‹ Souvenirs d'un enfant de ParisChapitre 5 sur 59 · CHEZ LES PEINTRES · texte numérisé non relu

CHEZ LES PEINTRES

Paul Ferrier, qui est de l'Hérault, avait fondé une société de compatriotes, en ceci paradoxale que ses membres étaient de toutes les provinces de France. Elle aurait pu s'appeler : la réunion des séparatistes ; elle avait nom : les « Trop Serrés )>, parce que nous étions si nombreux à ses agapes qu'on s'y asseyait les uns sur les autres, comme dans les restaurants populaires, le i5 aoùl.

A Torigine, les fondateurs s'étaient assemblés dans une gargote de la rue Taranne que gouvernait un patron liofTmanesque, aux crins flamboyants, pied bot comme Talleyrand, et qui ne dérageait pas de se laisser toujours prendre aux demandes de crédit de sa clientèle. Les élèves des Beaux-Arts avaient là des « ardoises » de six mois, et les murs disparaissaient sous les esquisses, ex-votos de l'artiste en détresse. Le bon Dieu seul nourrit les oiseaux à l'œil sans se ruiner, et le jour vint où le malheureux res-

lauraloiir coiuiul la vùriléde celle chTinilion niurgérienne : Bilan, chose que l'on dépose.

Les Trop Serrés se Irlinsportèrenl au Palais-Royal, chez Calelain, dil le Culot, parce qu'il était le cadet d'une Irinilé de traiteurs renommés, dont la dynaslie, je crois, perdure encore. Sur la recommandation de Coquelin, Calelain le Culot nous avait recueillis, et, pour quarante sous, il nous servait des repas de corps admirables. J'ai vu là, dans des sauces, nager, comme sirènes en Mer Noire, les lubérastres périgourdins qui sont les cors aux pieds des chênes. 11 est vrai qu'en cet âge reculé, la pièce de quarante sous valait cinq francs de notre monnaie actuelle.

Paul Ferrier dirait mieux que moi les noms, devenus glorieux presque tous, des membres de ce groupe. Le plus u arrivé », avec Coquelin, était Camille Sainl-Saëns, aujourd'hui le maître incontesté de la musique frant^aise. Il n'avait encore que trente ans, et il était déjà interprété couramment chez Pasdeloup, qui pourtant n'était pas bienveillant aux modernes, et ne se rendait même pas complètement à Schumann. Camille Sainl-Saëns vivait à peu près de son traitement d'organiste à la Madeleine, et pour le reste il courait le cachet de ])ianisle et les concerts. Sur linstrument terrible, base du mobilier démocratique, il était purement méphistophélique, et personne, aux enfers, n'en louche comme, sur terre, il en aura touché. Sainl-Saëns devant un piano, ou un piano en proie à Sainl-Saëns, c'était — c'est encore — la fin connue du monde des sons. Il pouvait, tant la nature l'a doué pour cet exercice, donner onze notes à la fois, soit en accord plaqué, soit en arpège, au moyen d'un doigt supplé-

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