‹ Souvenirs d'un enfant de ParisChapitre 50 sur 59 · LE DERNIER DÉJEUNER · texte numérisé non relu

LE DERNIER DÉJEUNER

L'un de mes souvenirs les plus attendris est celu du déjeuner que Théophile Gautier voulut faire chez moi, et y fit, quelques semaines avant mon mariage.

Ce qu'il m'avait entendu conter de la bohème teruoise comme aussi du pavillon Turquet, où nous l'avions, Georges, moi et tous les « Place aux jeunes» si gaiement menée, lui avait inspiré le désir de connaître ce c< château de la Misère ».

— Ça me rappellera, me disait-il, notre impasse du Doyenné, avec Gérard, Arsène et Camille Rogier. Car on oublie toujours que c'est nous qui avons été les premiers Schaunard et Colline, un quart de siècle avant Mûrger. Seulement, nous, souriait-il, nous avions du talent et nous ne faisions pas des vers invertébrés comme ceux de cette mauvaise queue d'Alfred de Musset.

Limpcccable ne digérait pas Técole murgériennc. — Sais-lu rien de plus mal fichu ({ue les strophes de ce Rodolphe:

C'était le vendredi de la sainte semaine

Et contre l'ordinaire il faisait un beau temps...

" D'abord jl n\v a pas un vrai poète, sachant son allai re, qui ne se serait hérissé contre l'inversion défigurante de Semaine Sainte en sainte semaine. C'est comme si on écrivait :

Je métais fait très beau pour voir Léopardi Le matin de ce jour nommé le gras mardi !...

« Et puis, que dis-tu du lyrisme de ce beau temps quil fait ^( contre l'ordinaire » ? Oh 1 contre l'ordinaire 1

Là-dessus il se mettait à improviser de ces vers parodiques dont il avait le génie bouffon :

De chien était le temps dans tout le Meudon bas Et j'avais, par extraordinaire, des bas!...

Et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il se laissât tomber sur un fauteuil comme écrasé par la fatalité de vivre en un temps si rebelle aux Muses.

Donc le maître s'était invité à déjeuner dans ma demeure. Il verrait notre ajoupa de Peaux-Rouges et il compterait sur le mur les chevelures de bourgeois que nous avions scalpés. Il était nécessaire de prouver à sa fille qu'il ne la donnait pas à l'un de ces hommes méprisables et fatalement destinés à la Rente francjaise, qui n'ont jamais bu le vin de la jeunesse et n'apportent dans le mariage que l'expérience des séminaires.

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— Mon devoir est de lui montrer à quoi elle s'expose en me lâchant pour le {énor à quoi rêvent les jeunes filles, et ma responsabilité paternelle sera couverte, car, si mes renseignements sont exacts, vous n'avez le sou ni l'un ni l'autre, et vous vous mariez sous le régime de la famine réduite aux acquêts.

— Vos renseignements sont exacts, et vous les avez puisés à la source même qui me les donne. Quel jour choisissez-vous pour visiter ma collection de chevelures ?

— Entends- toi pour cela avec mes sœurs. C'est elles qui me mènent à la laisse depuis que je retombe à Tenfance. On me mettra le bourrelet et la bavette et je les suivrai chez toi en suçant mon pouce.

Pour dissiper un peu la tristesse, voilée de plaisanterie, que je sentais dans cette âme si tendre, je lavais assuré que, chez des Peaux-Rouges dignes de ce nom et bourgeoisophages, la reine naturelle d'un festin de noces ne pouvait être que celle qui portait le nom de Langue de cô.

— Alors, tout va bien et ton mariage est sûr, avait été sa réponse ; tu es moins bête qu'il ne me restait à l'espérer encore.

La date du déjeuner fixée et prise de la bouche de la redoutable Zoé, je n'avais plus qu'à en org&niser la fête, et ce n'était pas commode, d'abord pour cette raison majeure et capitale que je n'occupais plus le pavillon Turquet. J'en avais été « remercié » par le propriétaire, homme patient, mais homme, qui sans vouloir se métamorphoser en vautour avait bien été forcé de s'en mettre une plume à l'oreille. Comme il était convenu qu'après mon mariage je devais habiter chez mon beau-père, avec sa fille, et occuper

l'atelier du second étage, transformé à cet effet en habitacle conjugal, j'avais obtenu de mon « remercieur» qu'il garderait d'abord en gage et plus tard, s'il le fallait, en souvenir, les quatre ou cinq meubles de famille qui constituaient à la fois mon mobilier et sa garantie d'arriérés. Parmi ces « acajous et palissandres », il y avait, outre l'omni-meuble, armoire, toilette, commode, bullet, où Alexandre Grand avait emmagasiné le pain grillé du siège, la table de noyer où nous avions mastiqué ces biscottes, les cinq ou sept chaises, au nombre toujours impair, des membres de la bohème et un terrible piano carré de la forme la plus encombrante et la plus inapplicable aux aîtres et aux mœurs qu'un luthier ait jamais taillée dans un bois des îles. Cette caisse à dents d'ivoire alterné d'ébène, qui semblait être son propre emballage, ou le sarcophage d'une pierre de taille, formait, avec certain fauteuil voltaire en velours rouge, confessionnal de ma Muse, le gage le plus sérieux d'une créance locative, qui, tous les ans, au retour des frimas, faisait boule de neige et ne fondait pas au retour des zéphyrs.

Quant au lit, merveille de métallurgie simple, Maulice Dreyfous, qui savait les lois, et o au besoin pouvait les comprendre », disait Zizi, l'avait, d'autorité, transféré chez Armand Silvestre. J'y avais droit et j'y couchais sous le toit hospitalier du poète.

Or, tous ces vieux meubles, présents de ma chèie grand'mère, et témoins des jours d'apprentissage, m'attendaient dans le pavillon, confiants dans la parole que je leur avais donnée, eu les quittant, de les garder comme témoins aussi de mon bonheur.

— Nous irez à Xeuilly, leur avais-je juré, et vous

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