‹ Souvenirs d'un enfant de ParisChapitre 6 sur 59 · CHEZ LES PEINTRES 9Î · texte numérisé non relu

CHEZ LES PEINTRES 9Î

mentaire qu'il porte au milieu du visage et qui, sous le litre de nez, lui sert en outre à nasiller les vocables articulés.

Comme Robert Schumann, déjà nommé, Sainl- Saëns, compositeur, était un peu entravé par Saint - Saëns virtuose, du moins dans le développement dramatique de son génie. Il cherchait son poète. Le bruit de nos rimes Tatlirait chez Catelain, où il y avait de tout, excepté un Scribe.

Le poète d'un musicien est et ne peut être qu'un double de ce musicien, et il faut qu'il lui ressemble comme un frère. Le livret est une œuvre de sacrifice, presque d'abnégation, et le vers musical, ou plutôt musicable, doit renoncer au bénéfice propre de sa verbalité. Les mots se cabrent bien souvent SDQS les notes, et «'est sous ce jour qu'on perçoit la cause de la véritable haine que Victor Hugo vouait à ses traducteurs harmoniques.

Je sais, car il me Ta dit, que Saint-Saëns nous a boudés de n'avoir compris, ni les uns ni les autres, son désir d'entente artistique à ce sujet.

— Avez-vous été bêtes de me lâcher aux librettistes !

Mais je crois qu'il se trompe et que l'accord n'est pas possible, du moins dans notre langue. L'attelage est dévolu aux ruades, et, sur la montée du Parnasse. les deux moitiés du Pégase dissocié tirent à hue et à dia.

Le dîner des Trop Serrés, comme toutes ces réunions de jeunes gens, était tumultueux, gesticulatoire et abondant en facéties joyeuses. Je n'ai pas besoin de vous dire que, composé en grande partie de peintres, le calembour y régnait en maître.

VjnWeraitaa Rifti snTucr A

liJO SOUVENIRS D CN ENFANT DE PARIS

— Une fuis pour loules, avait Jécrélé Paul Ferrier, il eslcnlendu que le calembour sera haussé à la verUi (Je rime riche jusqu'à la dissolution de notre conii:lomérat !

— Oh î conglomérai ! s était écrié Sainl-Saëns. Et, s'élançanl au chaudron denté que Catelain

avait pour les festins de noces, il lui avait arraché un hymne « à la fiente de l'esprit qui vole >• dont nous lui jetions les rimes.

— Conglomérat... Albert Mérat... Mon aimé rat... Et Ccetera...

Il excellait dans ces improvisations, qui étaient la joie de notre petite fédération sans bannière.

Il me sonne encore dans la mémoire certaine marche f uguée et contrepointée, à la façon de Chérubini, d'une technique magistrale, quil avait composée sur la simple trisyllabe de la plupart de nos noms, et dont nous étions à la fois les choristes et les chorégraphes. Elle était notre ptean, et bien avant dans la nuit nous en marquions encore le pas dans la galerie de Montpensier déserte et sonore. Gewaert,àqui je la chantai un jour,àrOpéra, dans le bureau de Lapissida, voulut à toute force la prendre sous ma dictée, de telle sorte qu'on la retrouvera de sa main au Conservatoire de Bruxelles.

A la lin du repas, Coquelin nous débitait des vers inédits et spécialement faits pour lui par «ses» poètes. Il allait, le malin, les prendre à peine éclos, sur leurs tables, conjme on déniche des oiseaux dans leurs nids, à laurore. Les plus nouveaux étaient les beaux, et, àlécouter les dire, on croyait réellement que le tem|)S était aux chefs-d'œuvre. Mais c'était toujours <lu Théodore de Banville (pie nous lui redemandions,

CHEZ LES PEINTRES lOl

et pour cause, car nous n'en tenions que pour le maître de La Pomme.

Qu'est devenue certaine comédie héroïque dont il nous narra, un soir, le scénario et nous récita la première scène ? Il s'agissait d'un jeune coquebin de province que son père envoyait à Paris apprendre la vie par le théâtre du répertoire classique :

— Une troupe, lui disait-il, avec ses personnages classés et déterminés à l'italienne, Géronle, Valère, Isabelle, Aramin te, est le microcosme de la société, telle qu'elle est et sera toujours. Leurs rôles en résument les passions immodifiables, les constantes péripéties et les caractères. Tu sauras Tavare par Harpagon, la coquette par Célimène, le filou par Scapin, le fourbe par Tartufe, ainsi de suite, caries maîtres ont tout révélé, tout divulgué, et qui aime une comédienne aime toutes les femmes en une et n'a plus rien à en apprendre.

Théodore de Banville n'a pas écrit la pièce, et c'est grand dommage, mais il comptait sans Goquelin, qui nous la joua, inédite, aux Trop Serrés.

Les peintres de la Société des Trop Serrés étaient presque tous des élèves de Gérôrae. L'un d'eux, Chailes Waltner, a passé seul à la gravure, où il est, du reste, devenu un maître. C'est une sorte de Léon Bonnal de l'eau-forte. Sa réputation est européenne. Les autres, demeurés fidèles à la palette, Léon Glaize, Fritz Kgemmerer, Georges Becker, Adrien Moreau, Paul Baudouin, s'étaient groupés dans une cité artistique, située rue de Vaugirard, composée exclusivement d'ateliers, et dont les parents du premier

lui' &OLVE>:ili< I) U.N EMAN'l DE PARIS

nommé élaieiit propriétaires. Des statuaires, Alfred Lanson, Kliemie Leroux et Arislide Croisy, com{)létaient le petit phalanstère, lun des plus amusants que la jeunesse ait jamais donnés au culte des arts plasticpies.

Il fallait entendre, dès le matin, les chansons qui s'envolaient des })ortes, toujours ouvertes, comme Tarome du café au lait s'évapore dun bourg normand au premier soleil. Il y avait dans la cour une fontaine où les sculpteurs venaient puiser Teau nécessaire aux modelages. Ils s'y groupaient comme 4es chameliers autour d'une oasis, et ils y fumaient leur première pipe en attendant la venue des modèles. Le tableau était biblique. Entre tous les artistes, les statuaires ont toujours été, et seront probablement toujours, les plus pauvres, par conséquent les plus gais. Ils gardent en eux de Tartisan à la fois et du paysan. De leur lutte manuelle avec la matière leur vienl progressivem<'nt une force dont lexpression est une joie pu('Mile, " de jdein air », qui est celle de Touvrier endimanché les jours fériés, avec cett^ difTérence que leurs facéties ne sont point grossières et s'arrêtent au respect, comme religieux, des choses du « nu » professionnel. Ils ont la chasteté, verbale, au moins, des athlètes. Jamais les « poseuses » ne se sentent gênées chez le sculpteur, elles le sont quelquefois chez le peintre. J'ai souvent eu la sensation que le sculpteur, devant la femme nue, disait sa messe. C'est quand elle se rhabille qu'il s'éveille à la gaudriole, et que Ihomme dissipe l'artiste.

Ceux de la « maison Glaize » étaient jeunes encore et leur rendez-vous matinal de canéphores sonnait loffire aux ateliers, (lomme celui de Paul Bau-

CHEZ LES PEINTRES lO'S-

doin était contigu à la fontaine, c'était lui ([ui était réveillé le premier parle bruit des seaux et le chani de la pompe.

— Voilà les marons et le boucan ! s'écriait-il en ouvrant sa lucarne, parions qu'ils vont se chamailler sur les pommes de terre.

La dispute des « maçons d'art « au sujet du tubercule était, en effet, immémoriale. Elle avait suscité entre Aristide Croisy, qui les adorait, et Etienne Leroux, qui ne pouvait pas les souffrir, une animosilé qui menaçait de tourner à la haine. Ils ne pouvaient se parler d'autre chose, et, dès qu'ils s'abordaient, ils reprenaient glaive et bouclier.

— Ah ! ah ! voici monsieur Croisy, ricanait Etienne, qui vient chercher de quoi cuisiner son pain à cochons.

— Oui, et monsieur Leroux, sifflait Aristide, pour liquéfier ses féculents harmonieux de joueur de flûte !

— Ceux qui n'aiment pas les haricots sont des imbéciles. Voilà.

— On reconnaît les canailles à ce simple signe qu'ils ont horreur de la pomme de terre. Un point, c'est tout.

Alors, sur le seuil de sa porte, apparaissait Fritz Ksemmerer, Hollandais flegmatique, à qui la querelle sonnait, comme une horloge, l'iieure de la première cigarette.

— Du reste... Après toi, de l'eau, s'il en reste ?

— Du reste quoi ?

— Du reste, dis-je, il suffit de savoir lire un peu l'histoire pour comprendre le rôle infâme de Parmentier dans la Révolution et, par conséquent, dans la mort de Louis XVL

lui SUUVLMU.S 1) UN E.M A.NT DE l'AlJlS

— Pardon, je n'ai pas inventé que le peuple luimême a baptisé du nom de « Hùlel des Haricots » la prison ri<licule de la Garde nationale.

— Qu'est- ce que ç;a })rouve?

— fout.

— Rien.

D'une autre baie, poussée avec fracas, parlait un: kiss I kiss ! de Vestale romaine et une tète césarienne s'y encadrait, les yeux encore cillés de sommeil, «jui était celle de Georges Becker.

— Adlmc sub judice lis est, décrétait-il dans la langue, avec un geste impérial.

Et, successivement, tous les ateliers s'ouvraient ainsi dans la bonne « maison Glaize », comme la ruche à la lumière. .Vu dehors, la rue de Vaugirard s'animait des cris divers des petits marchands ambulants. On nattendail plus que les modèles, éternels soucis des artistes, pour se reprendre à l'œuvre commencée, caressée, rêvée, en qui réside toute allégresse et même toute raison de vivre.

— Et puis, tu sais, Leroux, repartait Aristide en hissant son seau sur l'épaule à la façon ronde bosse de Nausicaa, Rebecca grecque, on connaît l'homme à ce qu'il mange. Il y a des sculptures (]ui sentent le chou, comme au moyen âge.

— Et d'autres le navet, comme sous rEnijtirc.

— M. Rude vivait de pommes de terre !

— Et Phiilias de fèves ! concluait Etienne en épaulant, lui aussi, son amphore.

Ce débat extraordinaire, et demeuré légendair<' chez ceux de mon temp^, ne se termina, d'ailleurs, qu'à la mort des deux pétrisseurs de glaise. Etienne Leroux avait lini par ch'méii.iiici- pour ne pas y être

Page 1