‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 4)Chapitre 7 sur 50 · PAUL ARENE · texte numérisé non relu

PAUL ARENE

dans les bois, impaliente de la mesure, il nous transportait dans les salons du Directoire. C'est de lui que Barbey d'Aurevilly disait : « Quand il chante, les femmes se décollèlent à l'entendre. »

Daudet ne le quittait pas du monocle. Tl l'étudiail curieusement, et on le sentait hanté du type; mai.3 à l'intérêt du romancier s'ajoutait un sentiment de sympathie tout particulier. Dans une lutte à Chauiprosay, sur la pelouse du jardin, Astruc lui avait, d'un enlacement brusque, démis la jambe, et le chagrin du pauvre jongleur des Espagnes avait été si vif que l'accident les avait noués d'amitié pour la vie.

Puis venait Léon Valade, délicieux rimeur, Irop discret, que l'hôte allait chercher dans les coins sombres pour le pro luire. Léon Vahide était un petit bout d'homme, sans gestes, volontairement effacé, qui marchait à pas ouatés, et n'en cachait pas moins l'esprit d'un Henri Heine sous ses apparences timides. — Il a dû être maître d'études chez Ico sourds-muets, riait Daudet.

C'était alors que, sa sieste prise — car il s'endormait après tous les repas — Armand Silvestre apparaissait, le teint reposé, le sourire aux lèvres. Il était le poète de la maison. On lui passait la lyre, et il pleuvait des roses. La dominante du talent lyrique de Silvestre était la facilité. Les poèmes qu'il communiquait à ses amis étaient de sa provende du jour, souvent d'une heure à peine. Il versifiait pour ainsi dire en marchant. Son pas lui rythmait l'hexamètre. Je n'ai jamais connu à personne une telle hantise du vers, permanente, unique, obsédante comme une possession démoniaque, et dont la crise ne l'a jamais lâché.

3t. SOUVENIRS D UN ENFANT DE PAHIS

In Sdir où ses hymnes ;i la Vénns aniiqnc nons avaienl jclés dans une lanj^ucur lonl à fait |)anllK''isle, une voix lr()ua le silence : — Si nons clianlions les Deux Aiu/urcs'.' — !•]( ponr la première l'ois je vis Paul Arène.

Les Deux Augures élaienl les personnages d'un pelil opéra-bouire, d'ailleurs inachevé, dont le mélodiste, nonimé Aima Rouch, ne s'esl pas imposé à la mémoire des hommes. Il avait mis en musique plusieurs chansons du Pindare de Sisleron, et nolammenl une « Ronde des pharmaciens » dont la vogue était grande au quartier des Écoles. Encourai^é par cette réussite, il s'était attaché à son parolier et il avait arraché à sa paresse impénitente et rébarbative les premières scènes d'un livret qui promettaient un chef-d'œuvre du genre. Ces premièi'cs scènes, traitées avec une verve remarquable, étaient la joie des soirées de Daudet, (jui les savait par cœur et n'aimail rien tant que de les jouer avec Paul Arène luimême. Ils se i)lai;aient, l'un à droite, lantie à gauche du j)ianiste, et la comédie commençait. — Bonjour, ami cher. — Bonjour, cher ami. — Dormîtes-vous bien ? — Avez-vous dormi?... Inutile de dire que l'infortuné Aima Rouch s'évertuait vainement à accorder sa musique avec celle de ses interprètes. Si l'un des deux augures devançait les bémols, l'autre retardait sur les dièses, chacun selon son tempérament, Daudet, grisé par les sons, Arène attaché à son verbe, et s'interrompant mutuellement par des imprécations hors texte d'une drôlerie irrésistible et désordonnée.

Le contraste entre ces deux méridionaux qui avaient été frères d'armes littéraires et qui s'en sont

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allés divisés par une animosilé douloureuse, était le nièaie entre leurs personnes qu'entre leurs écrits. Alphonse Daudet, beau comme un jeune cheik arabe agité, passionné, expansif, avait la cigale bruissante. Paul Arène, dont la tète énorme était en disproportion avec un corps malingre et petit et rappelait les bustes des philosophes helléniques, donnait la sensation d'un sage. Peut-être disait-il vrai en somme quand il attribuait à sa Sisteron une origine grecque. Ce qui n'est pas douteux, c'est que, de tous ceux de Pi'ovence, il est à peu près le seul qui, sans infidélité à Mistral et demeuré félibre invétéré, ait eu cette vertu du style dont la floraison semble s'arrêter en deçà de la Loire.

iO.\ CLADEI.

C'est au commciiccmonl de l'an de f'i'Aco iH'j\ (|ue je fis la connaissance de l'un des éci'ivains les plus curieux que nous ail donnés le Parnasse de iS6G, el (jui dit : le I^irnasse de i8()() dit : Catulle Mendès.

Catulle Mendès, qui, jusqu'à sa mori, est resté un f^rand entraîneur d'hommes, l'était déjà à celle époque. Il y employait ses <jualilés de cliarmeur irrésistible (;t une autorité d'apôti'e des jjellcs-letlres à laquelle je n'ai jamais vu personne se soustraire, môme Théodore de Banville, même Leconte de Lisle, que dis-je, même Victor Ilui^o. De ce maître des maîtres, en dix minutes, il obtenait tout ce (ju'il voulait en avoir, et, en Suisse, à la ju-emiéi-e visite, il avait mis Uichard Wagner dans sa poche. (Juanl aux éditeurs, d'un sourire il en faisait naître !

11 n'a jamais eu de rival à cet exercice d'évocation, (p:e lexlraordinaire Léon Cladel, qui en inventa de mémorables et dont la gloire n'avait souvent «lu'un

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