THEOPHILE GAUTIER
Julien Turgan, lo positif, se trompait ; les lois de l'art ne sont pas celles de la science pratique de la vie, elles vont même à l'inverse. Le recul ne fait pas le pontife el la mort ne prévaut pas sur les légendes. Jamais il n'aurait fait de son ami l'académicien ni le sénateur qu'il rêvait de donner à l'Empire. Albertus n'était pas bourgeoisifiable.
Trente-huit ans après le jour où dix mille personnes le conduisirent au champ du repos, loyalement gagné, Théophile Gautier le porte encore, le gilet rouge, et de cela je peux donner la preuve.
Lorsqu'il y a un ou deux hivers je me résolus, assez témérairement, je l'avoue, mais non sans une idée de derrière la tète, à courir l'aventure du jeu de l'oie académique, je crus devoir choisir le plateau où j'allais jeter les dés du cornet. Ce plateau s'offrait de lui-même et je dois dire qu'il m'avait été indiqué par François Coppée, admirateur déclaré du poète à^ Emaux et Camées.
— N'hésitez pas, m'avait-il conseillé; Théophile Gautier a manqué à l'Académie, au moins autant, sinon plus que Molière, puisque nous sommes institués pour maintenir la langue française. L'éloge à faire du plus parfait ouvrier de cette langue doit être votre cheval de bataille.
Je chevauchai donc sur ce palefroi, et à toutes les visites, une quinzaine environ, que je fis aux Immortels encore vivants, je posai ma candidature sous l'angle de cet éloge filial, thème de mon discours de réception. Tous les grands électeurs, à quelque ordre qu'ils appartinssent, m'accueillaient d'abord par une risette, mais aussitôt que je leur expliquais le sens de ma candidature, je les voyais devenir pensifs et tcm-
pércr leur bienveillance. Je n'en devinais pas les motifs. A l'éleclion, je décrochai trois voix, ce qui était trois de trop déjà, si on ne les décernait qu'à mon humble personnalité, assurément, mais ne sig-nifiait en somme rien du tout.
A quelque tem[)s de là, je rencontrai Paul Bourget,qui est de mes amis, et comme je lui exprimais ma surprise :
— Eh bien 1 voici, fit-il. Tu nous as tous épouvantés avec le gilet rouge !...