‹ Souvenirs d'un enfant de ParisChapitre 4 sur 59 · HISTOIRE D^UN DÉBUT LITTÉRAIRE EN 1805 A LA COMÉDIE-FRANÇAISE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D^UN DÉBUT LITTÉRAIRE EN 1805 A LA COMÉDIE-FRANÇAISE

Par une chance extraordinaire, demeurée légendaire, et que j'ai payée toute ma vie, il m'a été donné de débuter dans les lettres à l'âge de vingt ans, au sortir du collège, et, cela sur la première scène de mon pays, la Comédie-Française.

C'était en i865. Je venais de terminer au lycée Charlemagne mes études scolaires, couronnées en Sorbonne par un diplôme banal de bachelier, décroché d'ailleurs péniblement, car je fus écolier médiocre — je m'en accuse. Non point qneje me sentisse rebelle à l'enseignement classique dont les deux grandes langues mortes sont les piliers de soutènement, et bien au contraire, mais la pédagogie universitaire, lente comme un char à bœufs, impatientait mon zèle et me semblait paralyser l'essor d'un esprit avide d'exercice. Je ne comprenais pas qu'il fallût user tant de culottes sur un banc pour venir à bout de Y Iliade et de V Enéide et, de fait, je ne le com-

prends pas encore. La mélhode n'est ceilainemenl pas bonne de fatiguer les chefs-d'( eu vre juscju'au pensum. Toujours est-il cjue, pressé de passer de la théorie à la pratique, je m'essayais secrètement, dans l'ombre des classes, à l'assaut dii'cct du Parnasse.

Deux muses m'y souriaient, plus bénévoles pour moi que les sept autres, Thalie el Melpomène, les « Charités » du théâtre, et ce fut vers leurs bras tendus que je dirigeai mes escalades.

Nous avions à cette époque, i864-i865, à Charlemagne, pour professeur d'histoire, un maître dont je vous ai déjà parlé, Jules Thiénol, que nous aimions entre tous, d'abord parce qu'il était la bonté même, el ensuite parce qu'il avait l'art de rendre ses cours attrayants comme des spectacles. Une nous professait pas doctoralement l'histoire, il nous la jouait, et la reconstituait vivante, en comédien multiple et consommé. Je le vois encore, descendu de sa chaire, allant et venant, gesticulant, la tête nue et la toge flottante, nous mettre en scène la bataille d'Arqués.

— Ici, mes enfants, c'était le château; là, c'était la plaine, coupée de trois rivières et bordée par la foret. Derrière moi, vous voyez la mer, où le gros Mayenne s'était flatté de jeter notre Béarnais. Je suis le Béarnais. Vous, là-haut, ceux du dernier rang, vous êtes les lansquenets de la Ligue. Qui veut faire le gros Mayenne? — Moi, moi, moi !... — Eh bien ! celui qui a été le premier à la dernière composition. A présent, la bataille d'Arqués commence.

— Oui, oui, oui... — Je veux dire quelle ^a commencer lorsque j'aurai écrit, sur un tambour, à ma niaîtiesse, la belle Corisande, la fameuse lettre que vous savez tous par cœur. — Non, non, non. —

Comment, vous ne savez pas tous par cœur la lettre d'Henri IV à la belle Corisande ? Alors je vous la dicte, écrivez. : « Mon cœur... Je... »

Et nous la possédions pour l'éternilé, la bataille < l'Arques.

Jules Tlîiénot avait rêvé d'être comédien, et la seule petitesse de sa taille lui avait clos la carrière du théâtre. C'était par ces legons représentées qu'il trompait la déception de sa vie. Mais il était resté en relations constantes avec les acteurs qu'il iivait eus pour camarades et. particulièrement, avec Edmond Gol. son ami d'enfajice et de lycée.

Déjà fort célèbre par ses créations du répertoire d'Emile Augier, Edmond Got occupait à la Comédie- Française une situation prépondérante que justifiait deux fois son superbe talent réaliste et la force de son instruction. Non seulement il traduisait à livre ouvert l'auteur latin le plus difficile, mais il lisaitson Thucydide dans le texte hellénique. Je 1 ai beaucoup, par la suite, aimé et pratiqué, et je puis dire qu'il fut le dernier de la grande lignée des comédiens français, celle pour qui l'art scénique n'était pas l'exploitation, plus ou moins achalandée, des dons physiques et simiesques. Edmond Got vivait des poètes, pour les poètes et avec les poètes ; il en ajoutait à leurs conceptions, il était du combat des idées, — il est mort pauvre, bien entendu.

Mais je reviens à mes moutons. Un dimanche malin, jour de sortie, je me rendis non sans un battement de cœur, à l'appartement que Jules Thiénot habitait rue Saint-Antoine, à côté du temple protestant qu'on y voit encore. Cet appartement était situé dans une maison de distillation dont les moûts fer-

inenlt'S alcoolisaieiil ralniosphèrc jusqu'à la place de la Bastille. L'élounlissement nous prenait à la porle cochère et, dans l'escalier, on était ijris. Il ne m'en fallait pas moins pour me décider à sonner à la porte du maître, car j'avais une pièce en vers dans la poche.

S'il n'était pas venu m'ouvrircelte porte lui-même, je ne serais peut-être pas écrivain car, sans attendre, et confus de ma témérité, je dégringolais déjà les marches, comme un voleur qui se sauve.

— Vous n'êtes pas patient, me dil-il, ma bonne est au marché, entrez donc.

Introduit dans sa bibliothèque et mis tout de suite à mon aise par un excellent homme que ma timidité gênait plus que moi-même, je ne lardai pas à confesser mon '< crime » précoce, et il en parut atterré. La semonce fut cordiale mais énergique. Il connaissait ma situation de demi-boursier à l'institution Favardet, me sachant sans espoir de fortune héréditaire, il se refusait à encourager, même par un conseil professoral, une vocation qui ne promet aux mieux doués que des déboires.

— Je ne veux même pas lire votre essai, me déclara t-il, allez-vous-en et remportez votre pièce.

Une admonestation nous est d'autant plus sen- ' sible que nous la sentons plus paternelle. Fort décontenancé, je n'avais qu'à m'excuser de ma démarche et à m'en aller préparer sagement mon examen de baccalauréat, fixé au début d'août de l'année, et dont quelques mois à peine me séparaient. Je sortis donc, reconduit par le maître — sa bonne étant encore au marché — quand, sur le seuil, ressaisi de la buée alcoolique, je manquai le premier degré de

lescalier et n'eus que le temps de m'équilibrer à la rampe. Le bon Jules Thiénot altribua sans doute la défaillance au trouble que j'avais dû ressentir de sa -sévérité.

— Allons, donnez-moi ça, fit-il, en prenant le manuscrit dans ma poche.

Et voilà comment, ô destin I de sauvé que j'étais je fus perdu ! Pendant quarante ans, la blonde Thalie allait me jeter à la brune Melpomène, et réciproquement.

Je m'étais abîmé dans le programme du baccalauréat comme un ermite, hanté de visions diaboliques, s'abèlil à labourer la terre aux ronces dures. De ma chère pièce aux doux rêves de gloire, plus de nouvelles. Je n'en demandais pas. Elle était condamnée, elle devait l'être, par le silence même de mon juge. Jules Thiénot ne m'en soufflait mot, et je remarquais, le cœur serré, qu'il affectait, pendant les « Batailles d'Arqués » de ne me confier aucune position stratégique, même comme sergent de lansquenets. Une telle réserve était plus que significative, elle était concluante : je n'étais pas né pour le théâtre.

Un jour, vers la fin de juin, la classe d'histoire terminée, le professeur-comédien qui venait d'arpenter devant nous toutes les routes royales dont Sully a doté la France, m'appela à sa chaire :

— J'ai une lettre pour vous, me dit-il, la voici ; allez la lire à votre mère.

Sans plus attendre je l'ouvris dans la cour, c'était un bulletin de lecture à la Comédie-Française ! Dire lémotion dont ce papier imprimé et libellé

en forme de circulaire, élrei^nit mon ame, je ne Taurais pu, alors, (luc par des cris inarticulés, et, aujourd'hui encore, au bout de quarante-trois ans, les mots me man({uout pour en dépeindre le souvenir. J'avais vingt ans, je le répèle, j'étais potache, imaginez cette aventure! Le soupçon me fouetta de quei([ue -< blague » de camarades. Mais un tel maître s'en fùt-il fait complice ? D'ailleurs, le bulletin portait bien le timbre-cachet de la Comédie-Française et il était signé du nom du lecteur-archiviste : Léon Ouillard.

Jules Thiénot me rejoignit dans l'allée du lycée.

— Eh bien, vous voilà content, poète ?

— C'est vrai, alors !

— Oui, mon enfant, vous lisez votre petite pièce Une Amie, au comité des sociétaires, le i^"^ juillet, à trois heures.

— Mais je n'oserai jamais.

— Soyez tranquille, Cot et moi nous serons la.

— Got ?

— Oui, Got, c'est à lui que vous devez cette fortune.

Edmond Got, au cours d'une visite, qui avait suivi la mienne de quelques jours, avait remarqué sur le bureau de son ami un drôle de petit manuscrit, illustré de croquis à la plume, et, par curiosité professionnelle, il l'avait ouvert et feuilleté.

— Tiens, des vers de théâtre! s'élait-il écrié, qui a fait ça ?

— Un de mes élèves.

— Tu as lu son cahier de deux sous.'

— Sans doute, il me la signalé par le lege, quœso, (pii appelle Tattention spéciale des profcs.seurs.

— Eh bien ?

— Eh bien, je la sais de mémoire, sa pièce. Veuxtu que je te la joue ?

— Jouons-la tous les deux, pour en voir l'etTet.

... — Et alors, me contait Jules Thiénot, il a pris le manuscrit et nous avons essayé Une Amie dans ma bibliothèque. Moi, je faisais le duc, et Got faisait la marquise. Le résultat est qu'il a emporté votre comédie pour la montrer au directeur de la Comédie- Française, et, ce matin, j'ai reçu ce bulletin pour vous. Voilà. Ne lâchez pas pour ça voire bachot.

Le directeur de la Comédie-Française, en i865, c'était Edouard Thierry, écrivain de hante valeur, en ({ui le crilique se doublait de l'un de ces poètes « morts jeunes » dont Sainte-Beuve, qui les a ainsi baptisés, fut lui-même le type. Romantique de la première heure et vétéran de la phalange d'Hernani, le sort lui était échu, contradictoire et bizarre, de présider au retour offensif de cette Ecole néoclassique, dite du Bon Sens, dont François Ponsard fut TEschyle et Francisque Sarcey l'Aristote. Edouard Thierry a été Téditeur malgré lui de la littérature impériale, et il n'aimait, lui aussi, que Shakespeare et Victor Hugo. Il m'en a fait vingt fois l'aveu luimême et j'ai connu là-dessus sa tristesse. Mais de temps à autre, le poète mort jeune se réveillait en lui, et ce fut à l'heure de l'un de ces réveils que, présentée par ma « marquise », Une Amie eut la chance encore de tomber chez le directeur.

Le thème en était pris d'une pensée de lord Byron, qui dénie quelque part à la femme, jeune et belle, le privilège de l'amitié et la refoule sur l'amour jusqu'à l'âge de la vieillesse. J'avais quatre poils au menton,

et, sur la lui d'une barbe si primesaulière, Edouard Thierry me contesta d'abord l'expérience du sujet.

— Vos sorties du dimanche, me dit-il gaiement, ne suffisent pas à me la garantir.

Puis il me soumit à l'épreuve des retouches et modilicalioiis que j'ai, plus tard, qualifiées de : tripatouillage. Déjà, en ce temps-là, c'était le gâteau de miel qu'il faut jeter, pour passer, au Cerbère de l'Arverne théâtral. E[ le jour de la lecture vint.

Cette lecture, comme je l'avais prévu, il me fut impossible de la faire moi-même. A aucun âge de ma vie je n'ai réussi à dompter absolument l'anxiété du crachoir, si vous me permettez de la définir ainsi, mais, à vingt ans, elle me tordait les entrailles dans le ventre et me réduisait au simple balbutiement. Mais Jules Thiénot avait tenu parole, il était là, il prit ma place devant le verre d'eau de la table verte, et il joua la pièce aux sociétaires. Edmond Got (ma marquise) feignait, à s'y tromper, de l'entendre pour la première fois, et Edouard Thierry, expert en rimes, paraissait savourer le romantisme décidé des miennes. .Je fus reçu, l'étant d'avance, car on ne l'est jamais autrement, et la ville s'emplit du bruit de ce prodige.

Restait le baccalauréat.

.je l'avais mal préparé, on le croira sans peine, et je fus lamentable au double examen. L'anxiété du crachoir, qu'accroissait la sonorité du vaste amphithéâtre de la Sorbonne, me laissa sans mémoire, j)resque sans voix, devant des questions qui sont des pont-aux-ânes de l'instruction, mais on m'aurail demandé mon nom, qui courait pourtant les journaux et les théâtres, que je n'aurais pas su le dire.

Il fallut bien me blackbouler. Certes, je réparai quelque temps après ma défaillance, mais je n'en ai pas moins olîert à l'histoire des singularités celte anomalie, sans exemple, je crois, d'un écrivain accueilli d'emblée, dune part, au Théâtre national, et éconduit, de l'autre, en même temps, à l'Université de son pays. Peut-être vous aura-t-il amusé de l'apprendre, si ces choses amusent encore.

J'ajoute, pour terminer, que la petite pièce byronnienne en rend encore à la légende en ceci, que, répétée sans moi, sous la direction d'Edouard Thierry lui-même, elle fut représentée, le 6 septembre i865, en l'absence de son auteur, sans qu'il s'en doutât^ pendant qu'à titre de précepteur il escortait sur les routes de France un jeune élève fort récalcitrant aux études assises et auquel il enseignait la géographie d'après nature.

Un soir que nous venions de visiter le château d'Amboise et qu'altéré par un long récit de l'histoire d'Abd-el-Kader, « l'émir pensif et doux » qui en fut l'hôte, je m'étais assis dans un petit café de la ville des Guises, un journal de Tours, distraitement parcouru, m'apprit ma gloire. Une Amie avait été jouée la veille, au Molière House, par Madeleine Brohan et Leroux, avec une pleine réussite, chantait la feuille, et même le poète acclamé avait trop modestement refusé de venir saluer la salle ! Et je ressentis ce qu'un brave Grillon peut endurer- à ne pas avoir assisté à une bataille d'Arqués, comme aussi je compris pourquoi Henri IV lui conseillait de se pendre.

Sensation rare, dont peu d'auteurs auront eu le spasme en ce monde. Abattu sur le verre de bière,

dans cet estaminet d'Amboisc, je me produisais à moi-même l'elTet ridicule et navrant d'un homme qui g^agne le gros lot et qui a perdu son billet.

En deux bonds je fus à la gare, et jamais professeur ne sema plus outrageusement dans la nature rÉmile dont il était le Jean-Jacques. Inutile de vous dire que j'en perdis du même coup le disciple et la toge. J'entends encore la bonne Madeleine Brohan, et je la vois, au foyer du théâtre, me dire en s'avançant, Téventail au poing :

— Ah I c'est vous?... Déjà? Quel dommage I Ça allait si bien !

J'avais, en eflet, réalisé sans le vouloir ni m'en douter ce rêve des comédiens : la pièce sans auteur, leur idéal.

Avez-vous été poitrinaire ?

Ce n'est pas être phtisique, et loin de là I La « poitrinairerie » n'a rien delà formidable tuberculose; elle est un mal tout littéraire, de durée plus ou moins long-ne, et dont la cure est inscrite au Codex sous cette formule : « Mangez à votre appétit ».

Il est vrai qu'on ne peut pas toujours se payer ce remède, et comme je me trouvais alors dans ce cas lyrique, les spécialistes m'envoyèrent à Menton, Alpes-Maritimes, à la bonne auberge du soleil.

— Vous n'aurez, me disaient-ils, qu'à vous étendre au bord de la mer, la bouche ouverte. Le vent y souffle de lui-même la bouillabaisse et, pour le reste, vous avez des oranges.

Je dois à la vérité de dire, toutefois, que le voyage à pied me fut épargné par la sollicitude d'un bon camarade que j'aimerai toujours quoi qu'il arrive, parce que le paradis est grand et que je ne suis pas

bien sur quon > y retrouve. Coquelin donc s'était occupé de me procurer le viatique.

— Homère, s'était-il écrié, est deux fois inimitable, et comme poète et comme vagabond.

El selon cette doctrine, il s'en était allé tiouver Perai,%allo, alors agent de la Société des Auteurs dramatiques, excellent homme, mort de sa bonté du reste, (jui, sur la foi d'un simple début heureux, voulut me renier provisoirement sur sa cassette.

D'autre part Edmond About, dans tout le rayonnement de sa fortune, avait désiré me connaître, et, prié à déjeuner chez lui, j'avais trouvé, sous ma serviette, une étrange lettre en cornet, signée Buloz où j'étais invité à envoyer « de là-bas » des vers à la Revue, puis, dans cet étui, un pur rouleau de vingtcinq napoléons à l'effigie du troisième. Je n'ai jamais cru, je l'avoue, à celte munificence de l'illustre borgne de la rue du Cloître-Sainl-Benoîl, et j'ai pour cela une bonne raison.

Lorsque je rentrai, guéri, de la cité dolente, ma première visite fut pour l'auteur du Boi des Montagnes, qui n'en revenait pas de me revoir.

— Je n'ai pas voulu mourir, lui dis-je, sans restituer à M. Buloz l'avance si gracieuse que je n'ai due qu'à une double erreur.

— Quelle double erreur ?

— Mais la vôtre, d'abord, sur mes capacités, et la sienne, ensuite, sur ma probité. Je lui ai adressé de « là-bas », selon sa lettre, un paquet de poésies « pour la Revue », et elles me sont revenues sous le même i)li, et sanglées de la même ficelle. Je n'ai pas gagné la somme, et, si vous permettez, la voici.

Edmond About se mit à rire.

MEiNTOX EN 1867 31

— Gardez donc ça, fit-il en m'ouvranl son étui à cigarettes; Biiloz n'y songe même plus, et vous trouverez sans peine, parmi vos camarades porte-lyres, de braves garçons heureux de les boire à sa santé.

— Et à la vôtre ?

— Non, moi, je me porte très bien.

.Je neus aucune peine, enefîet, à trouver les camarades porte-lyres, mais nous ne bûmes point les cinq cents francs d'About, nous les mangeâmes.

En 1867, Menton n'était pas encore, et tant s'en faut, la ville fastueuse, pleine de villas à l'italienne, de palais de marbre et de grands hôtels cosmopolitains, qui en font aujourd'hui une sorte de Saint- Cloud de Monte-Carlo. Non seulement le cap Martin n'allongeait dans l'indigo frangé d'argent de la baie que sa forêt d'oliviers triséculaires, aux bras tordus comme des tentacules de pieuvres, entre lesquels une voie romaine, aux dalles effritées, se perdait sous la mousse, mais encore, sauf dans le demi-cercle embrasé de Garavan, que bordaient déjà quelques terrasses enguirlandées de rosiers grimpants, la construction moderne y apparaissait rare. Le vieux quartier sarrasinois, où les maisons s'empilent sur les flancs du roc, se superposent et grimpent en chèvres jusqu'à l'étonnant campo santo qui, de sa tour, les domine, se reflétait directement, sans obstacle, dans le miroir glauque du port, et il y doublait son château de cartes. Dans les trois torrents, enterrés à présent sous les édifices et devenus voies carrossables, j'ai cueilli par gerbes des fleurs de paradis, aux cassolettes odorantes et pourprées, et savouré à Farbre môme les pommes d'Atalante de « l'ordon-

nance ». Là où luisonl des magasins aux étalages féeriques el pareils à des vitrines de musées, j'ai mené des parties de boules dont la nuit tombante bornait seule les revanches et les belles. J'ai fait des vers, pour lîuloz, hélas ! sur l'emplacement où siffle la gare.

Il était donc assez aisé, à cette époque, de se loger à bon compte, et au centre même, dans la cité dolente pour lui laisser ce nom, et je trouvai tout de suite gîte et pâture à ma mesure, sur la place dite alors Napoléon-III, comme elle est dite aujourd'hui de la République, el pour les mêmes raisons, je pense. C'était au troisième élage dune haute boîte donnant à même sur le porl, une pension de famille tenue par une bonne et brave Phocéenne, répondant à la simple épithète homérique de Marie la Provençale, et qui avait placé sur cette location toutes ses pauvres économies de cuisinière. Trois chambres, trois pensionnaires, et une table d'hôte de douze couverts, dont la clientèle étail fournie, en majeure partie, par des ingénieurs du chemin de fer de Nice à Vinlimille, dont les travaux venaient de commencer.

Lune de ces chambres élait occupée, à mon arrivée, par un jeune officier de la petite garnison de la ville, le lieutenant Recoursé, qui, s'il est encore de ce monde, verra que les poètes ont bonne mémoire. Il passait son temps à scier des planchettes de citronnier en forme de cœurs, dont il fabriquait des boîtes à gants qu'il offrait aux dames, non sans succès. C'était un gai soldat français, du type chasseur d'Afrique, et dont le seul défaut élait de siffler sans interruption, et desifller faux, ce qui est un prodige. Essavez.

Dans la deuxième chambre vivait, seule, comme claustrée, une blonde créature de vingt ans, nommée Mlle Kateja, venue là de Norvège pour y mourir. Marie la servait chez elle et en sortait souvent en larmes. Point de lettres, point de visites, un abandon de tout et de tous, et trop souvent, le soir, une toux d'enfant, faible et si triste que je m'en allais pour ne pas Tentendre. Les pensionnaires la connaissaient à peine, et nous savions par un peintre qui, de la grève, l'avait aperçue à sa fenêtre, qu'elle était fort jolie et avait des cheveux admirables. « Une Ophélie dans la rivière )),nous disait-il.

Pour prendre possession de la troisième chambre, j'avais dû attendre plusieursjours le départ del'occupant qui la laissait libre. C'était un grand Anglais, tout en jambes, fort froid d'apparence, etmême réfrigérant, qui ne sortait pas de son plaid. Il ne parlait pas notre langue, ou évitait du moins de la parler, pour ne pas l'écorcher, sans doute, et l'hôtesse ellemême n'avait rien à nous en apprendre, sinon qu'il s'appelait Cecil Rhodes, et qu'il allait partir pour le Cap, chercher fortune. Elle tenait le renseignement d'un autre Anglais, son client, celui-là, l'employéchef de la pharmacie britannique, où le silencieux échassier restait la journée entière sur une patte, le col entouré de son plaid. Ce pharmacien, nommé Black, était lui-même un singulier spécimen de sa race. Irascible et joyeux, il s'essayait, dans les alambics, à la découverte d'une sauce à roatsbeef, mixture de tomates et de piments, qui devait révolutionner la « table anglaise ». Elle était bonnement exécrable.

Il réussit moins que son ami, lequel eut la chance

de lonil)or au ("ap Tannée mémo, celle-là, 1SG7, où un nègre trouvait dans un champ le diamant de trois cent mille francs qui décida du sort de l'Afrique méridionale.

Le peintre qui avait vu, du port, la jeune Norvégienne à sa fenêtre, s'appelait et s'appelle toujours, car, grâce à Dieu, il vit encore, Philibert Florence. Dans son beau pays de lumière, où les septuagénaires abondent, les octogénaires ne sont pas rares, et Florence est de Monaco même, sujet do l'aimable et savant prince qui gouverne ce royaume de P^antasio, et « prix de Rome » de son gouvernement. Saviez-vous que les Grimaldi se fussent payé dos prix de Rome ? Il en est ainsi cependant, et mon vieil ami avait été envoyé dans la ville de Raphaël sur la cassette de Charles III, puis il en était revenu pour décorer le palais de son souverain dont ses fresques ornent la cour intérieure. A la mort de ce protecteur, qui, on le sait, était aveugle, le peintre, dépourvu de commandes, s'était réfugié à Menton et il y donnait des leçons d'aquarelle, d'après nature, aux étrangers, dans les torrents pleins de roses.

11 fui mon premier camarade, et par lui m'en vint un autre, (jui était bien le plus drôle de corps que la nature ait offert à la société. 11 avait nom Alexandre Grand et il était, je crois, de Boulogne. Après une vie do misère exagérée, morne pour un bohème, il est allé mourir à Hanoï où, à titre de maître d'écolo, il initiait les petits Tonkinois aux lois confuses de nos participes. A Menton, il se préparait déjà à cet exercice par une étude comparée du verbe gallo-

romain, opposé à ranglo-saxon, cFoù résullait un dialecte extraordinaire dont il avait fait un négoce. J'ai retenu, sans la comprendre encore, l'explication qu'il daignait m'en fournir, de lettré à lettré,

— C'est bien simple, me disait-il, je ne sais pas l'anglais, mais tu penses si je le devine 1... Or, j'ai remarqué, dans mes voyages, que les gens de ce peuple errant, avec leur curiosité maladive, ont la furie d'apprendre la langue du pays où ils résident. Cette langue, ici, depuis Tannexion de 1861. c'est le patois welche de Voltaire. Celui-là, de naissance, je le sais. Tout le commerce est là, je leur en vends pour leur argent, et du pur.

— Par exemple ?

— .Par exemple, ils bredouillent des mandibules la locution shakespearienne de : beefsteak ivith potatoes ? Je la leur traduis sans hésiter par la locution racinienne de : tranche de bœuf aux pommes de terre frites, et ça va. Il est rare que je me trompe.

— Et ils te paient ?

— A cause de, ma chaîne de montre qui est en or. La leçon est de trois francs à domicile et de cinq en balade.

Je jure quil s'est trouvé un homme pour vivre un an, à Menton, en 1867, de cette industrie hyperbolique de dictionnaire à quatre pattes, et qu'il s'appelait Grand Alexandre^ et que, comme Pantagruel son Panurge, je l'ai aimé toute ma vie. Aussi, le soir tombé, et la journée close sur les vers pour Buloz, le welche enseigné et l'aquarelle démontrée en trois leçons, nous en allions-nous, bras dessus bras dessous, le peintre, le savant, le poète, chanter aux ânes sous la vieille ville en pyramide et réveil-

1er ces coiicerlanls dans leurs écuries suspendues.

Ce qui g-àla tout, du moins pour mon cher Alexandre, ce fut sa passion pour les lépidoplères, et si, pendant les promenades lexicologiques, celles à cinq francs pourtant, l'un de ces insectes aux ailes en cymbales voletait ù sa vue sur les lentisques, le malheureux oubliait tout, lâchait tout, Anglais, Anglaise et le reste, et s'élançait, le chapeau au poing, à la chasse irrésistible. Presque toujours, il revenait avec la proie miroitante, mais il ne trouvait plus les élèves là où il les avait laissés, béants, et sa clientèle s'espaçait.

— Ils m'injurient, philosophait-il, mais comme je n'entends pas un mot de leur baragouin, c'est comme s'ils me complimentaient et je leur serre la main à tout hasard.

Il est certain que les papillons le rendirent fou, cela n'a jamais fait pour moi l'ombre d'un doute. Dans la chambre qu'il occupait sur le cours, il y en avait aux murs, aux rideaux, aux chaises, aux tapis, aux vitres et miroirs, du haut en bas, jusqu'au plafond, de telle sorte que, la senteu? aidant, on s'y croyait dans quelque grotte de camphre irradiée des prismes du soleil couchant. A toutes les cpjestions que nous lui posions sur l'origine d'un goût qui tournait à l'aberration, il se bornait à nous répondre par le [letit vers de la vieille chanson de Thibaut de Champagne: « Ce me vient d'enfance !... » J'ai toujours pensé (|ue le pauvre garçon, roulé dans la vie comme une épave dans la marée, berçait la vision de ses courses d'enfant heureux à la poursuite des fleurs sans tiges et volantes.

Un jour, enfin, il passa la mesure. Il descendit sur

la promenade des Anglais le haut de forme orné d'une phalène grande comme une chauve-souris, el portant à la boutonnière la décoration véritablement étrangère, d'un lépidoptère flamboyant et pareil à la queue ocellée d'un paon. Ce fut fini. La race du <( cant » n'aime l'originalité qu'en chambre. Et il ne traduisit plus, môme : Goddam.en : Dieu me damne ! Son ardoise se couvrit de chiffres empilés chez Marie la Provençale.

Par une ironie amère, où je lui signalai la vengeance des mânes outragées de Shakespeare, le seul poste qu'on lui otîrit était en Angleterre, mais il fallait parler l'idiome, et cela, il ne le pouvait pas. Il s'en alla droit devant lui, n'importe où, sans solder l'ardoise, et je né le revis plus que pendant le siège de Paris, !comQie je vous le conterai au temps venu.

La cliambre de sir Cecil Rhodes, devenue la mienne, n'était séparée de celle qu'occupait la fille mystérieuse des fjords, que par un couloir où les habitués de la table d'hôte suspendaient leurs chapeaux, et les portes se faisaient vis-à-vis. Je comptais donc sur les fortuites du voisinage pour voir un jour ou l'autre, ne fût-ce qu'à la dérobée, « la jeune et charmante étrangère » dont rêvaient mes vingt-deux ans, et, en attendant, je l'aimais. On aijiie pour aimer, à cet âge. Ma poitrinairerie m'y prédisposait du reste, et j'étais plein de rimes douloureuses que je ne démandais qu'à glisser sous les portes. Je commençai donc à en égrener, au dam de Buloz, quelques-unes sous la sienne, qui me furent aussitôt rendues par Marie, avec un haussement d'épaules significatif. Ce qui augmenta ma mélancolie automnale, ce fui de voir que la bonne Provençale en agissait de même, pres-

(lUc chatiuc jour, jivor les pensionnaires de la labiée. Au lieulenaiil lîecoursé, elle restituait une boîte à gants en eilionnier découpé en forme de cœur ; au pharmacien Black, un joli flacon de sauce anfi^laise ; à Philibert Florence, une acjuarelle ; à Alexandre Grand, un papillon ; aux ingénieurs du chemin de fer leurs bouquets de violettes cueillis dans la montagne.

— Ètes-vous fous, s'écriait la l^rovencale, rlle s«meurt 1

Et ce n'était que trop vrai, hélas! Un matin, à l'heure régulière du déjeuner, pour la première fois, nous nous vîmes réunis autour d'une table sans couverts et non dressée.

— Voulez-vous la voir ? nous dit Ihôlesse en larmes.

— Qui?

— Mlh' Katéja. Elle vient de passer entre mes bras. Elle est partie. Vff !!1 L'n souffle d'oiseau ! Venez...

Le peintre l'avait bien définie, une« Ophélie dans la rivière <> ; ses cheveux blonds épandus sur le lit semblaient flotter dans le courant des eaux, ses bras tombants se raccrocher aux branches ; sa lèle transparente, aux yeux clos, au sourire énii*-matique avait l'air d'un petit glaçon teinté d'aurore qu'emporte la brise prin tanière,..

Nous courûmes chercher au marché voisin tout ce que nous pouvions porter de fleurs et nous y ensevelîmes la vierge abandonnée.

Je suis retourné plusieurs fois à Menton, et, làhaut, dans ce cimetière étrange et voisin du ciel, dont la tour cumulande la ville, comme l'Acropole

Athènes, je n'ai pas retrouvé la petite tombe où nous avions porté Mlle Katéja à travers lesrues montantes, cortège d'amoureux de table d'hôte.

Avant de partir pour Menton, j'avais laissé entre les mains de Coquelin le manuscrit d'une pièce nouvelle, vainement lue et présentée, celle-là, à la Comédie-Française. Par une malchance, que j'ai retrouvée ensuite toute ma vie, le thème dramatique que j'y traitais, quoique inspiré par un fait vécu, et ( tranche de vie » avant la lettre, avait été retenu par Octave Feuillet pour une certaine Julie à laquelle il travaillait et que la Maison attendait. Il y avait donc pas de préséance, et j'avais été sacrifié.

Bien avant l'administration de .Jules Claretie, les ouvrages reçus au Théâtre-Français ont toujours été ceux qui le sont partout sur scénario et crédit de signature, ce qui rend, par parenthèse, l'institution du comité de lecture parfaitement illusoire.

Je dois dire cependant que, si j'avais voulu écouter Régnier, je passais la jambe au Musset des familles. Régnier, fort grand artiste de son art, mais docile à Scribe dans l'autre, avait été frappé de quelques mérites de mon Père et Mari, du moins pouvais-je le croire, car il m'attendait à la sortie, et, me prenant paternellement le bras, il m'entraîna dans la rue Richelieu, je m'en souviens, par une pluie battante.

— Voulez-vous changer votre dénouement, me disait-il avec cette agitation de tous les membres qu'il avait à la ville comme à la scène et qui le signait « acteur » des pieds à la tête. Si vous consentez à changer votre dénouement, je me charge de tout, et

tant j)is pour Foiiillel qui est en relard et nous fait tirer la lang-ue !

Mais je tenais à mon dénouement, comme le frère d'Eschyle, des dents, à sa barque, dans le golfe de Salamine. Il constituait toute ma pièce, ce terrible dcnouement, et je ne lavais éciite que pour jeter aux foules stupéfaites le paradoxe de sa conclusion.

— Comment diable voulez-vous, argumentait Hegnier sous le parapluie, que nous couvrions, à la Comédie-Française, la théorie sociale incarnée par ce mari-père qui donne sa fille à l'amant de sa femme et passe à travers son cocuage comme un clown à travers un cerceau de papier, pour décrocher la palme du martyre conjugal '.M^est impossible, impossible... Tenez, voulez- vous tuer la mère ? M. Scribe tuerait la mère. Tuons la mère, et je prends le rôle.

— Mon cher maître, lui répondais-je, je ne sais pas tuer les mères.

— Eh bien I je vous la tuQrai, moi, votre mère, c'est l'affaire d'un tour de main, vous relirez au comité, et la pièce passera comme lettre à la poste.

Mais je m'élais montré intré})idement rebelle à l'assassinat, et la place était restée à Julie^ au grand soûlas de Mlle Favart — menacée de perdre l'un <\es plus beaux rôles de sa carrière et que ma vue seule faisait fuir dans les couloirs. Elle l'attendit, du resie, deux ans encore. Toujoui-s est-il que Coquelin avait garde mon manuscrit et (jue je l'avais à peu près oublié.

La mort de la pauvre plitisi(iue abandonnée dont nous avions porté à bras le léger cercueil parles rues en escaliers de la vieille ville, nous avait laissé à tous

une tristesse que la rencontre quotidienne d'autres condamnés errants sur les promenades, dans leurs plaids, n'était pas faite pour dissiper. A Garavan, surtout, ils traînaient comme des larves, de bancs en bancs, dardant des regards profonds, pleins de reproche, las, livides, et le contraste était poignant de leur théorie dolente avec le vol onduleux des mouettes qui s'ébattent en tout temps dans la baie, par familles aériennes.

J'en vins, un jour de toux, à me persuader que j'étais atteint, moi aussi, fondamentalement, du mal implacable et que mes jours étaient mesurés à la peau de chagrin pulmonique. J'y pleurai d'abord quelques élégies, plutôt lamartiniennes, que les camarades de la tablée me firent l'honneur de trouver convaincantes et démonstratives. Ils se mirent même à les chanter sur des airs allègres, puis ils les dansèrent à l'antique, comme aux noces de funérailles. Alexandre Grand, qui, grâce à son métier étrange, pouvait parler deux heures sans saliver, me « taylorisa » une oraison funèbre où « la forme » de Bossuet rivalisait avec « l'idée )> de Commerson. Le lieutenant-ciseleur m'offrit une pipe énorme, véritable calumet, pour bûcher d'Hercule. Le Pharmacien Black étiqueta : « teinture d'iode au foie de morue » une bouteille de vin de Barbera dont un verre changeait un Anglais du grand calibre en toupie hollandaise. Dans une composition à l'eau de miel colorée, Florence me décerna la tête d'Orphée recollée sur le tronc par les Ménades — et la bonne Marie, chargée du dîner suprême, le dîner des adieux, nous servit, pour la circonstance, une bouillabaisse telle qu'au bout de quarante ans j'en ai

encore la fleur de crocus sur les lèvres. Quant aux ingénieurs, ils tinrent à vider, sur mes mânes futurs, et le fonds et la réserve des calembours à réveiller un mort cueillis aux flûtes des échos alpestres.

El le moment venu, ils m'entraînèrent...

Il y avait alors, sur lun des bords du torrent du Careï, un cabaret orné de caves et planté de bosquets, où ceux qui n'aimaient pas à se coucher tôt trouvaient à prolonger la journée bien au delà du lev(M* de Vénus dans le firmament étoile. Il avait été fondé par un brave marin de la Hotte française, dont j'ai perdu le nom, mais dont je puis certifier qu'il était ce que je dis : un brave marin de la flotte française. Condjatlant de l'expédition de Chine, en 1860, ce Jean Barl obscur était entré lun des premiers, la hache aux dents, ou l'un des derniers, je l'ignore, dans le palais impérial, à Pékin, du malheureux Inshou, et ce qu'il en avait rapporté avait suffi pour lui permettre d'acheter un carré de terrain dans cette partie à peu près déserte de la commune, puis d'y bâtir un petit bastidon. ensuite de le meubler, et enfin d'y donner à boire, à manger, à logera pied, à cheval, aux prix les pliis raisonnables.

Or, l'hiver de 1867, la maison battait le plein de sa clientèle — clientèle double, dois-je le dire — où le sexe qui rend heureux était représenté par un choix de soubrettes anglaises, le reste du jour attachées au service de grands hôtels ou de familles distinguées. La société bourgeoise oublie trop que les femmes de chambre ont un cœur, et la base du commerce de Jean-Bart était de les mettre à même de démontrer l'erreur cruelle des patrons. De là. de jolies fêtes dans le bastidon riche en caves et fertile en bosquets.

Je pense que le sublil Ulysse, quand il aborda ilans l'île de Calypso, ne se présenta pas aux nymphes dans Télal deroulis compliqué de langage qui caracrisa mon entrée. Le Barbera me traitait en novice. Je mabattis sur une chaise qui était certainement occupée et qui me procura l'illusion d'avoir deux bras et une tète.

— Aoh ! lit-elle, exclamation que Grand me traduisit par: « Te voilà casé ».

Et il me sembla tout à coup que j'étais dans un nid de rossignol. Une mélodie, délicieusement flûtée, s'épandait dans les ondes sonores de la cave, répercutée par ses voûtes, puis s'égrenait en trilles, et se chromatisait à l'infini, comme volatilisée. De temps en temps, de larges accords de harpe éolienne avaient l'air de vouloir retenir le rossignol dans sa muraille. Puis, à travers une éclaircie,ie crus voir le rêve se cristalliser sous la forme d'un gros Italien debout devant un piano forte où ramait une dame d'âge. Les poings sur les hanches, il contractait sa bouche en corolle pour obtenir cette grimace connue sous le nom métaphorique de : cul-de-poule.

Et c'était, en eiï'et, un artiste siffleur dont le Jean Bart offrait la surprise à ces dames. Il siffla ce soirlà toute La Somnambule de Bellini, d'un bout à l'autre, sans les priver d'une note, épouvantablement. Mes camarades se battaient dans les bosquets, et sur ma chaise molle, je révais que je roulais parmi les serpents et les crocodiles dans un cercle du Dante.

Je retournai souvent, trop souvent peut-être dans cette île de Calypso tenue par un vainqueur de la Chine et je ne conseille pas aux vrais poitrinaires la

4} SULNL.MH- l) t N ENFANT DE PARIS

cure que j'y suivis. L'n inalin que j'en revenais, Marie la Provençale me remit une dépêche que j'ai encore :

« Pcre cl Mari reçu au X'audeville. Picviens. Coquelin. ')

J'élais guéri. .Je rentrai à Paris.

C'est en 1869 que j'ai connu Francisque Sarcey ; il avait trente et un ans et j'en avais quatorze, à peine.

Ma grand'mère maternelle, qui se maria deux fois, avait convolé en secondes noces avec un honnête bourgeois de Dourdan, propriétaire de quelques immeubles dans cette ville, sans caractère, de La Bruyère. L'un de ces immeubles était loué à un maître de pension nommé Sarcey, propre père du futur Oncle. Cet excellent homme n'y avait point fait ses affaires, et, comme il était chargé de famille, il avait eu l'idée de se transporter à Paris, lui et les les siens, afin d'y aérer un peu son industrie pédagogique. Pour ce faire, il s'adressa à son propriétaire dourdanais même qui lui trouva, aux Ternes, où toute ma famille résidait, un assez vaste pavillon avec jardin aisément aménageable en pensionnat, et la clientèle vint.

Les Ternes, à cette époque, étaient encore hors la ville. Je me rappelle les deux bastions couronnés

d'un dùme, pareils à celui qui subsiste au Parc Monceau, dont était {laïujuée la barrière du Houle. Je ne sais pas de qui, dans la pensée de Louis-Philippe, leurs deux tours, terminées en bonnets de coton, devaient protéger les faubouriens de M. Saint-Honoré, mais si c'était des paisibles Ternois elles étaient bien inutiles, et ^e stratège Thiers avait gâché l'argent des contribuables. Rien de plus provincial, rural même, que le gros bourg suburbain, agglomération de villas éparses, entrecoupée de potagers, et traversée par une avenue centrale où le printemps s'annonçait par une neige odorante de fleurs d'acacias. Chaque trottoir arborait un double rang de ces robiniers séculaires, restes du parc morcelé du château, et où s'abritait un de ces marchés en plein air, animés, colorés, pittoresques, qui furent les joies delà cité bourgeoise.

Ce marché allongeait la double ligne de ses auvents de la place de l'Église aux« quiquengrognes » de la porte du Roule, et j'y vagabondais, l'âme ravie. Presque tous les matins, sur le seuil de la boulangerieoù ma pauvre mère, réduileà ce négoce par la ruine de mon père, puis par sa mort, tenait comptoir, je guettais le passage de deux dames amies qui m'y prenaient et m'emmenaient aux provisions. C'était Mme et Mlle Sarcey, l'une toujours en cheveux, l'autre en bonnet, toutes deux le panier au bras, comme à Dourdan, sans plus d'apprêts, actives et simples. Puis, leurs emplettes terminées, je les accompagnais jusqu'à leur porte, rue Sa inl -Ferdinand, et j'y restais à regarder à travers la grille une douzaine de fdlettes qui s'ébattaient à grands cris daiy^ la cour du school-house.

Elles semblaient être si heureuses, les élèves de la pension Sarcey, elles avaient l'air de tant aimer leurs maîtresses, la mère et la fille, elles jouaient a des jeux si tentants, de vrais jeux de garçons, où l'on saute, où l'on court, où l'on s'attrape et se chamaille, qu'un beau jour je n'y tins plus, j'entrai derrière les ménagères.

— Eh bien ! Emile ! fit sévèrement Mlle Sarcey, qui était la directrice en titre du pensionnat, c'est une école de filles !

Mais la bonne maman était intervenue. Il y avait cas d'exception, d'abord à cause des obligations qu'on devait à ma famille et ensuite parce que j'aidais toujours de bonne grâce à porteries provisions.

Elle était la bonté incarnée, la mère de mon futur détracteur, et jamais son atïection pour moi ne s'est démentie, même au plus fort des coups que nous nous sommes, l'un et l'autre, assénés, d'auteur à critique, dans l'absurde bataille littéraire. J'ai su qu'elle m'avait amorti les plus durs en souvenir du louveteau joyeux introduit par elle dans la bergerie dourdanoternoise.

Mon succès y avait été immense. .J'y menais le jeu comme dans la tragédie antique, ou plutôt dans le gymnase grec, et j'y restituais, sans m'en douter, le système platonicien de l'éducation intersexuelle. Ce fut au milieu d'une palestre qu'un homme assez jeune encore, corpulent, myope et barbu, d'allure bon enfant, m' apparut sur le perron du pavillon.

— Monsieur Francisque ! s'était écrié le chœur des fillettes.

Et je vis l'Oncle de l'avenir.

Il ne m'était inconnu que d'apparence. On ne par-

48 SOIVI-NIRS D Uy ENFANT DE PARIS

lait que de lui, le dimanche, à table, chez ma grand"mère. Ses succès universitaires m'y étaient cilés sans cesse comme exemple et proposés pour modèle. L'École Normale, dont il était une gloire, Tauréolail, chez les miens, d'un prestige devant lequel ne tenait aucune renommée acquise ou conquise.

— Ah! mon petit, me disait ma naïve et tendre aïeule, si lu pouvais être, un jour, un autre fils Sarcey !

El je lui promettais d'y faire « tout mon possible ».

Jamais il ne s'est douté, car jamais il ne m'a laissé le plaisir de le lui dire, à quel point il a intimidé ma jeunesse ! Il n'était encore pourtant que professeur, en ce temps-là, à Grenoble, je crois, et rien ne sonnait en lui l'écrivain militant qui allait devenir le truchement sans rival du Tiers-État littéraire. Il est au moins assez curieux que ce soit dans ma famille qu'il ail eu ses premiers prosélytes ! Quand le destin s'amuse, il en perd la raison I Je dois même, en somme, à cette première rencontre, le changement d'éducation qui m'amena plus tard sous la férule de sa critique, car elle décida, ainsi que vous allez le voir, de la laïcisation de mes éludes. Je les faisais, en eflet, depuis la mort de mon père, dans les collèges des Jésuites, et si rien n'y contrariait une vocation qu'une paresse révélatrice rendait trop évidente, rien non plus, il faut bien le dire, n'y aidait à la fatalité de ladite vocation, et ma cancrerie s'abreuvait de rêve et s'alimentait d'ignorance.

Je ne sais pas si l'Université fait aussi des poètes, mais ce que je sais, c'est que les jésuilières n'en font pas. 11 y n plus de ch.ance d'en sauver quelques-uns

tout de même en les confiant à dame Sorbonne. Si elle les étouffe, c'est en s'asseyant dessus, par distraction, comme la mère Gigogne, et l'on a des chances d'échapper en.se cachant dans ses bibliothèques. Ce fut Mlle Sarcey qui me présenta à son frère. Ma présence dans la cour de récréation s'expliquait, comme la sienne du reste, par les vacances scolaires. Le professeur venait du lycée de Grenoble, Técolier du collège de Poitiers, étrange pépinière d'âmes, dont je vous parlerai un jour ou l'autre, si étrange que j'y ai laissé la foi de ma grand'mère et des croyances plus chères encore.

— C'est le petit Bergerat, dont je t'ai parlé dans ma lettre. Il fait déjà des vers.

— Oh ! oh I Un peu tôt ! avait souri paternellement le grand normalien modèle. Et, me prenant sous le bras, en oncle, déjà, il m'apostropha en ces termes, inoubliables, inoubliés :

— Où en es-tu avec Cicéron ?

Où j'en étais avec Cicéron ? Tout simplement à le connaître. Le docte universitaire n'en crut pas ses oreilles — ces fameuses oreilles sur l'épanouissement desquelles Villemessant devait tant le blaguer — et il me fit renouveler l'aveu de mon ignorance.

— Ah ça! mais, qu'est-ce qu'ils vous apprennent donc, dans les jésuitières? A ton âge, About et moi, au lycée Charlemagne, nous traduisions le De Officiis à livre ouvert. Que sais-tu en latin ?

— Je sais, fîs-je timidement, je sais retrancher les « que ))!...

Ceux qui ont connu Francisque Sarcey, qui, tel il était, tel il est resté jusqu'à sa mort épris de grosses

:, I f^OLVEMRS D UN ENFANT DE PAIilS

facélies et de calembredaines, nauronl pas de peine à imaginer l'énorme joie pédagogicine dont ma réponse le secoua des pieds à la tète.

— Ah ! ah ! ah ! tu sais les retrancher, les « que » ? Voilà ce qu'ils t'ont enseigné, les Révérends Pères ! Et cpie i'ais-lu des « que » que tu retranches ?

— Eh bien ! répliquai-je spontanément, je les rends à la langue française.

p]t ce lut ce trait, parait-il, qui me le conquit.

— Le l'ait est qu'elle en consomme, soupira le futur lundiste, qui s'essayait déjà dans les journaux de province.

« Allons, c'est entendu, nous commencerons demain. Apporte les Caiilinaires »

Telle fut ma première rencontre avec l'homme, d'ailleurs excellent, qui, quinze ans après, se crut obligé de devenir mon critique le plus sévère et de m'appliquer à tour de bras la loi du : Qui bene amal bene casligat. Je me porte garant de sa sincérité.

I^endanl ces vacances de 1809, le jeune professeur habitait chez ses parents, à la pension même. Il y trouvait le double avantage de vivre un peu avec les siens, d'abord, et de voisiner, ensuite, avec Edmond About({ui occupait alors un pavillon de TEnclos des Ternes. L'auteur de Tolla revenait de Grèce et sa gloire naissante était l'étoile autour de laquelle gravitaient, en satellites, tous les voltairiens de l'Ecole Normale. 11 les menait à la guerre contre les hugolàlres et il préparait son camarade au rôle d'hoplit(î qui convenait le mieux à ses dons dénature.

C'était au retour du marché, le matin, qu'à la suite de sa mère et de sa sœur, je venais répéter chez le maître. Je le tnjuvais assez souvent au lil, lisant le

Siècle et les Débats, et plus souvent encore devant sa glace, en chemise, soufflant dans une flûte, à l'instar du dieu Pan lui-même, mais moins bocagèrement, il faut le reconnaître.

— Assieds-toi, me jetait-il sans se déranger, et va, je te suis. Tu penses bien que je n'ai pas besoin du !exte? Je les connais, hein, les Caliliiiaires ? Traduis, je t'écoute, jeune retrancheur de « que ».

Et c'était au son de la flûte que je m'initiais au style tullien dont me distrayaient seules les parties de volants des petites pensionnaires.

Je n'ai été élève de Francisque Sarcey que pendant deux mois, mais cela me suffit pour comprendre pourquoi il a voulu que, sur sa dalle, au titre de Journaliste, fût ajouté celui de : professeur. Il Tétait d'âme et de corps, merveilleusement, et il en avait conscience. Son épitaphe est son plus beau trait de crit^'que. Certes, l'œuvre de presse est considérable, d'un labeur magnifique, et souvent même d'une raison supérieure, mais l'acquis y dépasse le don, s'il n'est pas mieux de dire qu'il y supplée ; le maître, c'est le pédagogue, au sens vénérable et étymologique du mot. En Sarcey, le journaliste était de la main d'About, le professeur de celle du bon Dieu.

J'attribue sans hésiter à ces soixante jours de '( flûte » l'initiation littéraire à laquelle j'aurai dû, pour ma modeste contribution, tant de joies et tant de déboires alternés et mêlés, car le docteur, en peu de temps, me fit aller très vite, soit des Catilinaires aux Géorgiqiies, et il me regagna les jours perdus. Son enseignement était bienveillant, indulgent et gai, et je jurerais que, dans les divers collèges où il traîna sa toge avant de la jeter, avec sa barbe, aux

orties de la Sorbonne, il ne donna pensum où punition qu'il n'ait levé à la fin de la classe. Hélas ! qu'allail-il l'aiie dans celle... ciilique ?

Virgile révélé et les vacances closes, je déclarai à mes parents que je ne rentrerais que de force, et enlre deux gendarmes, dans une inslitulion de la Société de Jésu.>^. Je menaçai même ma chère grand' mère de m'embarquer comme mousse si l'on me réduisait à celle extrémité. Je voulais apprendre et compi-endre. J'en avais assez de m'abètir, terrifié d'ailleurs, dans le culte des saints polonais ou espagnols de l'Ordre, qui passent leur vie à se flageller le squelette. I.e dernier dimanche, à table, devant le respectable curé de Saint-Ferdinand, l'abbé de Gonet, et deux ou trois autres prêtres de la paroisse, je me proclamai soid des trente tomes de : Ilisloires édifianles et curieuses, Voyages du Père Charlevoix au Japon^ Le Père Ilue au Thibel, La Théorie de la restriction mentale, et de la musique affreuse du Père Lambillotte. Quant à l'enfer, il m'était parfaitement égal d'y aller puisque Virgile s'y promenait avec un autre, nommé Dante, que je serais enchanté de connaître.

— Où prend-il tout cela ? gémissait la pauvre femme ; est-ce en travaillant chez ces dames Sarcey?

Je ne men cachai pas. Je devais ma résolution à M. Francisque, ({ui m'avait éclairé sur mon ignorance. A mon âge, il lisait le latin couramment. J'irais dans le lycée où il avait étudié, avec M, Aboul, et j'entrerais comme eux à l'École Normale, et je serais cet « autre Sarcey » que j'avais promis d'être, et \()ilà, ou'je me faisais mousse 1

Le curé des Ternes, long vieilhud maigre (pii

avait été soldai de la Grande Armée — il était frère, je crois, de ce de Gonet, l'éditeur de Grandville et des Animaux peints par eux-mêmes qu'on trouvait alors dans tous les salons de la bourgeoisie française — m'écoutait en silence. Comme tous les prêtres séculiers du diocèse de Paris, il était gallican et il détestait les hommes du Gesu,qui sont les plus militants des inlernationalistes. Au grand étonnement des miens, il prit mon parti dans la querelle de famille, et son avis décida de la volte-face de mon éducation. Ma mère elle-même, qui, depuis la mort de mon père, flottait entre diverses influences et subissait les lois de la situation précaire où cette mort lavait laissée, se prévalut de son autorité de tutrice pour diriger mes études dans une voie plus libérale que celle oi^i, visiblement, je languissais, et tout fut dit, je fus dévoué à Charlemagne.

Mon premier soin avait été de courir au pensionnat remercier M. Francisque d'un événement dont il était la providence. Ce matin-là, il ne jouait plus des pipeaux d'Aristée. Penché sur une table, il écrivait.

— Comme c'est drôle, remarqua-t-il, tu entres à l'Université au moment où je la quitte ! Mais j'ai idée que nous nous retrouverons !

Il ne croyait pas si bien dire.

Et nous nous retrouvâmes, en effet, huit ans après, au printemps de 1867, à mon retour de Menton.

Je dois dire que, armé déjà de la férule sacerdotale, il avait été, dans F Opinion Nationale de Guéroult, fort indulgent pour ma pièce de début, Une Amie, dontjevousai conté l'histoire. Xous nous revîmes donc avec plaisir l'un et l'autre, lui, parce qu'il me croyait mort depuis longtemps, et moi, parce que je lui

avais voiu' une vive gratilude pour le rôle sahilaire qu'il avait joué dans la réforme de mon éducation.

Quoi qu'on ail à penser de la valeur artistique de son œuvre, l'hoinrae de lettres qu'Alphonse Allais a surnommé : l'Oncle, a toujours été un travailleur admiraljle, et même extraordinaire, décidé à ne tenir que de sa j)lume son pain et celui des siens, et bûchant à l'établi du malin au soir en conséquence. Soyez sur qu'il n'a dû qu'à cette vertu la popularité, de jour en jour grandissante, dont il a joui juscpi'au trépas. Le jugement du peuple est toujours équitable en ces matières; il s'entend au bon ouvrier, et dans toutes les parties, même la nôtre. Rappelezvous riiommage, si expressif en son laconisme, que tout Paris rendit au tâcheron herculéen de la presse fraïK^aise lorsque, pour la première fois en quarante ans, son feuilUeton dramatique manqua, un dimanche, au rez-de-chaussée du Temps. Il nV eut qu'un cri: Sarcey est mort. Pourtant, il ne l'était pas encore, mais on n'imaginait même pas qu'il ne fût que malade. Il n'y avait pour lui qu'un repos, le dernier. Quelle oraison funèbre fut jamais plus éloquente, et j'ajoute, plus anthologique ?

En 18(17 il menait déjà ce labeur exemplaire, celui que Virgile taxe de « malhonnête », labor improbiis, car improbus veut parfaitement dire : improbe, et ne saurait être traduit autrement sans trahison du verbe poétique. Non content d'écrire dans tous les journaux del'épcKiucet ils pullulaient, il dirigeait une publication fondée par Moïse Millaud et nommée : le Journal lillêrairc. C'était une sorte de magazine de seize feuilles, le premier du genre en France,, et as.sez semblable aux Annales que publie aujourd'hui

FRANCISQUE SARGliY 55

M. Adolphe Brisson, gendre de Sarcey lui-mOme. Je pense qu'un numéro de ce recueil doit couler bon sur le marché du papier noirci, car il avait maigre clientèle, en dépit "de l'activité de son chef de rédaction et de Tentregent de son fondateur. On sait que Moïse Millaud a été quelque chose comme le Parmentier de cette presse à un sou qui, en éclairant la masse électorale, a peut-être fondé la République.

Le Journal littéraire n'était pas à un sou, il fallait bel et bien débourser ses quinze centimes pour se payer le régal des fantaisies d'Eugène Chavette, qui en était le plat de résistance. Francisque Sarcey, beauceron et normalien, adorait ce Chavette, l'auteur du Guillotiné par persuasion, et l'ancêtre des humoristes du Chat-Noir. Il bourrait son papier de sa copie exhilarante et il me le posa tout de suite en modèle.

— Apporte-moi, me disait-il, un nouveau Procès Pictompin ou simplement un autre Bâtisseur dans rembarras, et je te fais ta fortune.

Mais je m'y essayais sans réussir, ni à son gré ni au mien, du reste, et tout se termina par l'insertion de quelq\ie poésie, élégie, sonnet ou ode, pris dans le paquet renvoyé par Buloz.

— Ah çà ! mais, s'écria-t-il un jour, en me jaugeant de la tête aux pieds, mais tu n'es pas gai du tout, toi, malgré ton nez en vrille. Qu'est-ce que tu fais donc de tes vingt-deux ans ? Est-ce que vous êtes tous comme ça, dans ta promotion, à Charlemagne? Ah ! per Jovem et per Minervam ! Parions que tu ne sais pas danser ?

Et sur l'aveu que j'en fis, il me convia à l'aller rejoindre, le dimanche venant, au pont de Chatou,

5rt SOUVENIRS D UN r:M- ANT DE PARIS

chez Fournaize, dans une aubeige riveraine où il y avait des canotiers et des canotières. lien était l'habilué dominical. On le voyait arriver à l'heure où son feuilleton théAlral paraissait à Paris soit vers cinq heures, myope et jovial, tutoyant, tutoyé, et roulant sa pelile bedaine doctorale comme une Ijrave fleuriste son évenlaire. 11 élait toujours flanqué d'un avocat nommé Papillon, plus gros que lui, de manières aussi familières sans être aussi bénévoles, abondant en mots gras, et comme dit Aristide Froissart, « ronde bosse ». Leur premier soin, le dîner commandé pour eux et les convives imprévus des deux sexes, — sans oublier le salmis de grejiouilles, car l'Oncle ralîolait des grenouilles, — les deux inséparables s'en allaient d'abord prendre leur bain sacramentel au bout de lîle de Bougival, dans un établissement bien connu des boulevardiers amis de la rame ou de la voile et appelé la Grenouillère. Sur ce pont de bateaux, orné d'une buvette à apéritifs, c'était une joie recherchée de les voir, le ventre au clair, barJjoter, es<{uisser des coupes rivales, s'immerger, et mêler les jeux académiques du triton à ceux du cheval de fleuve. Parfois Paul de Cassagnac, beau nageur, s'amusait à piquer entre eux une tète profonde qui les séparait et les poussait à la rive, dans le cercle des ondulations. L'avocat n'en riait qu'à demi, mais le critique s'en amusait comme un enfant.

— Non, Papillon, lui criait-il en se hissant sur la berge, tu as beau dire, ce n'est pas une vengeance politique !

— Est-ce qu'on sait, avec ces bonapartistes ? grommelait l'autre, en crachant l'eau avalée. Tu oublies trop le Deux-Décembre I

FRANCISOUE SAHCEY

Puis la cloche lin tait chez Fouriiaizc et Ton se rabattait sur les tablées. Celle que présidait Sarcey n'avait jamais assez de couverts, et je dois à l'histoire d'attester que, le soir de la première invitation, je dus partager galamment le mien, plus la chaise, avec une nymphe outrageusement patchoulisée, venue par le dernier train dans une tapissière. Per Jovem et per Minervam !

On en a, à la fois, trop dit et pas assez sur la facilité de mœurs, quasi hygiéniques, à laquelle ce travailleur acharné, sanguin et de forte race, demandait le repos de son surmenage. Certes, il laissait les grandes passions et leurs tortures aux poètes, et je crois bien qu'il n'eût cherché dans Le Lac de Lamartine que des grenouilles. Mais n'est-ce pas être vertueux que d'obéir à la nature et imagine-t-on le Jupiter taurique perdant son temps à conter fleurette à Europe ?

Les dîners chez Fournaize étaient joyeux, cela va sans dire, bruyants, libres de propos, et abondants en noces sans maire, suivies de leurs divorces sans procès, comme il sied entre débardeurs devant qui coule la rivière où les élégiaques voient limage de la vie ; mais c'était la faute des jobs vins d'abord, de la cave, et de Ja nuit trop hâtive ensuite, si les canotiers se trompaient quelquefois de canot et de canotière, et ^L de Montyon lui-même ne s'y fût pas reconnu au clair de lune.

A l'heure du dessert, à l'instigation de M® Papillon, perfide compère, mon répétiteur des Ternes se levait pour chanter, comme la Georgina de Weldon du poème de Musset. Il savait son Déranger par cœur et il était dévot à sa Lisette. Sarcey chantait

fort agréablement, el dune voix charmante, mais il n'élait pas musicien et il lirait surtout ses ellets de la diction. 11 aimait à détailler le couplet et son maître était ce Levassor qui fut, assure-t-on, le roi des diseurs. Plus lard, à l'Odéon je crois, dans les conférences sur le chansonnier national, il voulut mettre en œuvre ses talents de ménestrel, mais il lui manquait iaudiloire de Fournaize, et le pauvre Papillon était mort.

— El maintenant, mes enfants, à la danse.

Le bal souvrail à ce mot du chorège, el il faut croire que je n'v fis point si piètre figure, car à la suite d'un écarlèlemenl digne de Chicart, le maître me salua de ce compliment dexperl :

— Tu danses comme Vestris lui-même. Pourquoi donc fais-tu des vers si tristes ?

— Ils étaient pour la /?eL'iiet/es Deux Mondes, dis-je.

Au printemps de l'année 1868 je logeais dans une maison meublée de la rue Jacob, qui s'intitulait : Hôtel de V Univers. J'y travaillais, il m'en souvient à une nouvelle et deuxième pièce en vers pour la Comédie-Française, en collaboration avec Paul Ferrier, jeune poète récemment émoulu de Montpellier et qui m'avait été présenté par Léon Guillard, archiviste-lecteur de notre premier théâtre. Une figure curieuse, ce Léon Guillard, et que Got dépeignait drôlement : « Une trogne rouge, dans une cravate blanche. » C'était le type des auteurs aimés de Montigny, dociles à Scribe, et il avait eu des succès au Gymnase. Son autorité était considérable au Molière House, où il passait pourTEminenceGrise d'Edouard Thierry, et l'était certainement, en efl'et. D'ailleurs, galant et excellent homme. 11 m'avait donc adressé Paul Ferrier, son compatriote, et avait ainsi lié nos muses. J'ignore ce qu'a pu devenir le « chef-d'œu-

r,0 SOUVENIRS D UN ENFANT DE PAHIS

vre )» ijui ll-'uril de celle union, el peul-êlre est-il enfoui dans les archives du Ihéâtre. Il fut lu au ooniilé, refusé, et c'est de là que mon collaborateur parlil pour la fortune. Il l'a faite rapidement, comme on sait, et dans tous les *i^enres de travaux dramatiques auxquels il s'est adonne, vaudevilles, opérelles, ou poèmes lyriques.

Nous formions, en ce lemps-là, avec Paul Déroulède, un trio d'inséparables.

Neveu d'Emile Augier et son véritable fils intellecluol. Paul Déroulède avait, alors vingl ans el il n'en élail encore, ainsi que nous, qu'au tâtonnement de la vie. Il s'essayait dans la culture du laurier amer, dit : des poètes. Chacun des inséparables avait eu son acte en vers, début el promesse de gloire, l'cprésenlé à la Comédie-Française. Celui de Paul Déroulède s'appelait : Jiinn Slrenner; celui de Paul Ferrier : La Revanche d' Iris ; et le mien, — je vous l'ai conté — Une Amie. Et nous allions ainsi, en nous tenant par la main, vers l'avenir, heureux, allègres el robustes, en 1868.

Le futur chantre du Soldat français m*archail déjà à notre avant-garde, clairon au bec. Tel il est resté, tel je le vois encore, délibéré el hautain, arriver chez moi par la rue Jacob, à grandes enjambées d'un mètre el escalader (ruis à trois les marches de la rampe ébranlée de l'hùtel. Ses visites n'étaienl jamais longues, le temps au plus d'un sonnet ou d'une l)allade, et puis il s'en allait à ses amoiirs. Elles s'incarnaient alors en une comédienne célèbre, d'une beauté radieuse et d'un esprit héréditaire dans la famille, mais auquel elle en ajoutait encore. Leur liaison n'était un secret pour personne, môme pour

les parents du poêle, tendrement subjugués, et les premiers, par le charme chevaleresque, « à la Henri IV .>, ({u'il dégageait en toutes choses et qui s'est plus tard épanoui en popularité.

Par une nuance de crânerie où il se signait déjà tout entier, Paul Déroulède consentait fort bien à ce qu'on lui parlât librement de son illustre maîtresse, mais il n'admettait pas qu'on y fît allusion. Un soir un habitué du théâtre, qui était un fort gros personnage de l'Empire, vint à l'auteur de Juan Slrenner, et, avec un sourire diplomatique;

— Y a-t-il longtemps, lui glissa-t-il à mi-voix, que vous n'avez vu noti-e belle Mme M...

— Cette nuit même, fit une voix de stentor. Et le diplomate en resta bouche bée.

Je citerais maints autres mots pareils et par où s'attestait, dès sa vingtième année, l'intrépidité caustiquede ce tempérament nettement françaiset gentilhomme, qui excelle dans l'art dit du : « bas les pattes » . On ne m'ôtera pas de l'idée qu'il est celui qui plaît au peuple. Henri Rochefort est l'homme le mieux élevé comme le plus spirituel de France. Rien à faire pour le poissard Vadé aux Halles ; il y faut un duc de Beaufort ou un Lafayelte. C'est par sa distinction innée que Lamartine a vaincu le drapeau rouge au balcon de l'Hôtel de Ville. La racaille aime la race.

Quoique d'origine bourgeoise et filsdun avoué de Paris, Paul Déroulède est de la même trempe que ces meneurs de foules. U est né ganté. Il n'est pas singulier que, malgré l'affection qui nous lie depuis tant d'années, il soit le seul de mes camarades de jeunesse que je n'aie jamais tutoyé ? On ne tutoie pas Déroulède.

62 SOUVENIRS D UN ENFANT Di: PARIS

Vous nous auriez bien élonin's pourtant, Paul Ferrier et moi, en 1868, si vous nous aviez prédit que notre chercaniarade verserait un jour dans la politi- (jue et qu'il y trouverait sa vie. Mais qui prévoyait la guerre, le Siège et la (?-ommune? On ne peut rien contre sa destinée et c'est à se demander à quoi il sert de la rêver. Dans la société moderne, sans cesse bouleversée, l'homme flotte au gré des courants comme le bouchon de liège que se repassent les vagues de la mer. Déroulède député, émeutier, exilé et le reste. Ah 1 mon Dieu, lorsque j'y songe, il me semble encore que cela n'est pas ari-ivé et qu'on l'invente, pour me mettre en colère.

11 ne se souciait, vous dis-je, que de poèmes et de vers. Sa combativité s'exerçait au bénéfice unique d'Alfred de Musset, dont il adorait le génie et qu'il savait par cœur d'un bout à l'autre. 11 ne tolérait pas qu'on lui trouvât des tares. Sa foi intransigeante lui eut mis les armes à la main. Ayant appris qu'Emile Deschanel, un détracteurdéterminé, devait dans une conférence pédagogique, tailler des croupières à l'Enfant du Siècle, il vint me chercher rue Jacob, rallia en chemin Paul Ferrier, etil nous entiaîna à la salle des Capucinesoù devait avoir lieu le «tombage».

Arrivés là, notre < Juan Strenner » nous place et se campe au centre de l'auditoire, bien en vue, et signalé déjà par cette redingote vert pomme dont son tailleur avait le secret et qui est devenue l'attrilnit de sa personnalité parisienne. Son nez en proue de navire, le nez de Cyrano et de l'oncle, Emile Augier, le nez de famille, un nez avec lequel le Cynégire eût accroché la bar(|ue mède à Sahimine, dar(hiit comme un hari)on vers le professeur ; il renitlait la bataille.

Après quelques éloges, en exorcle, des qualités indéniables du poète de Rolla, Emile Deschanel s'attaque à ses faiblesses, etvoilàlenezqui se dresse :

— Non, monsieur, non, Alfred de Musset n'a pas de défaillances. Il est impeccable et parfait. Ou vous ne l'avez pas lu, ou vous n'y entendez goutte. D'ailleurs, il n'a pas chanté pour les pions 1

Et le nez de se rasseoir.

Interloqué par l'apostrophe, le conférencier s'était avancé sur Testrade et il demandait à qui il avait aiïaire.

— A Mardoche, fut la réponse altière.

— Chacun son crâne, cingla Deschanel.

— Yes, poor Yorick ! sonna Déroulède.

Ohl celte conférence aux Capucines ! Les antagonistes avaient à part égale le don de répartie et le vieil universitaire, proscrit au Deux-Décembre, était ferme, en chaire, sur ses ergots. II vit le nez et dit :

— Je ne comptais point parler ici devant des rhinocéros en furie.

— C'est le public des... vaisseaux du désert, fut la réplique, moins la métaphore.

Et les inséparables hurlèrent de joie, — tels de futurs nationalistes, — autour de la verte redingote. Le professeur leva la séance et s'en fut. Musset était vainqueur. Nous remontâmes les boulevards en chantant L'Andaloiise au sein bruni^ si l'on peut appeler chant le nasillement le plus discordant que l'organe sternutatoire ait jamais fait entendre sur la terre à des oreilles humaines écorchées.

Il est certain que le poète des Chanta du Soldat n'est pas musicien pour un sou, et que, dans l'art du rossignol, sa faiblesse est considérable. De là sa

résistance au \vai<nérisme, qui, selon moi, n*a pas eu d'autre cause sérieuse. Je n'ai connu que \ ictor Hugo qui, plus (jue Paul Déroulède, fut rebelle aux jeux du son, car, pour Théophile Gantier, ce qu'on en a écrit est une légende. Mon maître était sensible, (Iode même, en musique; il aimait entre toutes celle de \\eber et le premier article qui ail été écrit sur Tannhauser, en France, est de sa plume et de son encre. Mais pour Victor Hugo, l'horreur de l'harmonie montait jusciu'à la haine. Je lai entendu, avenue d'Eylau, chez lui, la charger de ses imprécations grondantes:

— Les poètes, oui, notre pays en a de bons, de grands, toujours. Ses peintres sont charmants. Ses statuaires nous rendent une Athènes. Quant aux musiciens, qu'ils crèvent !...

La malédiction est textuelle.

Mais j'en reviens à mon Paul Déroulède, le mien, celui que la politique m'a pris avec la période héroïque de ma jeunesse, et que j'exhume, les yeux un peu humides.

Ce culte frénétique pour Alfred de Musset, qui avait, du reste, été lamiel même le collaborateur de Toncle Emile Augier. avait conquis au neveu un éditeur, celui précisément du poète des Xiiils, le célèbre Oervais Charpentier.

Dans l'histoire du livre ou plutôt de la librairie, (Jervais Charpentier a joué un rôle considérable. La " Bil>liothèque » qui porte son nom, et qu'il a fondée, inaugura à Paris le règne du volume in-i8, à trois francs cinquante, et tua le format in-octavo, à sept francs, dit: des cabinets de lecture. Le novateur lui «lut sa fortune. Aussi bien avait-il su la composer

HISTOIRE D UiX EDITEUR CELEBRE 65

des grands écrivains — des jeunes alors — qui sont encore nos maîtres : Victor Hugo, Balzac, George Sand, Musset et Théophile Gautier. De ces deux derniers, il était le plus lier, et surtout de son «cher Alfred » dont il estimait, et non sans raison, avoir « fail la gloire ». De telle sorte qu'aimer Musset, c'était l'aimer lui même. Le père Chorpenlier n'avait, comme éditeur, qu'un critérium : préférait-on ou ne préférait-on pas son poète à tous les autres, et, si l'on avait ce bon goût, allait-on, dans Tenlhousiasme, jusqu'à la « Ballade à la Lune »?

Paul Déroulède allait non seulement jusqu'à la Ballade à la Lune, mais à la Lune de la Ballade, grâce à quoi le vieil éditeur l'appelait son enfant, lui prédisait un avenir magnifique et s'offrait à lui publier tous les essais de son portefeuille. C'était un perpétuel : iu Marcellus eris, et dont, beaucoup trop économe pour lui-même, notre ami ne cherchait à tirer bénéfice qu'au profit de ses camarades. Ce fut ainsi qu'il me fit entrer à la Bévue Nationale.

Elle appartenait à Gervais Charpentier. Inulilede vous dire qu'elle n'était destinée, comme toutes les revues, qu'à embêter celle des Deux Mondes. On n'en fonde que pour se paver cette joie, et il en avait les moyens. Les bureaux de la Bévue Nationale étaient situés dans la librairie même, ou plutôt il n'y existait d'autres bureaux que les comptoirs du magasin. C'est sur l'un de ces comptoirs, quai de l'Ecole, qu'étendu à plat ventre, et rallumant sans cesse un cigare qui s'éteignait toujours, Théophile Gautier a écrit, feuille à feuille, Le Capitaine Fracasse. Un employé les recueillait une à une, devant ou derrière l'écrivain, souvent par terre, les classait, les numé-

00 SOUVLNIliS D L.N KM" A. M DL l'AIUS

rolail, cl s'élonnail toujours de ne pas y relever une rature. Théopliile Gautier n'avait jamais à corri«^er ni même à modifier sa phrase; elle lui posait drapée dans la tète, et il la copiait impeccablement, à la main. L'employé ne se rendait pas compte du pliénomène. et cette copie prodigieuse lui est restée problématique jusqu'à sa mort. Il s'appelait Toussaint. J'aurai l'occasion de vous reparler de ce brave homme.

Le jour que Paul Déroulède me conduisit à la Revue Nationale, où il entrait en poussant la porte, le père Charpentier était en conférence « sérieuse » et enfermé dans son cabinet avec Edouard Laboulaye, l'auteur d'un ouvrage d'économie amusante, intitulé: Paris en Amérique, dont les éditions multipliées faisait gémir les presses. Le personnage étant fort important, l'éditeur, en s'excusant, nous délégua son fils qui, d'ailleurs, était secrétaire de la revue. Et ce fut là, et ainsi, qu'eut lieu ma première rencontre avec un des êtres que j'aurai le plus aimés en ce monde, Georges Charpentier, devenu éditeur à son tour et dont j'ai à vous conter l'histoire. Il a été, en elîet, et pendant plus de trente ans, l'une de nos figures parisiennes, prince du boulevard et des premières. Il relève de l'historiographie de la fin du dix-neuvième siècle.

— Mon noble père, fit-il en se caractérisant tout de suite par ces paroles idiosyncrasiques, est avec un raseur. Qu'y a-t-il pour votre service ?

Déroulède me présenta et résuma l'objet de la visite.

— Vous voulez collaborer à la Revue? Quelle dr^le d'idée I Pa})a ne paie pas, d'abord, ou à peine, et,

ensuite, elle est « crevante ». Mais, enfin, si vous y tenez, il y a un moyen, et il est sûr. Attentiez patiemment mon « daron », et démolissez-lui George Sand : il ne lui pardonne pas d'avoir cocufié Musset, à Venise !...

Et ceci dit, le secrétaire m'ouvrit son porte-cigarettes.

Quelques semaines après mon entrée à la Revue Nationale, ou Revue Charpentier^ car on la désignait couramment ainsi, Paul Déroulède tombait un soir, hôtel de TUnivers, au moment où je venais de me mettre au lit.

— J'ai en bas, me dil-il, dans la cour, un camarade qui ne sait pas oi:i reposer la tète, et comme j'habite chez mes parents, je ne peux pas lui olTrir asile. Je vous l'amène. Du reste, vous le connaissez, c'est Zizi.

— Qui, Zizi ?

— Eh bien ! mais, le fils de l'éditeur, Georges Charpentier, votre ex-secrétaire de rédaction à la revue. C'est son surnom, il zézaie. Ne le saviez-vous pas ? Je le fais monter, hein ?

— Parbleu.

Et nous l'appelâmes par la fenêtre. Georges Charpentier n'avait pas dix-huit ans, ou, s'il les avait, c'était à peine. Il entra en haussantles épaules, mais avec une expression de dépit si drôle que j'éclatai de rire à la voir. Il était en tenue de bal, frac et souliers vernis, cravaté de blanc, ganté de gris-perle et revêtu d'un si magnifique pardessus doublé de soie puce qu'au bout de quarante ans je le peindrais encore.

Comme mon lit était ouaté de deux matelas, j'eus tôt fait de le dédoubler, et, pour le reste, il y avait

i\^ SOUVENIRS D UN ENFANT DE PARIS

Apollon, dieu <lespoMes, avec qui j'étais en bonnes relations pour le quart d'heure. Il venait de me procurer l'aubaine d'une cantate à Molière, que la Comédic-Fianraise payait en ce temps-là vingt cinq louis. En faisant alTront à mes dettes, la somme nous donnait crémerie ouverte pour un laps de temps dont la durée semblait relativement infinie. Je jure que, sans la passion d'ailleurs ingrate, qui nous vint pour le jeu de billard, « terreur des tantes de province » disait (ieorges, la cantate nous eût au moins fait les deux mois, tant nous étions sages. Un brave employé de la librairie, le père Toussaint avait apporté secrètement à l'expulsé, qu'il avait vu naître, un peu de linge et quelques eil'ets de rechange et, je ne sais comment, d'un gilet à fleurs, nous avions fait tomber, en le secouant, un billet de cent francs plié en quatre dont jamais nous n'osâmes approfondir la provenance miraculeuse, parce que le bon nègre était pauvre et n'avait pour vivre que son traitement. D'autre part, quoique sachant, à n'en pas douter, chez qui s'était réfugié son fils, le vieux Gervais ne m'en boudait nullement et me prenait de la copie à la Bévue. Un dimanche sur deux nous allionsà Bougival rendre nos devoirs à la maman, douce dame à cheveux de neige, au sourire d'enfant, quin'avait plus d'autre plaisir que de regarder, par-dessus le mur bas de son jardin les luttes d'aviron des canotiers sur la Seine et les plongeons savants des nageurs de La Grenouillère. Le second dimanche, Paul Déroulède nous emmenait dîner, soit chez sa mère, soit à Croissy, chez l'oncle Emile Augier, qui avait un billard et pouvait terrifier en chambre les tantes de province.

Cependant, comme la crise durait trop longtemps et devenait grave — car Zizi commençait à tourner autour du monde où l'on prêle, à intérêts judaïques, sur (( fin papa », Emile Augier, à notre prière, tenta personnellement une visite d'apaisement quai de l'École. L'autorité de son grand nom, doublée de la netteté d'un verbe sans détours, eut cette fois et comme nous l'espérions, un elTel salutaire, et Georges fut rappelé au secrétariat de la Revue) conduit par le bon Toussaint qui portait sa valise, il réintégra la mansarde d'où, pendant quelque temps encore, il allait revoir le panorama superbe de la Seine. Ce n'était pas pour bien longtemps, hélas I mais toujours est-il que nous séparâmes nos lares.

J'avais quitté l'hôtel garni de la rue Jacob pour retourner aux Ternes où, grâce à la sollicitude de ma grand'mère, j'occupais un petit appartement de trois pièces, chambre à coucher, salle à manger et cuisine, qu'elle m'avait en sus meublé, ne me laissant que la gloire d'en payer les termes. Car elle croyait en moi, la pauvre femme, et elle ne doutait pas que, dans le « mauvais métier » choisi, je n'en vinsse bientôt à faire honneur à la famille de ce saint François de Sales, à qui nous nous rattachions, me disait-elle, par une filière savoyarde à laquelle je n'ai jamais rien compris et dont les parchemins me manquent. Hélas, j'ai trop forfait à cet atavisme, idéal peut-être ! A la tête de mon lit elle avait accroché un petit reliquaire en vieil argent bruni, contenant un morceau du linge de corps de l'illustre évêque, et elle m'avait donné l'exemplaire princeps de {'Introduction à la Vie Dévote, qui composait à peu près toute sa bibliothèque. Je ne l'ai jamais lu, non, mais

je l'ai encore, sous verre, à côté do La Folie persécutrice. Ils Y dorment, comme dans ma mémoire, inséparables.

Plusieurs de mes amis qui, Dieu merci, restent toujours vifs et vainqueurs du temps, Armand d'Artois, bibliothécaire de la Mazarine, Maurice Dreyfous, qui devint éditeur, Albert Bizouard, chef de bureau à la Préfecture, tous poètes, ont gardé le souvenir de ce logis bourgeois, rothschildement orné de glaces, de tapis, de chaises, d'un canapé même, voire d'un voltaire à oreillettes, et où le passage du train de ceinture faisait carillonniM- une batterie de cuisine digne de Riquet à la Houppe.

— C'est trop cossu, chez toi, médisait d'Artois, ça donne envie de se marier !

Il y eut là, outre desbalthasarsà un seul plat dont chacun de nous, à tour de rôle, exécutait le thème gastronomique, des soirées littéraires dansantes où l'éternel féminin nous était posé, d'après nature, par tous les modèles du prototype. Nous n'avions pas la bohème lacrymatoire et murgérienne, les musettes et les mimis ternoises étant de ces braves amoureuses qui, lorsqu'il n'y en a plus, en demandent encore. Le camarade Albert Bizouard excellait à débaucher les plus vertueuses des devoirs austères de la machine à coudre. A l'heure sidérale du berger, toutes se destinaient au théâtre, et nous leurs promettions des rôles pour le jour, imminent et fatal, où les directeurs, échelonnés dans l'escalier, nous recevraient, à l'encan, nos pièces.

Je crois dire que cette façon de mettre en œuvre Ylntroduclion à la Vie Dévoie n'était guère du goût des autres locataires de l'immeuble. Nos bals lyri-

uistoirl; d u.x éditeur célèbre 71

(]ues, orphéonisés de chœurs à fenêtre ouverte, m'avaient valu des avis précieux du seigneur concierge, drogman de la propriétaire. Invisible encore, un congé de Damoclès oscillait sur ma tète, au bout d'un fil.

Un matin que Maurice Dreyfous, qui demeurait à Xeuilly, dans sa famille, était venu, en pantoufles, selon ses mœurs, m'expliquer le mécanisme social du loyer à termes et des quittances, un coup de sonnette impérieux vint interrompre sa démonstration savante. Oui diable pouvait s'annoncer avec une telle autorité, sinon le drogman lui-même, collecteur des dîmes locatives? Le jour en elTet, était son jour. Nous nous barricadâmes.

— Ouvre donc, nom de Dieu, jura une voix impatiente et familière à mon oreille.

C'était Zizi.

— La Revue Nationale n'existe plus, fit-il, ma valise est en bas. Allons déjeuner, je paie les bivalves.

— Qu'est-ce qui t'arrive?

— Nous avons tout le temps d'en jaspiner. Il me faut quinze jours. As-tu un matelas ?

— J'ai même un sopha, et voici le poète Maurice Dreyfous, que je te présente, dont la spécialité est de porter les valises à bras tendu. Il s'enorgueillira d'aller chercher la tienne.

Ainsi se lièrent ces deux jeunes hommes qui, marqués du signe éditorial, devaient, un jour, s'associer pour l'exploitation de la Bibliothèque du vieux Servais Charpentier. Consigne-le sur les tablettes, Clio de la Librairie Française !

Georges avait l)ien songé à prendre un logement en ville, mais, outre qu'il ne lui restait que trentedeux francs de sa mensualité de secrétaire, il s'était rappelé les bons momenls de la rue Jacob et il venait en renouveler les fastes et la tournée.

Non seulement il ne pouvait me procurer un plus vif plaisir, car nul aulre ne m'était plus sympathique que cet écervelé dont la lète, à l'évent, tournait comme une girouette à toutes les brises de la fantaisie, mais encore, pour la seconde fois, il tombait à miracle. Je venais de toucher au Vaudeville une indemnité de sept cents livres pour la pièce que Coquelin m'y avait fait recevoir et que la direction me rendait. Nous pouvions donc tenir tète à l'orage ou nous abriter au moins de ses premières rafales.

Ce qu'il y a de pire dans la vie, c'est la vie ellemême, car si mauvais que soient les hommes, c'est elle en somme, qui les mène et la route où elle les conduit est celle du mal et de la douleur. On n'est jamais méchant à vingt ans. La joie de chanter, d'aimer, de rire, maintient entre le corps et l'âme cet équilibre de la santé que rien ne dérègle, ni k souci, ni la misère. C'est l'âge où Ton se sent irresponsable, libre d'entraves, « naturel » et l'égal de tous les dieux. Il semble impossible — et il l'est — que des faits, (juels qu'ils soient, ou des causes, fussent-elles aussi graves qu'on l'imagine, puissent rompre des liens qu'entre Nisus et Euryale la radieuse jeunesse a noués. Les premières amitiés ont le même prisme que les amours premières et l'on emporte, vous dis-je, ses vingt ans au paradis.

— Mesdames et Messieurs, la comédie que nous

avons eu rhonneur de représenter devant vous est de M. Georges Cliarpentier.

Et c'est ainsi que, le 21 juin 1870, l'acteur Laboureau, sur la scène du Tliéâtre-Cluny, direction Larochelle, jetait au peuple, à la gloii-e et, sans s'en douter, à la fortune, le nom de Fauteur de La Folie persécutrice.

Voici comment le chef-d'œuvre était né : En rentrant chez moi, après le déjeuner aux bivalves, j'avais été assommé par le congé de Damoclès, chu de son fil, et il avait fallu transférer ailleurs pénates, meubles et reliques. Armand d'Artois connaissait, dans une villa boisée, un petit pavillon disponible qui avait abrité jadis les amours légitimes d'un concierge du château des Ternes, au temps où les Ternes avaient un château entouré d'ailleurs d'un parc séculaire. Ce pavillon appartenait à un fort notaire, ^P Turquet, l'oncle môme de cet Edmond Turquet qui fut ministre des Beaux-Arts. Il me le loua en riant, sans espoir de rendement et pour en retarder la ruine, car il croulait dans l'herbe haute du jardinet sur lequel s'ouvrait sa porte descellée f t rongée par le lierre. C'était proprement le paradis. Sous la direction experte de Maurice Dreyfous, toujours en pantoufles, nous y portâmes mes , dieux lares, en voiture à bras, et nous-mêmes, par petits voyages. Ce fut au cours de ce déménagement d'émigrants irlandais que, suivis et adoptés par un pauvre chien sans maître, ou las du sien, je m'enrichis d'un nouvel ami qui, de tous, me fut le plus fidèle. Je l'ai chanté sous son nom de Bistu dans un long poème de mille vers. Il en valait un moins long et meilleur. Toujours est-il qu'entré avec nous dans

le pavillon Turqviel, il s'y installa d'autorité pour ses vieux jours. Brave, intelligent et dévoué, il connaissait le quartier jusque dans les coins et il m'y faisait mes courses. J'aurai, du reste, à vous en reparler.

— Ah çàl dis-je à Georges, m'expliqueras-lu maintenant, dans la paix de ce [)etit Versîsilles, ce (|ui l'arrivé.

— L'amour... fut sa réponse brève et grave, si grave même que, malgré l'envie que j'en avais, je m'arrêtai net d'en rire.

Et il me confia le secret de son joli roman sentimental, éternellement nouveau et vieux comme le monde, et je n'aurai rien à vous en révéler quand vous saurez que, deux ans plus tard, il aboutissait à un mariage.

Ah î sacrebleu ! il choisissait bien son temps pour s'éprendre de la sorte ! Chassé de la maison paternelle, menacé dexhérédalion. ne sachant ni art ni métier et aussi peu fait que possible pour une lutte quelconque de la vie, il se heurtait en outre à une famille bourgeoise et, d'après ce qu'il m'en raconta, irréductiblement rebelle à une union sans garantie matérielle. Charpentier fils, successeur de son père, oui, mais Zizi riche seulement d'amour et nu comme un ver de tout le reste, c'était une autre paire de manches.

— Est-ce ma faute, se lamentait-il, si on m'a élevé à ne rien faire de mes dix pinces et pour enfiler, au temps voulu, des braies dorées d'éditeur?

Il avait raison, assurément, et sa situation précaire s'aggravait de cet amour qu'il baptisait, d'après la science, de « folie persécutrice ».

HISTOIRE n UN EDITEUR CELEBRE 75

— Car, lu sais, c'est comme ça, maintenant, que ça s'appelle. Il y a un médecin tourangeau qui vient de découvrir que les amoureux sont une variété de fous, le fou persécuteur, Roméo persécute follement Juliette et Paul s'acharne sur Virginie. Ça la coupe à George Sand.

Et il me fit lire, en effet, dans un journal, la thèse de ce docteur qui avait nom, je crois, Moreau de Tours. Elle concluait à l'encellulement charentonnesque des insanes d'Éros

— C'est un sujet de pièce épatant. .Je te le donne.

— Non, fis-je, illuminé d'une idée providentielle, fais-la toi-même.

— Qui? moi?... Je ne sais pas faire les pièces.

— Tu n'es donc pas Français ? Tout Français contient un Scribe. Va donc.

Et Tayaut installé devant l'encrier, je pris mon cîiapeau et ma canne et m'encourus quai de l'École.

— Ne voyez pas le patron, me dit le fidèle Toussaint, il est d'une humeur de dogue. Il vient de se prendre de bec avec M. Laboulaye, qui nous lâche. Il crie que tout le monde l'abandonne. Ah I si M. Georges saA^aits'y prendre ! Ce serait le bon moment peut^êtr^. Dites-lui donc de faire paraître quelque chose dans un journal, sous sa signature. Un article de lui, voilà qui avancerait bien les choses. La vérité est qu'il le croit incapable de lui succéder dans l'édition, car, au fond, il l'aime, je vt>us le garantis, et il n'est pas plutôt parti qu'il le regrette. Oh I un article, un seul, signé Georges Charpentier, un malin, au réveil, l'effet est sûr.

— Il fera mieux, promis-je au bon nègre en lui pressant la main.

76 SOLVENirtS D LN ENFANT DE PARIS

Par un coinours de circonstances exceplionnellemenl favorables, il se Irouvail que la pièce rendue par le Vaudeville était rerue au Tliéatre-Cluny par Larochelle. Mis en goût par le succès des Sceptiques de Mallefille. puis des Iniililes d'Edouard Cadol, il cherchait des ouvrages littéraires et il s'était entiché de mon Père et Mari^ qui lui semblait propre à continuer la veine. Il était dans l'heure de foi, dont il faut profiler quand elle sonne au cadran fantasque du théâtre. C'était d'ailleurs le meilleur des hommes, et il ne fut ni long ni difficile d'obtenir de lui ce que j'en désirais.

— L'un de mes amis, lui glissai-je, vient déterminer un acte délicieux, de vingt minutes à peine, qui compléterait idéalement notre affiche, puisque Père et Mari n'a que trois actes, et vous seriez malin entre les futés si...

— Entendu, inierrompit-il en riant sous le lorgnon, envoyez-moi ça demain malin.

De retour au pavillon Turc[uel, je n'y trouvai ni Bistu ni Zizi, qui étaient allés se proniener au Bois de Boulogne, l'un pour distraire l'autre, et aucune neige des cimes n'est aussi blanche que n'était le papier devant lequel j'avais laissé mon camarade.

Il fallait pourtant lécrire, cette charmante Fotie persécutrice, puisqu'elle était reçue d'abord et puisque Larochelle l'attendait le lendemain matin. De telle sorte que, Molière malgré lui, Georges Charpentier, toute la nuit, me la dicta.

Et le jour de la première vint. La salle du Théâtre- Cluny, toute j»etile et lointaine, réunissait un auditoire délite. Outre l'Oncle redoutable et déjà revêtu de son << avunculat ", toute la critique militante de

l'époque, notre Paul Déroulède, les membres de la bohème ternoise et le brave Toussaint, à rorchestre. Dans une loge, l'aimée, rayonnante, et sa famille. Seule, une place demeura vide, celle du < daron >•, qui n'avait pas voulu venir.

— IN'on, non, avait-il objecté aux instances du bon nèg-re, ou la pièce est mauvaise ou elle n'est pas de lui. J'attendrai Topinion de la presse pour aller l'entendre.

Or, dès l'ouverture des bureaux, on l'avait vu et reconnu, le col relevé et s'eilaçant dans l'ombre, tourner autour du musée des Thermes, comme une pauvre âme de père en peine. Il ne croyait pas, il ne voulait pas croire, et lorsque le bruit du succès, propagé de groupe en groupe dans la douceur lumineuse de celte soirée de juin, l'eut enfin vaincu, le vieillard se réfugia dans un café du boulevard Saint-Michel, et l'histoire de la librairie raconte que Toussaint, venu Ty rejoiudre, le trouva en larmes.

Le lendemain, Zizi était dans ses bras, et il y resta, celle fois, jusqu'à sa mort.

COQUEUN

Il n'y a rien à apprendre à personne, hélas ! de la douleur que Ton endure à perdre, parent ou ami, un être cher. C'est ici que les mots défaillent, qu'il est oiseux de parler comme d'écrire, et qu'il convient de ne répondre que par le silence à cette loi de décimation dont Ihorrible nature nous pose l'énigme quotidienne.

Contre la mort, cependant, le mortel est armé d'une arme puissante, divine même, s'il entre du divin dans nos pauvres alTaires terrestres, c'est la mémoire. Elle perpétue réellement la vie, mieux que l'amour même peut-être, et quand il s'agit de l'éterniser, elle pourvoit à la besogne. N'est-ce pas un phénomène extraordinaire à la fois inquiétant et consolanl, que, dans l'état translucide de rêve, par exemple, nous puissions nous trouver en présence d'une personne familière, la voir, lentendie, la loucher, causer avec elle et continuer le commerce jour-

COOUELIN 79

nalier qui nous liait à «lie, quand elle est depuis un an, dix ans et davantage, absente, corps et âme, .du monde des apparences ?

Peut-être ne meurt-on pas, en somme? Qui sait si le spiritisme n'ensei<^ne pas la vraie vérité ? En tout cas, on meurt « moins » si Ton fut aimé, et cela estsûr.

Je vais plus loin. Lorsque le coup qu'elle assène est trop méchant, semble lâche comme le hasard, et défie toute philosophie, fût-ce le fatalisme, il arrive que la mort, par contre-coup, active le phénomène de la mémoire, en mulliplie les évocations et en assure le triomphe. Son iniquité devient pour la victime un gage certain de survie, ou, si vous voulez, de longue reviviscence. Ce qui chantera de plus clair dans Chanlecler, Rostand Ta dit lui-même, c'est, le vide vivant où la forme du coq idéal se moule encore. Nous le comprenions tous, à Pont-aux-Dames, en suivant la voiture sombre.

Mais ce n'est pas assez. Songez à ceci : les quatre mille personnes qui lui formaient cortège ont toutes connu Fartiste illustre sous un jour propre à ellesmêmes, selon des fortuites individuelles diverses et différentes; si on les interrogeait une à uue, chacune d'elles tirerait de sa mémoire Teffigie dun Coquelin qui fut (( le leur », celui qu'ils aimèrent, admirèrent ou hantèrent personnellement, et qui perdure en eux sous cette espèce. Voilà donc la mort attaquée dans son œuvre d'anéantissement par quatre mille mémoires," et vaincue quatre mille fois, vous dis-je, sur une simple route de village. Souvenons-nous, et nos morts vivront. Voici le mien.

Ma première rencontre avec Coquelin date de i864 et remonte par conséquent à quarante-six ans.

SO SOLVi:.MHS 1) UN KNFANÏ DE PARIS

mais jamais je ne l'ai vu vieillir. Tel il m'apparul alors dans la petite bibliolhèque, lo, rue de la Chausséed'Antin, où il me reçut, tel je Tai quitté, il y a deux ans à peine, pour ne plus le revoir, au seuil du théâtre de la Gaîlé, allègre et dominateur, dévorant le temps et l'espace. Il y avait en lui une ardeur de vie, d'ailleurs contagieuse, qui laissait loin derrière l'activité américaine et qui, même là-bas, paraît-il, débordait le yankeesme môme. Maurice Grau, son imprésario, me disait de lui à ce sujet :

— Il ne peut dormir qu'en chemin de fer parce que ça remue I

Et, de fait, il ne reposait guère autiement, n'accordant à la fatigue que dix minutes d'assoupissement sur le canapé de sa loge. Il ne me souvient pas de Coquelin assis, et, sous cette image, il m'échappe. Conséquemment, d'ailleurs, il n'aimait pas que Ton prît cette position siégeante dans les visites qu'on lui rendait, et non seulement il ne vous offrait point les « commodités de la conversation », mais encore les encombrait-il de papiers, manuscritset vêtements soigneusement plies qui les rendaient inaccessibles. « Les bons chevaux stationnent debout, riait-il, tu n'es donc pas un bon cheval ? »

Dans son cabinet de toilette, où, pour gagner du temps, il donnait audience matinale aux intimes sans interrompre seç ablutions, il y avait un atroce petit trépied où le moins fcssu ne pouvait établir ([ue la moitié du derrière, ce qui abrégeait d'autant les séances. Pour me venger des tours de reins que j'y prenais, j'en trouvai un jour une assez bonne.

— Tu sais, fis-je en entrant, le bnul (jui court ?

— Non, (|uel bruit ?

COOUKLIN Kl

— Chantecler ?

— Eh bien ?

— Tu ne joues pas lonrùle.

— Ah ! EL pourquoi ?

— Parce que tu en es incapable. Le coq perche! .. Tu ne peux pas percher.

Et c'était déjà vrai en 1864, temps d'aurore, où, son brevet radieux de sociétaire à la main, le jeune pâtissier de Boulogne coquelinait, selon son nom prédestiné, les grands textes du répertoire. Il venait de s'emparer, après Régnier, son maître et son chef d'emploi, de ce rôle de Figaro du Mariage qui est la pierre angulaire des grands comiques de style, et il y avait décroché la timbale d'or. Dans le fameux monologue qui dispute à celui d'Hamlet la palme de la philosophie au théâtre, il avait déjà affirmé cette autorité où se signe la maîtrise.

— Vous y mettez toute la Révolution, lui avait dit Tun de ces vieux abonnés qui faisaient du foyer des artistes le plus charmant des salons académiques.

— Elle y est, avait lancé le coq déjà solide sur ses ergots démocratiques.

C'était sur son invitation que je m'étais rendu chez lui, et dans sa lettre, que j'ai encore, j'avais cru deviner qu'il s'agissait de quelque comédie à composer pour son usage. .Je ne me trompais pas. Dès la connaissance faite, il me demanda, en effet, si je n'avais pas dans mes tiroirs un acte en vers bon à jouer dans les salons. Qu'il lève la main et se fasse connaître, le poète de vingt ans qui a autre chose que des vers dans ses tiroirs I De telle sorte que nous nous accordâmes tout de suite. Le soir même, je lui portais l'objet dans sa loge.

Kn CCS jours lointains, Coquelin, déjà marié cl sur le point d'être père, ne suffisait point à alimenter sa caisse familiale avec les maigres douzièmes de son sociétariat. Il préludait donc aux vastes tournées dont il devait être l'Hercule, par de petites fugues excentriques, de-ci de-là, en province, comme aussi par des soirées en ville — rien de nouveau sous le soleil — dontle rendement augmentait ses ressources. L'excellent Edouard Thierry, qui, d'ailleurs, avait pour lui un faible, fermait les yeux sur ces coups de canif à Fédil de Moscou, même lorsque le comédien de TEmpereur, sûr de ne pas être entendu par Molière, mettait au service de Gustave Xadaud son art merveilleux de diseur et la musicalité de sa voix.

Coquelin chantait à ravir, et je me rappelle Tétonnement de Jane Hading, pendant les répétitions de Plus que Reine, lorsque, à ma prière, il se remettait à moduler les vieux airs, gais ou tristes de son ancien répertoire de voyage. Il n'en avait, du reste, oublié aucun, raémela sérénade, demeurée pourtant inédite, que Léo Delibes avait écrite pour le petit acte en vers de i8().^|.

Elle avait pour titre : V Amour el la Paresse, et pour sujet : aucun. C'était une paraphrase de la chanson du Barbier de Séville :

LAmour el la Paresse po partagent mon cœur.

Si lune est ma maîtret'.se,! autre est mon serviteur.

et la Muse y était dérangée pour ne rien dire.

— Vous faites des rimes comme on fait des gammes, m'avait (litCoquelin,iln'y apasl'ombre de thème dramatique dans vos trois cents vers, mais qu'à cela

COOUELIN 83

netienne, Diiiah Félix et moi nous nous chargerons de les faire palpiter dinLérèt.

— Oui, Dinah Félix ?

— La sœur de la grande Rachel, monsieur, notre soubrette officielle !

Huit jours après j'étais convié à une soirée d'art littéraire et musicale chez la belle-sœur d'Ambroise Thomas, Mme Charles Thomas, et j'y entendais sonner pour la deuxième fois mes pauvres hexamètres d'écolierqui, surdetelles bouches, avaient l'aird'ètre du Regnard, ni plus ni moins. En outre, Léo Delibes en avait traité la cantilène que Coquelin soupira à défier Capoul lui-même, et il m'en vint tant et tant de gloire que, saisi tout à coup de je ne sais quel effroi inexplicable, je m'enfuis à travers les appartements ^ poussant les portes, enfilant les couloirs, sous la clameur des voix qui m'appelaient comme on crie u Au voleur ! » et baigné de sueur de la tète aux pieds. C'était — je ne l'ai compris que depuis — l'horreur sacrée du baptême littéraire, j'étais oint pour le martyre. Celui qui me découvrit dans la garde-robe de l'hôtesse, caché entre les jupes accrochées, s'appelait Jules Massenet. C'est le même . Je ne lui aijamais pardonné d'avoir été ainsi le témoin de ma couardise. Il m'a semblé que ceux qui auraient plaisir à se représenter l'homme qu'était Coquelin au début de sa carrière n'en trouveront nulle part un portrait plus expressif que dans la lettre ci-dessous reproduite où, peintre en action de lui-même, il ressuscite par le verbe* à vingt-cinq ans. On entend, en la lisant, sa voix comme phonographiée ; on le voit s'agiter, mener son train impérieux de supprimeur d'obstacles, de passeur de ponts d'Arcole, et véritable-

M SOUVLMHS D UN ENFANT DE PAIJIS

menljo cJoulc cju'aucune évocation puisse le resliluor j)his vivant que ce triste papier jauni, relique damitic.

La lettre a Irait à nne comédie dont je vous ai entretenus dans un précédent chapitre de ces Souvenirs. Pendant mon séjour à Menton, il me l'avait fait recevoir au théâtre du Vaudeville par la Société Nantaise, sous la direction Harmand, Tricot et Fontaine, et il m'en contait l'aventure.

« Mon cher ami,

« Vous avez reçu ma dépèche, et je ne doute pas du plaisir que vous en avez éprouvé.

« Ces messieurs du Vaudeville voulaient me donner un rendez-vous pour la fin de la semaine prochaine 1 ! et je le leur ai arraché pour celle-ci.

« Hier soir donc, à neuf heures, j'entrais dans le cabinet de la direction, où le verre d'eau traditionnel n'était pas encore apprêté, et, après un discours bien senti dans lequel je les prévenais du danger de voti-e pièce, je leur ai rappelé, avec succès, qu'ils ne pouvaient oublier qu'ils étaient les maîtres d'un théâtre illustré par Le Mariage cVOlijmpe, Les Lionnes pauvres et La Dame aux Camélias.

« Mon improvisation les disposa en faveur de l'auteur et du lecteur, et je commençai. Le premier acte leur a paru très bien. Le deuxième les a épouvantés. Mais je leur avais collé une cuirasse préparatoire, et, après leur avoir démontré que « la passion sauvait tout >■, je lus le troisième acte au milieu de leurs ahurissantes exclamations.

« C'en était fait, Talfaire était bâclée. A'otre pièce était reçue à l'unanimité.

COOUELIX 85

« Ou a parlé ensuite de la dislribuliou. Je ue veux pas vous donner de fausse joie, mais on la rêve aussi excellente que possible.

« Assez ! Il y a bien quelques léc^ères modificalions à faire, mais je vais vous les préparer, mon cher Berge, et je suis convaincu que vous les acceplerez. Elles sont justes, utiles, et je les affirme bonnes.

« J'ai fait d'une pierre, je ne djrai pas deux coups, mais je compte que le ricochet au moins réussira d'ici à une quinzaine. Je vais leur dire La Femme esl comme votre ombre, de Ferrier. C'est arrangé. C'est • harmant, plein d'esprit, et je compte les enfoncer l'ux et leurs portes, une seconde fois. \\\e la joie ! ma soirée d'hier n'a pas été perdue. J'ai joué Gringoire, j'ai lu votre pièce et je suis allé entendre le quatre et le cinq des Huguenots pour y chercher ma femme, qui était heureuse d'avoir passé une soirée à écouter cette prodigieuse musique et à contempler Madame l'Impératrice des Francs.

« Et voilà.

« Maintenant, vite à la besogne ; la chaudière bout, ne laissons pas éteindre le feu.

« Dans quinze jours, il me faut les deux premiers actes de vos cinq... etturlututu !

« Tous vos amis vous font leurs compliments. Ferrier est enchanté de votre réussite, et je vous le dis. Moi, c'est tout comme, les miens aussi, et je suis j'en suis sûr, votre dévoué, n'est-ce pas ?

(( C. Coq.

« Vite une réponse. »

C'est ainsi que, bouillant d'ardeur, contagieux de vie et Titus de chaque journée, il allait, venait,

arpenlait, se déployail cl remplissait le Paris de 1867 de son activité autoritaire, dont bénéficiaient ceux qu'il avait près du cœur. Il nous entraînait tous dans le sillage de sa frégate pavoisée, et nous étions comme la clientèle de sa jeune gloire rayonnante. Jamais homme plus que celui là n'a dc'gagé le magnétisme de la foi autour de lui. 11 donnait l'impression exacte du conducteur d'hommes, et il réalisait le Bonaparte jeune, décrit par la duchesse d'Abrantès, traînant les Marmont et les Junot à son épée battante au fourreau, dans les carrefours où passe la Fortune.

Nul cabinet d'écrivain, nul atelier d'artiste, nul bureau de rédaction, nul salon politique influent où C-oquelin ne surgît, inopinément s'il le fallait, pour enlever une position, rompre une résistance et mener la propagande de ses admirations artistiques. Pour un service rendu, il fallait qu'on lui en rendît vingt au compte de son prosélytisme amical, et déjà, à cette époque, il obtenait des pouvoirs tout ce qu'il en voulait obtenir.

— Mon cher Coquelin, lui disait Camille Doucet, le Mécène de ce petit siècle d'Auguste, je fais faire un double de la clef de ma porte. Je vous le donnerai, et, comme ca, vous n'aurez plus la peine de sonner, ni le jour, ni la nuit. El maintenant, asseyezvous, si cela vous est possible. Ouel est votre grand poète d'aujourd'hui ?

Je me rappelle qu'une fois, en sortant du Théàtre- Franrais, où il venait de répéter, nous avions pris par la galerie du Palais-Royal où s'ouvrait alors le magasin gastronomique de Chevet, l'une des joies disparues de notre Paris qui les perd toutes. Coque-

COOUELIX 87

lin était pou friand de nature, et il ne s'arrêtait guère aux étalages. Quelle ne fut donc pas ma surprise, lorsque tout à coup il me poussa le coude :

— Regardez ces deux hommes, me dit-il.

Et je vis, en effet, deux personnages fort différents Ton de Tautre, celui-ci maigre et rasé, celui-là corpulent et chevelu, qui s'extasiaient à Tenvi devant les « pièces de gueule » colossales, exotiques ou autres, de la célèbre vitrine.

— Les connaissez-vous? fis-je.

— De vue seulement et par leurs portraits.

— Oui sont-ils ?

— Des avocats, Fun Clément Laurier, l'autre Léon Gambetta. Ils ont un grand renom au Palais, le plus bel avenir, paraît-il, ils pourraient vous être utiles ►

— A moi ?

— Mais oui, mais oui, est-ce qu'on sait? Laissezmoi faire, et attendez-moi là.

Et délibérément il aborda les contemplateurs.. J'entendis l'un d'eux s'écrier d'une voix sonore :

— Eh ! monsieur Coquelin, vous n'avez pas besoin de nous être présenté ! Toutes les fois que vous jouez du Molière, nous sommes dans la salle. Laurier et moi.

Et les mains se nouèrent.

Dix pas plus loin, il me disait :

— Voilà encore deux amis pour vous autres...

C'était au temps où il jouait La Pomme, de Théodore de Banville.

La Pomme était le premier ouvrage que le poète des Fourberies de Nérine, donnait à la Comédie-

SOUVENIRS D UN ENI ANT DE PAhIS

Française. Elle y inaugura la série de ces comédies délicieuses, à forme traditionnelle, cjassique, par où le Romantisme renoua avec les maîtres nationaux de la scène française, et dont Le Tricorne Enc/ianié, de Théophile Gautier, est le type et le chef-d'œuvre. Et qui sait si, par un juste retour des choses nécessaires et logiques, ces œuvres de style et ée grâce, La Femme de Socrale, Gringoire, Florise, couronnées par le triomphant Cyrano, d'Edmond Rostand, où s'épanouit l'esprit de notre race, ne composeront pas pour nos neveux toul le bagage théâtral de l'Art Dramatique moderne ? On ne survit que par la forme, sous le lustre comme dans lé livre, et les bons formisles du siècle de Victor Hugo sont ceux, et entre ceux, dont les noms viennent chanter tout seuls sous ma plume.

On ne se dissimulait pas, chez les poètes, l'importance de l'entrée de Théodore de Banville, l'un de leurs chefs de fde, dans la grande boîte d'État, abusivement embourgeoisée, où Ponsard, Augier, Pailleron et les prosopoètes tenaient le crachoir du Verbe et menaient Thalie et Melpomène en robes de chambre. Sur la critique, on ne comptait guère, et, sur le public, pas du tout. Quoique ce dernier ne fût pas encore enrégimenté, par le mardisme, en garde nationale de la réaction, il y avait déjà force « genoux à guillotine >• dans l'orchestre des chauves et ils y faisaient loi sur les ouvrages. Ils devaient le .prouver six mois après, j)ar l'exécution de Y Henriette Maréchal, des Goncourt, égorgée dans l'arène sous le pottice verso des vestales du Second Empire.

La Pomme n'avait pour elle qu'Edouard Thierry d'abord, administrateur du théâtre, les disciples et

COOLELIN Si)

amis de l'aiileur — et Coquelin, son principal inlerprète. Il s'était chargé de la victoire. Il l'enleva de verve. Le vrai vers comique sonnait enfin chez Molière et Regnard les clochettes de la rime tintinnabulante, et le scandale l'ut énorme d'une part si la joie ne l'était pas moins de l'autre. Au foyer et dans, la galerie des bustes, les habitués s'abordaient mornes, tète basse, et ils échangeaient leurs condoléances sur la profanation du temple subventionné. Au dehors, sous le portique, un groupe de jeunes chevelus, que Catulle Mendès agglomérait déjà en Parnasse, attendait Coquelin à la sortie des artistes pour le saluer de l'ovation.

Au milieu d'eux s'agitait un grand diable osseux» tout en jambes, aux gestes de pantin de bois, à la tète d'œgipan, qui cherchait visiblement, à droite ou à gauche, n'importe, le prétexte de quelque engueulade, suivie de colletage, sans quoi rien de durable ne se consacre, depuis Hernani, au théâtre. Il s'appelait Albert Glatigny. Poète nomade, doublé d'un comédien errant dont la légende n'en laissait rien à celle de Bâche pour les mystifications professionnelles, il était venu à pied et lâchant tout, de Dijon, où il était engagé, pour assister à la jjataille et y contondre des crânes ponsardiens en l'honneur de son maître. Son culte pour Théodore de Banville confinait en effet à la pure idolâtrie. Il ne tolérait point la restriction la plus minime sur quoi que ce fût, vers, prose ou parole, qui émanait de ce génie, et il fallait rompre tout de suite sur ce sujet si fon ne voulait point que les choses tournassent au pire. Ce fui ainsi que, pour La Pomme même, il eut un duel, ni plus ni moins, avec Albert Wolfi", le chroniqueur,

î>0 SOUVENIRS D LN ENFANT DE PAI«1S

cl lui ' fil reiilrer dans la gorge » les résen'es formulros par sa criliquc sur le chef-crœiivre — l'absolu clîcf-.rccuvre, monsieur !

Dans la loge de Coquelin il y avail foule, pour le compliiuenlor d'al)Ord, el ensuile i)our voir et enlendi'c lianville disserler en personne sur la soirée el en re|)orter lout l'honneur — ses interprètes mis à part — au seul Victor Hugo, père de tous les poètes passés, présenls, fulurs et autres, qui là-bas, de son belvédère de Guern^sey, avait (visiblement » plané dans la salle. « Rien n'était plus sûr que celle présence, contre laquelle, quand des vers étaient bien rimes, aucun exil ne pouvait prévaloir '■. Dans ces sortesde paradoxes, il était irrésistible, élourdissanl, sublime de foi et d'autorité. De sa pelile voix gréle^ comprimée entre les dents, et avec le geste du statuaire qui appose une boulelle de glaise à un modelé, les yeux scintillants d'ironie, il décrivait celte apparition au milieu de vingt Parisiens el boulevardiers qui récoulaient bouche bée.

— Oui, mon cher Coquelin, nen douiez pas plus qullamlet ne doute de la lumière. Malgré lout ce que pr)urra vous en dire Camille Doucet, et le maréchal Vaillant lui-même, Victor Hugo élail à l'orchestre, placé entre Théophile Gautier et Paul de Saint- Victor, et reconnaissable à en treml>ler. Aussi, dès que nous l'eûmes identifié, Edouard Thierry el moi, par le trou du rideau, notre assurance devint-elle profonde comme une paix intérieure. La Pomme pouvait être un four désordonné, n'être jouée que trois fois, voire même pas du tout, elle était digne d'être entendue par de bonnes oreilles, el lout est là. A qui ferez -vous croire que le Père, malgré son ser-

COOUELIN yi

ment el les mouchards, sorte de l'île pour patronner de sa gloire de mauvais vers fran(:ais, surtout quand c'est vous qui les dites ?

Comme c'était la première fois que je voyais Théodore de Banville, le souvenir de cette sorte d'incantation m'est resté vivant, et, seule, la transcription défaillante que j'en fais peut y trahir ma mémoire. L>u reste, les journaux s'en firent les échos crédules, et ils contèrent à mots couverts que le plus illustre des proscrits de décembre, trompant la police, et caché chez MM. A. Y. et P. M., était expressément venu d'une île de ]a Manche, applaudir, sous des lunettes bleues et une fausse barbe, la comédi-e de l'un de ses plus chers disciples.

Si controuvée que fût la nouvelle, elle reposait sur une confusion dont les plus gais d'entre nous s'étaient faits les propagateurs facétieux, à l'instigation de Glatigny lui-même. Du moment que Banville avait vu Victor Hugo dans la salle, c'est qu'il y était, et il ne s'agissait plus que de le trouver. L'un des plus fidèles amis rJe l'auteur des Odes Funambulesques, le musicien Jtdes Cressonnois, remplissait en partie les domiées de l'incarnation. S'il n'était pas venu de Guernesey, il arrivait d'Alger, où il dirigeait un orchestre militaire, pour être des combattants de La Pomme, et il avait fait le voyage dans ce seul et unique but, comme Glatigny de Dijon. Certes personne moins que lui ne ressemblait au grand Exilé, et, s'il m'en souvient bien, Jules Cressonnoi-s était bigle, mais il porlait les lunettes requises, la barbe signalétique et il avait tout à fait l'air de quelqu'un qui débarque, an'ivé d'Afrique une heure avant la représentation. En outre, comme à la sortie i*

'J-J SOUVENIRS I) L.N E.NFAM DE PAKIS

avail escorté quelques pas Théophile Gautier, dont il avail mis des poèmes en musique, on le désigna aux reporters avec tous les signes mystérieux propres à les duper, et Glaligiiy nous disposa en cohorla prolectrice, autour de lui, contre les séides de Rouher — sergents de ville inoflensifs de Tordre et de la circulation.

Coquelin m'avait, dès les premiers jours, présenté ses deux frères, Gustave et Ernest, qu'il aimait tendrement et qui ne le quittaient pas. Il les avait fait venir à Paris pour les entraîner dans sa fortune. Tous deux, cela va sans dire, ne rêvaient que théâtre, à Tétonnement résigné de leur excellente mère, boulangère à Boulogne, ainsi qu'on sait, et qui les regardait se démener derrière le grand comme la poule du proverbe, stupéfaite, au bord de la mare, de voir les canetons de sa couvée marcher dans l'eau. On eût certainement perdu son temps à vouloir lui expliquer le transformisme de Darwin et comment d'un mitron le bon Dieu fait un sociétaire.

Si Gustave, qui était fort joli gar(;on et très propre aux rôles d'amoureux, s'arrêta sur le seuil de la carrière, c'est qu'il s'en crut fatalement écarté par une légère claudication, suite d'un accident d'enfance. J'ignore s'il nous eût rendu un Delaunay, mais ce que je puis certifier, c'est que, dans les personnages d'Azor, Médor et autres toutous, il atteignait aux confins de l'art. Personne, d'ailleurs, n'a jamais su pourquoi son petit frère l'avait allublé du surnom Scandinave de Wasa, qui veut dire : gerbe, et je ne mit l'explique que \k\v ce g:oiit singulier pour les

COQ U EL IN 9;i

onomalopées qu'a toujours eu le propagateur du monologue, car, en vérité, Gustave n'avait rien du libérateur de la Suède.

Mais siWasa, puisque Wasa il y a, s'était dirigé vers une autre destinée, Ernest, docile à la sienne, était déjà, quand je le connus, dans la classe de Régnier, au Conservatoire. Il habitait la même maison que l'aîné, rue de la Chaussée-d'Antin, et y occupait une chambre mansardée, sous les combles. Elle était meublée, si c'est l'être, d'un lit de fer, d'une malle et d'un miroir à barbe. Au mur, une photographie de la maman. A terre, dans un angle, une pile de classiques à cinq sous, et dans un autre, trois paires de bottines anglaises en rang de bataille, comme à Waterloo. Et c'était tout, à ma souvenance, mais un ordre extrême régnait dans cette soupente, car il était, lui aussi, fort méthodique et soigneux en toutes choses. Avez-vous remarqué que les comiques sont toujours parcimonieux, tandis que ces grandes bêtes de tragédiens s'encadrent ordinairement dans le fatalisme du laisser-aller? Observez cela dans leurs loges. Aussi les comiques font-ils des fortunes de ténors. Ah ! comme on voit bien qu'ils vivent avec les poètes, ces rêveurs de . tragédiens ! On dit que Talma est mort pauvre.

Je me rappelle l'admiration dont je béais à voir Ernest Coquelin plier sur les coutures et disposer dans sa malle les vêtements et le linge blanchi, marqué, compté, de son baluchon de malhurin. Et quand cette malle, armoire à la fois et divan, était refermée, il fallait la draper d'un journal pour s'y asseoir.

— Toi, lui disais-je, tu seras millionnaire et tu finiras dans la peau d'un vieux garçon !

94 SOUVEMHS D LN ENFANT DE PAUIS

Savnis-je prédire si juste ? Hélas I non.

Il avait alors dix-sept à dix-huit ans, et il revenait d'Angleterre, où il s'était sauvé sur un coup de télé, je crois, entravé dans sa vocation par des parents excellents, mais excusablement inquiets de tant en fournir à Thespis. Peut-être son père avait-il jugé, comme celui des demoiselles Clary, à Marseille, que c'était assez d'un Bonaparte dans une famille.

En Angleterre, il avait mené une vie assez précaire, à la Nicolas Nickleby, selon ce quil en i-acontail, et il y avait donné des leçons de dessin dans un pensionnai de fdles, ne sachant d'ailleurs ni le dessin ni l'anglais, comme les émigrés de la Révolulion.

— Comment t'y prenais-tu ? lui disais-je.

— Bien simplement, .larrivais derrière mes^ièves pendant qu'elles travaillaient d'après la bosse, et je regardais, pensif. Puis, je saisissais le porte-crayon de cuivre, et jemensurais le plAtre. en fermant un œil, à distance, en arpenteur.

— Et alors ?

— Et alors je disais : \\ erj/ well ! et je passais à une autre.

— Tu ne craignais pas qu'on te jiriàt de dessiner loi-méme ?

— Un professeur ! Elle.«« auraient cru me faire injure. Je mensurais. c'était assez.

Le reste de son séjour à Londres avait été consacré à l'étude de la gigue — qui n'est autre que la danse pyrrhique. me jurait-il savamment, et où il excellait, je dois en rendre témoignage. Puis il revint rapatrié par son aîné, libre enfin de suivre sa pente, et. comme je l'ai dit. «e fut Hegnier qui l'y guida.

Les seconds comiques sont moins rares que les

COOUELl.N 05

premiers sans doute, mais quand ils sont originaux, ils ont encore une belle place à prendre au répertoire. Régnier possédait son art à fond et à tréfonds «t le problème lui plut d'extraire d'un autre Co([uelin quelque chose de mieux (jue le simple décalque de son merveilleux élève. Ce n'était pas aisé. Ils étaient frères siamois, il fallait couper la membrane. h'i maître partit sans avoir achevé Tceuvre d'individuahsation, mais Cadet la parfit lui-môme et il fut une ligure théâtrale à force de vouloir enfin l'èlre, à son plan.

Ce fut la hantise de sa vie, « être », à coté de quelqu'un qui « était », et avec quel relief, sous son nom, et qu'en outre il adorait. .J'ai assisté à ce drame ■d'âme, au début et longtemps encore après, et il m'a toujours impressionné, car Coquelin n'ignorait pas ce que son frérot endurait des comparaisons inévitables du public et de la critique, et il mettait tous ses soins à lui en tromper l'amertume.

— Vous devriez écrire quelque chose pour Cadet, me suggérait-il, mais spécialement à son intention. Dans notre art, on a besoin de créer pour se sentir. La création, c'est notre marque de fabrique. Faiteslui un acte, vous n'aurez pas à vous en repentir. On se trompe sur son compte, il est très personnel, c'est un grand bouffon de comédie italienne.

Inutile de vous dire que je fis l'acte. Par la volonté éternelle des dieux, c'était un monologue !... Il avait pour titre : Le Lièvre et les Grenouilles, et pour thème celui de la fable de La Fontaine. Le personnage était un poltron qui entrait la nuit, par méprise, dans la chambre d'un plus poltron que lui — ^ôle muet — et s'enfuyait épouvanté, par le ronflement

SOUVl-MRS n UN KNFANT DE PARIS

simule- (lu domieiir d'alnjrd ol rnsiiilc par Taboicment crun chien réfuï^ié sous le lit el plus terrifié que son maître.

La première représentation de ce concept liydrocéphalique eut lieu chez ma mère qui donna une fêle pour le produire. Nous bouleversâmes son appartement afin de l'approprier à la mise en scène el une trentaine de personnes furent conviées à In réjouissance. Wasa s'était chargé du rôle muet de rX... couché qu'on ne voit pas, mais (]ui ronfle et aboie. 11 ronfla mal. j'écris l'histoire, mais il jappa à la perfection, et Cadet alla aux étoiles.

Ce fut son premier monologue. Il avait à peine dix-huit ans, et moi j'en avais vingl, mais c'est d'hier!

Il y a quelques mois, dans le tramway Bineau- Madeleine, je rencontrai le pauvre Cadet, vieilli, chenu, cassé, que Wasa menait à la promenade. Dès les premiers mots échangés, tous nos souvenirs nous revinrent à la fois, et chantèrent dans nos yeux humides de larmes.

— Te rappelles-tu, chez ta mère, rue des Tournelles, le monologue ?

— Je l'ai gardé, fis je.

— Ah ! je voudrais bien le relire.

— Je te l'enverrai...

Le lui envover, où maintenant?

Page 1