LA DAME AUX YEUX DE VIOLETTE
Un jour que, désœuvré et traînant les babouches, il était venu s'asseoira ma table de travail, ilramassa un porte-plume, tira une feuille de papier et me dit :
— Je veux me remettre à écrire.
Et comme je lui objectais la défense de la Faculté :
— Ils sont bons, les docteurs, fit-il, toute la question est de savoir si Sisyphe est plus malade de pousser son rocher que de ne plus le pousser.
Et il traça quelques mots sur la feuille : « Ma chère Carlotla... ■>
— Tu vois, fit-il en me les montrant, c'est encore 1res lisible et sans fautes d'orthographe.
Mais il avait écrit : Carolotia, au lieu de Carlolta. Il s'en aperçut et se leva, livide et chancelant. Ce fut son dernier autographe.
RODOLPIIO
Les Saumaises futurs de Théodore de Banville qui commenteronl les vers du poète des Bimes dorées, seront probablement arrêtés en leur travail par deux strophes de la pièce intitulée : Une Fêle chez Gautier. Voici ces deux strophes :
Pour finir, louer Rodolpho N'est pas une chose commode, Et j'aurais besoin que Sapho Me prêtât son grand rythme d'ode.
Il est flùté comme un hautbois, Brillant comme une faulx dans Iherbe, Et son geste a l'air d'être en bois : Il est terrible, il est superbe.
Je vous ai dé'jà parlé de cette fête chez (laulicr, où le Maître, entouré des membres de sa famille, joua lui-même, à Xeuilly, dans sa maison, sa comé-
(lie Le Tricorne enc/ianlé, devant le Tout-Paris artiste de i863. Le décor avait été brossé par Puvis de Chavannes, et les acteurs s'étaient taillé, cousu et brodé de leurs propres mains les costumes de leurs personnages. Voici quelle avait été la distribution de la pièce :
Géronte Théophile Gautier.
Valère (en travesti) Mme Ernesta Grisi.
Frontin Théophile Gautier fils.
Mai'inette Mlle .Judith Gautier.
Inez Mlle Estelle Gautier.
Champagne Rodolpho.
Je ne sais pas si mon confrère, M. Jules Claretie. maître aujourd'hui de la destinée des œuvres dramatiques des poètes, assista à la représentalion. 11 n'avait d'ailleurs que vingt-trois ans à cette époque et je crois bien qu'il débutait à peine. Toujours estil que, lorsqu'il fut parvenu au pouvoir, je le décidai aisément à remettre à la scène ce délicieux Tricorne enchanté^ l'un des monuments du vers comique français. 11 n'y est plus, et nombre de gens s'en étonnent, même à l'Académie, entre poètes, quand on en cause.
A la vérité, mon pauvre Cadet, qui avait pris, à la Comédie, le rôle de F'rontin, n'y répondit guère à nos espérances, Il ne se consola pas d'y être effacé par le souvenir de Porel, qui y avait été excellent, à l'Odéon, en 1872. Il lâcha la pièce, qui glissa ainsi du répertoire. Habenl sua fata libelli.
Ces erreurs de distribution sont fatales aux ouvrages. Sait-on que dans sa nouveauté, en i845, aux Variétés, Le Tricorne enchanté fut créé par
:tô2 SOUVENIRS D UN KNFANT DE PARIS
cet hippopotame à face humaine qu'on ai)pelail Lepeinlre jeune? Voici ce qu'en écrit un contemporain : « Mirabeau-Tonneau était une mauviette auprès de Lepeintre jeune : le menton hii descend à triple étage sur la poitrine, et cela ressemble au péristyle dune cathédrale. Ses joues sont massives comme celles d'un triton qui souffle de la conque ; sa tète est un obus ; les épaules qui la portent ont la carrure de TAtlas, et son abdomen absorbe dans le tambour de Tétotre les deux tiers de ses jambes... C'est moins un homme qu'une baudruche d'homme... » (Biographie des acteurs de Paris.)
Si c'était Lepeinlre jeune qui rivalisait Géronle, le personnage du valet Frontin était tenu par un certain Lafont, doué d'un physique admirable qui paraît avoir été, au théâtre comme à la ville, le type <le Ihomme à femmes : « Lovelace, Lauzun et Casanova », dit la même biographie. Est-ce le Lafont que ceux de ma génération ont encore pu voir au Gymnase dans Le Père prodigue, de Dumas fils, et le Montjoie, d'Octave Feuillet ? C'est ce que j'ignore, mais ce qu'il y a de certain, c'est que-, s'il avait contenté l'auteur et le public dans ce rôle, Cadet ne pouvait y être fiue déplacé.
L'histoire n'a gardé que le nom du Neuville qui fut chargé de vivifier Champagne, autre valet du répertoire et pur ivrogne classique où Georges Berr, à la Comédie, était incomparable. Or, ce fut dans ce personnage secondaire de Champagne que Rodolpho conquit sa gloire et mérita d'être immortalisé par Théodor<' do Banville. Son succès fut tel que, le lendciiunii, il avait t\('> (lii'(M:teurs à sa porte, " avec des mulets chargés d'or ». Mais à cette époque
il était coulissier en Bourse et il roulait carrosse ; il en resta sur son coup de maître, début et fin de sa carrière.
Rodolpho s'appelait de son nom Adolphe Bazin. Il était fds dun épicier de Passy, où le père de Théophile Gautier, Pierre Gautier, était receveur à l'octroi. Les deux familles voisinaient et Adolphe, enfant charmant et joyeux, servait de poupée vivante aux sœurs du poète. Il avait fini par être plus souvent chez elles que chez ses propres parents. En grandissant, la chère habitude s'invétéra, et lorsque Rodolpho perdit les siens, il n'eut pas à chercher par qui les remplacer, la bûche éteinte du foyer se ralluma pour lui dans un autre.
La suppression de la coulisse à la Bourse le laissa ;^ la fois sans ressources et sans métier, et lorsque je le connus, en 1872, il ne subsistait que d'un médiocre poste d'employé au Comptoir d'Escompte que lui avait obtenu Adolphe Gaiffe. C'était dail leurs un bizarre personnage, noctambule, alcoolique, joueur comme les cartes, toujours jovial et plein de bonnes histoires boulevardières pour qui le monde habitable commençait au carrefour Drouot pour finir à la place de rOpéra. Il est à jamais perdu, à grand domm'age peut-être, ce type du cynique sentimental, pi o])re au second Empire, et dont Scholl, de son tonneau de Tortoni, aura été le dernier Diogène. Sa blague, chargée de mots légers et brillants, que le tour de fronde mettait à tout coup dans le mille de l'abus, du ridicule ou de la routine, était pourtant une bonne arme sociale, la meilleure peut-être de notre panoplie française. Une semble pas qu'elle ail été remplacée avec avantage par les catapultes du socialisme.
Adolphe Bazin éUiil liin de ces archers du rire, assis sur les remparts de la ville, qui ne mancjuenl pas leur Philistin dans la plaine. Mais, comme la plupart des railleurs, il avait Famé sensible et profondément humaine. I.e revers du véritable esprit, c'est la bonlé.
Je me lappclle quun soir, devant le Cale Anglais, je rencontrai Adolphe (iaifTe, qui me demanda des nouvelles de P»od(jlpho.
— Je ne le \ ois plus, me <lil-il ; qu'est-ce qu'il devient ?
— Ma loi. lui dis-je, jallais vous le demander. Il doit être à Spa ou à Monte-Carlo en train de faire le coup de poing avec la Fortune. Quelle malheureuse passion il a là, ajoutai-je en levant les épaules.
— Dabord, sourit GailTe, en fait dépassions, il les pratique toutes, et délibérément, n'en doutez pas, mais, d'être meilleur, il n'y en a pas sur la terre. Saviez-vous qu'il fCit marié?
— Qui, Rodolpho? Vous vous payez ma tête?
— Non i)as... Ètes-vous allé le voir quelquefois dans son L-aletas de la rue de l'Arbre-Sec, au huitième?
— 11 n'a jamais voulu.
— Parbleu ! Il y a recueilli une nialheureuse créature, sa voisine de [)alier, plus Agée que lui de dix ans, et mère de deux marmots sans origine connue, (jui gairne exactement onze sous par jour à parfder de l'or pour des vêtements -d'église. Onze sous, vous dis-je. Alors... il l'a épousée, cet imbécile !
— A cause des gosses ? •
— On le dit. Et la voilà propriétaire.
— Comment, pi-opriétaire?
— Ah ça ! vous ne savez donc rien? Rodolpho esl un « Vautour ». Il a, pour héritage, une maison dans les environs du Trocadéro. Elle esl pleine de ménages d'ouvriers, à cause du bon marché excessif, vraiment excessif, des logements. Ce serait une renie de dix à douze mille francs, s'il le voulait. iMais jamais, depuis la mort de son père, il n'a consenti à en loucher les termes. Les jours d'échéance, il va voir ses locataires, les amène chez le mastroquel et se grise avec eux des pieds à la tête, pour oublier la misère de ce monde. Voilà ce que c'est que Rodolpho.
Un merle, mon cher Edmond Rostand, et qui reste embaumé par un autre poète dans les deux strophes d'un merle aussi, du boulevard.