‹ Souvenirs d'un exilé canadienChapitre 14 sur 16 · LE COLLEGE · texte numérisé non relu

LE COLLEGE

Le soir du même jour, j'étais dans l'un des vastes dortoirs du collège. Une faible lumière vacillait au plafond de cette voûte immense. Dix heures venaient de tinter au cadran de la tour, et chacune de ces heures s'était envolée triste, monotone et vibrante au souffle du temps. J'étais seul, j'ouvris ma fenêtre qui donnait sur les jardins, alors plongés dans l'ombre du collège. Les murs de l'édifice se détachaient tristes et sombres sur l'azur du ciel. Bastille de l'enfance qui glace le cœur. J'avais déjà passé cinq années dans une semblable institution, mes m2

années y avaient été paisibles et heureuses. Je sentais à cette heure que mon séjour y serait désormais pénible. Les dernières vacances avaient tout bouleversé mon existence. J'étais amoureux et mon amour devait me broyer. Les études n'avaient plus d'attraits pour moi; une seule pensée occupait mon esprit.

Les constellations brillaient au ciel. La grande Ourse, la petite Ourse, l'étoile polaire et la couronne inclinaient vers l'horizon.

Les habitants de la ville ne dormaient pas encore. Du haut de ma fenêtre élevée, les mille lumières des réverbères et des boutiques me paraissaient comme autant d'étoiles tombées, se tordant dans la fange, et les édifices de la cité comme un jeu de cartes qu'une main capricieuse d'enfant a répandu sur le sol. De temps en temps j'entendais une voix retentir dans l'espace ou le roulement lointain d'une voiture attardée. Puis tout se tut. Le mouvement du sang dans ' l'artère de la cité s'était arrêté momentanément pour recommencer de nouveau son cours à la prochaine aurore.

Dans un autre temps j'aurais peut-être essayé de pénétrer en imagination le sanctuaire de chaque famille, afin de faire l'étude mystérieuse de la vie humaine. Que de bonheur, de jeunesse

et de joie sous ces lambris dorés, mais, hélas ! aussi que d'infamie, de misère, de crimes et de larmes dans ces cloaques impurs de la démoralisation ! Mais alors je n'avais qu'une pensée unique, Helmina. Je m'entretenais seul de toutes mes joies. Je comptais les heures, le temps, les lieux, les circonstances de nos entrevues. Je revoyais les pierres où nous nous étions assis, les arbres qui nous avaient prêté l'ombre de leur feuillage, le berceau ombragé de la vigne qui avait été témoin de nos premiers feux, la charmille où pour la première fois elle m'avait dit : je t'aime ; les flots et la barque qui l'avait portée, les larmes qu'elle avait versées, le timbre argentin de sa voix chérie qui murmurait à mon oreille en notes tristes et étouffées le dernier adieu de la vallée.

Enfin je la contemplais, dans mon extase, comme je la contemplais le soir de la tempête, lorsqu'elle était agenouillée devant le crucifix d'ébène pendu à la muraille.

Le lendemain je me mis à l'étude mais sans souci. Je passais des heures entières les jeux fixés sur un vers de Virgile sans en comprendre le sens.

Au bout d'un mois, quand on fit la lecture des notes, la mienne se trouva être fort médiocre.

Plusieurs écoliers qui avaient étudié avec moi au collège de St. Sulpice me regardaient tout surpris. J'y avais toujours été le premier de la classe. Aujourd'hui je me trouvais l'un des plus faibles entre les faibles.

Trois semaines s'écoulèrent encore ainsi. J'avais maigri, mes yeux étaient devenus hagards, mes mains s'étaient effilées. J'étais malade. Maladie de cœur, maladie plus terrible et plus dangereuse que celle du dérangement physique de l'être.

Un jour, le directeur m'arrêta dans le corridor, après l'heure des classes, et me conseilla d'aller me faire soigner à l'infirmerie.

J'obéis, mais les remèdes, au lieu de me guérir, ne firent qu'accroître l'état alarmant de ma santé. On était pourtant bien bon pour moi, on s'empressait autour de moi, on me prodiguait mille petits soins. Mais rien n'y faisait. Hélas ! une seule personne pouvait me guérir ! Un seul être pouvait me redonner la vie qui m'échappait! mais cet être chéri était dans l'impuissance de me secourir, et je me sentais mourir.

Un jour que je me lamentais, triste, sombre, abattu, et la tête appuyée sur le vantail de la croisée, le portier vint m'annoncer qu'on me demandait au parloir-

Le portier n'avait pas achevé sa phrase que déjà je me précipitais haletant sur ses pas. Si c'était elle ? Arrivée à la porte du parloir, je n'osais la franchir, tant j'avais peur d'être trompé dans mes espérances.

Cependant elle roule sur ses gonds : jugez de ma surprise et de ma joie. Dans l'un des angles du parloir, j'aperçois Helmina, gaie, souriante, et radieuse de bonheur.

Mon cœur battait à se briser, car mon bonheur était d'autant plus grand qu'il était plus inattendu. Je me serais élancé à ses pieds, je l'aurais étreinte sur mon cœur, mais le parloir était rempli.

— Tiens, c'est toi, chère sœur, lui dis-je, en la baisant au front.

— Oui, frère, me dit-elle, en rougissant.

— Mais comment es-tu venue ici ?

— Avec papa. Il avait besoin de marchandises d'automne et j'ai profité de l'occasion.

— Tu me combles de joie : et où est ce cher papa ?

— Chez Monsieur Plamondon, son équipeur.

— Quelle raison avez-vous donné à M. Helvin, lui demandai-je tout bas, pour qu'il vous permit de venir ici.

— Que j'avais pour vous une lettre de votre cousine.

— Que vous êtes bonne, m'écriai-je ! que vous êtes angélique de penser à moi, à moi qui me meurs d'ennui !

Elle leva ses beaux yeux sur moi. Oh ! oui, me dit-elle, vous êtes bien changé. Vous n'êtes plus le même.

— Toujours, dis-je en souriant, et mettant la main sur mon cœur.

Elle soupira ; une larme brilla dans son œil limpide. Moi aussi, dit-elle, j'ai souffert !

Nous gardâmes longtemps le silence, silence d'amoureux qui rend mieux que les paroles toutes les impressions de l'âme. Un coup d'œil triste ou joyeux, un soupir, un frémissement imperceptible pour tout autre, un serrement du cœur qui voudrait déborder, mais qui ne trouve aucune expression pour exprimer les sentiments qu'il éprouve : tout fait du tête à tête amoureux, je ne sais quoi d'excessivement pénible et douloureux, c'est un bonheur mêlé d'amertume. Le départ laisse dans l'âme mille soucis, mille chagrins. L'amoureux n'est jamais content de lui-même. Il y a toujours du nuage dans ses rêves. Seul, il repasse dans ses souvenirs toutes les circonstances de la dernière entrevue. Il y trouve toujours quelque chose de répréhensible, il a hâte qu'une prochaine rencontre lui four-

nisse l'occasion d'éclaircir certains termes obscurs. Cette occasion se présente-telle, tout son courage tombe devant l'objet aimé, et il s'en retourne souvent plus malheureux que la dernière fois.

Que de choses alors j'avais à lui dire! Que d'aveux brûlants effleuraient mes lèvres ! mais je refoulais aussitôt au fond de mon cœur, les mots prêts à sortir. J'aurais voulu être communicatif, je n'étais que distrait et rêveur. Enfin je rompis ce silence qui devenait embarrassant :

— Vous aussi, vous avez souffert, chère Helmina, dis-je ?

— En douteriez-vous, cher ami ?

— Pardon, o ma bien-aimée, j'étais égoïste. Je pensais que moi seul je pouvais souffrir à ma façon. Oh ! j'ai été bien malheureux, allez ! ces sept semaines passées loin de vous ont été pour moi une éternité d'ennui, de douleurs et de souffrances ! Que de nuits j'ai passées sans sommeil ! Tous mes rêves étaient remplis de vous ! Egaré par l'imagination, il me semblait dans le délire de la fièvre vous voir au pied de mon lit ; votre visage était riant et radieux de bonheur ; vous me disiez, en me montrant le ciel : nous nous reverrons là-bas ! là personne ne pourra plus jamais nous séparer ! Puis vous disparaissiez

et me laissiez seul, seul avec mon désespoir ! Alors je m'écriais : Oh ! il faut donc mourir sans la revoir ! 0 mon Dieu ! une minute seulement à ses genoux, et mourir ensuite ! voilà la seule grâce que je vous demande.

D'autres fois je me plaisais à me rappeler nos promenades solitaires. Je tâchais de me souvenir de vos moindres paroles. Je faisais mille efforts pour adoucir les ennuis de l'absence ; mais, je le sens, o ma bien-aimée, je ne puis vivre loin de vous. Pour vivre, le poisson a besoin d'eau, l'oiseau, d'air, et moi, des lieux que vous animez de votre présence. Loin de vous, je suis comme l'arbre privé de sa sève, comme la fleur loin du climat qui lui convient.

— Quittez, quittez, me dit-elle tout bas, cette prison froide et humide ; revenez dans nos campagnes, l'air pur qu'on y respire, vous rétablira ; le chant harmonieux des oiseaux dissipera le sombre nuage qui enveloppe votre esprit.

— Nous avons ici, chère Helmina, dis-je, en souriant, sur nos montagnes, de Tair pur et des oiseaux on ne peut plus harmonieux, et cependant je languis et je me meurs ; Non, non, vous seule pouvez opérer ce prodige ! mais je dois y renoncer — mon retour à la maison n'y serait nullement bien vu.

— Vous avez tort, cher ami, de croire que vous n'y seriez pas vu d'un bon œil, la maladie ♦est une excuse. Vous reviendriez dans quelque temps, reprendre vos classes, avec plus de gaieté de cœur et de repos dans l'esprit.

L'amour est ingénieux à soulever les obstacles. Ma seule réponse fut un signe de tête négatif et mélancolique»

A ce moment, M. Helvin entra, et mit fin à notre entretien. Il causa un peu, me dit qu'il ^tait fort pressé, me donna une poignée de main et entraîna Helmina avec lui.

C'est comme s'il m'eut arraché un lambeau

du cœur. Je les suivis jusqu'au coin de la rue

•où tous deux disparurent à mes yeux et je

rentrai plus triste et plus découragé que jamais.

Trois jours après cette entrevue avec Helmina,

je suivais à pas précipités les passagers du

vapeur La Princesse, les yeux fixés sur les

cheminées du bateau dont la fumée s'échappait

par torrent et obscurcissait les airs. J'avais

obtenu la permission du directeur d'aller passer

quelques jours à la campagne pour m'y rétablir.

Mon cœur était gros d'angoisses. Comment

me recevrait-on à la maison ? je me fis vingt fois

la même question sans avancer d'un pas vers une

solution qui me fût la vorable. Enfin je piis le

parti de n'y plus songer et de laisser au hasard le mérite de tout arranger selon ses caprices.

A ce moment les grandes ombres des Andes s'étendaient devant nous sur les immenses landes (Llanos) qui se perdaient au loin dans les profondeurs de l'horizon.

Tous les buissons semblaient alors vouloir se réveiller pour saluer la fin du jour ; le concert était devenu général sur toute la lisière des bois dont aucun souffle de vent ne troublait l'immobilité du feuillage luxuriant et sombre.

Hamelin se tut et nous nous mîmes en quête d'un gîte pour y passer la nuit. Nous trouvâmes bientôt un rocher en forme de pyramide tronquée que nous gravîmes après de longs efforts et sur lequel nous résolûmes de passer la nuit.

Après le souper, nous fumâmes quelques pipes de tabac, en buvant de temps en temps quelques verres de vin. Hamelin me dit qu'avant trois jours nous serions arrivés chez les Zumas ; puis nous préparâmes nos lits et nous nous couchâmes pour ne nous relever qu'avec les premiers rayons du soleil.

Quand nous nous levâmes, la matinée était fraîche et agréable et nous promettait une journée délicieuse.

Itfous étant remis en route nous entrâmes bientôt dans les lancbs. Nous y suivions un petit sentier sablonneux, bordé de taillis touffus et entremêlés de mille fleurs blanches, bleues, rouges, violettes et dont les odeurs fortes et pénétrantes embaumaient l'air que nous respirions.

Quand nous fûmes arrivés au lieu que les Espagnols appellent le Parement des Llanos, Hamelin reprit ainsi le cours interrompu de son récit : —

1837, cher Deschamps, me dit-il, avait frappé au timbre sanglant des révolutions humaines. L'horizon politique du Canada s'était couvert d'épais nuages ; un cri terrible et menaçant avait retenti d'un bout à l'autre du pays. Le ministère tremblait sur ses bases chancelantes, et pourquoi tremblait-il? C'est qu'il se refusait, de concert avec l'Angleterre, à rendre justice aux justes réclamations du peuple et que celuici, échauffé par le patriotisme de ses représentants, n'attendait qu'un signal pour se soulever et s'affranchir pour toujours du joug tyrannique de l'Angleterre.

Cet état de choses durait déjà depuis deux ans quand un nouveau refus du ministère vint mettre le comble à la fureur publique.

Alors les Papineau, les Côte, les Nelson, etc., profitant de ce moment d'effervescence populaire, donnèrent le signal de la révolte et le peuple éclata. L'explosion fut d'autant plus forte et plus terrible que les passions de la multitude avaient été plus longtemps aigries et contenues.

Alors on vit sortir des campagnes de nombreuses troupes de paysans armés de bâtons, de fourches, de faulx, de fusils et de poignards. La fureur se faisait des armes de tout ce qui lui tombait sous la main. Il n'y eut qu'un cri de vengeance : Mort aux Anglais.

Amis, frères, parents, tout ce qui chercha à s'opposer à ce torrent dévastateur, fut roulé, écrasé, renversé !

Quand j'arrivai au village, j'y trouvai tout dans un bouleversement et une excitation d'esprit extraordinaires. Les uns quittaient leurs demeures et fuyaient en foule vers les bois ; les autres, frappés de stupeur, ne semblaient vouloir se décider à rien.

Je courus chez Mr. Helvin dans l'espérance d'y apprendre la signification de tout ce remuménage (car comme dans nos collèges il nous est strictement défendu de lire les journaux, J'ignorais donc la cause de tout ce trouble), mais je trouvai les portes et le3 contrevents fermés.

A cette vue je m'arrêtai triste et pensif. Eux aussi, dis-je ? Qu'y a-t-il donc ?

J'avais le cœur brisé et l'esprit torturé par mille angoisses.

En ce moment, je me sentis frapper sur l'épaule, et m'étant retourné j'aperçus Camille.

— Bonjour, dis-je, je suis content de te rencontrer, afin que tu m'expliques ce que signifi e tout ce trouble. Est-ce qu'on quitte le pays ?

— Quoi! tu ne sais donc pas que nous sommes dans un temps de révolution ; que trois mille Américains des Etats Unis qui sont attendus d'une heure à l'autre, viennent se joindre aux insurgés ; que plusieurs batailles ont déjà eu lieu à St. Denis, à St. Charles, au Grand Brûlé et qu'on a tiré cette après midi trois coups de fusil sur le capitaine Hart qui ne voulait pas se rendre ?

— Non, dis-je. et c'est toi qui m'en donnes le premier la nouvelle. Et la famille de ML Helvin, continuai-je, où s'est-elle réfugiée ?

— Au village de Laprairie.

— C'est bien, dis-je à Camille, je te remercie, et sur ce je pris congé de lui et je courus chez mon beau-père où je trouvai toute la famille habillée pour le voyage et prête à partir.

— Tiens, te voilà, dit mon beau-père, en m'aper-

cevant ; tu as bien fait de venir, car tu vas nous être utile. Embarque avec ta mère et les enfants et conduis-les chez M. Bonneau, ou dans quelques masures perdues au milieu des bois, où vous trouverez une retraite assurée contre l'insurrection générale. Venez, vite, car il n'y a pas de temps à perdre.

Aussitôt ma mère, deux enfants, un domestique et moi montâmes en voiture et partîmes.

Le temps était sombre et peu après notre départ la pluie tomba par torrents et ajouta à la monotonie de la route je ne sais quoi de triste et de lugubre.

Le jour disparut bientôt, et nous fûmes plongés dans les ténèbres les plus profondes. 0 Dieu ! quelle obscurité ! quel temps affreux.

Nous marchâmes ainsi longtemps au milieu de ces ténèbres, sans rien entendre que les sifflements lugubres du vent à travers les rameaux dépouillés des hauts arbres.

Quand nous fûmes arrivés au milieu de la forêt en un lieu appelé le détour, à cause du chemin qui, à cet endroit, prend une autre direction et forme un angle obtus, nous entendîmes soudain retentir au loin, la voix de plusieurs hommes et le galop de plusieurs chevaux qui s'approchaient de nous.

Dix minutes après nous étions environnés d'une quinzaine d'hommes à cheval.

— Qui vive, cria une voix ?

— Amis, répondit ma mère.

— La consigne, demanda cette même voix que je crus reconnaître ?

— Trois novembre et liberté, dis-je.

— C'est bien, passez, dit la même voix et tous repartirent au galop de leurs chevaux.

— Qui t'a appris la consigne, me demanda ma mère ?

— Camille.

— Et qui la lui a apprise ?

— Son père, qui est un chef de l'insurrection.

— C'est heureux qu'il te l'ait apprise, car sans cette consigne, je ne sais pas trop comment nous nous serions tirés d'ambarras.

Une heure après environ, nous arrivâmes chez M. Bonneau qui nous reçut avec bonté.

Il y avait une grande agitation chez lui. Sa demeure était remplie de paysans. Les uns causaient à voix basse ; les autres plus hardis, parlaient haut, gesticulaient, et s'efforçaient d'animer tous les cœurs du feu dont ils étaient enflammés et des sentiments dont ils étaient pénétrés.

Curieux de savoir ce dont il s'agissait, je me

glissai au milieu du groupe qui me paraissait le plus animé.

Un homme avait la parole :

" Frères? disait-il, il est enfin arrivé ce jour où il faut que nous nous battions pour nos biens, pour nos femmes, pour nos enfants, pour notre liberté, pour nos propres vies. Cette révolte est pour nous une question de vie ou de mort ; car vous ne l'ignorez pas, mes amis, si nous sommesvaincus, notre partage, c'est l'échafaud. Que chacun donc, en ce moment suprême, combatte en désespéré, sans relâche, sans pitié, jusqu'à la mort. Or, il se livrera ce soir vingt batailles dans différentes places du pays. Prouvons donc à nos frères d'armes, par notre valeur et notre courage, que nous sommes dignes d'eux \ que nous aussi nous aurons bien mérité de la patrie. D'ailleurs, mes amis, toutes les précautions ont été prises pour que l'ennemi ignorât le jour de l'attaque. Aujourd'hui donc nous le surprenons, nous le prenons à Timproviste ; surpris, il se livre à nous sans même songer à se défendre. Cependant, mes amis, si le sort de la guerre se tournait contre nous, jurons tous ici de mourir sur le champ de bataille.

Qu'un jour nos descendants puissent dire, en foulant le sol où nous aurons succombé : c'est

ici que sont tombés les héros de 1837. Ils ont préféré la .mort au joug avilissant de l'Angleterre."

Ses dernières paroles furent appuyées par des cris approbateurs qui firent retentir la maison.

Ce discours m'avait tout appris. Tout en voulant fuir le danger, nous étions tombés clans un club révolutionnaire. Je courus donc faire rapport à ma mère de ce que je venais d'entendre, et je lui dis que je croyais qu'il serait prudent pour nous de quitter cette maison au plus vite.

Ma mère approuva mon conseil, et je sortis aussitôt avec Louis pour atteler le cheval, afin que nous fussions prêts à partir si le cas devenait urgent.

Tout-à-coup, et au moment que nous allions entrer, arriva un messager de mon beau-père, nous annonçant que M. Bériau avait appris que cette nuit même, les troupes anglaises, conduites par des bureaucrates, venaient mettre le feu chez M. Bonneau et passer tous les insurgés au fil de l'épée.

J'entrai aussitôt et m'approchant de ma mère, je lui fis part du message.

— Partons, dit-elle.

226 SOUVENIRS d'un i

La préoccupation des habitants de la maison était si grande, qu'ils ne s'aperçurent de nos préparatifs de départ qu'au moment où nous allions sortir.

Alors tous vinrent à nous : Et pourquoi partez-vous ? pourquoi nous quittez-vous, direntils ?

Ma mère leur raconta alors ce que nous avions appris, et ce fut un coup de foudre pour tout ce monde qui croyait prendre les Anglais tout endormis.

— Aux armes, aux armes, criait-on de toutes parts. Vite, les chevaux, les chevaux. A la commune, au défilé des Aulnes. C'est là qu'ils passeront, que tous tombent sous nos balles.

Cinq minutes après, tout ce monde avait disparu; et ces lieux, un instant auparavant si agités, étaient maintenant plongés dans un silence solennel.

La nuit était si noire qu'on ne voyait pas à un pied devant soi ; la pluie continuait toujours à tomber du ciel comme si les cataractes diluviennes eussent été de nouveau ouvertes.

Nous cheminions silencieux et plongés dans nos réflexions et sans savoir trop où nous allions. Ma mère récitait son chapelet.

Quant à moi, je cherchais à m'orienter au milieu d'une nuit si profonde.

Nous côtoyions une route au bord d'un rocher très -escarpé*. De chaque côté de nous mugissaient les torrents grossis par les pluies de l'automne. Un faux pas de notre coursier et nous étions précipités dans le gouffre à plus de cinquante pieds au-dessous de nous.

Nous avancions le cœur gros d'inquiétude et d'angoisses.

Ma mère priait toujours ; elle semblait ne pas s'apercevoir de nos soucis tant elle était absorbée dans ses prières.

Tout-à-coup elle s'écria : une lumière ! une lumière !

Cette lumière c'était pour nous le phare du salut. Elle nous causait autant de joie qu'en cause l'aspect de la terre, à l'œil du naufragé qui, après avoir longtemps souffert de la faim et de la soif, la voit soudain surgir à l'horizon.

Nous nous dirigeâmes aussitôt sur cette lumière. Quand nous j fûmes arrivés, notre joie fut grande, car nous nous trouvâmes chez un de nos anciens fermiers, chez le père Livernois. Dieu nous avait conduits chez de pauvres gens, mais qui se seraient jetés au feu pour nous être agréables.

Dès qu'on nous eût reconnus, tout le monde s'empressa autour de nous ; les uns descendaient

? enfants de la voiture ; les autres nous débarrassaient de nos vêtements que la pluie avait trempés ; d'autres portaient au feu des branches de sapins résineux qui jetèrent bientôt dans 'humble chaumière, des jets de lumière vive sur les murs blanchis à la chaux, et répandirent, avec une chaleur réparatrice et bienfaisante, d'aromatiques odeurs.

Nous étions tombés, après tant de souffrances, dans un vrai paradis terrestre.

La joie qui brillait sur toutes ces figures honnêtes et amies, nous faisait alors oublier que nous étions dans un temps de révolution.

Puis on nous servit un repas qui, bien que frugal, avait je ne sais quoi de souverainement délicieux. Des pommes de terre cuites sous les cendres, du lait du soir, des gâteaux de seigle et des œufs frais.

Quand nous eûmes bien mangé et bien bu de l'eau limpide du torrent, nous nous étendîmes sur des lits de camp, et nous dormîmes jusque vers les deux heures du matin.

A ce moment nous fûmes réveillés par la fusillade. Nous sortîmes à la porte. On tirait au village.

Ma pauvre mère était fort inquiète, et trèsdésireuse de savoir ce qui se passait à la maison.

Ayant appelé Louis, elle lui demanda s'il voulait prendre le cheval et aller voir ce qu'on faisait au village. Mais Louis hésitait ; il avait peur.

— J'irai moi, chère mère, dis-je. Laissez Louis tranquille : c'est un peureux.

Elle voulut d'abord s'opposer à mon départ, mais voyant que nia résolution était prise, elle finit par consentir, et je partis.

Louis, honteux de sa lâcheté, me suivit.

Quand j'arrivai à la maison paternelle je la trouvai remplie de paysans armés.

A ma vue ils s'approchèrent de moi et me dirent qu'il fallait que je les suivisse.

— Je suis prêt, mes amis, dis-je, à partager vos succès et vos revers. Mais dites-moi, avez-vous, avant d'entreprendre ce que vous faites, mûrement réfléchi ?

Avez-vous bien calculé toutes les chances de cette entreprise ? La moindre négligence peut nous être fatale. Etes-vous bien armés ? Quel est votre nombre et quelles sont vos ressources ? car vous n'ignorez pas que nous aurons affaire à des troupes aguerries et armées jusqu'aux dents. J'ai lu dans l'histoire rom....

— Assez, assez, cria le capitaine. Si vous continuez sur ce train là, avant qu'il soit une

demi-heure, il ne nous restera plus personne. H est lâche à vous de chercher à intimider mes gens.

— Mais, monsieur, je ... .

— Pas un mot de plus, ou je vous brise la cervelle. Laissez-nous le soin de peser seul dans notre jugement ce qu'il est bon de faire. Pour vous, prenez ce fusil et suive*z.

— Au moins, capitaine, dis-je, vous me permettrez d'écrire quelques mots à ma mère, afin de l'avertir de mon départ.

— Bien, bien, dit-il, mais faites vite, car nous sommes déjà en retard.

J'écrivis quelques mots et les portai à Louis qui, tout tremblant d'être amené, repartit au grand galop, puis m'adressant au capitaine : où nous menez- vous, dis-je ?

— Vous le saurez en chemin. Allons, partons.

Nous nous mîmes aussitôt en route au nombre d'environ deux cents.

Nous marchâmes toute la journée dans la boue jusqu'aux genoux, et vers le soir nous arrivâmes à Odletown.

Nous y trouvâmes trois ou quatre cents des nôtres qui faisaient sécher leurs habits devant de grands feux qu'ils avaient allumés de distance en distance.

A l'apparition de notre troupe, mille cris de joie firent retentir les échos.

Quand nous fûmes réunis, les chefs s'assemblèrent et tinrent conseil.

Après de longs détails, il fut résolu à l'unanimité des généraux, lo. qu'on ouvrirait le feu vers les minuit. 2o. que l'armée se partagerait en trois corps ; que le premier corps, commandé par le général Poutre, défilerait le long d'une haute clôture de pierre, en face de l'église protestante du lieu ; que le second se masserait derrière une vieille grange au nord du village et que le troi" sième enfin occuperait une petite colline à une demi portée de fusil, au sud.

Tout étant ainsi ordonné, nous reçûmes l'ordre de faire l'examen de nos fusils et de nous reposer.

Un morne silence planait sur le village ; on n'entendait que les hurlements plaintifs des chiens qui sentaient qu'un ennemi était au proche, et le cri d'une sentinelle anglaise qui répétait d'heure en heure : All's Tvell,^ Mien ne bouge.

Pas une lumière ne brillait. On pouvait présumer que les habitants, saisis de terreur à l'approche du danger qui les menaçait, s'étaient cachés dans les caves, tant pour ne pas être atteints de nos

balles que pour échapper à la vengeance des vainqueurs si le sort des armes se décidait en notre faveur.

A onze heures chacun des trois corps alla prendre, à la faveur des ténèbres, la place qui lui avait été assignée, et à minuit la fusillade commença sur tous les points. Mais personne ne répondit à notre feu.

Les anglais, sachant que nous n'avions pas d'artillerie, se tenaient cachés dans l'église et derrière des ramparts en terre qu'ils avaient élevés, Ils attendaient qu'il fit jour pour ouvrir leur feu.

Notre feu cessa aussi, car il était mutile de dépenser nos munitions. Dès que le jour parut, le feu recommença et les anglais y répondirent, mais leurs balles et leurs boulets, car ils avaient une petite pièce de campagne, sifflaient au-dessus de nos têtes sans nous faire de mal, mais ils nous empêchaient d'avancer.

Il nous fallait donc à tout prix amortir le feu de cette pièce. Il y avait parmi nous un célèbre chasseur canadien nommé Martin. Le capitaine l'appela.

— Martin, dit-il, pourriez-vous déplanter cet artilleur, et l'empêcher de mettre le feu sur cette pièce, afin de nous donner le temps d'avancer et de nous en emparer ?

— Dam ! Capitaine, dit Martin, on peut tou jours essayer.

A ce moment l'artilleur s'avançait une mèche à la main.

— Tiens, le voilà, dit le capitaine.

— Bon, dit Martin, voyons ce que vaut notre plomb, et le couchant en joue il fit feu. L'artilleur tomba et se roula convulsivement au pied de sa pièce.

— Bravo, Martin, dit le Capitaine, puis se tournant de notre coté : que pas un, dit-il, ne tire que je ne lui en ai donné le signal. Si Martin abat cet autre qui s'approche du canon, nous partirons aussitôt au pas de charge, tout en envoyant avertir le deuxième corps de venir à notre aide.

Pendant que le Capitaine nous faisait ses recommandations, Martin tira, et un second guerrier mcrdit la poussière.

— En avant ! cria le Capitaine ; nous nous précipitâmes aussitôt et la terre trembla sous nos pas.

Alors des deux portes de l'église et de toutes les fenêtres, les anglais firent pleuvoir sur nous une pluie de balles. Cependant, fidèle à Tordre de notre commandant, pas un ne tira.

Quand nous arrivâmes aux portes, Martin

venait d'abattre le neuvième artilleur, et lui le malheureux tombait frappé d'une balle qui lui brisait la jambe.

Les habits rouges étaient enfin à découverts.

— Feu, dit le Capitaine ; cinquante coups partirent. Plus d'un tiers des soldats tombèrent.

— Maintenant, dit le Capitaine, que ceux qui viennent de tirer, se rangent de chaque côté des portes et rechargent leurs armes.

Puis il cria aux autres : enjoué, .feu.

A cette seconde décharge qui avait fait une nouvelle trouée à travers les anglais, ceux-ci ripostèrent et six ou sept des nôtres tombèrent en poussant des cris de douleur ; les autres coururent sur les soldats et engagèrent une lutte acharnée. Nous étions beaucoup plus nombreux qu'eux, mais les anglais avaient des baïonnettes et des sabres, tandis que nous étions dépourvus d'armes blanches et obligés de frapper à coup de crosses de fusil. Cependant nous nous élançâmes sur eux comme des lions furieux, les saisissant à bras le corps et les terrassant.

La mêlée fut longue et terrible.

Enfin les anglais aculés au mur du chœur, ouvrirent les portes de derrière et se mirent à fuir, mais ils trouvèrent à la porte le général Poutre qui les arrêta. Pris par devant et par derrière,

pas un seul n'échappa à la fureur des vainqueurs.

Nous n'avions perdu que trente hommes. Ainsi se termina cette première bataille.

Ce n'est pas la bravoure, cher Deschamps, qui manquait à nos Canadiens. Ah ! s'ils eussent eu des armes et de l'artillerie, c'en était fait des Anglais. Mais la moitié de nos soldats se trouvaient sans armes.

Cette victoire nous fut d'autant plus précieuse qu'elle nous mettait en possession de deux cents bons fusils et de leurs baïonnettes, de bons sabres, d'Un canon et d'une grande quantité de vivres et de munitions.

Après avoir enterré nos morts et les leurs, et pansé les prisonniers, nous fîmes notre entrée triomphante dans Odletown.

Les habitants, saisis d'épouvante, nosaient sortir de leurs maisons.

Quand nous fûmes arrivés aux casernes, nos troupes défilèrent dans les vastes cours qui l'entourent, et le commandant les remercia en ces termes :

" Canadiens, vous avez aujourd'hui reçu votre baptême de sang. Votre brave conduite est audelà de tout éloge. Cette victoire nous a été doublement avantageuse, puisqu'elle nous donne

des armes dont nous manquions, et une place forte. Mais il ne faut pas compter sur ce premier triomphe, et négliger les moyens de défense qu'elle nous offre contre nos ennemis. Il faut donc que nous nous mettions à l'œuvre ; que nous barricadions les rues ; que nous coupions le chemin par un fossé profond. Allons, braves amis, et prouvons aux Anglais que nous n'avons pas dégénéré de la vertu de nos ancêtres."

Ses dernières paroles furent accueillies de mille bravos frénétiques.

Le soir nous nous trouvions assez bien retranchés et nous pûmes dormir sans crainte d'être pris à l'improviste.

Le lendemain, nos espions accoururent nous dire qu'une grosse cavalerie s'avançait sur le village.

Aussitôt nous courûmes prendre nos armes. Une demie heure après, nous aperçûmes reluire au soleil les casques brillants des hussards.

— Ventre à terre, dit notre commandant, et ne faites feu que quand je vous en donnerai le signal.

Déjà nous entendions le souffle de leurs chevaux. Le silence était solennel des deux côtés.

Quand ils furent à une portée de pistolet de

nous : feu, dit le commandant. Trois cents coups de fusils retentirent. Une vingtaine de chevaux tombèrent. La cavalerie s'avança alors sur nous au galop. Canonier, dit le capitaine, tirez ; le coup partit ; la mitraille fit une large trouée, Soudain la cavalerie rebroussa chemin et en retraitant reçut un salut de trois cents nouveaux coups de fusils. Le sol était jonché de chevaux et de cadavres.

Les hussards se retirèrent derrière un petit bois d'érable, hors de la portée de nos projectiles.

Le reste de la journée se passa sans autre accident. Mais le lendemain de bon matin nous les vîmes revenir à la charge, ils étaient accompagnés cette fois d'infanterie et d'artillerie.

— La partie va être chaude, dit notre commandant. Ils ont du canon.

Sur les 4 heures du soir cinq grosses pièces de campagnes se mirent à tonner sur nous, et cinq ou six bombes incendièrent le village.

— Inutile, mes amis, dit le commandant, de demeurer plus longtemps dans l'inaction. Il faut faire une sortie et tâcher de gagner les bois, car avant qu'il soit une heure, nous serons enveloppés et massacrés par leur mitraille sans qu'il nous soit possible de leur faire aucun mal.

— C'est bien, menez-nous au feu. Si nous mourons, au moins nous ne mourrons pas sans nous être vengés.

Nous sortîmes du côté de la rivière, et nous pûmes, à la faveur du village qui nous dérobait aux yeux de l'ennemi, nous avancer jusqu'à une pointe de bois dans laquelle nous entrâmes et nous cachâmes chacun derrière un arbre. Cet endroit eut été magnifique si nous eussions eu le temps d'abattre des arbres tout alentour. Mais la cavalerie, qui nous avait aperçus, arrivait h fond de train sur nous. L'infanterie et l'artillerie la suivaient au pas de charge. Nous fûmes bientôt investis de tous côtés.

A ce moment le soleil n'avait pas plus qu'une demi-heure à paraître.

L'armée s'était arrêtée à une portée de pistolet et faisait pleuvoir un orage de balles sur les arbres du bocage. En un instant le soi fut jonché d'arbres et de rameaux.

Nous entretenions de notre côté, un feu roulant très- vif qui leur faisait éprouver de grandes pertes. A chaque tentative que faisait la cavalerie pour pénétrer jusqu'à nous, elle se voyait forcée de rebrousser chemin et de semer sa route de morts et de blessés- Notre petite pièce que nous bourrions de chaînes de fer, faisait admirablement son devoir.

Le soleil se coucha enfin et remplit nos cœur3 d'un nouveau courage. Car bientôt viendrait la nuit qui promettait d'être ténébreuse, car d'épais nuages montaient lentement à l'horizon, et nous espérions trouver notre salut dans les ténèbres.

Les anglais prévirent bien que s'ils ne pouvaient nous vaincre avant la nuit, nous ferions des efforts pour nous échapper, c'est pourquoi ils résolurent de tenter un dernier effort. Ils s'avancèrent donc tous ensemble sur nous. Mais notre feu fut si bien nourri que force leur fut d'aller reprendre leur première position. Enfin les ténèbres vinrent mettre fin à cette journée de courage et d'héroïsme. Huit cents canadiens avaient résisté à cinq mille royalistes.

De grands feux furent allumés tout autour de nous, et à moins que la divine Providence ne vînt à notre secours, nous étions perdus. Mais le ciel se déclara pour nous, car vers les onze heures il tomba une pluie torrentielle accompagné d'un fort coup de vent. Les feux s'éteignirent.

— Allons, dit notre commandant, voici le temps de fuir. Marchez vingt de front, fusils et baïonnettes en avant. L'ouragan est si fort que nous arriverons sur eux sans qu'ils nous entendent.

D'abord, écoutez bien. Vingt tentes couvrent

l'infanterie. Or vingt hommes déterminés s'avanceront silencieusement et en rampant jusqu'aux tentes, là chacun tâchera de tuer sa sentinelle sans la faire crier. Quant à nous, nous vous suivrons de près et au moindre cri ou coup de fusil nous tomberons sur eux comme la foudre. Ainsi, tout est bien compris, prions Dieu et marchons.

Trois arpents au plus nous séparaient des Goddams comme nous les appelions quelquefois. Cette distance fut donc bientôt franchie et nous nous arrêtâmes. Alors vingt hommes sortirent des rangs en rampant à la manière du chacal qui veut saisir sa proie. Nous nous mîmes à genoux tant pour nous éclipser que pour nous mettre sous la protection de celui qui tient nos destinées entre ses mains.

A ce moment nos cœurs battaient bien fort; Le moment était solennel. Les minutes avaient pour nous la longueur des heures. Enfin nos hommes reparurent. C'est fait, dirent-ils tout bas.

Alors nous nous avançâmes et passâmes près des tentes le plus heureusement du monde.

N'eût été la cavalerie que nous redoutions, quel carnage nous eussions pu faire au milieu de tous ces soldats endormis.

Quand nous les eûmes dépassés un peu et que nous fûmes assez loin pour n'être plus entendus ni vus, le commandant nous ayant ralliés, nous dit :

— Mes amis, nous voilà sauvés, mais tout n'est pas fini. Il faut faire nos adieux à ces Gocldams. Quand j'aurai crié feu et que vous aurez tiré, vous fuirez, avec ce vent violent qui vous pousse, jusqu'à la Cédrière.

Nous mîmes aussitôt nos fusils à l'épaule, et au mot feu, huit cents coups partirent et éveillèrent les échos de la nuit.

Nous entendîmes en fuyant les mille clameurs s'élevant du camp des royalistes.

A trois heures du matin nous étions tous réunis sous la Cédrière où nous trouvâmes le repos dont nous avions si grand besoin.

A huit heures, tout le monde étant debout, il nous arriva un renfort de mille hommes dont deux cents à cheval, et deux pièces de campagne, ce qui portait notre armée à dix-huit cents.

Avec ces forces nous résolûmes d'aller attaquer l'armée ennemie réduite à 3,500 hommes.

Le combat eut lieu à deux heures de l'aprês midi, dans les plaines des Trentes.

La victoire fut longtemps indécise, mais sur les cinq heures, notre centre fut coupé et notre o

armée divisée. Ce fut alors un sauve qui peut général.

Dans cette bataille, nous eûmes 480 hommes de tués et 150 de faits prisonniers, les autres s'enfuirent à travers les bois ; j'étais de ces derniers.

Deux jours après ce désastre, j'arrivai de nuit à la maison, épuisé de fatigues et mourant de faim. Je n'avais rien pris depuis 48 heures. J'avais le visage couvert de poudre et de sang, mes habits étaient en lambeaux et dégoûtaient de boue. Mes pieds étaient si enflés qu'il fallut fendre mes bottes pour les en tirer.

0 quelle joie ! 0 quel bonheur ! mon arrivée causait à ma pauvre mère qui me croyait mort. Elle pleurait, elle riait, elle faisait tous les temps.

J'appris d'elle qu'un grand nombre de combats avaient eu lieu, et que partout les patriotes avaient été défaits.

Pendant plusieurs semaines, une multitude de brigands et de forcenés que la haine et l'amour du pillage avaient répandus dans toutes les campagnes promenèrent leurs torches incendiaires sur tout le pays.

Tous les jours je voyais passer de ma fenêtre des malheureux que Ton avait faits prisonniers

et que Ton conduisait à Montréal. Souvent des femmes en pleurs suivaient ce triste cortège.

Bien que personne ne sût que j'étais caché à la maison, et qu'on eût répondu à ceux qui avaient demandé de mes nouvelles, qu'on croyait que je m'étais enfui aux Etats-Unis, je ne laissais pas d'être fort inquiet.

Deux mois s'écoulèrent ainsi, toujours sur mes gardes et fuyant au premier bruit que j'entendais.

Cependant le calme s'était rétabli dans les campagnes et je commençais à espérer que l'on m'avait oublié. Hélas ! combien je me trompais !

Mais je ne pouvais plus longtemps résister au désir de revoir Helmina et je me rendis au village chez Geneviève qui fut d'autant plus surprise de me voir qu'elle me croyait mort ou aux Etats- Unis.

— Eh bien ! chère Geneviève, dis-je, en l'embrassant, comment se porte Helmina ?

— Elle n'est pas fort bien, mon cher Hamelin. Elle a éprouvé, hélas ! tant de chagrins et d'angoisses depuis qu'elle vous savait en danger. Oh ! vous avez été bien cruel de ne pas lui écrire.

— Hélas ! oui, chère Geneviève, je savais tout

ce que mon silence avait de cruel pour ma bienaimée, mais que voulez- vous que j'y fisse. Les événements qui m'entraînaient me fermaient toutes voies de communication.

— Et pourquoi, cher Hamelin, avez-vous fait la folie de suivre les patriotes ?

— Ah ! Geneviève, mon bonheur eut été de demeurer auprès de vous, mais en temps de guerre, on n'est pas toujours maître de ses actions.

— Oh î je sais moi, cher Hamelin, qu'il n'y a aucune faute de votre part. Mais souvent dans ces temps de révolution, l'innocent paie pour le coupable.

— Ce que vous dites là, chère Geneviève, est malheureusement trop vrai. Cependant, continuai-je, tout parait se tranquilliser et peut-être aurai-je la chance que l'on m'oublie.

— Ne vous y fiez pas, Hamelin, souvent les eaux calmes et dormantes sont les plus traîtres. Tenez-vous donc sur vos gardes. Et puis, chose que vous ignorez, c'est que M. Helvin, qui est un royaliste enragé, a juré que si jamais vous remettiez le pied au pays, il serait le premier à vous dénoncer. Oh ! si vous saviez combien ces paroles cruelles ont fait saigner le coeur de cette pauvre Helmina ! I !

— Quoi ! dis-je, atterre par cette nouvelle, M. Helvin a dit cela ? Mais que peut-il donc me reprocher ? étais-je le maître de faire ou de ne pas faire ce que l'on exigeait de moi, et d'ailleurs en quoi suis-je coupable en tout ceci ?

— Hélas ! cher Hamelin, pour lui tout homme qui a porte les armes contre le gouverrement, c'est-à-dire contre cette clique infâme de salariés qu'il a toujours soutenus, est coupable à ses yeux. Il dit qu'il valait mieux mourir que d'obéir aux rebelles ; c'est ainsi qu'il appelle ceux qui ont voulu s'affranchir de la tyrannie de l'Angleterre.

— Eh bien oui î Geneviève, M. Helvin est un homme d'autrefois ; un homme qui croit encore aux pouvoirs établis de droit divin, que ces pouvoirs soient ou non tyranniques ; un homme qui marche dans les ténèbres que six mille ans de préjugés ont amassées autour de lui. Mais, crois-moi, les patriotes étaient guidés par de nobles sentiments. Leurs aspirations étaient grandes et généreuses. Tout ce qu'ils voulaient c'est que Canadien et Anglais, sans distinction d'origine, fussent traités sur un même pied d'égalité. Leurs désirs les plus ardents c'était de rétablir l'équilibre que le parti tory s'est toujours efforcé de rompre ; leurs vœux, de consero2

ver, avec la langue de nos pères que Ton cherche à nous arracher, les institutions qu'ils nous ont léguées au prix de leurs sueurs et de leur sang.

Il est honteux pour un Canadien, d'émettre de tels sentiments, de nourrir dans son cœur des opinions aussi ignobles. Il est bas de passer du côté de l'ennemi à l'heure du changer.

Pour moi, je me glorifie d'avoir agi comme je l'ai fait, et l'on me trouvera toujours prêt, toutes les fois que l'occasion se présentera, à offrir mon épée à ces généreux défenseurs de nos droits méprisés ; à ces héros qui n'ont pas craint de risquer leurs vies et leur fortune pour conserver notre existence politique menacée, notre autonomie.

Oui, honte, mille fois honte à tous ces lâches qui croient qu'il est plus glorieux de sacrifier honteusement à l'Angleterre que de demeurer fidèles à leur drapeau. Honte à . . . .

— Chut ! dit Geneviève, en jetant un coup d'oeil inquiet vers la porte. Ne parlez plus comme vous venez de le faire ; si vous tenez encore à la vie, ne proférez plus de semblables paroles. Dans ces temps ci on est pendu à moins.

A peine avait-elle fini de parler que deux baillis entrèrent, et me mettant la main sur l'é-

paule. Au nom de la Reine, dirent-ils, nous vous arrêtons.

Je ne perdis pas mon sang froid, mais les regardant en riant : Cette dame, dis-je, me fait beaucoup d'honneur, si c'est bien à moi qu'elle s'adresse ; Allons ! vous voulez rire à mes dépens.

— Pardon ! monsieur, rien n'est plus sérieux, voyez plutôt ce mandât d'amener.

— C'est bien, messieurs, dis-je ; me permettrezvous de passer dans cette chambre. J'ai quelque chose à dire à mademoiselle relativement à ma pauvre mère.

— Allez, mais ne soyez pas trop longtemps, car nous sommes pressés.

— Je suis à vous dans la minute.

Une fois dans la chambre, je fis un clin d'oeil à Geneviève. Elle comprit, ouvrit la fenêtre, et je m'élançai dehors. En trois bonds je traversai le jardin, sautai par-dessus la haie et pris le côté des bois.

Les deux baillis, furieux d'avoir été joués par plus fin qu'eux, se mirent aussitôt à ma poursuite, mais le temps qu'ils avaient mis à se remettre de leur surprise, avait mis entre nous une distance de cinq ou six arpents. Douze arpents tout au plus me séparaient de la forêt, mais les efforts

que j'avais faits en partant pour les distancer, m'avaient fort essoufflé et je sentais que je perdais du terrain.

Les deux baillis s'avançaient d'une course égale et ménagée.

A ce moment j'étais arrivé sur le bord d'une décharge (cours-d'eau). Il n'y avait pour tout pont qu'une longue pièce de bois jetée en travers. Je la franchis avec peine, car elle tremblait et menaçait de me jeter à l'eau. Arrivé sur l'autre rive, je la soulevai et la fis rouler dans le torrent qui l'entraîna avec rapidité.

Il était temps, deux arpents tout au plus me séparaient des deux baillis.

Je repartis à la course, mais beaucoup moins vite cependant que j'avais fait en partant, car j'étais certain de pouvoir atteindre les bois, avant qu'ils eussent pu traverser le ruisseau.

Quand ils furent arrivés à l'endroit où j'avais franchi le ruisseau, ils s'arrêtèrent un moment. Puis je vis l'un d'eux se déshabiller et s'y élancer.

Trois minutes après il était monté sur la berge et s'habillait. Quant il fut habillé, il se remit à ma poursuite sans attendre son compagnon qui l'avait rejoint.

Heureusement alors qu'il ne me restait plus que quelques pas à faire pour atteindre la foret. Je redoublai d'efforts et j'entrai.

Une fois entré, je fis quelques pas seulement et je me jetai dans un buisson épais, à trois pas de la route. On ne pourra jamais s'imaginer, me dis-je, que je me sois caché si près, et l'on passera outre.

Ce que j'avais prévu arriva ; dix minutes après, mes deux baillis passèrent près de moi au pas de course, sans daigner jeter un coup d'œil seulement sur le buisson où je m'étais caché, et malgré la gravité des circonstances je ne pus m'empêcher de sourire.

11 y avait non loin de moi un pin géant, dont le sommet s'élançait comme une flèche dans l'azur du ciel ; cinq générations s'étaient abritées sous son feuillage épais.

Quand mes persécuteurs se furent éloignés, je me levai et montai dans cet arbre. Arrivé au sommet, je jetai un regard dans la direction où je les avais vus disparaître, et je les aperçus tous deux dans une clairière, à une dizaine d'arpents de moi. Ils s'étaient arrêtés et semblaient se consulter. Ceci dura un quart d'heure après lequel ils revinrent sur leurs pas.

Je descendis aussitôt de mon arbre et je m'enfonçai dans les profondeurs de la forêt.

Dans ma jeunesse, un jour que je faisais la chasse, j'avais découvert, dans un rocher, au

pied duquel coule limpide et profonde la petite rivière de St. André, une grotte profonde et dont l'entrée était cachée par d'épais buissons. J'y courus et y passai le reste de la journée.

Le soir arrivé, je m'en retournai à la maison par une route opposée à celle que j'avais suivie le matin; vers dix heures, j'arrivai à la faveur des ténèbres dans une des granges de la ferme ; j'y entrai, et ayant fait un trou dans le foin, j'y passai la nuit.

Je serais bien allé à la maison, mais je craignais quelques pièges, et le lendemain je fus convaincu que mes craintes avait été bien foudées. car quand Louis vint soigner les bestiaux, étant sorti de ma cachette, il m'apprit que les deux huissiers ava;ent rôdé toute la nuit autour de la maison, et qu'au jour ils étaient repartis furieux de n'avoir pu m'arrêter.

— Louis, dis-je, allez me chercher à déjeuner et soyez prudent.

Il partit et revint peu après avec mon déjeuner.

— Je ne retournai à la maison que longtemps après le coucher du soleil, et après en avoir fait visiter préalablement tous les alentours.

Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi sans apporter de changement dans ma destinée.

Je passais mes journées et mes nuits à écrire des lettres à llelinina que Geneviève lui remettait tout en me rapportant les siennes que je dévorais de mes baisers et que je couvrais de mes larmes brûlantes. •

0 mon Dieu, que ne faisiez-vous durer plus longtemps ce temps où nos cœurs pouvaient encore, bien que séparés, se communiquer réciproquement, les transports et les sentiments qui les animaient.

Mais un jour, je reçus d'elle, par un courrier qui me l'apporta tout essoufflé, la lettre suivante :

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