LA MAISON DE XEUILLY
La maison du poète, qui vaudrait d'être visitée comme celle de Gœthe, à Weimar, est demeurée, extérieurement du moins, telle qu'il Ta quittée il y a trente-huit ans pour le grand voyage, avec cette seule différence que, dans la niche de son mur de façade, le buste de la Victoire du Parthénon, u divinité tutélaire du pauvre logis», est aujourd'hui remplacé par Teffigie même de Théophile Gautier. C'est avec le médaillon de son tombeau au cimetière ^lontmartre, la seule icône qui rappelle à la Ville Lumière les traits olympiens et superbement statuaires de l'un de ses plus glorieux enfants. Pourquoi cet abandon? Ne le demandez pas : le gilet rouge 1
Vous verrez ce que je vous dis ; si jamais on se décide à réparer cette iniquité honteuse que l'agence Cook même ne peut pas expliquer aux visiteurs étrangers, et si l'on rend enfin au plus parfait artiste du
verbe français des honneurs que lel)rave Larroumet, par exemple, a décrochés vingl-cinq minutes après sa mort, les Beaux-Arls commanderont au sculpteur une slalue polychrome, et Alberlus aura un gilet en porphyre rouge. A ce prix, peut-être l'obliendraiton de la République néo-athénienne, ou si l'on veut, de la Nouvelle Athènes. Je ne me chargerai pas de la démarche.
Si vous voulez savoir à quel degré l'homme qu'on traite encore d'impassible a poussé la sensibilité, prenez l'un de ses plus beaux livres, et, naturellement lun des moins connus, Tableaux de Siège, et lisez-y les quatorze pages intitulées : « La Maison abandonnée ». C'est la maison dont je vous parle. Vous y verrez comment l'impassible aimait, et non seulement les êtres, mais les aîtres. 11 lui avait fallu fuir les siens sous les obus, et on l'en avait comme arraché pojLir le transporter rue de Beaune, près du Journal Officiel, dans un appartement sans air, sans jour, oi^i d'ailleurs il mourait de froid, defaim et de tristesse.
On n'avait apporté là aucune pièce du mobilier, sinon les chats, tous les chats, sur lesquels régnait l'illustre Éponine. personne considérable, ayant son couvert propre à table et son lit sur les genoux, commcchez Mahomet, du prophète. Gautier n'avait gardé auprès de lui que ses deux sœurs, Emilie et Zoé, ses charges d'âme. A peine avait- il pris le temps de courir mettre sa fille cadette en sûreté à Genève chez Carlotta Grisi, dans cette villa Saint-Jean, dont je vous parlerai, et qui fut le paradis de ses derniers rêves. Puis il était revenu en toute hûte, et comme on s'étonnait qu'à son âge il crût opportun de s'exposer aux vains périls delà guerre et de la famine,