‹ Souvenirs d'un exilé canadienChapitre 8 sur 16 · VI SOUVENIRS D'UN · texte numérisé non relu

VI SOUVENIRS D'UN

vis s'éloigner sur la route, la voiture qui emportait avec elle cet ami que j'avais tant aimé. Il me semblait que tout s'anéantissait autour de moi et que je demeurerais seul dans l'univers.

Depuis ce jour, je devins sérieux. La douleur m'avait soudain vieilli de deux ans. Je ne sortais plus. Dès le matin je m'enfermais dans ma chambre avec mes livres et je passais mes journées à lire ou à étudier. D'ailleurs où aurai-je été ? Aucun lieu ne pouvait me plaire désormais, puisque nulle part je ne devais y trouver mon ami d'enfance.

Cependant les premiers beaux jours du printemps étaient arrivés. Les arbres commençaient à se couvrir de feuilles et de fleurs, et la terre desséchée par les vents doux du midi se revêtait partout de son manteau printannier. Le vieux moulin faisait entendre au loin le bruit coquet de sa roue, ou le déchirement de la scie à travers le bois.

Tout renaissait dans la nature. Le doux soleil du printemps jetait des torrents de lumière dans la campagne et illuminait de ses feux bienfaisants toute la scène. Tous les bocages se remplissaient d'oiseaux dont le ramage doux et harmonieux animait ces lieux charmants. Mais toute cette nature brillante, qui m'était autrefois

si agréable, n'avait plus d'empire sur mon âme. Il existait dans mon cœur, un vide que personne ne pouvait remplir. Je n'avais plus auprès de moi l'ami de mon enfance et sans lui toute la nature me paraissait morte et insignifiante.

Tous les jours je me rendais sur le coteau, en face du vieux moulin, sous un orme 'épais et touffu, et là, couché sur l'herbe verte et tendre, et rafraîchi par la brise parfumée du matin, je passais mon temps à lire les incomparables églogues de Virgile et à savourer le charme de ses vers. Oh ! combien ces poésies naïves de la vie pastorale enivraient mon cœur ? Que de pensées délicieuses elles évoquaient en mon âme ! De combien d'illusions chimériques elles berçaient mon imagination enfantine ! Avec quelle ardeur et avec quelle passion je suivais le bel Alexis à travers les montagnes, alors que son malheureux ami le poursuivait en faisant retentir de ses cris et de ses larmes les échos attendris de ces bois ; ou bien, lorsque je voyais les grandes ombres de la nuit descendre du sommet des collines et s'allonger dans la vallée, et la fumée des hameaux éloignés s'évaporer dans les airs, je croyais as* sister au rustique souper de châtaignes cuites sous les cendres du bon Mélibée.

Quelquefois j'élevais la voix (Paulo majora

canamus) avec les muses de Siciles et mes chants devenaient dignes d'un consul.

Ainsi coulaient mes jours délicieusement "bercés par la divine harmonie de ces tendres poésies. Je revenais tous les matins sous mon orme et c'était toujours avec regret que je m'en éloignais le soir. Ah ! comme j'eusse été heureux de faire ces lectures à deux, et de causer de nos impressions. Ceci m'attristait.

Un jour que, comme de coutume, je lisais sous mon orme, l'immortel roman de Bernardin de St. Pierre, Paul et Virginie, je fus tout-à-coup troublé dans ma lecture par les aboiements de mon chien ; m'étant levé, j'aperçus à quelque distance du lieu où je me trouvais, un jeune homme d'une douzaine d'années, et qui m'était parfaitement inconnu. Il n'osait ni avancer ni reculer.

— Ne craignez rien, lui dis-je, mon chien n'est pas méchant.

Il me sourit avec reconnaissance, et me dit :

— Oh, merci, monsieur !

Je trouvais dans la figure de ce jeune homme, je ne sais quoi de franc et de loyal. Il ressemblait un peu à Camille. Je lui fis signe d'approcher et de s'asseoir auprès de moi.

Quand il eût pris place auprès de moi, je lui

demandai s'il y avait longtemps qu'il demeurait au village, car, dis-je, vous êtes étranger ;

— Oui, monsieur, me répondit-il, je suis étranger en ces lieux. Nous ne sommes arrivés dan3 ce village que depuis quelques jours seulement.

— Et vous êtes venu vous promener chez quelques-uns de vos parents ?

— Pardon, monsieur, nous sommes venus nous établir par ici. .

— Que fait votre père ?

— Mon père est marchand et se nomme E. Momarquette.

— Et vous, mon ami, quel est votre nom ?

— Didier, monsieur.

— Et que faites-vous ?

— Rien encore. J'aurais bien aimé aller à l'école, mais il n'y en a pas dans ce moment-ci, comme vous le savez.

Et tout en me parlant il jetait un coup-d'œil de convoitise sur le livre que je tenais à la main.

— Vous êtes donc instruit, dis-je ?

(L'homme instruit à cette époque était une espèce de phénomène rare.)

— Je sai3 lire et écrire passablement et j'aime beaucoup la lecture.

— Et vous aimeriez beaucoup à lire ou à entendre lire ?

— Oh î oui, cher monsieur, me dit-il, en soupirant ; ce serait le comble du bonheur. Mais je n'ai pas de livres, et puis les livres coûtent de l'argent, et mon père qui a une nombreuse famille et qui n'est pas riche se soucie guère de m'en procurer.

— Qu'à cela ne tienne, cher ami, dis-je, tous les miens sont à votre disposition. Mais si vous pouviez facilement disposer de votre temps et que cela fût de votre goût, nous pourrions faire ici tous les jours des lectures bien intéressantes, et dès aujourd'hui, nous commencerions par Paul. et Virginie.

— Oh ! cher ami, me dit-il, je ne saurais vous exprimer toute ma reconnaissance pour le plaisir que vous me causez en me faisant une telle proposition.

— Je suis payé au centuple, dis-je, car je cherchais un ami qui pût sympathiser avec mes goûts,et je trouve aujourd'hui en vous ce que je désirais.

Je pris aussitôt une planche de pin que j'appuyai sur deux larges pierres, et nous étant assis sur ce siège rustique qui me rappelait celui du bon Evandre, j'ouvris mon livre et commençai ce roman à jamais inimitable de l'auteur des beautés de la nature.

Je lus jusqu'au moment où Virginie s'em barque pour l'Europe et je fermai mon livre.

Mon nouvel ami, la bouche béante, l'œil ouvert, îa prunelle fixe, écoutait toujours. La douleur profonde qu'éprouvent Paul et sa famille au départ •de Virginie, avait absorbé toutes ses facultés, et fait jouer fortement toutes les fibres sensibles de son cœur. De grosses larmes ruisselaient sur ses joues enflammées par l'émotion vive qu'il avait ressentie. Enfin sortant de cet état extatique et jetant sur moi ses yeux couleur de mer, il me demanda en soupirant, si j'avais fini.

— Pour ce soir, oui, répondis-je, mais si cette lecture vous intéresse vous pourrez revenir demain et je vous lirai le reste.

— Oh ! s'écria-t-il, dans une sorte de surrexcitation fébrile d'esprit difficile à décrire, je n'aurais jamais cru qu'il y eût des livres qui pussent intéresser autant. Cette lecture m'a tout bouleversé, mais regardez plutôt, je ne suis plus moi, et en parlant ainsi, d'abondantes larmes coulaient de ses yeux, et de profonds soupirs soulevaient sa poitrine.

Nous nous séparâmes contents et heureux, et le sommeil de cette nuit fut pour moi bien doux, car j'avais trouvé un trésor dans le cœur de ce jeune homme.

Le lendemain, j'étais sous l'orme bien avant le lever du soleil. La matinée était magnifique,

quelques nuages d'un blanc d'argent couraient mollement sur le ciel azuré, comme des flocons de laine blanche. La nappe argentée, murmurante'et diaphane du ruisseau brillait comme de l'argent fondu à travers les fleurs et la verdure des prés. L'herbe brillante de rosée pleurait goutte à goutte, et dans sa munificence, laissait tomber sur le sol une abondante pluie de diamants. Un vent tiède et léger faisait onduler dans les champs les flots encore verts des jeunes blés. Au loin, sur le rivage, l'alouette, sautillante, attentive et frissonnante, chantait le retour du jour. Enfin l'air, encore imprégné des mille parfums de ^a nuit, entrait par tous les pores à la fois, et communiquait à l'être la vie et le sentiment.

Je n'attendis pas longtemps sous mon arbre ; Didier arriva bientôt et m'apercevant: Ah ! mon ami, car permettez-moi de vous appeler ainsi, j'ai passé une nuit bien terrible, allez. La lecture que vous m'avez faite hier m'a tellement remué au fond du cœur, que j'ai eu cette nuit un affreux cauchemar, il me semblait voir tantôt Paul et Virginie plongés dans les ondes crystallines de la fontaine où tous deux, jeunes, prenaient leurs ébats ; tantôt Paul seul et en pleurs appelant à grands cris, sur le rivage de l'immense

mer, le vaisseau qui fuyait à travers les ondes salées et emportait Virginie inconsolable de l'avoir quitté. Pui3" il me semblait que les vastes plaines du ciel se drapaient d'épais nuages. Déjà le bruit sourd d'un tonnerre lointain se faisait entendre, et de larges gouttes d'eau commençaient à tomber sur les algues mortes du rivage, qui rendaient, à chaque larme tombée sur elles, une note sourde d'une indécible tristesse.

Puis le vent souffla avec tant de violence que les flots de la mer s'élevèrent jusqu'au ciel, et alors, ô spectacle affreux, je vis sur l'extrême sommet des vague3 courroucées, le navire de Virginie, démâté et luttant faiblement contre la tempête qui l'entraînait fatalement sur la côte, et bientôt après rouler, rouler avec la rapidité de l'éclair et venir se briser sur les rochers aigus du rivage. Je poussai un grand cri, et m'éveillai î il est inutile, dis-je, que je continue ce récit, puisque vous connaissez le dénouement.

— Non, non, dit-il, je vous en supplie, faites moiconnaître le reste de cette histoire.

Nous nous assîmes et je continuai ma lecture interrompue. Quand nous fûmes arrivés au moment où Virginie s'engloutit pour jamais dans les flots, Didier, fondant en larmes, poussa un

cri perçant, et fermant les poings : Non, dit-il, c'est faux,c'estimpossible,cela ne se peut pas; vite, vite, cria-t-il, sauvons-la, sauvons-la, il en est encore temps, et partant avec la rapidité du faucon qui fend les airs, il se dirigea vers l'écluse du moulin et s'y précipita au risque de s'y noyer. La fraîcheur de l'eau le ramena à lui-mêe, il revint à la nage, et jetant un regard autour de lui, il m'aperçut qui me mourais de rire de son singulier dévouement ; il m e regardait tout honteux ; il parait, dis-je, que vous êtes homme à vous dévouer corps et âme pour ceux que vous aimez.

— Oh ! grâce ! grâce ! me dit-il, je vous en supplie. Mon imagination était tellement en. flammée que je croyais voir les choses aussi présentes que si elles se fussent passées sous mes yeux.

— Mais vous avez raison, cher ami, tout est de la plus grande réalité ; et voyez donc, vous êtes ruisselant de l'écume de la mer, tout comme devaient l'être les compagnons d'Enée après leur naufrage sur les cotes d'Afrique, près de Carthage.

— Bien, bien, dit- il, fort bien ; moquez- vous de moi, vous en avez le droit. Mais achevez de me lire cette charmante histoire.

— Impossible, mon ami, il se fait déjà tard, et puis vous êtes tout mouillé. Il faut que vous changiez de vêtements car vous seriez malade, et je ne voudrais pas pour tout l'or du Pérou qu'il vous arrivât malheur à cause de moi.

— Oh ! je n'ai pas froid, et je vous en supplie, achevez-moi cette histoire.

— Je suis fâché, mon ami, de ne pouvoir obtempérer à votre demande. D'ailleurs, voici l'heure du souper. Tenez, écoutez : c'est la cloche qui appelle les fidèles à la prière du mois de Marie.

Il se résigna, et nous nous séparâmes.

Le lendemain, je revins terminer mon histoire de Paul et de Virginie.

Le printemps et l'été passèrent rapidement, et quand vint, à pas muets, l'automne, éteindre la vie et la balayer devant elle, nous interrompîmes nos lectures et quittâmes avec regret notre vieil orme, dont les feuilles jaunissantes tombaient sous le souffle glacé des premiers vents du nord et jonchaient le sol à nos pieds. Nous y avions passé des heures bien délicieuses, aussi étionsnous tristes et rêveurs ? Notre séparation de tout ce qui était devenu pour nous un besoin du cœur, nous était d'autant plus cruelle que nous ne savions pas encore comment nous y suppléerions. e2

Plusieurs semaines s'écoulèrent encore ainsi sans apporter aucun changement dans nos destinées. Mais un matin que je me préparais à sortir, je fus appelé au salon. Que m'y voulaiton ? Je l'ignorais. J'étais loin de m'attendre à ce qui allait m'arriver. J'entrai.

M. Bériau était assis près d'une table et ma mère sur un canapé. Il me fit signe d'approcher; j'obéis. Alors regardant ma mère: est-ce là, dit-il, ce fainéant dont tu espères faire un savant ? Vraiment, sacrebleu, je crains fort que tu ne sois déçue dans tes espérances. Allons, dis-moi, crois-tu sincèrement que ce gaillard-là puisse jamais apprendre la moindre des choses ? Approchez donc, monsieur le savant, me dit-il, d'un ton railleur ; voyons, expliquez-nous le système du monde, et il partit d'un grand éclat de rire.

— Venez, me dit ma mère, enm'encourageant du regard, venez, et donnez à M. Bériau une explication du système du monde, tels que vous la fourniront vos souvenirs.

— Il faudrait d'abord savoir, lui répondis-je, ce que monsieur désire savoir. Il serait plus convenable, continuai-je, que Monsieur fît lui-même les questions auxquelles il veut que je réponde.

— Voyez la forme oratoire du savant astronome, dit-il, en faisant entendre un de ces éclats de rire

bruyants et sonores qui ne peuvent se comparer qu'aux éclats de la foudre. Magnifique est l'exorde, mais voyons comment seront le nœud et le dénouement. Hé ! monsieur Cicéron, Virgile, Galilée ou Décartes, qui diable sais-je moi, ditesnous, si vous le pouvez, ce qu'est la terre ?

— La terre ,répondis-je sans hésiter,est une des sept grandes planètes qui tournent autour du soleil qui est le centre de notre univers.

— Admirable est la réponse, mais dites-moi monsieur le savant, si la terre que vous appelez une planète, est ronde ou carrée, si elle est immobile ou si elle se meut ?

— La terre, répliquai- je, est à peu près ronde et ayant la forme d'une boule qui serait allongée vers ses pôles. La terre que les anciens croyaient immobile et fermée par l'abîme dans toute sa circonférence, était selon eux, une coupole de lapis, semée, par raison d'ornements, d'une mul titude innombrable d'étoiles et posait sur un pivot au centre de la coupole. Mais Galilée est venu détruire ces absurdités, et apprendre au monde que la terre tourne sur elle-même en vingt-quatre heures et fait, dans l'espace de trois cent soixante cinq jours, une révolution autour du soleil, décrivant ainsi dans l'espace une circonférence d'environ deux cent vingt-huit millions de lieues.

— Bien, très-bien, monsieur le savant ; mais après nous avoir dit le temps que met la terre à faire sa révolution, ne nous direz-vous pas aussi combien le soleil prend de temps à accomplir la sienne autour de la terre ? Car nous le voyons tous les jours se lever à l'orient et disparaître à l'occident. Ceci me paraît être en flagrante contradiction avec les notions que vous venez de nous transmettre ?

- — Le soleil, dis-je, est un astre fixe. Il nous semble, il est vrai, parcourir l'espace, et voilà encore pourquoi les anciens en avaient fait quelque chose comme un char de feu qu'un Dieu en sous-ordre menait à grandes guides d'orient en occident ; mais c'est la terre seule qui marche autour de cet astre.

— Mais vraiment, monsieur le savant, vous répondez comme un philosophe. Pourriez- vous dire maintenant par quelles lois nous demeurons suspendus dans l'abîme, marchant, roulant, nous précipitant avec la rapidité de l'éclair qui fend la vue ?

— Sir Robert Newton, répondis-je, astronome anglais, a trouvé le premier dans son vaste génie, les lois générales de la création ; il a plongé dans l'infini un long regard qui a été surprendre dans sa nudité l'étoile frissonnante, cachée derrière le

voile d'argent de la voie-lactée, et soudain la gravitation, l'attraction et la pondération sont sorties toutes enflammées de son cerveau. Il a découvert que tous les astres gravitent les uns vers les autres ; qu'un gros corps en attire un plus petit, qu'enfin la terre est retenue dans l'espace par la puissance d'attraction du soleil.

— Superbe, monsieur le raisonneur ,mais cette fois pourtant, je vous y tiens : car, après nous avoir dit que les gros corps attirent les petits, vous terminez, ce me semble, en donnant un démenti formel à votre principe, puisque vous prétendez que le globe terrestre est retenu dans l'espace par le soleil qui n'est pas plus gros que le poing.

— Cet astre, monsieur, lui dis-je,qui nous paraît tout au plus de la grosseur d'un ananas est pourtant quatorze cent mille fois plus gros que notre terre ; ce qui le fait paraître si petit c'est son immense distance de celle-ci. En effet il en est éloigné d'environ 34 millions de lieues.

— Il est pourtant encore quelque chose que je ne comprends pas, monsieur l'astronome. Nous direz-vous pourquoi, par exemple, le soleil attirant la terre, celle-ci ne va pas se lutter contre <îet astre ?

— C'est'que chacun de ces deux corps,répondis-

je, est mû par des lois contraires. Dieu a donné au soleil, il est vai, la puissance d'attirer à lui les corps plus petits que lui, ce qui s'appelle force centripète, mais il a donné en même temps,' aux autres corps la force centrifuge qui, contrebalançant la première force, les tient à une distance respectueuse de cet astre brillant.

— Nous direz-vous, maintenant, d'où nous vient la lumière ?

— Le soleil,monsieur,est l'auteur de la lumière qui nous éclaire ; cependant les physiciens et les astronomes du dix-neuvième siècle reconnaissent encore une autre lumière intrinsèque et factice qui existe dans une espèce de fluide calorique qui se trouve incorporé à l'air qui nous environne.

— Depuis combien d'années,monsieur le savant, la lumière s'est-elle mise en route vers notre globe ? combien de siècle lui a-t-il fallu pour parcourir une distance aussi considérable ?

— La lumière ,monsieur,nous vient du soleil en huit minutes et trois huitième, et franchit par conséquent à peu près soixante dix-sept mille milles par seconde. Il résulte de cette connaissance que si le soleil était détruit par une cause subite, nous verrions sa lumière huit minutes et trois huitième après son anéantissement total.

— Le soleil, continua M. Bériau, est-il chaud ou froid ? Sommes-nous redevables de la chaleur que nous éprouvons à la cause immédiate du soleil, ou à quelqu'autre cause que nous ignorons.

— D'après les uns, dis-je, le soleil est froid, et enveloppé d'une atmosphère lumineuse. D'aprè3 les autres, et c'est le plus grand nombre, le soleil est deux mille fois plus chaud qu'un fer rougi à blanc. Pour moi, et c'est l'opinion de beaucoup d'astronomes et de physiciens modernes, le soleil est froid,

— Comment donc alors,monsieur le savant,sommes-nous ici réchauffés, et cela d'après des loi3 fixes et immuables? brûlés sous la zone torride, nous gelons aux pôles nords.

— Selon moi, dis-je, nous devons la chaleur à l'action immédiate de la lumière ? Celle-ci nous est envoyée, comme je l'ai dit il y a un instant, avec une rapidité extraordinaire ; tant qu'elle franchit le vide, elle n'éprouve aucune force de répulsion, mais du moment qu'elle traverse notre atmosphère, d'une épaisseur moyenne d'environ vingt lieues, pesant à peu près 34 pouces de mercure sur chaque pouce de matière, elle se sent arrêtée dans sa course par ce nouveau corps ; alors s'établit un frottement rapide entre l'air

et la lumière, et de même que deux câbles se frottant avec vitesse prennent feu, de même aussi la lumière et l'air se frottant, s'échauffent et nous donnent la chaleur.

Mais supposons encore, continuai-je, avec les derniers, que le soleil soit chaud, plus chaud qu'un fer rougi à blanc : comment pourrait-il nous chauffer placé à une telle distance ? D'ailleurs si ceci était le cas, pourquoi les pôles nord3 et le sommet des hautes montagnes seraient-ils glacés, puisque la terre relativement au soleil, est ce qu'est un point presqu'invisible en vue d'une orange placée à 24 verges de distance et que par conséquent tous les points de sa surface se trouvent dans les mêmes conditions que serait une poire dans une chambre chaude. Est-ce que cette poire recevrait moins de chaleur à ses pôles qu'à son équateur ? L'expérience nous prouve le contraire. Mais supposons encore que le soleil soit chaud ; comment ferait-il pour nous envoyer sa chaleur à cette énorme distance ? Je conçois que l'air puisse s'échauffer mais non pas 34 millions de vide. Je conçois qu'un poêle donne sa chaleur dans la partie la plus reculée de la maison, parce qu'il échauffe d'abord une couche d'air, puis une autre, jusqu'à cette partie de l'appartement, mais je nie qu'un poêle placé

dehors puisse échauffer l'intérieur de la maison, et puis qu'est-ce que cette comparaison avec une cloison de 34 millions de vide ?

D'ailleurs si le soleil était chaud, plus nous en approcherions, plus nous sentirions sa chaleur. Comment se fait-il donc que les sommets des hautes montagnes qui se trouvent sous l'équateur même soient couverts de glaces éternelles ? Il me semble que s'étant un peu rapprochés du soleil, ils devraient en ressentir un peu plus de chaleur que dans la vallée. Pourquoi le contraire arrive-t-il ? C'est que les sommets de ces montagnes élevées ayant franchi 17 à 18 mille pieds d'air ne possèdent plus au-dessus d'eux qu'une petite quantité d'air léger, à travers lequel la lumière passe sans s'échauffer, et faute de résistance tombe froide sur ces sommets : car, personne nignore aujourd'hui que plus nous approchons de la terre, plus l'air est pesant.

— Enfin, monsieur l'astronome, me dit mon beau-père, je n'ai plus qu'une question à vous faire, et vous pourrez ensuite prendre congé de nous. Dites-nous pourquoi les pôles nords sont-il3 toujours glacés?

— De même, dis-je, qu'un homme emporté par une voiture, n'a jamais senti la sueur ruisseler sur son front, de même aussi, la lumière qui

s'échauffe en raison de sa chute verticale, tombant obliquement ver3 les pôles du monde, et portée sur les ailes de l'air au lieu de le franchir, perd par là le moyen de s'échauffer. Et puis. . .

— Assez, assez, éternel babillard, sors d'ici que je ne t'entende plus. Nous déciderons ta mère et moi de ton sort. La plaisanterie était finie, il me tutoyait.

Je sortis. Le soleil était pâle et faisait ça et là, entre deux nuages, une courte apparition. Le vent soufflait avec violence et ébranlait avec force les arbres des alentours. Je me promenai longtemps sans but déterminé. L'entrevue que je venais d'avoir avec mon beau-père et ma mère devait opérer, je le sentais, quelque changement dan3 mon existence jusqu'alors si paisible, je regrettais presque d'avoir été si érudit. On ne pouvait m'avoir fait subir cet examen sans raison. Mais où m'enverrait-on ? Voilà ce qui me préoccupait en ce moment. Irais-je au collège, pour y faire un cours classique, ou se contenterait-on de m'envoyer à Laprairie pour m'y faire suivre les cours d'une école purement commerciale ? Je l'ignorais.

Dans les grandes occasions, un ami est un second soi-même. Je résolus donc d'aller trouver Didier et de le consulter sur ce qui venait de

m'arriver. Je le trouvai occupé à lire la Jérusalem délivrée que je lui avais prêtée peu de jours auparavant. x\ mon arrivée, il quitta son livre et vint se jeter dans me3 bras: Ah! s'écriat-il, je commençais à croire que vous ne viendriez pas.

— Hélas ! cher ami, il y aurait déjà longtemps que je serais ici si de3 circonstances auxquelles je ne m'attendais pas, ne fussent venues me barrer le passage. Mai3 sortons d'ici, et je vous raconterai tout ce qui vient de m' arriver.

— Nous sortîmes, quelques larges gouttes de pluie commençaient à tomber du ciel. Dans d'autres temps elles m'eussent retenu à la maison, mais alors toute cause étrangère à celle qui captivait mon esprit, m'était fort indifférente.

— Savez-vou3, cher ami, dis-je à Didier, qu'il m'a fallu, ce matin, subir un examen dans les formes.

— Ah ! fit Didier, et quels étaient les examinateurs ?

— Mon beau-père et ma mère, en chair et en os.

— Diable, cela devient sérieux, mon cher Hamelin ; et de quel genre était l'examen, s'il vous plaît ?

— Du genre astronomique, mon cher.

— C'était ton fort.

— Oui, et nous avons roulé pendant deux longues heures, tantôt dan3 le vide, tantôt dans notre atmosphère, tantôt dans des régions si éloignées de notre petit globe terraqué que, nouveau Phaëton, nous en séchions de frayeur. Nous séjournâmes au soleil, puis nous allâmes visiter Saturne et ses deux anneaux ; de là nous remontâmes jusque derrière le voile d'argent de la voie lactée, puis nous nous en revîmes sur un rayon d'attraction, au salon de ma mère.

— Allons, dit Didier, le voyage a été heureux, grâce à Dieu, je respire, car à l'air triste et mystérieux de l'exorde, je m'attendais à quelque revirement subit de la fortune.

— Hélas ! cher ami, je crains fort, à la vérité, que tout ceci n'amène, dans ma destinée, quelques innovations qui me briseront le cœur. Car, voyez-vous, mes parents ont résolu de m'envoyer aux écoles soit à Laprairie, soit à la ville.

— Quoi ! fit Didier, vous pensez partir : Oh ! que n'ai-je, les moyens de vous suivre. Que ne puis-je développer moi aussi, le peu d'intelligence que Dieu m'a donnée ; mais, non, non, j'y dois renoncer. Et puis ne serait-ce pas d'inutiles sacrifices imposés à mes pauvres parents, puisque, hélas ! cette toux sèche qui me consume,

me conduira au cimetière, avant la chute des feuilles. Ah! mon cherHamelin, vous penserez, n'est-ce pas, quelquefois à votre ami malheureux et délaissé, et vous lui écrirez quelquefois ?

— Vous exagérez, cher Didier, l'état de votre santé. Vous avez là tout simplement une bronchite, qui, prise à temps, se peut facilement guérir. Il faut espérer en des jours meilleurs. En quelque lieu que la Providence me jette, je ne vous oublierai pas. Vous recevrez souvent de mes nouvelles. Vous en ferez autant, et ainsi bien qu'éloigné l'un de l'autre nous continuerons à nous communiquer nos impressions. Ainsi donc, courage et espoir !

Hélas ! ces consolations ne partaient que des lèvres, car je savais que mon ami Didier n'en relèverait jamais.

— Merci, me dit-il, vos paroles me font du bien. N'allez pas croire, pourtant, que je me fasse illusion sur l'état véritable de ma santé, mais que la volonté de Dieu s'accomplisse, son œuvre est entre ses mains !

Nous étions arrivés, tout en causant, jusqu'au, moulin à scie. Allons, dis-je, mon cher Didier, nous asseoir encore une fois, sur les bords de la chute ; hélas ! ce sera peut-être la dernière fois ! qui sait, une fois parti, quand je reviendrai ?

Ruisseau limpide, et vous collines verdoyantes, m'écriai-je, dans un moment d'enthousiasme, ô vous, témoins de mes jeux innocents, adieu ! C'est ici, cher Didier, sous ce noyer, que nous nous sommes connus pour la première fois. Vous souvient-il de cet orme où nous nous, épanchions dans le sein l'un de l'autre ; de ce mamelon où le soir nous contemplions, dans une espèce d'extase scientifique, cette poussière d'étoiles, diyins flambeaux des nuits qui publient la grandeur de Dieu ? 0 quelles ferventes prières s'élevaient alors de no3 âme3 aimantes, vers le ciel ! Quoi ! toutes ce3 douces impressions n'aurontelles été qu'éphémères ? Oh ! non, non, elles demeureront éternellement gravées dans mon cœur ! Jamais leur doux souvenir ne s'effacera de ma mémoire. 0 clocher qui dans ce moment fais entendre ta voix sonore, tes vibrations qui, le soir, tombent comme une note divine dans l'éternité, ne frapperont plus mes oreilles ! Adieu ! vous tous enfin: rochers, forêts, cascades, naïade3 de ces fontaines, hamadriades de ces bois, vous tous enfin, divinités mensongères de ces lieux de mon enfance, adieu pour jamais !

Pendant que je divaguais au vent du ciel, des larmes abondantes tombaient des yeux de mon ami sur le sol insensible à nos douleurs.

— Il faut nous séparer,mon ami,dis-je,la brume du soir qui envahit l'atmosphère, et cette humidité ne peuvent être bonnes pour vous. Adieu ! Demain vous saurez la décision de mes parents.

— Puisse cet adieu, me dit-il, en s' éloignant à pas lents, n'être que l'adieu d'une nuit ! Mais au malaise que j'éprouve, à la douleur qui me serre le cœur, je sens que nous ne nous reverrons

plus.!

— Allons, allons, Didier, point de ces funestes pressentiments : demain, à l'aube du jour, je serai auprès de vous !

Hélas ! il avait raison ; nous ne devions plus nous revoir ici-bas ! Cher Didier, jamais je ne pense à lui sans verser des larmes à son souvenir ! je n'ai jamais revu, dans la suite, mon village, sans aller visiter, au lieu des destinées humaines, l'humble pierre sur laquelle reposent se3 restes mortels, et sans les arroser de mes pleurs.

J'arrivai à la maison, au moment où on allait se mettre à table ; je m'y assis machinalement, et je mangeai peu, car mon esprit était trop plein d'autres choses.

Après le souper j'entrai dans ma chambre, et ma mère m'y suivit bientôt après.

— Hé bien ! dis-je, à ma mère, qu'avez-vous décidé, mon beau-père et vous ?

— Tu vas, mon enfant, me dit-elle, les yeux humides de larmes, nous quitter. Nous avons compris qu'il était de notre devoir de ne plus retarder le moment de te faire instruire. Car tu e& faible et les travaux de la terre seraient trop durs pour toi. Etant instruit il te sera plus facile de gagner ta vie.

Pauvre mère, elle ignorait qu'au Canada, moins un homme est savant, plus il a de chance de réussir.

— Et vous allez m'envoyer, dis-je ?

— A Laprairie, mon enfant, à l'école de M. 0. R.

— Et quel genre d'éducation y recevrai-je ?

— Une éducation commerciale, mon enfant ; nous avons jugé que par le temps qui court, et vu nos moyens actuels, ce serait celle qui te conviendrait le mieux.

— Cette éducation peut vous paraître suffisante, dis-je à ma mère, quant à moi je ne partage pas tout à fait votre avis ; mais je m'y soumettrai, et votre volonté sera toujours l'unique règle de ma vie.

— Comment, mon enfant, est-ce que, par hasard, vous préféreriez demeurer dans l'ignorance, et vivre dans une éternelle oisiveté comme vous avez fait jusqu'ici ?

— Pardon, ma mère, vous avez mal interprété le sens de mes paroles : j'aime au contraire beaucoup à m'instruire, seulement nous différons sur le genre. Je déteste une éducation qui n'a pour but que le chiffre. Le chiffre étiole l'âme ; avec le chiffre poésie, philosophie, religion, tout meurt. Le chiffre c'est le meurtre de la pensée. Qu'est devenue l'Angleterre depuis qu'elle se livre exclusivement au commerce. Un cadavre doré ; mais ses grands écrivains ont disparu. S'il en paraît encore, ce sont de rares météores qui n'éblouissent qu'à de longs intervalles.

— Et quel genre d'éducation voulez- vous donc recevoir, mon enfant ?

— Une éducation classique, mère, elle seule fait les grands hommes.

■ — Ah î vous voudriez aller au collège. Bien ! dit-elle, nous verrons plus tard, pour le moment, allez toujours à Laprairie.

— Et quand partirai-je ?

— Demain, à trois heures du matin, mon enfant, j'ai préparé vos malles, tout est-prêt pour votre départ.

—Quoi ! demain, m'^criai-je : 0 ma mère, je vous en supplie, tâchez de retarder mon départ.

— Impossible, cher enfant, vous savez que M.

Bériau n'est pas homme à se laisser arrêter par aucune considération ; et toutes nos prières réunies ne serviraient qu'à l'irriter.

— Soit, chère maman, je partirai ; mais qu'il m'est pénible de partir sans avoir fait mes adieux à Didier. Pauvre Didier, m'écriai-je, en pleurant, tes pressentiments de ce soir n'étaient donc, hélas ! que trop vrais. Nous ne devions plus nous revoir. Malheureux ami, que mon départ va te causer de peines !

— Mon Dieu, consolez-vous, mon enfant, vous ne partez pas pour la Californie ; vous reverrez votre ami aux vacances prochaines. Cette séparation qui vous paraît si cruelle aujourd'hui, donnera plus de charmes à votre retour. Et puis, cher enfant, quand vous aurez grandi, vous verrez que les amis ne sont pas toujours ceux qui nous donnent du pain. Ils sont comme les fiacres de Paris, s'il survient un orage dans la vie, on n'en trouve plus un sous la main. Allons, mon enfant, il se fait tard, allez vous coucher, courage, et bonne nuit.

Je montai à ma chambre, où je me trouvai seul avec ma douleur. Je m'appuyai la tête sur le bord d'un guéridon où se trouvaient entassés pêle-mêle les quelques volumes que nous avions lus si souvent ensemble, et je pleurai longtemps.

Cependant un sommeil agité s'empara de mes membres fatigués. Mille images funèbres me poursuivirent dans mes songes. Il me semblait voir Didier agonisant, et de son lit de mort, lever sur moi ses beaux grands yeux bleu3, mourants, humides de larmes, et me faisant un dernier adieu. Je m'éveillai en sursaut, la lune éclairait de sa pâle lumière le parquet ciré de ma chambre. Incapable de me rendormir, je me levai, m'habillai, et ouvrant ma fenêtre, je respirai l'air un peu vif de la nuit. Au loin, à travers le feuillage sombre des ormes, se dessinait agré ablement sur un fond bleu, le village avec se3 maisons blanches, ses remises et ses hangard3. Le clocher plongeait à l'infini dans l'atmosphère, et sa flèche brillait comme une lamed'argent sur l'azur du ciel. Au nord, sur la coupole illuminée du firmament, une magnifique aurore boréale figurait une armée de héro3 dont le3 casques, les boucliers, les dards aigus, les flèches acérées, les épées vibrantes et flamboyantes lançaient jusqu'aux astres leurs vives lumières. J'eus3e admiré en d'autres temps ce spectacle magnifique et grandiose, unis alors, une seule pensée occupait nnn esprit. Dans quelque3 heures j'allais quitter le toit paternel, abandonner ma mère, et partir sans voir Didier ! Ayant

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