recueil : La Muse à Biui. Oui nous eût dit alors (jue ce magnifique garçon, taillé en athlète, et cpii aimait tant à étaler sur les boulevaids l'analomie j)uissante de son torse, dût finir dans un cabanon de dément mégalomane ! — Après André Gill c'était le tour de cet extraordinaire Zacliarie Astruc, peintre, statuaire, poète et musicien, omniartisle enfin, qu'un railleur du groupe avait surnommé si drôlement : Léotard de Vinci. On se coulait qu'il avait fait le voyage d'Espagne en jongleur, avec sa femme et sa fille, qu'il j)Oilait ù bras tendu, sur un laj)is, dans les fêles foraines, et je ne l'ai jamais entendu démentir la légende. ICn musi(jue, Zacliarie Astruc s'en tenait r(''solument à l'art (Ju dix huitième, et il avait fait sien le répertoire sentimental d»; Garât. Il y excrllail du rcsie. D'une voix veloutée de flûte

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