LE MAITRE D ECOLE
— C'esl pour mon chien et mon chat.
Le samedi matin, en effet, mon « Cuirassier de Reischoffen » carillonnait impérieusement à ma porte :
— C'est fait, hein ?
— Naturellement, là, sur la table, une jérémiade. Et Coquelin emporta Le Maître cl École.
S'il y a des lecteurs qui s'intéressent aux souvenirs d'un vieux poète dont la vie n'olTre d'autre drame que celui du labeur dans toutes ses luttes, je les renvoie, pour cette élégie da Maître d'École, aux lignes que lui a consacrées l'administrateur même de la Comédie-Française, Edouard Thierry, dans son mémorandum directorial. Ce qu'il ne dit point de la réussite du poème, c'est qu'elle faillit me fâcher avec Coquelin. A l'issue de la matinée, Mlle Favart, alors l'étoile du théâtre, était accourue m'embrasser dans le couloir du foyer et m'avait commandé, c'est le mot, une autre pièce lyrique, spéciale pour elle,, et réservée, dont seule elle aurait le privilège. Même au prix dont le caissier les rétribuait, je gagnais à la lui offrir, car elle était la Muse même, .récrivis donc un hymne à la France que je lui apportai le jour où elle était de service à l'ambulance créée par les dames sociétaires. Coquelin m'attendait dans, l'escalier.
Très jaloux de « ses » poètes, il n'avait pas vu sans déplaisir sa charmante et illustre camarade marcher sur les plates-bandes de « son » jardin.
— Tu sais, fit-il, c'est bien simple, si tu n'es pas satisfait de ma façon de dire tes vers, je te lâche. Plus de Cuirassiers, plus de Maître d'École. Je ne vois pas ce que tu y gagnes.
J'eus Ijoau lui expli<iu('r quuu dilliyrambe aux beautés de la terre natale se plaçait nécessairemenl sur les lèvres d'une femme française, il n'y voulut <:onclure ({u'à mon ingratitude, et comme je l'aimais infînimenl, je renoneai à la commande. Mlle Favart ne me l'a jamais pardonne et elle ne me rendait plus mon sahil lorsque je la rencontrais dans son empire.
11 ne s'est peul-èhe pas donné de réunions pendant le siège de Paris où quelque amateur de diction nait, plus encore que l'ode mac-mahonienne, débité Le Maître d'Ecole. Les acteurs de profession le jouaient en manière de monologue, costumés en instituteur alsacien, quelquefois avec une figuration prussienne. Je ne sais comment, malgré l'investissement, le poème se répandit en province, où sans doule des pigeons voyageurs l'emportèrent. Ma mère, qui habitait à Veules-en-Caux, eut par lui de mes nouvelles. Les Allemands qu'elle logeait, par ordre, lui en remirent un exemplaire, et leur clief, le prince de Liclitenstein, en complimenta ironiquement la pauvre femme.
Deux ans plus tard, chez Théophile Gautier, à Xeuilly, une professeuse de déclamation, Mme Ernst, récitait encore l'élégie du Maître d'École dans la famille même où je venais d'entrer, et devant le maître. Et comme il la félicitait :
— ('/est, fit-elle, de tous les poèmes de François Coppée celui que je préfère.
— Vous l'étonneriez un peu, souris-je, en l'en assurant.
Et Gautier conclut :
— Sic vos non vobis, de quoi te plains-tu ? G'esl le sort de Virgile.
LA MBL LANGE DU THÉATRE-FRAXCAIS
Le seul lieu où il fut possible de se soustraire un peu au cauchemarderinvestissement, c'était le Théâtre-Français, à l'administration, soit dans le cabinet du p''re Verteuil, soit dans la salle du Comité de lecture, dit « le salon vert ». Les habitués et amis de la maison, auteurs, acteurs^, artistes, abonnés et hommes politiques, se retrouvaient là dans l'intervalle des gardes. On y venait aux nouvelles, on en apportait, de vraies, de fausses, de contradictoires, et l'on y passait de la joie au découragement, mais on finissait toujours par se dérider à quelque drôlerie parisienne, bon mot, anecdote, calembredaine, et c'était tout ce qu'il fallait pour gagner un jour sur ce temps de désolation.
Chez le père Verteuil, secrétaire général, se taillaient les bavettes masculines, celles où l'on jure, sacre et se chamaille. Les gros bonnets du Sociétariat étaient divisés en deux camps politiques, d'une
part les fidclos au régime sombre*, cl de laulre les zélateurs de la République rendue au peuple souverain le 4 septembre. Gol, Maubant et Coquelin étaient de ces derniers, mais Dressant, Leroux, Delaunay, Febvreet Lafontaine se tenaient encore obstinément pour comédiens ordinaires de l'empereur, et ils ne lâchaient pas la partie. Le fin Régnier ne se prononçait pas, et pourRarré, plus fin encore, pourvu que la Seine coulât toujours entre ses berges et qu'on pût y pécher à la ligne, tout gouvernement équivalait à sauver la France. Le cabinet de Verteuil était tout petit et six personnes remplissaient. A huit, on s'asseyait parterre, sur le bureau du secrétaire, ou Ton se prétait les genoux les uns aux autres. Le triumvirat Got, Maubant et Coquelin y jouait au naturel la scène de Danton, Marat et Robespierre de la tragédie ponsardienne , Charlotte Corday, et ils en réalisaient à peu près les personnages redoutables. Maubant était farouche. Avec des gestes courts, cassés et cassants, il demandait des têtes et il avait Tair de les couper dans Tencrier de Verteuil. Mon cher Coquelin, toujours agité, enjambait les chaises, écrasait les pieds, et politiquait des choses et des gens à tour de bras. Doctrinaire, érudit et professoral, Got «< giboyait » avec des mots concentrés, forts en philosophie, chargés d'histoire, où Tacite le disputait à Reaumarchais. Nous les écoutions du couloir menant au cabinet du secrétariat, ou d'un petit salon d'attente qui le séparait du bureau d'Kdouard Thierry et formait terrain neutre. C'est dans ce petit salon que le pauvre Rrcssant, le soir du 4 Septembre, à la nouvelle que j'apportais de la proclamation de la République à la (^^hambre, s'af-