LE DERNIER DEJEUNER
habiterez l'atelier de la maison du maître. L'hôtel Drouot n'est pas fait pour vous, vous n'en connaîtrez pas le Siint lacrymœ reriim ni la bande noire...
— Quel acompte pouvez-vous m'oiTrir, sourit le notaire ; voyons, un acompte au moins, le plus petit, et je vous laisse rentrer chez vous pour ce déjeuner.
Ainsi me parla, rue de Hanovre, dans son cabinet, ce tabellion du paradis, l'oncle d'Edmond Turquet, mon sublime propriétaire.
— .Je puis vous offrir des billets.
Il se mit à rire :
— Ah ! mon Dieu ! endossés par qui, et à quelle échéance?
— Aussi ne vous parlai-je que de billets de théâtre ! C'est une monnaie française, ayant cours. J'ai payé des tailleurs avec, et pis encore !
— Hélas ! j'en ai plus que je n'en veux et je les distribue à mes clercs. Moi, je ne vais jamais au théâtre, je n'aime que la peinture.
— iVlors, balbutiai-je d'une voix tremblante, une a... qua... relie?...
— De vous?
— Mais... naturellement!
— Fichtre, fît-il en se levant, vous vendez déjà cher !
Et de ses doigts successivement dressés, il m'énuméra, en pantomime, le chiffre de mes termes honteux. Je courbai la tête, mais fièrement! C'était, je vous l'ai déjà dit, la crème des notaires.
— Eh bien ! voyons, reprit-il en me tendant la main, cent francs, pouvez-vous, pour le principe?
— Il y a principe et principe, et j'ai toujours un peu vécu d'exceptions.
364 SOIVEMRS D LN KNFANT DE PARIS
— Tenez, allez-vous-en... Vous épousez une jeune fille charmante, dont le père est Tun des hommes que j'admire le plus au monde. Vous pouvez le lui dire de ma part. Gardez vos meubles, et, après le déjeuner, emportez-les chez lui. .le vous les mets dans la corbeille.
Deux ou trois jours après, la calèche du père (liraud débarquait Théophile Gautier et les siens devant Tajoupa des Peaux-Rouges des Ternes. Ils étaient tous là. sur le pas de la porte; et ils lui firent la haie d'honneur. Le couvert avait été dressé — et fourni — par Armand Silvestre, les fleurs disposées en gerbes par Armand d'Artois, Maurice Dreyfous et le Zambre. Frédéric André s'était chargé des nourritures et des breuvages, et la mère Labit, extasiée de joie, dirigeait le dernier repas de corps de notre bohème. Quant à Zizi, il me remit au dessert, posée comme une odalisque sur un divan turc, une splendide pipe d'écume dans son étui.
— Voici la pipe de noces, me dil-il. Tu remarqueras que, par décence, elle est culottée.
« Tin-lun-ling au public français.
« J'ai composé cette histoire en prison.
'( Quoique je ne sois qu'un pauvre lettré chinois « de la province de Ghang-Si, vous la lirez peut-être « avec intérêt.
« Quatorze années sont tombées dans l'oubli ' depuis que j'ai quitté l'Empire du Milieu. J'ai « marché sur la terre de vos ancêtres et j'ai trouvé " les hommes de l'Occident bons et généreux.
« Un jour, dix mille fois heureux, j'ai rencontré « Théophile Gautier. Son cœur était vaste et bien- (( veillant; il m'a ouvert sa maison où je suis entré. « Il fut pour moi comme un hôte céleste et une bien- « faisante lumière. 11 a salué le siècle ; que son corps « soit tranquille.
« lin iSj:> — je ne gouvernais pas ma raison alors (V — je me suis marié, et, pour celle cause, on m'a a privé de ma liberlé pendant plus de deux lunes. « Mais j elais sans colère et sans ressentiment, et, « dans ma prison, j'ai écrit un livre qui vous fera « connaître quelques usages de mon pays, lointain « comme les étoiles.
(( Le même soleil nous éclaire, le môme ciel nous " abrite ; soyez pour moi comme des frères qui vi- « vent sous le même toit, à la même clarté.
<( Khoiing-Fou-Tscu a dit: Pou-toun-kiao-loun-li. « — Les religions sont diverses, la raison est une.
-< Le cœur aussi.
0 Oue votre 'oreille daigne écouter mes paroles « avec bonté.
« 25 juin 1875.
*( Tin-T un-Lin g,
« de la province de Chang-Si. »
Telle est, exactement reproduite, la courte préface inscrite en télé du roman chinois La Petite Paillon fie, édité par la librairie de rEau-F'orte, que dirigeait Richard Lesclide, secrétaire de Victor Hugo. Peut-être jugera-t-on, comme moi, qu'elle vaut d'être conservée, d'abord parce que le livre est un merle blanc de librairie, et ensuite parce qu'elle fait entendre un cri émouvanl de déraciné.
Pareillement aux albums-livres de Ho-Kou-Saï et des autres illuslraleurs-poètes chinois, ou japonais, La Petite Pantoufle e<>l imprimée sur papier de bambou, sous couverture de toile jaune, brochée sans dos à fils de soie visibles et de façon à être lue de
droite à gauche, soit à contresens de nos livres occidentaux. Elle est du même format in-quarto que les albums dont je parle, et la traduction du texte de Tin-tun-ling- est signée : Charles Aubert. Il y a en outre six eaux-fortes au trait de Frédéric Chevalier, dans le goût linéaire, perspeclif et concis des dessins orientaux, ou plutôt des missels byzantins, et en voilà assez pour les bibliophiles.
Quant au roman en lui-même, son intérêt se réduit à la mise en œuvre de nombre d'usages ethniques, particulièrement de ceux de la politesse asiatique, dont les saints sans fin et les litanies de compliments hyperboliques n'ont plus guère aujourd'hui de nouveauté pour nous. L'histoire est celle d'un méchant bonze de pagode, féru d'amour pour la femme d'un noble seigneur, qui viole ses vœux de célibat sacré, accuse la femme d'adultère, et finalement y laisse sa tête que le bourreau lui tranche. C'est une sorte de Geneviève de Brabant chinoise dans un manuel de civilité, et je donne tout le livre pour la préface.
Relisez-la, cette préface, elle est charmante. Dans rhommage qu'il y rend à Théophile Gautier, « au cœur vaste et bienveillant », il y a comme un jappement de bon toutou à son maître et les phrases brèves, par lesquelles il exprime la grande tendresse de sa vie, donnent la sensation de ces petites plaintes gémissantes qu'ont les chiens devant le phénomène, pour eux incompréhensible, de l'absence.
Il n'y a pas, jusqu'à la locution imagée de : « il a salué le siècle», pour dire: «il est mort», qui ne pare de sa métaphore mandarinesque un morceau qu'Ernest Renan eût aimé. Comme les esthètes
mS SOUVENIRS D UN ENFANT DE PARIS
meureni en beauté, les Chinois meurent en courtoisie. Ils saluent le siècle et s'en vont, l'éventail au poinf^.
A la vérité, le roman de Tin-tun-ling lui-même, était beaucoup plus « romanesque » que son livre. 11 faut prendre au pied de la lettre ce qu'il dit do son incarcération. « En 1872, je ne gouvernais pas « ma raison, je me suis marié, et, pour cette cause, « on m'a privé de ma lijjcrté pendant plus de deux « lunes ». Le fait est strictement exact, dans loule sa drôlerie. Le malheureux Chinois de Gautier s'était marié, en eiVet, et, pour celte cause et non une autre, il fut condamné à deux mois de prison. Seulement, il néi^lige de dire qu'il le fut pour cas avéré de bigamie.
Peut-être sa philosophie n'y voyait-elle que récidive, selon Khoung-Fou-Tseu, mais comme il était bel et bien catholique, ayant été notoirement l)aptisé dans sa province de Chang-Si, le tribunal civil de la Ville Lumière ne Tentendit pas de cette oreille. Ce ([ue c'est pourtant que la difl'érence des principes et comme ils varient avec les latitudes. En Chine, on a droit, outre à la « thsi », ou épouse légitime, à un nombre illimité de femmes secondaires, dites : (' petites femmes », comme chez nous du reste, mais c'est tout ce que permette, en Tespèce, l'article io3 du Gode Imp('rial. Quatre-vingt-dix coups de bambou, toujours doublés par le bourreau, punissent, au Chang-Si, ou ailleurs, les prévaricateurs dudit article qui élèvent au titre et à l'emploi de « thsi » une femme secondaire. De telle sorte que ce déraciné de Tin-tun-ling ne savait plus où aller. Entre les cent quatre-vingts coups de bûton d'une civilisation el les
-leux lunes (ie paille humide de l'autre, il opta pour celle qui loge, nourrit et relâche, et c'est à ce choix que nous devons La Petite Pantoufle et sa délicieuse préface. Rien ne vaut, dans Labiche et nos auteurs gais, le cri de douleur qu'il en pousse : « Je ne gou" vernais plus ma raison, je me suis marié !... »
Je ne me rappelle plus très exactement comment Tin-tun-ling était venu à Paris, mais l'éminent orientaliste Clermont Ganneau pourrait, de l'Institut où il siège, fixer ce point de l'histoire, car ce fut lui qui, l'ayant un jour trouvé dans la rue, sans logis, sans argent, à Télat d'épave, l'amena à Neuilly déjeuner chez Théophile Gautier. Le pauvre Chinois crut voir Khoung-Fou-Tseu lui-même et se prosterna devant lui pour toujours. Il fut ainsi, comme il le dit lui-même, de la maison du poète, ou plutôt de sa « ménagerie intime», entre les chats, les chiens, les oiseaux et les souris blanches de cette arche de Noé, et je ne sais pourquoi le Maître l'a oublié dans la description qu'il nous a laissée de ses bêtes, compagnons du voyage de sa vie.
Ce qui donnait tout son lustre à la ferveur de Tintun-ling pour son hôte illustre au « cœur vaste et bienveillant », et, dans la reconnaissance, caractérisait sa manière, c'était que ce qui était à Tun était à l'autre, entre poètes.
Du plus loin que, de la fenêtre, lune des sœurs le voyait arriver, au haut de la rue de Longchamps, l'autre sœur se précipitait aux armoires et, d'un tour de clef, y mettait à l'abri le contenu dans le contenant. La venue du Chinois était toujours saluée par un bruit de tiroirs fermés. Je n'ai pas connu d'homme ayant l'emprunt plus silencieux que ce Céleste.
Je dois dire qu'il y metlail une candeur ethnique. Lorsque, après un pelit lour frélillant à la cuisine, son port datlache, il montait donner sa leçon de sinologie à ses deux élèves, Mlles Judith et Estelle, si, par hasard, Tune d'elles, voyait, de la poche du professeur, le manche d'un couvert d'argent émerger et reluire, il le leur rendait au premier éclat de ri 1-e .
— Tin, lui disaient-elles, pourquoi voles-lu, puisque, lorsque tu as besoin d'argent, tu n'as qu'à nous en demander?
— Moi. jamais demandir. moi fier, moi Chinois, grande civilisation !
— Mais ce que tu fais, essayait de lui expliquer Judith, c'est voler, en cinq lettres.
— Non, non, moi pas volir... Orient, pas volir... Orient, commerce !...
Et il se refusait obstinément à admettre que Koung- Fou-Tseu défendît à l'honnête homme de « ramassir » ce qu'il voyait « traînir » sur une table de cuisine, à l'Orient, si la cuisinière avait la tète tournée à l'Occident.
Au bruit de la dispute, Théophile Gautier sortait de sa chambre et, la chatte Éponine sur l'épaule, il intervenait, philosophique et grave.
— lia raison, décrétait-il, il vit, agit et pense se Ion ses lois, qui sont les plus belles du monde. Vous ne me ferez pas la honte, je suppose, de comparer devant moi la sublime morale bouddhique au petit manuel d'intérêts bas et prosaïques qui régit vos cervelles de dindes. Qu'est-ce que le code auprès du Ta-hio, ou King. ou livre d'excellence, où, cent ans avant Socrate, étaient déjà inscrits les principes de
LE CHINOIS Dfc: GAUTIER 371
la doctrine muluelliste, fouriériste et saint- simonienne. Pour un couvert d'argent, en ruolz d'ailleurs et qui par conséquent est déjà une falsification, pensez-vous en remontrer à un mandarin de première classe, de la province de Chang-Si, qui possède les quatre-vingt mille mots de sa langue quand vous en savez à peine, vous, trois cents de la vôtre I
Et comme Tévêque des Misérables oiTrant les chandeliers dérobés au voleur, il tendait les « ruolz » au professeur de sinologie comparée, commerçant né et inné et hôte de ses lares, en exil chez les barbares.
11 est constant que Tin en emporta quelques-uns et plusieurs pour monter son double ménage et faire honneur à cette bigamie dont le cas n'est pendable, lui aussi, que dans les pays froids où le soleil se couche. Comme je n'ai pas lu le Ta-hio, je ne sais pas comment ce livre d'excellence trempe les forts, et je n'ai pas, comme ma géniale belle-sœur, Judith Gautier, pénétré l'âme chinoise, mais je remarquai que, pour l'auteur de La Petile Panloufle, les ruolz volés perdaient tout leur prix dès qu'ils lui étaient laissés à titre de présent. Il ne prisait que les autres. Ainsi les chats, êtres simples et proches de Dieu, trouvent-ils la joie naturelle à chiper, et non à recevoir, les rogatons de la table du maître. Proudhon a dit : « La propriété, c'est le vol », et la Chine ajoute : « Le vol, c'est le plaisir », cent ans avant Socrate. Philosophie profonde !
Tin-tun-ling ne mettait pas qu'au partage des biens mobiliers cette naïveté fraternelle des premiers jours du monde et de la grande civihsation. S'il possédait les quatre-vingt mille mots de sa langue, il n'avait pu en apprendre que très peu de la nôtre, et pas
372 SOrVEMRS D UN ENFANT DE PARIS
même jiutanl (jiie liaciue et Boileau dont le lexique est pourtant si sommaire. Son « petit nègre » se composait dune trentaine de vocables précis et sans images, concordant aux principaux besoins de la vie animale, mais d'une àpreté d'expression que le bon ton récuse. Quand il avait faim, par exemple, il le donnait aisément à entendre par le verbe à peine déformé de : mangir, et tout allait bien, même devant les dames. Mais s'il s'agissait du contraire, il seyait de se boucher les oreilles à la crudité du terme que le dictionnaire mettait à son service.
Ce n'était pas lolérable. 11 y fallait au moins un peu de métaphore. Les filles du maître se concertèrent donc pour lui en fournir une décente et orientale, qu'il pourrait employer dans le monde, lorsqu'il y serait invité.
— En Occident, vois tu, lui dirent-elles, le mieux est de ne pas dire oii Ton va, et d'y aller sans saluer, à l'anglaise. Mais (|uand on est forcé d'expliquer sa sortie, on ouvre son éventail, on sourit et l'on jette négligemment : « Je vais m'égarer dans les bosquets. »
Pour en finir avec Tin-tun-ling, je cessai de le voir et même de le recevoir après mon mariage. Je n'avais pas sur le vol-commerce les idées clémentes de mon maître, et ce mandarin ne fit rien pour m'y rallier, au contraire. Tout ce que j<' pus concéder à la grande philosophie du King, ou Ta-hio, fut de ne })as consulter la somnambule sur la disparition d'une bague enrichie de perles mise dans la corbeille de la fiancée par Arsène Houssaye, et que j'eusse ])lus que probablement retrouvée aux doigts de l'une ou de l'autre des deux guenons de ce singe binube.
D'ailleurs, il a écrit la préface de La Petite Pantoufle, el pour ce chef-d'œuvre, on doit tout lui pardonner. Enfin, « il a salué le siècle à son tour >) et qui sait si, dans les planètes où l'on recommence, il ne s'est pas fait pendre — ailleurs — par sa natte tressée. Amen!
\A DAME AUX YEl X DE VIOLETTE
Ce n'est pas sans une émotion violente que l'autre soir, à rOpéra, j'ai vu, dans le ballet La Fêle chez Thérèse, sortir des ombres du passé la figure de Carlotta Grisi évoquée par Catulle Mendès, qui luimême est allé la rejoindre au paradis des poètes — et de leurs muses. Ceux qui sont avisés de mes liens de parenlé avec la célèbre danseuse comprendront certainement l'effet que devait produire sur les miens, et moi-même, une réincarnation scénique de celle que Théophile Gautier appelait « la dame'aux yeux de violette >- et que nous nommions, nous: notre tante. Elle l'était de reste, puisqu'elle fut la propre sœur de la mère des deux jeunes fdles du maître, Ernesta Grisi.
Je me haie de dire que, dans le jjallel de l'Opéia, rien ne contrevient, non seulement à des sentiments (]ui sont le bien de chacjue famille, mais à la vérité