‹ Souvenirs d'un enfant de ParisChapitre 3 sur 59 · MOX V. II · texte numérisé non relu

MOX V. II

1res. Gœlhe, assure Henri Heine, était superbe, et Heine lui-même avait été charmant, nous assure Théophile Gautier, qui fut l'un des spécimens les plusparfaits du typeapollonien.J'ai vu quelquefois, au Bois de Boulogne, passer Lamartine « vieilli », entre SCS deux lévriers et j'ai toujours éprouvé à son aspect le frisson du surnaturel. La tète d'Alfred de Musset « pose » encore pour les artistes, le modèle d'un Alcibiade moderne. Leconte de Lisle semblait un marbre antique, aussi bien qu'Alfred de Vigny à qui, du reste, il ressemblait comme un frère. 11 y avait de Larchange déchu dans Charles Baudelaire, et le front puissamment modelé de Théodore de Banville ne permettait à personne de se méprendre sur les dons sacrés de ce boulevardier atiique.

Victor Hugo, on La dit justement, c'était le Grand Pan, mais le Grand Pan lui-même, conforme à la donnée mythologique, l'incarnation du panthéisme. On éprouvait, en sa présence, la stupeur de voir un véritable homme-dieu par qui la nature s'exprime, de la voix, du regard, du geste, en qui elle se réalise, visible, tangible, totale, universelle, et familièrement monstrueuse. Oui, en vérité, le Grand Pan, on ne trouvera pas mieux pour le dépeindre, et c'était mon éternelétonnement qu'il ne fît pas, quand il apparaissait, s'enfuir devant lui toutes les nymphes!...

Auguste Rodin, dans le buste synthétique qu'il en a sculpté, un jour de génie, a dû dépasser son art et empiéter sur celui du modèle pour faire rendre à la matière même l'idéal matérialisme du sublime Satyre, Oui, le voilà, c'est bien lui, tel qu'après dixhuit ans de cohabitation avec l'immensité, il nous revint de la Pathmos anglaise, les poils drus et noués,

le Leinl liàlé par les embruns, les yeux élecli-isés de lumière prophétique, leslrails mûris à la lois et ravinés, et, comme on (lit dans les ateliers, la « tète laite », car Victor Hugo n'a eu sa « tète » qu'à cette époque. C est l'exil qui la lui a composée et tous les portraits <ie sa jeunesse ne montrent, en somme, sous le dôme systématiquement exagéré du crâne, que des ébauches, assez disparates d'ailleurs, du Grand Pan que, seul, Auguste Rodin devait comprendre et fixer.

« Le poète des Chàlimenls a dû sa beauté au Second Empire, me disait en souriant Théophile Gautier ; et, qui sait, ajoutait-il à voix bassse, le reste aussi peut-être... ne le dis pas ! »

L'histoire du buste de Victor Hugo par Auguste Rodin est assez curieuse, et je crois être le premier à la conter. Le statuaire, qui est l'un de mes meilleurs amis, désirait vivement exécuter le portrait marmoréen du poète et, comme il savait que j'étais souvent l'un de ses hôtes, il me pria de lui en demander la laveur. Ce n'était pas aisé, d'abord parce que Rodin n'était alors jugé à son mérite que par de rares prosélytes, puis parce que Victor Hugo, très fidèle à ceux de sa jeunesse, désirait s'en tenir, sur ce point, à l'icône romantique de David d'Angers, et qu'enfin l'idée de poser lui était intolérable. J'échouai donc misérablement, soit à j)lale coulure. Il n'y avait qu'un moyen d'arriver au but, et il me fut suggéré par Mme Drouel :

— Faites donner .Jeanne sur lui, me glissa- t-elle à l'oreille.

Ce fut magique. La semaine suivante, au sorlij- de table, le maître vint à moi :

— Qu'est-ce «jue c'est donc que ce carrier au

nom de jésuite dont vous m'avez parlé l'autre jour ?

— Un grand artiste assurément, fis-je. Mais pourquoi la question?

— Rodin, Rodin, il doit sculpter dans les radis noirs!

Et après avoir ri de sa plaisanterie :

— Figurez- vous, me dit-il, que ma petite-fdle ne veut plus voir mon buste de David dans la vérandati. Elle s'obstine à ne pas m'y reconnaître et elle m'ordonne d'en avoir un moins laid à montrer aux personnes. Qu'est-ce que vous feriez, vous, si vous étiez un pauvre grand-père ?

— J'en causerais avec Auguste Rodin.

— Est-ce qu'il fait poser les modèles ?

— Sans doute, pour la ressemblance seulement.

— .Je n'ai pas posé pour David, je ne poserais pas pour Michel-Ange. Mais dites-lui de venir dîner mercredi prochain. A table on a tout le temps de se regarder et c'est là que j'ai ma g... le bourgeoise!

A huit jours de là, le sculpteur se présentait avenue d'Eylau et y trouvait son couvert mis. Il avait apporté un cahier de papier à cigarettes et pendant tout le repas il y crayonnait, sous son assiette, des profds, des coupes, des expressions de physionomie et des attitudes du génial amphitryon. C'est sur ces notes de caractère qu'il a modelé son chefd'œuvre.

Ma première visite rue de Clichy, au maître de mon maître, a laissé dans ma mémoire une vision inoubliable, et lorsque, les mains dans les poches de son veston gris, il vint à moi à petits pas, formidablement familier et paterne, il me sembla que les

cultes antiques élaicnl les bons, et qu'il y a vraiment des niélaniorphoses, que les dieux s'amusent à se « camouller » en hommes, et que celui qui s'avançait, là, avait accroché, comme un pardessus, son nuaire dans l'antichambre. Je me souviens que Charles Monselet, qui était, lui aussi, invité au dîner, eut pitié de mon trouble profond el béant, car je ne trouvais rien à répondre aux paroles de bienvenue de notre h(Me.

— Tu ne le connais donc pas? fit drôlement le spirituel gastropoèle ? C'est Monsieur Tout.

Et le Grand Pan se mil à rire.

Victor Hugo était très gai, et — je vais bien étonner les philistins — extrêmement simple. La légende de son orgueil est absurde et fausse comme l'est toujours une légende. Il aimait assurément à parler de lui-même et à conter les choses de sa vie, mais, outre qu'on venait chez lui pour les entendre, il avait déjà soixante-huit ans lorsqu'il revint à Paris tailler bavette avec sa famille litlérnire, et ce n'était pas sa faute, peut-être, si les enfants disaient au père : « Encore ? » Mais quoi (ju'on en ait dit. il ne prenait pas la trompette de l'histoire pour la narrer, et ses propos de table étaient beaucoup plus amusants (|ue ceux de Martin Luther. Us ont été recueillis, d'ailleurs, el l'on peut en juger. Tous ceux qui, à litres divers, ont été admis à celte table — et ils deviennent rares déjà — savent que « Monsieur Tout » n'aimait lieii tant qu'entendre et voir rire autour de lui, el qu'il ne regardait pas à un calembour pour ranimer une conversation trop respectueusement tombrmte Sa plaisanterie, toute verbale d ailleurs, et ne jouani guère (|ue sin* les noms et les vocables,

(Hail celle de Don César de Bazan, de Gavroche, de Triboulet, de Gringoire, el de toutes ses créations comiques, c'est-à-dire métaphorique et magnifiée jusqu'au paradoxe, romantique enfin. Les mots de Victor Hug-o, c'était encore des rimes : ils rendaient un bruit de cymbales entrechoquées, ou la joie des vers. Il s'en égayait le premier, en amateur autant qu'en maître du genre, avec un rire particulier, rentré pour ainsi dire dans sa barbe d'airain fleuri, et qu'il ponctuait de quelques a Oui, oui, oui... » irrésistibles.

Ayant appris un jour que, dans une étude de critique, Emile Zola s'était, comme on dit aux boulevards, payé sa tête, il voulut connaître non seulement cette étude, mais encore quelque roman du naturaliste. La semaine suivante, il nous dit :

— Eh bien, messieurs, Mme Drouet a bien voulu me lire de l'écriture de ce jeune homme. Savez- vous bien que, pour un Italien, ce n'est pas mal, même à travers la traduction, oui, oui, oui, un peu lourde peut-être.

Et, toute la soirée, il s'obstina à la méprise de prendre, sur la foi du nom et du style, l'auteur de L'Assommoir pour un écrivain italien trahi par un traducteur... suisse, oui, oui, oui...

Mais parallèlement à ces malices, il avait, pour ceux qui l'aimaient, des aménités déhcieuses et comme en ont trouvé, seuls, les grands seigneurs de l'antique urbanité française. A un dîner, dont François Coppée était le principal convive, la causerie générale roulait sur une question de littérature et tous accordaient qu'il fallait des poètes pour en décider.

— Des poêles, fit Coppée, en monlrant Mctor Hugo, il n'y en a qu'un ici.

— Eh bien. . . et moi ? sourit riiole.

On n'en fait plus de ces mots-là, même en France, dites ?

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