‹ Souvenirs d'un enfant de ParisChapitre 53 sur 59 · L.\ DAME AUX YEUX DE VIOLETTE · texte numérisé non relu

L.\ DAME AUX YEUX DE VIOLETTE

— Ne réveillons pas le père, nous disions-nous à voix basse, il voyage, il est en Suisse.

EL il y était en cITet, comme on est au paradis.

Il y a chez les poètes deux façons daimer, quand ils aiment : celle des braves et celle des lâches de Tamour, disons, si vous voulez, des mâles et celle des femelles de ce mal. ('es derniers se distinlinjj-uent en ceci qu'ils se plaisent à étaler en public et même en place publique, une souffrance qui n'a de secrets pour j)ersonne et où ils n'inventent rien, même dans le gémissement. Le premier homme qui, aimant une femme, s'est vu repoussé ou trahi par cette femme et a rythmé son désespoir sur la lyre, a tout dit et il n'en a plus rien laissé à dire aux autres. Le lieu commun en a été épuisé, sinon dans sa forme, du moins dans son fond. Les siècles brodent le thème.

Il est à remarquer que ces poètes, qui crient bobo, comme les enfants, à une nature d'ailleurs Jmpitoyable et à une société sans remède, sont ceux qui semblent le plus amoureux et qui précisément le sont le moins. Je dirais même, si j'osais, ipj'ils sont le plus consolables; c'est chez le fat qu'une maîtresse chasse l'autre. George Sand, qui était experte et professe, ne paraît pas s'être beaucoup émue des imprécations formidables du bébé du 'siècle. IJne douleur n'est pas mortelle qui porte sa cure dans son bruit. Musset, ainsi qu'on sait, n'est pas mort de la sienne.

Les âmes robustes et trempées par la nature même pour cette lutte comme pour toutes les autres, signent leur génie en ceci que la passion, lorsqu'elle leur sonne, ne leur apprend rien d'inconnu sur la fatalité toute régulière qui les accable. Ils lui font front de

leur iiiinix. comme à la mort, quand elle survient. Leur drame propre ne leur en masque pas la banalité ('ternelle et ils ne se jugent pas des Prométhées parce que le vieux vautour du Caucase leur dévore le cœur à leur tour, le cœurétant fait pour Otre dévoré.

Ces poètes-là, comme Goethe, leur type et modèle, ne jettent dans la grande lamentation des êtres que la plainte discrète, au cri voilé, qui délivre le brevet dhumanilé, ce qu'il en faut enfin pour être et se prouver solidaire. Et c'est par là qu'ils sont les vrais amants, les tiers, et les seuls fidèles. Voilà pourquoi on les traite d'impassibles, car telle est la sottise profonde de ceux qui ne savent pas lire, c'est des critiques que je vous parle.

[Je son très grand amour pour la dame aux yeux de violette, amour qui a duré toute sa vie et qu'il savait sans espérance, Théophile Gautier ne s'est jamais ouvert à personne, même à ses plus intimes, et moins encore au public. Il n'y en a pas trace d'aveu dans son œuvre, et nul Dante ne garda mieux le secret de sa Béatrix. Il n'était cependant ignoré de personne autour de lui, mais il y avait accord tacite à respecter ce rêve suprême du moribond.

Lesmédecins lui avaient interdit le travail de la copie et implicitement de toute écriture, de telle sorte (|u"il ne pouvait même plus entretenir avec Saint- Jean cette correspondance qui était sa joie familière. Pour tout le reste je lui servais de secrétaire, et il me dicta même pour Massenet ce ballet du Preneur de Rais, demeuré d'ailleurs sans musicien. Mais pour les lettres à la châtelaine de Saint-Jean, il n'y avait pas à s'entremettre et tout était fini, puisqu'elles ne pouvaient plus être de sa main même.

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